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Une réserve d’ombre.

sur la pudeur

D 16 août 2007     A par Viktor Kirtov - Nush Meynieu - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’un des mots les plus menacés et les plus difficiles à employer aujourd’hui est celui de pudeur, car ce qu’il évoque est en contradiction totale avec le credo implicite de la société médiatique : à savoir que tout peut être vulgarisé, étalé et compris, sans discrimination, sans préparation, sans précaution.
Jean-Marie-Domenach [1]

Fin 1999, L’Observateur publie un numéro spécial sur la pudeur, voici ce qu’y écrivait Philippe Sollers :


Une réserve d’ombre.

La volupté aime la pudeur. Ce sont ses juges qui sont obscènes.

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Hors série N°99, 1999

Il y a deux sortes de pudeur : l’ignorante et l’informée. La première "remet à plus tard" de savoir quelque chose d’interdit. Elle est enfantine, elle se trouble, elle rougit, elle se défile, elle évite. C’est trop, ou trop tôt. Bonne chance dans le temps, mais il s’agit d’une boussole sûre. La deuxième sait et se protège. Pas de plaisir véritable sans pudeur profonde. Elle a deux ennemis, cette pudeur-là : le puritanisme sous sa forme prude ou pudibonde, et la violence pornographique (puritaine, elle aussi) qui veut empêcher la musique de la volupté.

Tous les voluptueux sont pudiques, mêmes s’ils (ou elles) se livrent clandestinement aux pires impudicités. L’obscénité, elle, est dans la tête de ceux qui jugent. C’est une question de représentation intime. L’imagination du procureur Pinard au XIXe siècle, avait peu de chose à voir avec la réalité de "Madame Bovary" ou des "Fleurs du mal". Flaubert, Baudelaire, Proust, Nabokov étaient, bien entendu, de grands pudiques. Vivant Denon, dans ce chef-d’oeuvre qu’est "Point de lendemain", insiste beaucoup sur la "décence" de la libertine Madame de T... Sade lui-même n’arrête pas de parler d’un mystérieux "principe de délicatesse" (et Dieu sait !). Rimbaud était beaucoup plus pudique que Verlaine ou Gide ; Sartre manquait de la pudeur de Genet, etc.

La pudeur est une réserve d’ombre, un savoir-faire dans l’obscurité. Les partisans de l’authenticité, de la vérité à tout prix, de la transparence, de la "peau sur la table", du blanc ou du noir n’en ont aucune idée, ou plutôt ils la sentent et la haïssent. Rien de plus dangereux, par les temps qui courent, que la pudeur informée. "Malheur à moi, disait Nietzche, je suis nuancé."

Rien de plus antitotalitaire que la pudeur. Elle réussit ce prodige d’être a la fois révolutionnaire et aristocratique.

Philippe Sollers
Nouvel Observateur, hors série numéro 39, 1999


« La volupté aime la pudeur. Ce sont ses juges qui sont obscènes ». En trois mots volupté, pudeur, obscène, et deux petites phrases, Sollers, avec cette formule d’introduction frappe directement au « coeur de cible » : la pudeur « positionnée » entre son complément la volupté et son opposé l’obscénité. Sens de la formule : Sollers aurait pu être publiciste. Message direct et subliminal à la fois, s’appuyant sur plusieurs millénaires d’histoire gréco-latine-judéo-chrétienne occidentale et humaine.
Jugez-en avec les deux visions complémentaires sur la pudeur qui suivent :

celle de l’ hélléniste Françoise Frontisi Ducroux

et celle du fin lettré et observateur privilégié du monde contemporain qu’est Jean Daniel.

Et aussi ce mot de Michel Serres à propos de « l’effet soutien-gorge », clin d’ ?il pour nous rappeler les glissements sémantiques de la pudeur dans le temps récent, en même temps que glissaient les tabous de la nudité. Dans le temps, mais pas partout dans l’espace : temps et espace, ce n’est pas encore la même chose, même si Einstein dit le contraire. Heureusement, qu’en ces temps de misère sexuelle ( quand la pudeur glisse, la sexualité tombe [2]), il en est pour rappeler des vérités premières qui remettent les pendules à l’heure : « la volupté aime la pudeur »...

V.K.

« L’effet soutien- gorge »

Par Michel Serres

Vous savez ce que c’est que le soutien-gorge ? Au XIXe siècle, on ne disait pas la bite, la vulve, on disait le ventre, le bas-ventre. On ne disait pas le ventre, on disait l’estomac. On ne disait pas l’estomac, on disait le coeur. Les organes remontaient. La pudeur faisait qu’on n’avait pas de seins mais une gorge. D’où le soutien-gorge au lieu du soutien- seins.

Michel Serres
Entretien avec Alain Barbanel et Daniel Constantin
Revue Médias N°11 juillet 2007

Nota : On peut aussi noter que depuis le 1er mars 1994, le Code pénal ne parle plus d’« attentats à la pudeur ». Les infractions sexuelles y sont qualifiées tantôt d’atteintes sexuelles, tantôt d’agressions sexuelles, selon que les agissements incriminés sont commis avec ou sans violence, contrainte, menace ou surprise.



L’offrande de Pénélope

Par Françoise Frontisi Ducroux

Pour les Grecs, la pudeur est à la fois ce qui voile et la promesse de ce qui est voilé. Tel est le sens du geste de Pénélope : elle n’écartera son voile que pour Ulysse

La pudeur nous vient de Rome. Sous le nom de Pudicitia, elle y reçoit un culte réservé aux matrones qui n’ont eu qu’un mari. Son temple connaît quelques scandales : crêpage de chignons entre patriciennes, évinçant l’une des leurs, mariée à un consul honorable mais plébéien (l’exclue, indignée, consacra aussi-tôt un nouveau sanctuaire à la Pudeur plébéienne). Débordements de dames romaines qui, retour d’orgies, font arrêter leur litière pour compisser à longs jets la statue de Pudicitia et se chevaucher mutuellement sous les regards de la Lune. Heureusement, Auguste rendit sa dignité à Pudicitia et quelques impératrices se firent statufier, voilées, en image de Pudeur.

En Grèce aussi Pudeur est une déesse. On lui connaît un autel à Athènes et une statue sur la route de Sparte, due à une vertueuse décision de Pénélope : après son mariage avec Ulysse, son père, Icarios, tenta de convaincre le nouvel époux de demeurer chez lui, à Sparte. En vain. Il suivit alors le char des mariés qui partaient pour Ithaque, en suppliant Pénélope de rester. Au bout d’un moment, Ulysse, agacé, s’arrêta pour demander à sa jeune épouse de choisir entre Icarios et lui. Pénélope ne dit mot, mais s’enveloppa la tête de son voile. Son père, comprenant qu’elle désirait suivre Ulysse, renonça, et fit ériger à l’endroit même une statue de Pudeur : Aidos, disent les Grecs.

Aidos est moins scandaleuse que son homologue romaine. C’est sans doute qu’elle est moins prude. Le mot d’abord ne correspond pas exactement à ce que nous entendons par pudeur. Son sens englobe la crainte, le respect, voire la honte, et l’honneur du guerrier. Rapidement cependant, il se spécialise pour désigner une attitude de réserve et de décence. On l’associe à cette autre vertu, la sophrosuné, que les Grecs attendent des femmes : comportement modeste et retenue verbale. C’est bien sûr la parure des vierges, en particulier des Parthenoi divines, Athéna et Artémis. A cette dernière, l’Hippolyte d’Euripide, chasseur résolument chaste, offre des fleurs cueillies dans une prairie intacte, que la Pudeur baigne de rosée. La pudeur prend aisément une forme liquide, on la déverse, elle inonde ou fait pleurer. Elle est présente à la naissance d’Aphrodite, jaillissant de l’écume marine, « belle déesse pudique », qu’immédiatement vont escorter Amour et le beau désir.

Ce détail est significatif : la pudeur grecque relève de l’érotique. Aux noces d’Apollon, Aphrodite répand sur la douce couche nuptiale la désirable pudeur. C’est aussi sur le modèle d’une vierge pudique que, pour le malheur des hommes, Héphaïstos modèle la première femme, Pandora. Aphrodite verse sur sa tête la grâce et le douloureux désir, tandis qu’Athéna la pare d’une robe blanche et lui noue une ceinture... que son imprudent époux, Epiméthée, défera sans tarder.

[..].
La pudeur est à la fois ce qui voile et la promesse de ce qui est voilé. Sous les paupières se cache Eros, prêt à lancer ses flèches. Et l’objet vrai du désir se nomme en latin pudenda, en grec aidoia, soit les parties « honteuses », ce que la décence exige de cacher. Le regard accroît le désir. Mais il ne faut pas voir dans les manifestations de la pudeur grecque une simple stratégie de titillement. Car elle est passivité bien plus que résistance. Une passivité qui rassure le mâle, adulte et citoyen, qui se veut seul sujet, seul actif. La pudeur, faiblesse indigne d’un homme libre, ne lui sied plus. Mais il l’impose à ses deux partenaires.

[..]

Françoise Frontisi Ducroux
helléniste et sous-directeur au Collège de France. Auteure de « l’ABCdaire de la mythologie » (Flammarion, 1999).



La pudeur, disent-ils

Par Jean-Daniel

Les plus anciens dictionnaires et encyclopédies associent la notion de pudeur aux « choses relevant de la sexualité » (Littré). Ce serait seulement une gêne sincère ou feinte, une honte ou un malaise devant des choses qu’on ne devrait pas voir ou que l’on ne montre que contre son gré. Alors, évidemment, il y a toute une civilisation de la pudeur dans les rites des concubines en Chine, des geishas au Japon et dans le port du voile chez les filles de harem, civilisation dont nos libertins du xviiie siècle se sont enchantés ou, comme Restif de La Bretonne, qu’ils ont affecté de dénoncer. « La pudeur des femmes, écrit-il, n’est que leur politique, tout ce qu’elles cachent et déguisent n’est caché ou déguisé que pour en augmenter le prix quand elles le révèlent. »

Autrement dit, c’est une hypocrisie séductrice, une coquetterie. C’est le trajet qui va des artifices de la dissimulation aux défis de l’indécence. Peut-être n’y a-t-il pas de sensualité vraie ni d’érotisme affiné sans une pudeur violée. Lorsque, dans « l’Ecole des femmes », Arnolphe se félicite de la niaiserie supposée d’Agnès, c’est sans doute pour se bercer de l’illusion qu’elle lui épargnera ce cocufiage qui obsédait Molière. Mais il la décrit soumise, dévote, ignorante, baissant les yeux, appelant à la protection et se déplaçant à petits pas feutrés dans le silence. Il l’infantilise pour mieux la désirer. Un certain érotisme n’est suscité que par l’innocence de la servitude offerte, la douce et sainte humilité de la victime. Il y a dans tout le comportement de l’être pudique un message signifiant qu’il serait heureux d’être traité en esclave à la condition que ce soit avec des égards. On donnera ici à ce qui précède un parfum de modernité antimachiste en soulignant que ces jeux et ces joutes de la dissimulation n’impliquent nullement un sexe particulier et que l’éloge de la servitude volontaire est souvent fait par des hommes pour des hommes.

Il est également permis de glisser vers un autre sens de ce mot et de l’attitude qu’il est censé recouvrir. La pudeur, c’est en effet aussi la décence qui conduit à ne pas agresser pour séduire et à ne pas choquer l’être que l’on vénère ou, mieux encore, que l’on protège. C’est l’idée de ne pas encombrer par sa propre existence. C’est une timidité de l’être dans le fait même d’exister et le souci obsessionnel d’échapper à un regard sans indulgence. En somme, une comédie de l’inexistence, les mimiques de la discrétion, les masques de la réserve et de l’effacement, les manifestations du doute que l’on a sur soi, sur sa propre autonomie et sur les gestes qui pourraient brandir une liberté et oser une simple affirmation.

Il y a quelque chose que l’on appelle en France « classique » et ailleurs « britannique » dans l’observance des règles de pudeur. Il va de soi qu’elles s’accompagnent d’une certaine économie de gestes et de silence. Elles impliquent l’understatement, le « Never explain, never complain », et ces règles professent qu’il n’est rien de plus haïssable que le moi. D’où le dédain pour un Sud qui passe pour être peu soucieux de pudeur : on y préfère les cris aux chuchotements et on ne craint pas de se produire.

La représentation, le cabotinage, la complaisance narcissique sont bannis dans les sociétés de pudeur, mais on peut dire alors que sont dissimulées la sincérité, la spontanéité, la fraîcheur, l’exubérance, la truculence. Curieusement, c’est ce que pense un puritain comme Rousseau : « La pudeur n’est rien, elle n’est qu’une invention des lois sociales pour mettre à couvert les droits des pères et des époux et maintenir quelque ordre dans les familles. » Nous retrouvons là une dénonciation - chère à Alceste - de la pudeur comme hypocrisie sociale. Pourtant, la pudeur, ce peut être aussi l’acceptation de l’idée de ne pas tout dire parce que tout n’est pas à dire. C’est la protection du jardin secret des autres.

Disons que notre époque - qui a remplacé l’art de la suggestion par celui de l’exhibition - est victime de son désir de transparence sans épaisseur et sans mystère. Elle ignore les tendres ambiguïtés de la pénombre et les savants secrets du clair-obscur. La détresse sexuelle qui fait l’étrange bonheur des metteurs en scène et des romanciers dont on loue l’audace et le résultat n’est que le produit d’une fin de siècle sans pudeur, qui donc s’éloigne de plus en plus des rivages prometteurs et enchantés de la sensualité.

Jean Daniel
écrivain et fondateur du « Nouvel Observateur
Nouvel Observateur, hors série numéro 39, 1999


[1Jean-Marie-Domenach (1922-1997)
Écrivain et intellectuel français. Il fut, de 1957 à 1976, directeur de la revue personnaliste Esprit

[2Ce pourrait, presque, être une formule à la Chesterton - le presque marquant toute la distance, bien sûr, avec « le prince de la formule paradoxale » - celui qui disait, entre autres : « L’homme boîtera toujours par le sexe et pourtant il est au milieu. »

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1 Messages

  • M-G.M. | 28 février 2008 - 07:29 1

    Et moi qui veux très simplement savoir un chemin qui conduit à la honte...

    Il est remarquable d’observer sa moderne contrefaçon de la pudeur antique... celle qui nia de singer, contentée, sans chiqué, le jeu des pierres qui l’entrebâillent. On viole à son égard qui retournait le roi, sa reine épouse et leur époux.

    L’image est harcelante, mais dite encore un peu d’avantage, écrite un monstre jamais sacré : la trace, montre - s’efface en faisant crime du jeu de vies - d’une mort - et de leurs sens en joie.

    Parce qu’ici - seulement, logea la honte...