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Lettres de la religieuse portugaise

Préface

D 18 novembre 2014     A par Viktor Kirtov - Lisa Santos Silva - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cet article a d’abord été publié le 16/06/2009. Il est présenté ici, dans une version enrichie d’un texte et d’un tableau d’une peintre portugaise (comme la religieuse), Lisa Santos Silva. Elle est familière de Sollers et fréquente, à l’occasion, le présent site. Sa contribution a valeur de témoignage : « La "Religieuse Portugaise" fait partie de ma mythologie personnelle depuis longtemps comme une évidence. Avec ces notes, loin des querelles de légitimité, sur lesquelles tant de brillants esprits français se sont prononcés, j’espère contribuer avec une vision "sortie du cadre" et plonger les Lettres dans une ambiance portugaise qui, après tout, leur est due. » dit-elle.

Philippe Sollers préface une nouvelle édition d’un livre qui, après plus de trois siècles, résiste au temps : Les Lettres de la religieuse portugaise.

PRESENTATION DE L’EDITEUR

UN MYSTÈRE aussi vaste que la foi auréole ces cinq Lettres d’amour de la religieuse portugaise.
Publiées pour la première fois le 4 janvier 1669, elles connurent un immense succès et suscitèrent nombre de réactions : qui était cette religieuse portugaise et à qui s’adressaient ses lettres enflammées ? Rousseau dira à leur propos : "Je parierai tout au monde que ces lettres ont été écrites par un homme". "La lucidité qui dévoile un aveuglement de cette dimension est unique", écrit Philippe Sollers qui, lui, croit à l’authenticité des lettres. Récemment attribuées au Vicomte de Guilleragues, notable bordelais, ces Lettres d’amour content la passion et le désespoir de la religieuse Mariana qui, de son couvent, attend le retour de son amant.

Ph. Sollers, en préface, nous livre, son commentaire sur cette oeuvre séculaire, en fin connaisseur du sentiment amoureux et de sa mise en scène en littérature.

UNE RELIGIEUSE EN AMOUR

La préface de Philippe sollers

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En version CD

Imaginons : vous êtes un jeune officier français de la fin du dix-septième siècle, vous avez de solides principes libertins, vous êtes en campagne au Portugal, vous entrez dans un couvent comme dans un moulin, une jeune religieuse, Maria, vous tombe dans les bras dans sa chambre, vous l’embrasez, elle brûle, elle vous adore : « Je suis résolue à vous adorer route ma vie et à ne voir personne, et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. »

Vous ne détestez pas être adoré, mais le monothéisme, à ce point, vous fatigue.

Au bout de deux ou trois mois, vous écourtez votre séjour portugais, et, pendant un an, vous allez recevoir cinq lettres passionnées qui deviendront célèbres. Vous ne répondez pas, sauf une fois, par une dérobade. C’est fini, mais vous conservez ces lettres de feu, et vous les laissez publier plus tard. Elles stupéfieront l’époque, et leur succès dure encore.

Stendhal, dans De l’amour, donne les Lettres de la religieuse portugaise comme exemple de « l’amour-passion ». Il y revient dans sa Vie de Rossini  : « Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles. » Il y revient encore dans Le Rouge et le Noir, en exergue de la seconde partie, au chapitre X : « Amour ! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du plaisir. » Il dit qu’il cite les Lettres, mais, en réalité, il invente la citation. Vous n’attendiez pas Stendhal, ou, avant lui, Diderot, en religieuse ? Voyons, voyons.

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Anna Karina dans "La religieuse de Diderot"
Un film de Jacques Rivette, 1966

Il y a encore des controverses sur les origines et l’authenticité de cette correspondance unilatérale. Je la tiens, moi, pour authentique, car aucun homme (et certainement pas le pâle Guilleragues) n’aurait pu aller aussi loin dans la description de la folie amoureuse féminine. La lucidité qui dévoile un aveuglement de cette dimension est unique. Mariana Alcoforado a-t-elle lu Thérèse d’Avila ? C’est probable. Mais elle met carrément un homme sexuel à la place de Dieu, lequel est d’ailleurs absolument absent de ses plaintes. En bonne mystique dévoyée, hystérique, masochiste, géniale et hyper-narcissique, sa stratégie consiste à culpabiliser son partenaire. Comment peut-il ne pas répondre à un don total par un don équivalent ? La religieuse, ici, est une mante religieuse : « Je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits. » Et ceci, vrai coup de poker : « Vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre que de jouir des plaisirs languissants que vous donnent vos maîtresses de France. » La religieuse a-t-elle connu, avant la grande jouissance de la passion identificatoire, des « plaisirs languissants » ? Il faut croire.

En tout cas, les délices de la souffrance semblent rester inconnus de cet amant français, probablement trop hétérosexuel. Il préfère des plaisirs « grossiers », il ne saura jamais à quel point il pourrait jouir davantage de lui-même. « Je meurs de frayeur que vous n’ayez jamais été extrêmement sensible à tous nos plaisirs. » Où se passaient ces plaisirs ? « Dans ma chambre où vous êtes venu tant de fois. »

Les Lettres sont publiées, sans nom d’auteur, en 1669. En 1677, Racine écrit Phèdre (il finira religieusement dans Esther). Rapprochement troublant, puisque nous avons bien, ici, une Vénus tout entière à sa proie attachée. Hélas, la proie est devenue une ombre fuyante après avoir été consommée. Cet amant, malgré l’intensité de la proposition fusionnelle, n’a sans doute eu aucun goût pour le dolorisme et le sacrifice exalté. Ce prédateur n’est pas à la hauteur du bûcher qu’on lui offre. Pas de doute, il est désespérément français. Mais alors, Stendhal aurait-il plu passionnément à Mariana ? Non, elle l’aurait trouvé laid et de trop d’esprit. On n’enflamme pas comme ça une religieuse. D’autant plus que, sur ce terrain à hauts risques, il aurait pu redouter le fiasco.

Stratégie de l’abandonnée : plainte à la santé, chantage à la mort, reproche, jalousie. Seule la souffrance sait faire jouir, elle est sacrée. « Je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la joie. » Si l’amant ne revient pas, il sera responsable de la mort tragique de sa religieuse. « Mandez-moi que vous voulez que je meure pour vous ! » Ce n’est plus une histoire d’amour, mais une histoire d’O. Cependant, « ma passion augmente à chaque moment », et surtout « je voudrais bien ne pas vous laisser à une autre ». On arrive enfin au grand problème : l’autre. En effet, comme « je m’intéresse secrètement à toutes vos actions », je pourrais aller jusqu’à me glisser dans une autre, plutôt que de continuer à vivre dans ce qui m’est devenu « odieux » : famille, amis, couvent.

LETTRE N° 1 EN VERSION AUDIO
Voix de Macha-Lou

Crédit : litteratureaudio.com où vous trouverez les enregistrements audio des autres lettres.

La version texte de la lettre IV

Ici, dans la fin précipitée, et admirable, de la lettre IV, on touche au basculement. L’amant français a eu le grand tort de finir par répondre par une lettre nulle. La religieuse est furieuse, pire, vexée en tant qu’auteur. Au lieu de cinq lettres, elle aurait pu en écrire encore cent. Mais à quoi bon, puisqu’il ne sait pas lire, c’est-à-dire jouir en profondeur ? Elle a « idolâtré » une illusion. Aveu extraordinaire : « Je ne cherchais pas à être éclairée ». Il aurait mieux fait de se taire.

Du coup, elle lui renvoie un portrait et des bracelets qu’il lui a offerts. Ce détail des bracelets est charmant. Et puis d’autres aveux : « J’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance »... Retenons surtout ce remerciement, d’une rare élégance : « Vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. »

Voilà : c’était, au temps de la civilisation, une campagne militaire française. La preuve, ce compliment de notre religieuse : « J’ai eu des plaisirs bien surprenants en vous aimant. »

Philippe Sollers
Janvier 2009,
Préface,
Éditions Elytis, Bordeaux

LA RELIGIEUSE PORTUGAISE
par Lisa Santos Silva

(Quelques notes autour des " Lettres de la Religieuse Portugaise")


Lisa Santos Silva, La Religieuse Portugaise, Paris, 1999
huile sur toile 130X97
ZOOM... : Cliquez l’image.

Sur le tableau de Lisa Santos Silva

LA RELIGIEUSE

Par Madalena Braz Teixeira, 2004

A l’occasion de l’ exposition de l’artiste au Museu Nacional do Traje à Lisbonne, Madalena Braz Teixeira en était alors la directrice.

Elle pétrit ses toiles de figures noueuses, obéissant à une volonté qui la dépasse.

Elle ressuscite du passé des sentinelles baignant dans les mêmes couleurs, comme si chacune descendait du même lignage. Parcourant ainsi la série de ses identifications imaginaires, Lisa gravit les degrés d’une initiation qui l’entraîne vers un espace, une zone d’accalmie passagère.

La papesse n’atteint pas pour autant la béatitude, car son angoisse est turbulente et labyrinthique. Alors les masques se succèdent à un rythme précipité, en tenant obstinément leur cap. Les crépuscules sont peuplés de divinités qui dominent les sens et nourrissent cette tension permettant de résoudre les dilemmes qui surgissent à chaque aurore. Lisa capte ces courants pour se recentrer plus intimement sur son imaginaire, soucieuse d’exprimer sans complaisance l’irréversible projection de son big bang initial.

Elle semble prisonnière et crispée dans une posture de supplice, d’autopunition, raide comme un piquet, altière et silencieuse. Ce pourrait être aussi une contenance imposée ou une attitude d’écoute, ou peut-être une vigilance aux aguets, sur le qui-vive, car son regard épie, provoque et interroge. Cette grande Figure est massive, murée de chair, une forteresse d’une sensualité compacte. Seule certitude, elle ne se livre pas entièrement. Est-ce par incapacité ou par refus de s’abandonner sans réserve ? Elle semble préférer les fils de son fuseau, les lapins de son chapeau et les grains de son rosaire. Lisa ne cesse d’affirmer que l’essentiel réside dans cette Grande Figure qu’elle peint constamment, qu’elle expose constamment, isolée et détachée du fond, retranchée derrière une garde-robe exotique et l’éclat d’un regard acéré.

Madalena Braz Teixeira

Traduit du portugais par Carlos Batista.

Élevée chez des religieuses jusqu’au lycée, j’ai bien connu le monde du couvent.

Je suis venue en France pour épouser un français que j’ai rencontré à Lisbonne.

Je suis peintre. Je suis portugaise. Et je suis femme n’en déplaise à Monsieur Rousseau [1].

La religieuse portugaise fait, depuis longtemps, partie de ma mythologie personnelle comme une évidence, sous la forme de la contraction de deux figures de femmes portugaises du XVIIe siècle qui furent contemporaines.

1. LA RELIGIEUSE

Mariana Alcoforado, (1640-1723) fut destinée au couvent dès l’enfance, chose habituelle dans les familles d’un certain rang, jusqu’aux infantes... Elle n’était pas une religieuse pour autant, pas plus que certains papes !!

Ces jeunes filles oubliées dans les couvents étaient le fruit d’une société décidée à garder un ordre bien établi qui assurait la continuité d’un nom, du titre. Avec le droit d’aînesse, le titre et les biens ; suivait un miliaire, une fille bien mariée ou bien le couvent en cas de noblesse désargentée, pour une fille sans dot. Tel est le cadre dans lequel Mariana Alcoforado doit inventer sa vie.

Cette femme capable de vivre et d’exprimer une si violente passion est forcément une femme forte, audacieuse et cultivée. Sensuelle, vivante et capable d’émerveillement.

2. LA PEINTRE

Josefa de Óbidos, (1630-1684) contemporaine de Mariana Alcoforado, fut de cette même trempe. Elle voua sa vie à sa passion pour la peinture refusant de se marier pour ne pas connaître d’entraves à sa raison de vivre, la peinture !

Josefa, fille unique du peintre Baltasar Gomes Figueira, ("Nature Morte aux Oranges", 1645, musée du Louvre) évolue dans un autre contexte. Fille d’artiste, son père l’initie très tôt à la peinture et lui transmet des techniques remarquables. Grande coloriste, elle atteint des matières glacées d’une grande sensualité.

Alors elle a peint. Des choses extraordinaires. Des natures mortes baroques, aux grands formats rares pour des natures mortes. Qui représentent quoi ? Essentiellement les voluptueuses pâtisseries confectionnées par les nonnes des couvents, comme celui de Beja qui abritait la religieuse Mariana Alcoforado. Des pâtisseries qui donnent libre cours à une sensualité inouïe. Des délices. Des douceurs, des confiseries, des biscuits, des friandises, aux matières moelleuses, glacées de sucres, d’épices aux parfums et aux saveurs exquises, aux noms évocateurs qui, depuis le XV siècle, restent immuables :

"Ventre de Nonne"

"Tranche des Anges"

"Tranche d’Évêque"

"Poitrine d’Ange"

"Petits fromages du Ciel"

"Boudin du ciel"

"Soupirs de Braga"

"Gorge de Nonne"

"Gâteau Paradis"

"Biscuit du Cardinal"

"Oreille d’Abbé"

"Potins de Nonne"

"Baisers de Nonne"

"Petits Gâteaux d’Amour"


« Coupe aux gâteaux(*) » de Josafa de Óbidos
Musée de Évora (à quelques kilomètres de Beja...
où La Religieuse Portugaise goûtait d’autres douceurs)
ZOOM... : Cliquez l’image.
Crédit : wikimedia.org
(*) Titre original : « Natureza morta com bolos »

Lisa Santos Silva
Paris, Novembre 2014
(La version originale en format pdf )

Le genre épistolaire

Une portugaise, écrit Mme de Sévigné (1671), est une lettre « tendre », pleine d’une « folie, une passion que rien ne peut excuser que l’amour même ». C’est assez dire le succès du petit recueil publié deux ans plus tôt sous le titre de Lettres portugaises traduites en français.

La marquise de Sévigné, une contemporaine, donc, du Vicomte de Guilleragues que les radios et télés, si elles avaient existé, se seraient arrachées, comme consultante, experte en correspondances, pour un Spécial « Droit de savoir » ou « Faîtes entrer l’accusé », sur les protagonistes des Lettres portugaises.

On le trouve déjà dans l’Antiquité, textes grecs et surtout latins : les lettres en forme de poèmes d’Ovide, Les Héroïdes où les amants séparés disent leurs plaintes, les lettres de Sénèque, « Consolation à Elvia ma mère » depuis son exil corse, sa nouvelle résidence assignée par l’ empereur Claude, aussi ses Lettres de Lucilius où dominent les réflexions morales comme dans les Epîtres des Evangiles. Tradition du genre épistolaire reprise par Madame de Sévigné, avec Les Lettres à sa fille Madame de Grignan.

Tradition épistolaire qui se poursuivra bien après, jusqu’au XXe siècle - avant l’arrivée du portable et de l’image au bout des doigts. Entre-temps, s’est développé le roman épistolaire. J.J Rousseau avec Julie ou la Nouvelle Héloïse intitulé à l’origine Lettres de deux amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes. Montesquieu avec ses Lettres persanes. ( Dommage qu’ Usbek, et son ami Rica de retour en Perse après leur périple français et européen ne puissent nous conter, à leur façon, les récentes élections en Iran, avec la réélection de l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, réélection surprise pour les journalistes qui, tels les rats de ville, avaient plutôt été sensibles au bruit de la ville au bas de leur hôtel, plutôt qu’à la foule silencieuse et lointaine des rats des champs. Recomptage a concédé Mahmoud Ahmadinejad...)

Fermons la parenthèse pour revenir à notre propos épistolaire. Comment ne pas citer, aussi, Diderot avec ses Lettres à Sophie Volland, sa maîtresse, Joyce avec ses Lettres à Nora ! Etc. Et les Lettres de Sophie dans Portrait du Joueur...

*


Les Lettres de Sophie dans Portrait du Joueur

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Lettres de Sophie, Portrait du joueur
Illustrations de Martin Veyron.
(Gallimard/Futuropolis, 1991)

Nous ne pouvions terminer ce survol, sans mentionner, particulièrement sur ce site, la contribution de Philippe Sollers au genre épistolaire avec ces lettres. Non pas les lettres à Sophie comme pour Diderot mais les lettres de Sophie qui écrit à Philippe Sollers, ou plus exactement son double, au narrateur Philippe Diamant. Clin d’oeil littéraire peut-être, d’autant plus que Sollers aurait bien aimé, comme Diderot, associer son nom à une encyclopédie.

Qui est cette Sophie ? Sollers a pris « beaucoup de notes pendant dix ans » ... Sophie comme Sophie Volland, certes, mais aussi comme So-llers, né Philippe Joyaux, alias Philippe Diamant. Miroir à plusieurs faces.
Mais Sollers le dit et le redit : «  ce sont des lettres réelles introduites dans un roman. »

A Jacques Henric, dans une interview de la Sophie du roman (qui le dit, aussi).
Les Lettres de Sophie et l’interview de Sophie, ici.

A Stéphane Bureau, en 1992, dans un entretien pour Radio Québec, depuis devenue Télé Québec, entretien qui s’est tenu dans les locaux de Gallimard.

ENTRETIEN AVEC S. BUREAU
Durée : 11’

Extrait ci-contre où sont évoquées les Lettres de Sophie, dans une partie qui traite des romans de Sollers.

Les autres parties de cet entretien sont disponibles ici.

Il le redit aussi dans ses mémoires Un vrai roman (2007)

« Ces lettres sont authentiques, ce que personne n’a voulu croire (surtout pas les experts autoproclamés en érotologie). Eh oui, elles sont réelles, et les jeux qu’elles décrivent ont bel et bien eu lieu dans une discrétion absolue. »

Un vrai roman (2007, p.137).

Peut-être les Lettres de Sophie compteront-elles parmi les dernières manifestations du genre épistolaire classique sur papier ?
Les meilleurs SMS et courriels audio-vidéo-isés et films d’aujourd’hui seront, sans doute, les substituts de demain aux Lettres de Sophie ou Lettres de la religieuse portugaise, pour relater la passion amoureuse folle telle qu’elle fut vécue à notre époque, avec aussi quelques livres, bien sûr. Sélection naturelle du temps, seuls restent, l’exceptionnel, les chef-d’oeuvres.

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Et Sade contre l’Être suprême !

Mais qui donc a inventé cette lettre au Cardinal de Bernis, lettre de Sade, la veille de son arrestation, lettre publiée sous le titre « Sade contre l’Etre Suprême » ?

Ce sacré Philippe Sollers ? Mais Oui !

L’affaire commence en 1989. Une lettre inédite du Marquis de Sade était publiée par les éditions Quai Voltaire. Dans un avertissement, l’éditeur précisait :

Cette lettre inédite et extrêmement curieuse du Divin Marquis avait été confiée par Apollinaire à Maurice Heine, puis, par ce dernier, à Gilbert Lely [2]. Celui-ci nous l’a transmise peu avant sa disparition, avec l’instruction de ne la publier qu’en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française.

Suivaient nombre détails historico-érudits accréditant l’authenticité de la lettre... Des exégètes de Sade l’incorporèrent dans la bibliographie sadienne, la commentèrent, la justifièrent... on en trouve encore des traces sur la Toile. Du Sade pur jus, critique contre ce « culte de L’Etre Suprême » que défendait Rousseau - honni par Sade - et que Robespierre reprendra pour en faire un culte républicain. Sollers s’appropriant la pensée, les mots et le style de Sade. Du beau travail de faussaire. Ce n’est qu’en 1992 qu’une nouvelle édition fut publiée sous le nom de son véritable auteur ...Philippe Sollers ! Son autre tribut au genre épistolaire.

Plus sur ce vrai-faux

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Sur les protagonistes des Lettres de la religieuse portugaise

Nombres de livres et d’articles ont été écrits sur cette ?uvre, diverses mises en scène, ainsi au Théâtre National de Bretagne à Rennes en 2008. Cinq éditions l’année de sa publication. Une édition de Cologne, également en 1669, assurait que le marquis de Chamilly, venu au Portugal combattre du côté des Portugais dans leur lutte pour l’indépendance de 1663-1668, était leur destinataire, ce qui devait être confirmé par Saint-Simon [3], mais on ne disait pas le nom de la femme qui les avait rédigées.

Qui était la religieuse qui s’exprimait dans ces lettres ? Il fallut attendre la « note Boissonnade » (Journal de l’Empire, 5 janv. 1810) pour apporter à ceux qui ne doutaient pas de l’authenticité des Lettres une caution historique : « Mariane Alcoforado 1640-1723, religieuse à Beja, entre l’Estramadure et l’Andalousie », était désignée pour la première fois comme celle qui les avait écrites. Il ne restait plus qu’à la retrouver ; on s’y employa, particulièrement au Portugal, où les Lettres furent remises en leur langue et annexées au patrimoine national : « Parce qu’elles représentent une des manifestations les plus véhémentes de l’amour portugais [...] »

Cependant, il s’est trouvé très tôt des gens pour accorder toute la paternité de l’oeuvre au traducteur : Gabriel-Joseph de Lavergne, vicomte de Guilleragues (1628-1685), diplomate et écrivain, familier des salons où paraissaient Racine, Mmes de Sévigné et de La Fayette, hypothèse qui prévaut aujourd’hui [4].

Pourquoi cet intérêt ? Le mystère sur son auteur(e), certes, mais surtout parce que ces lettres passionnées et lyriques, ces cinq lettres montrent avec talent les stades successifs du sentiment passionnel absolu de la femme amoureuse délaissée : « Stratégie de l’abandonnée : plainte à la santé, chantage à la mort, reproche, jalousie... » nous dit Philippe Sollers. Avec les mots de l’époque, sont décrits les sentiments universels de la passion ; ils ont retenu l’attention à toutes les époques.

Autres Liens

Sur l’Art de la Préface, on peut lire le papier de François Busnel (L’Express ) à l’occasion de la sortie du livre de Pierre Bergé de même titre : C’est ici.

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L’intégrale des Lettres de la religieuse portugaise


[1* Rousseau dira à propos des Lettres Portugaises : "Elles ne savent ni décrire ni sentir l’amour même [...] Je parierai tout au monde que ces lettres ont été écrites par un homme"

[2Gilbert Lely (1904-1985) restera comme un des grands poètes érotiques du XXe siècle, admiré d’André Breton, René Char ou Yves Bonnefoy.

[4Crédit : Encyclopédie Universalis, François Trémolières

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