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De l’intime, de la dignité

D 21 octobre 2014     A par Lisa Santos Silva - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cher Philippe Sollers,

Je viens de lire L’INTIME RADICAL : j’y retrouve la générosité flamboyante et iconoclaste qui me plait tant en vous. Je vous joins un texte que j’ai écrit ces jours ci avant de lire le vôtre. Il s’agit d’un texte très court. Je n’écris pas, je suis peintre, oui j’ai cette audace : être peintre aujourd’hui. On m’a lancé le défi et, en quelque sorte, il s’agit de mon sujet par excellence. Un texte de peintre donc, dans lequel vous trouverez Jack-Alain Léger, MON AMI INTIME. Il était bien le seul.
Bien à vous,

Lisa Santos Silva

Envoyé de mon iPad

De l’intime, de la dignité

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Goya - " la marquise de La Solana "

Intime : " Qui réside au plus profond d’une âme ".

Et si le plus profond d’une âme se situait à la surface ?

" La vérité en art est l’unité d’une chose avec elle même, l’extérieur rendu expressif de l’intérieur, l’âme s’étant incarnée et le corps spiritualisé. " Oscar Wilde (De profundis)

Pouvons nous séparer l’intime du corps ? N’est ce pas dans le corps que se manifeste l’esprit ?

Dans sa visibilité, le corps donne à voir, malgré lui, cette chose impalpable qui est l’intime, le corps lui donne sa chair, sa vie et sa mort.

Avec les vêtements, le corps se met en scène pour coller au plus près de son âme. Le vêtement devient le plus intime compagnon de la vie, il en rythme la cadence : la robe pour le baptême, pour le mariage, pour le deuil.... Le vêtement de nos misères et de nos triomphes, de nos joies et de nos peines, mais aussi le vêtement pour plaire, se plaire et même pour déplaire, pour le jeu, pour l’esprit, car la frivolité sauve quand elle est :

" L’affirmation aristocratique, héroïque, joyeuse presque, du tragique de la vie. L’insolence de la vie - la vie-quand même, la-vie même." Jack-Alain Léger (Revue L’Infini)

Et puis il y a le corps nu. Le nu n’est pas la nudité. Le mot "nu" est généralement employé dans l’art, il n’est pas de l’ordre de l’intime, le nu pose et s’expose, le nu est modèle, est glamour, il est extérieur à soi. Certes, il y a le nu de l’amour qui relève de l’intimité.....

Mais la nudité, elle, est d’une autre nature, la nudité, qu’elle soit habillée ou pas, est subie et touche l’intime au plus profond, elle atteint la dignité.

Cette nudité a lieu lorsque il y a de la violence sur le corps, que cette violence vienne de la maladie ou de la folie humaine, d’un seul coup elle humilie le corps et l’esprit.

Le corps qui nous échappe en vie est la plus grande atteinte à l’intime, le corps abandonné, désemparé, le corps livré, le corps démuni. Ce corps de nos errances et de nos secrets, de nos caprices, de nos joies et de nos misères, ce corps de l’endurance...

" O Seigneur, donnez moi la force et le courage, de contempler mon corps et mon coeur sans dégoût. " Baudelaire (Les Fleurs du Mal)

La peinture, tente, et réussit par fois, à communiquer du fond de cette solitude fondamentale et indicible. L’artiste réussit alors à faire l’alchimiste et donne à voir l’esprit : il transforme la matière à son image, à l’image de son intime dans un langage muet et parfaitement autonome.

" Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide, où ce regard parti contre nous comme la bombe d’un météore, prend la couleur atone du vide et de l’inerte qui la remplit. Mieux qu’aucun psychiatre au monde, c’est ainsi que le grand Van Gogh a situé sa maladie." Antonin Artaud (Le Suicidé de la Société).

Le noeud rose de la marquise de la Solana, célèbre portrait du Louvre peint par Goya, est un dernier geste de dignité. Aucun glamour ici, de la dignité. La marquise de la Solana nous regarde avec une quintessence d’humanité, comme si elle connaissait le secret de savoir qui elle est. Si près de la mort, elle fait corps avec son intime le plus profond au point de le rendre visible. Elle sait qui elle est, rien à prouver. Elle se tient debout, une robe en tulle noir, un
châle en mousseline blanche, aucun ornement. Un noeud rose sur les cheveux, pour la dignité. La douceur du rose et le gris acier d’un fond indéterminé. La vie accrochée à un noeud de soie rose ! Goya est un grand peintre, l’un des plus grands et il est ici face à un grand modèle qui n’est pas un "modèle". Goya le sait. La marquise de La Solana est morte quelques semaines après ce portrait où elle ne pose pas.

"Nous avons acquis de la résistance, plus rien ne peut nous renverser, nous ne sommes plus attachés à la vie mais nous ne la bradons pas non plus à un prix dérisoire." Thomas Bernhard (La cave)

Elle apparaît, les mains gantées de satin blanc, légèrement croisées sur un éventail fermé. Un noeud rose sur ses cheveux, de la tenue, pour la dignité, pour la verticale. De l’esprit ! Il serait dérisoire de prendre la pose pour cette femme de lettres, aristocrate dans l’âme aussi et
surtout, qui déjà fréquentait la mort de si près. La Marquise de La Solana apparaît donc, par Goya. Ce tableau est un événement et non pas une image car :

" L’image de la réalité consiste dans l’illusion de son apparence. La réalité de l’image est l’évènement de son apparaître." Henri Maldiney (Art et Existence).

L’intime est là. Ce portrait est la rencontre, rarissime, de deux êtres profondément conscients du tragique de la condition humaine, qui réalisent l’expérience d’une intimité exceptionnelle : un chef d’oeuvre absolu !

" La vie seule en pleine lumière. La vie sang et or, risque, souffle, glorieuse humilité, défi à soi d’abord, peur narguée quelle que soit la déchirure dans la soie brodée, la plaie ouverte, la joie du mouvement, jeu du moi, du je - la vie et son ombre portée de tragique, si légère et bleue, dans le sable..." Jack-Alain Léger (Maestranza)

Lisa Santos Silva, peintre
Paris, octobre 2014
lisa.santosilva@gmail.com

oOo

L’ajout des sections qui suivent est de V.K.

SUR L’AUTEUR

« Devant la peinture de Lisa Santos Silva, nous pouvons évoquer Goya, Velázquez, l’école hollandaise, l’école flamande, et aussi, par-dessus tout, le grand peintre de la chair et de la déformation qu’a été Francis Bacon. Mais les peintures de Lisa Santos Silva sont d’abord ses peintures, des épines contemporaines plantées dans des corps anciens. »
Isabel Carlos, commissaire de l’exposition Gulbenkian et directrice du musée d’art moderne de Lisbonne.
(A propos de l’exposition de L.S.S. « Are you ready Lola ? », au Centre Culturel Gulbenkian à Paris (janvier-avril 2011). Plus, ici...

Lisa Santos Silva, Les Poissons Rouges, 2005
huile sur toile 146 x 114
ZOOM... : Cliquez l’image.

SUR JACK-ALAIN LEGER

Daniel Théron, plus connu sous le pseudonyme de Jack-Alain Léger, est un romancier et chanteur français, né à Paris en 1947 et mort à Paris en 2013.

À la fin des années 1960, Daniel Théron enregistre deux albums, dont le premier reçoit le grand prix de l’académie Charles-Cros, avant de se consacrer à l’écriture. (Crédit : Wikipedia)

« La virtuosité, voilà ce qui rapproche Jack-Alain Léger et Philippe Sollers. Et aussi : la précocité, le fait d’écrire sous pseudonyme, le goût de la lecture, de la peinture à fresque, de Venise et de la musique, le sens de la provocation et l’aptitude à saisir sur le vif les travers du monde contemporain. Pour le reste, tout sépare le brillant directeur de collection et de revue chez Gallimard et celui qui est devenu une sorte de paria de l’édition française. »
Isabelle Martin,
Le Temps (Suisse)
Samedi 28 janvier 2006
La suite...

Jack-Alain Léger : l’hommage de Cécile Guilbert

Jack-Alain Léger, grand écrivain maudit, s’est donné la mort, le 17 juillet 2013, en se jetant du huitième étage de son appartement parisien. Il était âgé de 66 ans. Cécile Guilbert lui rend un très bel hommage, vibrant et inspiré. A ne pas manquer, dans les colonnes du Figaro :

« ll y avait en lui du Don Quichotte et du Falstaff, de l’incompris et du bouffon. Un homme des Lumières par son courage intellectuel comme par le soin qu’il mettait dans ses plaisirs. Le monde des lettres perd un de ses génies. » La suite...

Jack-Alain léger : aussi reconnu par Philippe Sollers

« C’est un des grands écrivains français, dit Sollers. Un célèbre méconnu. » note Marie-Dominique LELIÈVRE dans Libération du 23 septembre 2000 [1].

On retrouve aussi Jack-Alain Léger dans L’Infini N° 82, printemps 2003, avec un article intitulé : Lisa Santos Silva.


ZOOM... : Cliquez l’image.

Le terrible aboutissement du beau

A l’ombre du Rilke de « Car le beau n’est rien que le commencement du terrible... », ces lignes d’humeur, inspirées à Jack-Alain Léger par la peinture de Lisa Santos Silva [2]

« Finie, la comédie. Des artistes réputés, ou du moins des réputés artistes, peuvent aujourd’hui, à défaut de savoir peindre une leçon de dissection, disséquer directement des cadavres, couper des vaches en deux, se chier dessus, s’ouvrir les veines, exposer leurs saignées, leurs humeurs, leurs merdes, installer partout à la vue du public leur linge sale, leurs déchets, leurs douteux calembours, leurs bouts de ficelles, leurs mortelles idées de mort éclairées au néon... Manifestations, ou, pire, manifestes de la dépression universelle. Lisa Santos Silva, elle, a depuis longtemps fait le pari, salutaire mais combien risqué, qu’on pouvait peindre encore, sur toile, à l’huile, avec des pigments... A l’ancienne ? A l’ancienne, à l’intemporelle, à l’éternelle, comme on voudra. Et sans se condamner pour autant à répéter, à pasticher, à refaire des à la manière de. C’est l’art officiel - j’entends : le n’importe quoi cru moderne - qui ne fait que répéter. C’est son art à elle qui est le plus neuf. Rien de dépressif, ici. L’affirmation aristocratique, héroïque, joyeuse presque, du tragique de la vie. L’insolence de la vie - la vie-quand-même, la vie-même. Le terrible, ici, est l’aboutissement du beau. »

Jack-Alain Léger, Lisa Santos Silva.
« L’Infini » n° 82, printemps 2003

Nota : Je souhaiterais que Lisa Santos Silva publie prochainement la version intégrale de cet article en le restituant dans le contexte de sa création, tant pour Jack-Alain Léger que pour elle dans cette période de sa peinture. Le titre complet en est : « Lisa Santos Silva,
PORTO 2003 » ... Porto, la ville de naissance de L.S.S.

SUR L’INTIME RADICAL

Philippe Sollers : « C’est le moment d’être un peu absolu, et de rouvrir les Hymnes spéculatifs du Véda, par exemple Bénédiction des armes :

« Celui, proche ou lointain ou même
étranger, qui veut nous tuer,
que les dieux le détériorent !
La cuirasse est mon intime formule. »


Intime, du latin intimus, est le superlatif d’interior, intérieur, et signifie l’essence d’une chose, ce qui est inhérent à sa nature. On peut avoir une conviction intime contre toutes les apparences. »

L’article complet, ici...

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1 Messages

  • A.G. | 22 octobre 2014 - 14:38 1

    Goya, La comtesse del Carpio, marquise de La Solana

    Aristocrate lettrée et auteur de pièces de théâtre, Maria Rita Barrenechea (1757 - 1795) épousa en 1775 le comte del Carpio, marquis de La Solana. L’oeuvre fut peinte peu avant la mort du modèle.

    Goya, La comtesse del Carpio, marquise de La Solana. Le Louvre Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.