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Orwell et la « common decency »

Le libéralisme et la morale commune par Jean-Claude Michéa

D 10 novembre 2008     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« On ignore trop souvent que c’était au nom du socialisme qu’il [Orwell] avait mené sa lutte antitotalitaire, et que le socialisme, pour lui, n’était pas une idée abstraite, mais une cause qui mobilisait tout son être, et pour laquelle il avait d’ailleurs combattu et manqué se faire tuer durant la guerre d’Espagne. »

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, 1984 [1].

« Si Orwell plaidait pour qu’on accorde la priorité au politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques. »

Bernard Crick, Orwell, une vie.

« L’opinion courante est de croire qu’Orwell était finalement un pur et simple anticommuniste. Mais pas du tout : son expérience auprès du prolétariat anglais, c’est-à-dire au contact de ce qu’il appelle « la décence », devrait nous ouvrir les yeux. [...] Orwell a été, et est resté de gauche, et c’est ce qui le rend irrécupérable. Il agaçait ses amis, par exemple Cyril Connolly : "Il ne pouvait pas se moucher sans moraliser sur les conditions de travail dans l’industrie des mouchoirs." On ne pense pas assez à l’industrie des mouchoirs [2]. »

« Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans son excellent essai [3], "le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre". »

Philippe Sollers, Orwell, à gauche toute !

Dans notre dossier Orwell, cet anarchiste conservateur, nous avons longuement présenté les essais du philosophe Jean-Claude Michéa. Celui-ci vient de publier un nouveau livre aux éditions Flammarion : La double pensée, sous-titré Retour sur la question libérale.
L’actualité récente — la crise financière et économique — oblige à repenser le libéralisme, cette forme moderne du capitalisme. Mais la crise tout aussi évidente de la gauche [4], nécessite un effort plus grand encore : repenser ce que pourrait être une alternative socialiste (pas du tout contradictoire avec l’anarchisme) .
Si cette perspective a un sens il est bon de revenir sur ce que Jean-Claude Michéa, à la suite de George Orwell, appelle « la morale commune » ou la « common decency ».

Jean-Claude Michéa, La double pensée

4ème de couverture -
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En couverture : La Reproduction interdite de René Magritte, 1937.

Le libéralisme est, fondamentalement, une pensée double : apologie de l’économie de marché, d’un côté, de l’Etat de droit et de la "libération des moeurs" de l’autre. Mais, depuis George Orwell, la double pensée désigne aussi ce mode de fonctionnement psychologique singulier, fondé sur le mensonge à soi-même, qui permet à l’intellectuel totalitaire de soutenir simultanément deux thèses incompatibles.

Un tel concept s’applique à merveille au régime mental de la nouvelle intelligentsia de gauche. Son ralliement au libéralisme politique et culturel la soumet, en effet, à un double bind affolant. Pour sauver l’illusion d’une fidélité aux luttes de l’ancienne gauche, elle doit forger un mythe délirant : l’idéologie naturelle de la société du spectacle serait le "néoconservatisme", soit un mélange d’austérité religieuse, de contrôle éducatif impitoyable, et de renforcement incessant des institutions patriarcales, racistes et militaires. Ce n’est qu’à cette condition que la nouvelle gauche peut continuer à vivre son appel à transgresser toutes les frontières morales et culturelles comme un combat "anticapitaliste".

La double pensée offre la clé de cette étrange contradiction. Et donc aussi celle de la bonne conscience inoxydable de l’intellectuel de gauche moderne.

Le premier entretien de La double pensée a été publié dans Le Nouvel Observateur du 27 septembre 2007 sous le titre Y a-t-il une vie après le libéralisme ?.

Entretien avec Jean-Claude Michéa

Jean Cornil a rencontré le philosophe français Jean-Claude Michéa, chez lui, à Montpellier.

Philosophe « inclassable », Jean-Claude Michéa a un parcours singulier. Venant d’un milieu communiste, anarchiste, penseur critique du libéralisme et singulièrement du libéralisme culturel qu’il assimile à la gauche. Dans cette émission, Jean Cornil ira à la rencontre de ce philosophe étonnant, très éloigné des schémas traditionnels de la pensée politique.

*

Extraits : Orwell et la " common decency "

« Le libéralisme exclut, par définition, toute idée d’une morale commune (« chacun a sa propre morale » est probablement l’idée que l’on rencontre le plus souvent dans les copies du baccalauréat — signe que la jeunesse assimile beaucoup plus facilement les leçons du Système que celle de ses professeurs). Naturellement, quand je parle ainsi de "morale commune", je ne fais que reprendre cette notion de  common decency qui définissait, selon Orwell, le coeur de toute révolte socialiste.

C’est un point sur lequel il me paraît important de s’arrêter un instant, car la stratégie habituelle des libéraux — surtout à gauche — est de transformer immédiatement toute référence à des valeurs morales en un appel à restaurer l’ "ordre moral" ou à instituer une société totalitaire. Or ce que Orwell appelle la common decency n’a évidemment rien à voir, de près ou de loin, avec ce que j’ai appelé par ailleurs une "idéologie du Bien" (ou encore une "idéologie morale") ; c’est-à-dire avec ces constructions métaphysiques arbitraires, généralement liées aux dogmes d’une église ou à la ligne d’un parti, et qui ont toujours servi, dans l’histoire, à cautionner le pouvoir d’une élite ou d’une inquisition quelconque. Une idéologie du Bien peut, ainsi, décréter que l’homosexualité représente un péché contre la volonté de Dieu ou — variante stalinienne — une déviance petite bourgeoise. On saisit aussitôt ce qui distingue ce genre de catéchisme moralisateur des invitations traditionnelles à la bienveillance, à l’entraide ou à la générosité qui ont toujours constitué l’essence même de la common decency. Il est, en effet, évident qu’il ne peut exister aucune relation a priori entre l’orientation sexuelle d’un individu et son comportement moral effectif : tel "homosexuel" (en admettant qu’il tienne à se définir par ce seul aspect de sa personnalité) sera profondément généreux et et honnête, tandis qu’à l’inverse, son voisin "hétérosexuel", pourra se montrer égoïste et immature — uniquement soucieux d’accumuler pouvoir, richesse et "célébrité". La volonté orwellienne de réenraciner le projet socialiste dans les valeurs traditionnelles de la common decency se situe donc aux antipodes du moralisme qui caractérise les idéologies du Bien.

Comment peut-on traduire en français ce terme de « common decency » ?

Le terme est habituellement traduit par celui d’ « honnêteté élémentaire », mais le terme de « décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus "indécents" ou, à l’inverse, de conditions de vie "décentes", chacun comprend bien, en général (sauf, peut-être, un dirigeant du Medef) qu’on ne se situe pas dans le cadre d’un discours puritain ou moralisateur. Or c’est bien en ce sens qu’Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d’une activité qui ait réellement un sens humain. Il est vrai que ce critère apparemment minimaliste implique déjà une réduction conséquente des inégalités matérielles. En reprenant les termes de Rousseau, on pourrait dire ainsi que dans une société décente « nul citoyen n’est assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul n’est assez pauvre pour être contraint de se vendre [5] ». Une définition plus précise des écarts moralement acceptables supposerait, à coup sûr, une discussion assez poussée. Mais, d’un point de vue philosophique, il n’y a là aucune difficulté de principe.

Note : Orwell avait d’ailleurs sur la question une position ouverte et pragmatique. « Il est vain de souhaiter, dans l’état actuel de l’évolution du monde — écrit-il ainsi dans Le Lion et la Licorne — que tous les êtes humains possèdent un revenu identique. Il a été maintes fois démontré que, en l’absence de compensation financière, rien n’incite les gens à entreprendre certaines tâches. Mais il n’est pas nécessaire que cette compensation soit très importante. Dans la pratique, il sera impossible d’appliquer une une limitation des gains aussi stricte que celle que j’évoquais. Il y aura toujours des cas d’espèce et des possibilités de tricher. Mais il n’y a aucune raison pour qu’un rapport de un à dix ne représente pas l’amplitude maximum admise. Et à l’intérieur de ces limites, un certain sentiment d’égalité est possible. Un homme qui gagne trois livres par semaines et celui qui en perçoit mille cinq cent par ans peuvent avoir l’impression d’être des créatures assez semblables [can feel themselves fellow creatures] ce qui est inenvisageable si l’on prend le duc de Westminster et un clochard de l’Embankment. »

Essais, Articles, Lettres, vol. 2, éditions Ivrea/L’Encyclopédie des nuisances, 1996, p. 126.

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Michéa avec Alain Caillé du MAUSS

J’ai récemment appris qu’il existait à Paris un palace réservé aux chiens et aux chats des riches. Ces charmantes petites bêtes — que vous aimez sans doute autant que moi — s’y voient servir dans des conditions parfaitement surréalistes (et probablement humiliantes pour les employés qui sont à leur disposition) une nourriture d’un luxe incroyable. Le coût de ces prestations est, comme on s’en doute, astronomique. Eh bien, je suis persuadé que dans un monde où des milliers d’êtres humains meurent chaque jour de faim — et où certains, dans nos sociétés occidentales, ne disposent pas d’un toit pour dormir, alors même qu’ils exercent un travail à temps complet —, la plupart des gens ordinaires s’accorderont à trouver une telle institution parfaitement indécente. Et il en irait probablement de même si j’avais pris comme exemple le salaire des vedettes du football professionnel ou des stars politiquement correctes du show-biz. Or pour fonder de tels jugements, il est certain que nous n’avons pas besoin de théorisations métaphysiques très compliquées. Une théorie minimale de la common decency suffirait amplement. Dans son Essai sur le don, Mauss en a d’ailleurs dégagé les conditions anthropologiques universelles : le principe de toute moralité (comme de toute coutume ou de tout sens de l’honneur) c’est toujours — observe-t-il — de se montrer capable, quand les circonstances l’exigent, de « donner, de recevoir et de rendre ».

Note : Si on accepte de voir dans la morale commune moderne (ou common decency) une simple réappropriation individuelle des contraintes collectives du don traditionnel (tel que Marcel Mauss en a dégagé les invariants anthropologiques) on pourra assez facilement en définir les maximes générales : savoir donner (autrement dit, être capable de générosité) ; savoir recevoir (autrement dit, savoir accueillir un don et non comme un dû ou un droit ; savoir rendre (autrement dit, être capable de reconnaissance et de gratitude). On pourra également en déduire les fondements moraux de toute éducation véritable (que ce soit dans la famille ou à l’école) : ils se résumeront toujours, pour l’essentiel) à l’idée qu’à l’enfant humain tout n’est pas dû (contrairement à ce qu’il est initialement porté à croire) et qu’en conséquence, il est toujours nécessaire de lui enseigner, sous une forme compatible avec sa dignité, que le monde entier n’est pas à son service (sauf, bien entendu, si le projet explicite des parents est de faire de leur enfant un exploiteur ou un politicien — ou, d’une manière plus générale, un manipulateur et un tapeur). Il suffirait, d’ailleurs, d’inverser ces principes socialistes pour obtenir automatiquement les axiomes de toute éducation libérale (et notamment l’idée décisive que l’enfant doit être placé en permanence au centre de tous les processus éducatifs).

— ... C’est aussi le simple bon sens, non ?

Bien sûr. Il arrive d’ailleurs un moment où les revenus des plus riches atteignent de tels sommets qu’il finissent presque par apparaître encore plus absurdes qu’indécents. Chez Orwell, la common decency et le common sense (c’est-à-dire le « bon sens ») sont d’ailleurs intimement liés. Dans son essai sur James Burnham, il souligne, ainsi, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir fait de brillantes études universitaires pour comprendre qu’Hitler et Staline n’étaient pas des individus recommandables. Il suffisait pour cela — écrit-il — d’un minimum de sens moral. Si tant d’intellectuels — parmi les plus brillants du XXe siècle — ont donc cédé aussi facilement à la tentation totalitaire — au point d’en perdre tout bon sens et d’écrire des textes hallucinants — ce n’est certainement pas parce que l’intelligence ou les outils philosophiques leur faisaient défaut (les intellectuels français les plus délirants ont, du reste, très souvent été formés à l’Ecole normale supérieure ; c’est presqu’une marque de fabrique). En réalité — nous dit Orwell — il faut rechercher l’explication de leur folie politique dans leur manque personnel de common decency — manque qui a forcément à voir avec l’égoïsme, l’immaturité et le besoin de s’imposer aux autres (c’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle ce genre d’intellectuels éprouve traditionnellement un mépris sans limites pour la morale commune, supposée être "petite-bourgeoise" ou "judéo-chrétienne"). Dès que quelqu’un cède au délire idéologique (qu’on songe au culte hystérique dont Mao — l’un des plus grands criminels de l’histoire moderne — a pu être l’objet), on peut donc être quasiment sûr que l’on trouvera les clés de sa folie intellectuelle en observant la façon concrète dont il se comporte avec les autres dans sa propre vie quotidienne. Les fanatiques et les inquisiteurs (ceux que Dostoïevski appelait les « possédés ») sont presque toujours de grands pervers. Et ce sont aussi, paradoxalement, de grands donneurs de leçons. »

Entretien à Contretemps / Radio libertaire,
in La double pensée
(Flammarion Coll. Champs essais, p. 156-161).

***

[1Réédité chez Plon en 2006.

[2Cité par Bernard Crick dans George Orwell, une vie : « Orwell était un animal politique. Il ramenait tout à la politique (...). Il ne pouvait pas se moucher sans moraliser sur les conditions de travail dans l’industrie des mouchoirs. » (p.266)

[3Orwell, anarchiste tory, Ed. Climats.

[4Orwell écrivait : " Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE. " (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, Londres, 1968.). Qu’écrirait-il aujourd’hui, aujourd’hui même ?

[5Le Contrat social, Livre II, chap. XI.

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2 Messages

  • A.G. | 27 septembre 2011 - 19:05 1

    Pour un anarchisme conservateur

    Les débats de l’Obs. Dans un essai décapant, Jean-Claude Michéa s’interroge sur la gauche et sa religion du progrès, et défend l’idée d’une « société décente » dans la lignée d’Orwell. Entretien avec un philosophe inclassable.

    Le Nouvel Observateur - En quoi le complexe d’Orphée, titre de votre livre, définit-il pour vous l’imaginaire de la gauche progressiste ?

    Jean-Claude Michéa - Tout comme un pythagoricien aurait préféré mourir plutôt que de traverser un champ de fèves, un militant de gauche éprouve immédiatement une terreur sacrée à l’idée que quelque chose ait pu aller mieux dans le monde d’avant. Une pensée aussi incorrecte le conduirait en effet à remettre en question le vieux dogme progressiste selon lequel il existe un mystérieux sens de l’histoire, porté par le développement inexorable des nouvelles technologies, et qui dirigerait mécaniquement l’humanité vers un monde toujours plus parfait - que celui-ci ait le visage de l’« avenir radieux » ou celui de la « mondialisation heureuse ».

    Difficile alors de ne pas penser au pauvre Orphée qui, pour ramener Eurydice des Enfers, avait dû s’engager à aller toujours de l’avant sans jamais s’autoriser le moindre regard en arrière. Mais la comparaison avec le Juif errant d’Eugène Sue aurait été tout aussi appropriée.

    L’entretien intégral


  • A.G. | 18 avril 2009 - 12:02 2

    Pour prolonger vos lectures : George Orwell et le concept de décence ordinaire.

    Avec Bruce Bégout et Jacques Dewitte, philosophes.

    Bruce Bégout (né en 1967 à Talence, enseignant à Bordeaux) a publié De la décence ordinaire aux Editions Allia (2008).

    Orwell, chacun l’aura remarqué est très présent dans Les voyageurs du Temps. Sollers cite ce passage de 1938 :

    « [...] Le conditionnement des masses est une science née au cours des vingt dernières années, et nous ne savons pas encore jusqu’où iront ses progrès. »

    et ajoute : « Nous l’avons su, et nous ne le savons toujours pas, ou plutôt nous ne voulons pas le savoir. » (p. 169)