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Montaigne, un voyageur secret

Philippe Sollers, Le Monde du 11/09/1992

D 18 mai 2007     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La statue de Montaigne sur la place des Quinconces à Bordeaux. Photo A.G., 16-08-10. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Montaigne est bordelais, catholique et bordelais. Philippe Sollers ne pouvait manquer de le découvrir très tôt et d’en être durablement influencé.
A l’occasion de la sortie en Pléiade des Oeuvres Complètes, il en parle dans le dernier numéro du Nouvel Observateur. Le titre : Montaigne Président [1].

En 1984, Sollers avait déjà écrit un texte — Montaigne, le mutant — repris dans Théorie des exceptions (1986, Folio 28).
« Montaigne : le premier qui signe vraiment en son nom. Et qui le sait. Et qui l’affirme ».
« "C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être." Voilà. Vous me copierez cette phrase mille fois. Oui, vous, là, élève machin, au deuxième rang à droite, au lycée Montesquieu ou Montaigne. Je me rappelle que je n’en croyais pas mes yeux. Quelqu’un avait oser l’écrire. Pour les siècles des siècles. Ici même. Dans ce paysage du temps filtré. "Savoir jouir." " ».
Puis, dans Le Monde du 11 septembre 1992, Sollers écrivait un autre article sur le Journal de voyage de Montaigne : Un voyageur secret.
« Le Journal de voyage est le supplément secret des Essais. Depuis sa découverte, en 1770, il dérange un peu tout le monde.
Les philosophes du dix-huitième siècle, immédiatement intéressés, auraient préféré qu’on en publie seulement des extraits. C’est que le désir de Rome de Montaigne a de quoi gêner la pensée de l’époque, comme, sans doute, de toute époque. »

De toute époque : on peut effectivement le vérifier aujourd’hui encore.

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Un voyageur secret


Le 22 juin 1580, à quarante-sept ans, un bizarre voyageur entouré d’une douzaine de compagnons, quitte la région de Bordeaux, en emportant dans ses bagages deux exemplaires d’un livre auquel il tient beaucoup et dont il est l’auteur. On s’étonne qu’un film n’ait pas encore été réalisé à partir de cette idée-force : un écrivain décide d’aller vérifier la réalité universelle de ce qu’il a écrit et de faire reconnaître son originalité par les plus hautes autorités de son temps.

Un des exemplaires est destiné au roi Henri III, l’autre au pape Grégoire XIII. Parallèlement, le voyageur compte soigner son corps qui lui donne bien des soucis. Sur sa route, il cherchera des sources, des bains, de l’eau salutaire contre la gravelle, colique douloureuse et pierreuse qui n’en finit pas de voiler sa vision.

Rentrera-t-il guéri ? Peut-être. Reconnu ? On peut l’espérer. Le roi, ce n’est pas trop difficile. Mais le pape ? Est-ce bien celui qui vient d’approuver l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy contre les protestants ? Le pape de la Contre-Réforme active ? Celui, enfin, du calendrier grégorien aboli, plus tard, pendant la Terreur française, avant d’être rétabli autoritairement par Napoléon ? Montaigne va s’agenouiller, son livre à la main, devant Grégoire XIII, en cette fin de siècle chaotique, ruinée par le fanatisme, le doute, les guerres de religion ? Mais oui. Le Journal de voyage est le supplément secret des Essais. Depuis sa découverte, en 1770, il dérange un peu tout le monde.

Les philosophes du dix-huitième siècle, immédiatement intéressés, auraient préféré qu’on en publie seulement des extraits. C’est que le désir de Rome de Montaigne a de quoi gêner la pensée de l’époque, comme, sans doute, de toute époque : "J’ai eu connaissance des affaires de Rome longtemps avant que je l’ai eue de celles de ma maison... J’ai su le Capitole avant le Louvre et le Tibre avant la Seine."


La Rome de l’Antiquité, passe encore, et l’on peut s’amuser au passage de cette volonté de l’auteur des Essais d’exhiber, avec une vanité qu’il reconnaît lui-même, son diplôme (obtenu à grand peine) de citoyen romain. Mais la Rome catholique ? Qu’est-ce que cela veut dire pour un sceptique (paraît-il) comme lui ? A-t-il été investi par le roi de France d’une mission diplomatique cachée ? On peut toujours l’imaginer, mais rien ne le prouve. Quoi qu’il en soit, voici le moment culminant du film. Nous sommes à Lorette. Là se trouve, nous dit-on, la maison de la Vierge qui, selon la légende, aurait été directement transportée par des anges, via la Dalmatie et au-dessus de l’Adriatique, jusqu’à ce lieu de pèlerinage.

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Ex voto de Montaigne

Montaigne, raisonnable et calme Montaigne (ici, froncement de sourcil de d’Alembert, lecteur du manuscrit), sort de ses bagages un tableau qu’il est venu accrocher en cet endroit de crédulité populaire. "Un tableau dans lequel il y a quatre figures d’argent attachées : celle de Notre-Dame, la mienne, celle de ma femme, celle de ma fille (...). Nous fîmes dans cette chapelle nos pâques, ce qui ne se permet pas à tous. Un jésuite allemand m’y dit la messe et donna à communier." Voici donc une scène incroyable : Montaigne, discrètement mais ouvertement, est en train de voter pour la Contre-Réforme.

Si je me permets d’insister sur cette séquence, c’est que je n’en ai jamais entendu parler, en écoutant, jour après jour, mes professeurs de Bordeaux, aux lycées Montesquieu et Montaigne. Par la suite, pas davantage. Il y a, dans ce Montaigne communiant près de son tableau, quelque chose de choquant et de désolant, comme si nous le découvrions, abdiquant toute dignité, à Lourdes (mais Lourdes, c’est trois siècles plus tard). Et pourtant, oui, c’est bien lui. Un exemplaire des Essais pour le pape de la Saint-Barthélemy, un ex-voto familial pour la Vierge. Il faut croire que les "innovations calviniennes" avaient fini par le fatiguer, de même que les discours abstraits des philosophes "certitudiniens".

La Rome pontificale comme préservatrice du doute et de la relativité ? Voilà un paradoxe que notre histoire récente, peut-être, permet de mieux comprendre. En réalité, Montaigne est d’abord pratique. Il y a lieu de rendre hommage, dans la Rome de toujours, à un pape dont les dépenses sont justifiées "en ports, en hâvres, fortifications et murs, en bâtiments somptueux, en églises, hôpitaux, collèges, réformations de rues et chemins".

N’oublions pas que La Boétie, dont l’ombre plane sur toute l’aventure, aurait préféré naître à Venise que dans le Périgord (et cela pour des raisons très précisément politiques). Montaigne, à son retour d’Italie, rajoutera, dans les Essais, que son ami "avait raison" sur ce sujet. Alors ? Cette grande affaire du siècle et des suivants ? Protestantisme ? Catholicisme ? J’ai lu récemment qu’un spécialiste de Montaigne reconnaissait, comme à regret : "Il s’est dit catholique, pourquoi ne pas le croire ?" Eh oui, pourquoi pas ?

Contrairement aux idéologues pressés, de toutes tendances et de tous partis, Montaigne ne se déplace et ne parle jamais sans rappeler son corps. Cette respiration rythmique donne à ses notes — ou à celles de son secrétaire, qui écrit sous sa dictée, — une fluidité sans hiérarchie qui est sa trouvaille, sa puissance romanesque de style. Tout est également important, ce qui peut vouloir dire aussi que tout est également dérisoire. Le voyage, au sens de Montaigne (voyage au bout de la conscience de soi), ne "trace aucune ligne certaine, ni droite, ni courbe".

La désinvolture qui anime le voyageur accable d’ailleurs ses accompagnateurs à qui "il répondait qu’il n’allait quant à lui en nul lieu que là où il se trouvait". On retrouve ici la fameuse proposition du Livre III des Essais (et l’on est prié de se souvenir de la signification ancienne du verbe "branler" qui signifie "mouvoir") : "J’entreprends seulement de me branler quand le branle me plaît. Et me promène pour me promener." Ou encore : "Mon dessein est divisible partout. Il n’est pas fondé en grandes espérances ; chaque journée en fait le bout. Et le voyage de ma vie se conduit de même."

Montaigne, tout "coliqueux" qu’il soit, nous dit qu’il peut rester à cheval jusqu’à huit ou dix heures. "La vie est un mouvement matériel et corporel, action imparfaite de sa propre essence, et déréglée ; je m’emploie à la servir selon elle." Soit. Mais si, finalement, l’Italie, y compris le pape, est préférable à tout, c’est qu’on peut s’y arrêter n’importe où au milieu de jardins, de fontaines, de jets d’eau, de grottes féeriques, et que Rome, "ville rapiécée", fait que chaque étranger se sent chez soi.

Contrairement à l’idée reçue, Rome est un lieu d’ouverture, et les jésuites sont "une pépinière de grands hommes de toutes sortes de grandeur". C’est le mélange qui compte : les prostituées abondent en même temps que les processions, les bénédictions, les excommunications. On peut tout voir à Rome. Le 28 janvier 1581, le secrétaire de Montaigne note : "Il eut la colique, ce qui ne l’empêcha de ses actions ordinaires, et fit une pierre assez grossette, et d’autres moindres." Et le 30 : "Il fut voir la plus ancienne cérémonie de religion qui soit parmi les hommes, et la considéra fort attentivement et avec une grande commodité : c’est la circoncision des Juifs" (suit une description dont la minutie et la neutralité ont de quoi étonner, aujourd’hui encore).

Là-dessus, Montaigne croise Ivan IV (le Terrible) qui se trouve là en ambassade (ici, dans le film, on peut faire intervenir Eisenstein). Après quoi, il va visiter la bibliothèque du Vatican et vérifier qu’on y trouve bien Sénèque, Virgile et Plutarque, mais aussi "un livre de Chine, le caractère sauvage, les feuilles de certaine matière beaucoup plus tendre et pellucide que notre papier".

Il regarde l’écriture de saint Thomas d’Aquin, laquelle lui inspire un commentaire pas précisément modeste : "Il écrivait mal, une petite lettre pire que la mienne." Bref, les Essais seront peut-être là, un jour, en sécurité (ailleurs, rien n’est sûr). Bien qu’on lui fasse gentiment remarquer que certains mots ou certaines propositions de son livre pourraient être corrigés, rien de grave : des objections pour la forme, c’est la règle du jeu, aucune condamnation, et même des encouragements à continuer.

La superstition ? Certes, elle pullule (voile de Véronique ; fer de lance de la crucifixion conservé dans une boule de cristal ; foules énormes, la nuit, avec des flambeaux ; flagellants plus ou moins payés pour s’écorcher dans l’allégresse), mais, comme c’est étrange, Montaigne, oui, Montaigne, n’a pas l’air autrement troublé. On est loin de la crise nerveuse de Luther, et, d’ailleurs, le sac de Rome, en 1527, avec irruption de soudards luthériens allant écrire, avec la pointe de leurs épées, le nom de Luther sur les stanze de Raphaël, doit être encore dans toutes les mémoires.

Voyez, en revanche, cette notation d’un Montaigne charmé : "Le dimanche des Rameaux, je trouvai à vêpres, en une église, un enfant assis à côté de l’autel sur une chaise, vêtu d’une grande robe de taffetas bleu, neuve, la tête nue, avec une couronne de branches d’olivier, tenant à la main une torche de cire blanche allumée. C’était un garçon de quinze ans ou environ, qui par ordonnance du pape, avait été ce jour-là délivré des prisons, qui avait tué un autre garçon."

Il y a des exécutions ? Bien sûr. Mais Montaigne note que le condamné est d’abord étranglé (dans l’indifférence générale) avant d’être découpé en morceaux par le bourreau (ce qui émeut fort le peuple). Il en déduit une sorte d’humanité dans les supplices, ainsi qu’une intelligence didactique dans la mise en scène. Il est aussi question de Portugais "qui s’épousaient mâles à mâles à la messe, avec mêmes cérémonies que nous faisons nos mariages, faisaient leurs Pâques ensemble, lisaient le même évangile des noces, et qui couchaient et habitaient ensemble..." Cette innovation d’exagération conformiste produit sa sanction : " Il fut brûlé huit ou neuf Portugais de cette belle secte. "

Tout est mystérieux dans le Journal. Le moment où Montaigne passe à la rédaction en italien, par exemple (on pense à Stendhal), pour raconter son séjour à Lucques et ses souffrances diverses, dont une violente rage de dents. Le changement de langue est-il dû à la pudeur ? Sans doute. A la déception que le pélerinage de Lorette (si insolite) n’ait pas produit la guérison attendue ? "J’offris à plusieurs prêtres de l’argent : la plupart s’obstina à le refuser ; et ceux qui acceptèrent, ce fut avec toutes les difficultés du monde." Décidément la Contre-Réforme est bien là, plus de trafic d’indulgences. Quant au corps, il est insurmontable, on est pris dedans.

Il aurait fallu mourir là, en voyage, loin de chez soi, pour ne pas avoir à supporter la proximité toujours trop bavarde de ceux qu’on connaît ou qu’on aime. "Vivons et rions entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus." Il va falloir revenir se plier à la simagrée sociale, jouer au maire de Bordeaux, faire le sage, l’humaniste, l’éclairé, le modéré, que sais-je. Ne pas s’expliquer, en tout cas, ne pas se plaindre : "Il faut étendre la joie mais retrancher la tristesse. Qui se fait plaindre sans raison est homme pour n’être pas plaint quand la raison y sera."

La mort ? Oui. Pour finir, il y a Rome, et la mort. "Cette partie n’est pas un rôle de la société, c’est l’acte à un seul personnage." Il faut rentrer. Il faudra écouter les opinions vides des uns et des autres, leurs approximations, leurs désirs illusoires et précipités, leur oubli de soi passionné. Un exemplaire des Essais laissé là-bas... Un si bizarre tableau... La morale du voyage, donc, sera de se tuer à écrire. Montaigne voulait une confirmation et une réponse ? Il les a.

Philippe Sollers, Le Monde du 11-09-92.


Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie

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La maison familiale de Montaigne au 21 et 23 rue de la Rousselle à Bordeaux (découverte par hasard cet été 2010 : aucun touriste, la rue, poussiéreuse, est en rénovation, les devantures des commerces, vides, sont telles qu’aux siècles passés).

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Photo A.G. 16-08-10. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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A Saint-Michel-de-Montaigne, entre Saint-Émilion et Bergerac, se situe la célèbre tour où Montaigne écrivit ses Essais.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Voici sa "librairie".

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La "librairie" de Montaigne



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Inscriptions

Comment a-t-il fait, Montaigne, pour écrire tout ça, au plafond, là-haut ?

Montaigne : « Le langage latin m’est comme naturel, je l’entens mieux que le François... » [2]


La « librairie » de Montaigne — ZOOM, cliquer l’image.

[1

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Portrait officiel de François Mitterrand en 1981, "Les Essais" de Montaigne entre les mains.



" La photo est connue : un président de la République française pose, pour son portrait officiel, avec un livre à la main, les « Essais » de Montaigne, la photographe est célèbre, elle s’appelle Gisèle Freund, les visages qu’elle a vus comme personne sont ceux de Virginia Woolf, Joyce, Malraux, Sartre et bien d’autres. On espère que le choix humaniste du rusé Mitterrand, en 1981, aura contribué à calmer, dans quelques commissariats, la nervosité policière. Montaigne plutôt que le drapeau français en toile de fond ? Un président vaniteux qui sait lire ? Rêvons."

[2Cf. Montaigne, Essais, Livre III, ch. 2. Voir aussi : Montaigne, lecteur des auteurs latin.
Pour connaître les sentences figurant sur les poutres de la librairie de Montaigne, voir ce site et, pour plus de détails encore, lire : Alain Legros Sentences peintes au plafond de la bibliothèque de Montaigne - pdf .

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2 Messages

  • A.G. | 15 mars 2008 - 01:35 1

    Entretien avec Antoine Compagnon

    Montaigne : le père de l’esprit critique

    Quelle est la place de Montaigne et de son oeuvre dans votre propre itinéraire intellectuel ?
    En 1971, j’étais élève à Polytechnique et je suis descendu faire une licence de lettres à Jussieu. Je suis tombé sur un cours épatant consacré à Montaigne par Jean-Yves Pouilloux, qui venait de publier chez Maspero un petit livre provocateur au titre althussérien, Lire les "Essais" de Montaigne. C’est lui qui m’a appris à lire Montaigne, un Montaigne en rupture avec l’explication scolaire. Pouilloux refusait la sage évolution philosophique où on rangeait cet auteur depuis le début du XXe siècle : du stoïcisme au scepticisme et à l’épicurisme ; il prenait au sérieux le désordre du livre et la complexité de son écriture. Je me rappelle avoir fait un exposé sur une page très retorse de L’Art de conférer.

    Depuis, je n’ai jamais quitté Montaigne. Ma thèse, qui est devenue mon premier livre (La Seconde Main ou le travail de la citation, 1979), n’a pas porté que sur lui, mais il en est le héros. Toute cette théorie et histoire de la citation montait vers Montaigne : il se joue d’elle en virtuose, la dissimule afin de nous faire prendre du Plutarque pour du Montaigne, et donner ainsi "une nasarde à Plutarque" sur son nez. J’ai souvent enseigné les Essais, en France et aux Etats-Unis, toujours avec un plaisir intense. Je me sens bien dans les Essais, dans leurs tours et détours, les étudiants aussi : c’est un texte qui rend intelligent.

    L’époque était porteuse : des travaux excitants sur Montaigne se publiaient sans cesse, des livres qui ne se noyaient pas dans l’érudition mais donnaient à penser, comme The Cornucopian Text, de Terence Cave (1979), Montaigne en mouvement, de Jean Starobinski (1982), Montaigne : la glose et l’essai, d’André Tournon (1983). Ces trois-là m’ont inspiré, mais je pourrais en citer d’autres. Et les commémorations ont parfois du bon, quand elles obligent à se renouveler : quatrième centenaire des livres Ier et II en 1980, du livre III en 1988, de la mort de Montaigne en 1992. En 1980, l’intertextualité des Essais nous requérait. En 1988, la rhétorique. En 1992, c’était déjà l’éthique. Depuis près de quarante ans que je le fréquente, Montaigne a bien changé. Les nouvelles éditions effacent les indications des couches du texte. Plus moyen de nier la complexité des Essais.

    Quel sont les textes de Montaigne qui vous ont le plus marqué, nourri, et pourquoi ?
    Suivant l’époque, divers chapitres m’ont plus retenu dans les Essais. Au début, sûrement les chapitres plus théoriques, comme "De l’institution des enfants", à cause de l’intertextualité, ou ceux qui théorisaient le moi et l’autoportrait, comme "De la présomption". Puis le Montaigne politique m’a passionné, cet homme dont toute la vie adulte a été déchirée par les guerres de religion, qui s’est engagé, qui a mené une action publique, qui a risqué sa vie. Montaigne ne savait pas quel était le souverain bien, mais il n’avait aucun doute sur le pire des maux : la guerre civile, la cruauté, la torture. Sa réfutation du Prince de Machiavel est exemplaire dans "De l’utile et de l’honnête". Il s’élève contre le mensonge et la trahison politiques, contre l’excuse de la raison d’Etat.

    C’est donc le pyrrhonien qui m’a d’abord marqué, l’auteur de l’"Apologie", le Montaigne du "Que sais-je ?" et de la balance. J’ai même soutenu qu’il était un nominaliste (Nous, Michel de Montaigne, 1980). Cela reste exact, mais me concerne moins à présent. Je suis désormais plus sensible au fait que le doute épistémologique et métaphysique ne débouche chez lui ni sur un relativisme éthique ni sur l’indifférence, mais au contraire sur un extrême souci de l’autre : le voisin, le cannibale, même la femme.

    Tout bouge, dit Montaigne, demain je serai autre, mais vis-à-vis d’autrui je suis tenu par ma parole, je suis engagé parce que je l’ai dit hier, je n’ai pas le droit moral de me dédire. Aujourd’hui, si je devais garder un seul chapitre des Essais, ce pourrait être "De la physionomie", où Socrate est comparé aux paysans qui se montrent aussi sages que lui devant la mort. La fin de ce chapitre est magnifique, sur la bonne mine de Montaigne, son franc-parler qui lui a sauvé la vie dans plusieurs embuscades. Mais le chapitre le plus touchant reste pour moi "De l’exercitation", où Montaigne raconte une chute de cheval et la perte de connaissance qui suivit. C’est le seul chapitre entièrement fondé sur un incident vécu, une péripétie qui lui a donné le pressentiment de la mort et qui ouvre une méditation sur la conscience, sur l’âme et le corps. Quand je pense à Montaigne, l’image qui me revient est celle du "petit homme et petit cheval" sur lequel fond un "puissant roussin", homme si fragile, si chétif mais si admirable, justement parce qu’il n’attrape jamais la grosse tête.

    Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd’hui son actualité la plus intense ?
    Montaigne, c’est pour moi le père de l’esprit critique et du libéralisme. A une autre époque, on lui a reproché son conservatisme ou même sa couardise. Le scepticisme encourage à une certaine prudence. Si l’on n’est sûr de rien, à quoi bon changer le monde ? "Vous n’achetez pas un chat en poche", disait-il. Comme son ami La Boétie, il aurait préféré être né à Venise, en république, mais le mieux est souvent l’ennemi du bien, et un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Avec la monarchie, on sait sur quoi compter : elle prévient l’anarchie, du moins si les fureurs religieuses ne s’y mêlent pas.

    Par sa haine des persécutions, Montaigne est aussi le précurseur de notre précieuse laïcité. Avec ceux qu’on appelait les "politiques", il a réagi aux fanatismes en plaçant la nation au-dessus de la religion. Pour lui, la foi est une affaire privée que je n’ai pas à faire payer aux autres.

    Montaigne reste indispensable dans sa critique de ce qu’il nomme nos "fautes ordinaires" : la cruauté, la tyrannie, la trahison, la déloyauté, qui valent bien à ses yeux le cannibalisme comme preuves de notre barbarie. A ces "qualités vicieuses", il ajoute encore l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le désespoir... Tous ces maux, pense-t-il, sont indispensables à la vie, font partie de la vie. Mais il s’agit d’en diminuer la part, de parier sur autrui, d’obliger l’autre en se donnant à lui. "Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour" : pas de plus belle phrase dans les Essais. La valeur des valeurs, c’est la fides, la foi, la confiance, la fidélité. Sans elle, la société se défait petit à petit.

    Et puis il y a les livres. Montaigne défend les "trois commerces" qui nous aident à vivre : l’amour, l’amitié et la lecture. Aujourd’hui, avec lui, n’oublions pas le commerce des livres, parce que sans eux les deux autres commerces, l’amour et l’amitié, n’ont pas la même saveur.

    De la liberté et des livres, que demander de plus ? Ce que j’ai appris chez Montaigne, c’est "l’usage du monde", expression dont Nicolas Bouvier avait fait le titre de son livre de vie. "Qu’un tel homme ait écrit, disait Nietzsche, véritablement la joie de vivre sur terre s’en trouve augmentée."

    Propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde des livres du 14.03.08.


  • valérie | 20 mai 2007 - 11:40 2

    ...mourir loin des siens...c’est juste le prolongement logique de la vie de l’illustre Montaigne.Sa liberté est tellement vivace qu’elle le poursuit jusqu’à la fin, jusqu’à l’éternel ;le mal qui le ronge, il le projette jusqu’à sa propre postérité. Sa liberté de croire er"vivons et rions entre les nôtres, allons mourir et réchigner entre les inconnus de penser, le plonge dans une soit disant sédition, à laquelle, pourtant il ne parait pas vouloir adhérer à tout prix.
    il résiste et se maintient en tant que "maître d’oeuvre."
    beaucoup d’autodérision émane de lui et me rappelle Mr Sollers : ". Les "inconnus" représentent plus ses ennemis que l’inverse ; voilà pourquoi il décide de s’expatrier afin de "se tuer à écrire". Quelle noble fin ! en sachant qu’il est lui, seul mâitre à son bord et que choisir sa propre mort est le plus grand honneur libertaire que l’on puisse trouver dans l’absolue quête de soi, surtout par les lettres : "qui vit du feu périra par le feu".C’est en-deçà, qu’il est celui qui est véritablement prêt pour l’amour des lettres.
    Nous ne saurions être les investigateurs d’une longue et douloureuse plainte narcissique...et humaniste ! "

    Nietzsche lui, par contre dira qu’ à la différence des animaux nous avons le droit à la parole, et que se plaindre est totalement humain, comme lorsqu’il dira à propos du suicide, que le fait d’en parler est un antidote à la douleur.