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Nietzsche, miracle français

suivi de "L’esprit français" par Philippe Sollers (3-07-92)

D 29 octobre 2006     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Prologue

1. "Sans patrie"

2. Les esprits libres

3. Plus de femme

4. Un corps plutôt français

5. L’athéisme

6. La mort de Dieu

7. Le royaume

8. L’homme du ressentiment

9. Nietzsche dans le temps

La dernière noblesse politique de l’Europe, celle du XVIIème et du XVIIIème siècles français s’écroule sous la poussée des instincts populaires du ressentiment - jamais sur terre on n’avait connu allégresse plus grande, d’enthousiasme plus tapageur... avec une magnificence jusqu’alors inconnue, l’idéal antique lui-même se présenta en chair et en os au regard de la conscience de l’humanité...

Frédéric Nietzsche, La généalogie de la morale (1887)

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« Je n’aurais quant à moi pu écrire Paradis, Femmes, Portrait du Joueur, Le Coeur absolu, Les Folies françaises, Le Lys d’Or, La Fête à Venise, Le Secret, si je n’avais senti en permanence planer près de moi la main dégagée, active, cruelle et indulgente de Nietzsche. Permission de négliger la propagande nihiliste et sa culpabilisation maniaque, de même que la mauvaise humeur déclenchée par celui qui s’obstine à suivre son bon plaisir.... »

Philippe Sollers, La Guerre du Goût (1994)

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« Nietzsche qui voit en Voltaire son seul prédécesseur, lui dédie Humain trop Humain en 1878. Début du XXIème siècle, Philippe Sollers repense Frédéric Nietzsche comme l’héritier et le continuateur des Lumières, qui apparaît ainsi comme le plus français des écrivains allemands.
De Nietzsche à Sollers, à l’évidence, il n’y a qu’un pas vers la reconnaissance du XVIIIème siècle comme miracle français. »

Jean-Hugues Larché



Extraits ici>>

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Extrait du DVD


Extrait "Nietzsche, miracle français" par Philippe Sollers
envoyé par CultureWok

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« Écoute de Nietzsche », leçon philosophique par Philippe Sollers

Le DVD a été repris dans le CD Ecoute de Nietzsche [1] avec un supplément dont voici le contenu :

1 Le génie du coeur
2 Dionysos
3 La musique profonde et gaie
4 Qu’est-ce que corporer ?
5 Lou et le catholicisme
6 Le Nietzsche de Heidegger
7 L’instant
8 Le nihilisme
9 La détresse de l’ère planétaire
10 Romans métaphysiques
11 L’éternel retour

© 2008 Groupe Frémeaux Colombini SAS.
Cette intervention est ponctuée par une lecture d’extraits d’Ecce Homo de Frédéric Nietzsche (trad. Vialatte, 1931).

Durée totale environ 100 minutes / Enregistré aux Éditions Gallimard, le 4 novembre 2002 et le 4 février 2003 / Réalisation : Jean-Hugues Larché / Remerciements : Laurène L’Allinec, Jacques Tréfouël, Jean-Françis Sabourin, Jean-Michel Huet, Sophie Riffont, Jean-Luc Lumineau.

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Extraits sélectionnés par Jean-Hugues Larché

CD1 Nietzsche français :

Il ne serait pas si surprenant que Nietzsche, dans son existence même et dans tout ce qu’il a fait de plus aigu soit plutôt lisible en français qu’en allemand. Ce serait un des paradoxes les plus étranges de cette affaire... Comme si le corps de Nietzsche avec cette moustache qu’il faut lui enlever tout de suite, dérangeait. On le vérifie surtout avec les photographies prises de façon très complaisante à la fin de sa vie, lorsqu’il est enfermé par sa mère et sa s ?ur, lorsqu’il est wagnérisé par l’horreur de la matrice allemande, de la mère allemande, de la femme allemande. Ce qu’a toujours souhaité être Nietzsche physiologiquement, c’est avant tout un marcheur, un coureur, un danseur, un musicien. Il a passé sa vie dans des sauts, des embardées, des pérégrinations incessantes, dans la montagne, dans les cavernes. Et cette légèreté moi m’apparaît immédiatement lorsque je l’écoute. Quand je le lis en réalité je l’écoute. Il y a très peu d’auteurs dont on peut en tendre la voix et dont on perçoit en quelque sorte la présence physique.

Français pourquoi ? Eh bien, parce que Nietzsche, seul de son temps envisage la réussite miraculeuse et brève de l’aristocratie française. Elle représente, dit-il, un miracle extraordinaire, très supérieur même à la Grèce. La dictature de la minorité... Là, tout de suite des huées s’élèvent... A-t-on déjà entendu quelque chose d’aussi blasphématoire ? Il y aurait eu dans le temps, en France, et c’est la raison pour laquelle c’est un miracle, un miracle très bref. Miracle grec, tout le monde s’accorde là-dessus. Mais miracle français ! Il y aurait eu ce surgissement de très grande gratuité, de dépense, de souveraineté sans but, quelque chose qui ne va nulle part. Le Miracle français aurait consisté à faire de l’absence de dieu une fête grandiose. Où les corps humains - minoritairement, d’où la sanction - auraient fait une grande fête pour rien, sans valeur, la question est celle de la valeur. C’est sans valeur, autrement dit ça n’a pas de prix. C’est ce que Bataille va appeler bientôt la Part maudite. Part maudite parce qu’elle est miraculeuse. Le français est maudit à cause de ce miracle. Cette malédiction requiert l’attention. Si je me sens français, si je suis curieux, pas mouton, ça m’intéresse, je vais droit à cette malédiction. Je me demande pourquoi ? De quoi s’agit-il ? Là, je vais trouver un certain nombre de témoignages importants. C’est en effet la fidélité presque mystique de Bataille pour Nietzsche. Sur Nietzsche, Memorandum... Comme s’il s’agissait de la vie d’un saint... A la limite, Nietzsche est un saint... Un bouffon, un saint, un danseur, tout ça récusant le culte.

Il est évident que Nietzsche va vers un certain corps moins mortifère que celui de l’Allemagne. C’est pourquoi cela rend absolument scandaleux l’amalgame qui est fait, par la suite, de Nietzsche avec la moindre hypothèse nazie. Il faut se demander en quoi ceux qui veulent absolument porter ce jugement sont intéressés à le faire. Non pas parce qu’il y aurait la moindre ambiguïté avec la s ?ur, Hitler, la canne, enfin tout ce micmac plébéien, mais probablement à cause d’une vengeance ou d’un ressentiment profond quant à Nietzsche. C’est-à-dire tout simplement à ce qui n’arrête pas en lui de chanter ce qui peut être noble, heureux et beau. Toute accusation portée sur Nietzsche comme complice éventuel du mouvement nazi, summum de fureur plébéienne, est délirante. Qu’est ce qu’être - et non avoir un corps ? Qu’est ce que corporer ? En quoi ça corpore ? pourquoi le refus ou la gêne de s’interroger intimement, profondément sur cette corporation qui implique de ne pas rentrer dans différentes corporations, dans des corps constitués, dans des partis, des églises, des associations, des syndicats, des familles ? Refus de s’y faire décorporer, pour calmer, pour anesthésier la question du corporer. Qu’est ce qui pense dans le corporer lui-même ?

« Deo Erexit Voltaire »... L’hommage de Nietzsche est ici très célèbre. C’est d’abord la dédicace de Humain trop humain à Voltaire pour le centenaire de sa mort. Nous sommes en 1878. Et ce sont ensuite les déclarations enflammées de Ecce Homo : « Voltaire, la seule grande intelligence qui ait vécu avant moi ». ça fait quand même un bond. Nietzsche dit, bon alors ? Résumons nous... Des esprits libres ? Il y a Voltaire et moi. Luther, « moine fatal » ; Kant, « araignée funeste ». Sur le moment, à la fin du XIX° siècle, la folie de Nietzsche est une chose bien entendue, on tient ses déclarations comme exagérées. Puis le temps passe, les choses s’aggravent, l’ignorance monte en même temps que l’obscurantisme, le fanatisme et l’illettrisme. Tout à coup ce raccourci demande à être considéré avec fraîcheur. Zarathoustra parle ainsi de son Royaume ; « Et dans mon royaume, dit-il, je ne veux pas que qui que ce soit souffre, ni désespère. Montez chez moi, vous allez vous reposer, manger mon miel, là-haut avec mes animaux. La présence des animaux chez Nietzsche est très significative. Il y a l’Aigle, le Serpent, l’Âne, les Colombes, le Lion. Les animaux chez Nietzsche ont l’air d’en savoir davantage que les hommes qu’ils rencontrent, ils sont plus sages. Il y a l’Aigle donc, le Serpent ou le Lion qui arrive à la fin et qui rit. C’est une fable magnifiquement orchestrée par un grand artiste. Ce sont des animaux réconciliés avec quelque chose qui prétend avoir dépassé l’humain. Ça va paraître curieux, mais pourquoi ne pas se faire tenir la main Nietzsche et La Fontaine ? « J’aime le jeu l’amour, les livres et la musique, la ville et la campagne, enfin tout ; Il n’est rien qui ne me soit souverain bien, Jusqu’au sombre plaisir d’un c ?ur mélancolique. »

*


CD2 Nietzsche encore :

« Je veux que la musique soit profonde et gaie comme une après-midi d’octobre. » dit Nietzsche. Mais il n’avait à sa disposition que des musiques pour rêveries de curistes, comme, par exemple la Carmen de Bizet. Il souffre de la musique et il est lui-même musicien. Il insiste beaucoup que devenir Style, dans le « je » que doit être la pensée, passe dans une régénération de l’ouïe et du corps entier. Les pas, la danse, le bondissement comptent beaucoup, mais par-dessus tout, l’ouïe. Il y a aussi les narines : « Mon génie est dans mes narines. » Ce corps-là est évidemment le contraire du corps saint. Le scandale provoqué par Nietzsche au sein de la métaphysique - métaphysique qu’il accomplit et qu’il achève - consiste, à la limite, à préférer passer pour un guignol que pour un saint. Dans une désinvolture humoristique, on se laisse traiter de guignol alors qu’on est la profondeur même. C’est la raison pour laquelle, la « dionysiaquerie » de Nietzsche trouve devant elle la croix. Et le christianisme - dont nous ne sommes pas sortis malgré les apparences - met à mort la corporation même de Dionysos : c’est l’histoire de la métaphysique occidentale. Si je ne me pose pas la question de savoir comment perçoit ce corps humano-divin, comment il ressent l’étant en tant que ressuscité, je vais sombrer dans quelque chose qui va représenter le caractère principal du nihilisme tel que Nietzsche le pointe. L’esprit de vengeance est la grande percée de Nietzsche. Ce n’est pas seulement une faute morale, une histoire de famille, une question psychanalytique. Non, ça va beaucoup plus loin, et plus intensément dans le fond de la métaphysique elle-même.

« L’esprit de vengeance, dit Nietzsche, c’est le ressentiment de la volonté contre le temps, et son il était ». Il était une fois... L’esprit de vengeance, c’est le ressentiment de la volonté contre le temps, contre le temps lui-même. C’est un embarras avec le temps, une haine du temps, une passion violente par rapport au temps. Le contraire serait de laisser le temps au temps, de trouver que le temps n’est jamais passé, mais qu’il est là, et qu’il faut redistribuer ses histoires non seulement d’éternité mais de passé, de présent et d’avenir... Ce serait de se situer autrement par rapport au temps, ne pas avoir un blocage sur un moment du temps, ne pas être par exemple assigné à un calendrier, surtout à un calendrier imaginaire. Dans Qu’appelle-t-on penser ? Heidegger commente la phrase de Nietzsche : « l’esprit de vengeance est le ressentiment de la volonté contre le Temps et son il était ». Qu’est-ce que cet instant ? Comment pourrions-nous être Instant ? Comment pourrions-nous expérimenter que le passé n’est pas l’avoir été ? Que l’être en tant qu’avoir été advient toujours comme s’il était déjà advenu ? C’est une expérience à faire et la métaphysique ne peut pas la faire. Nietzsche, lui, fait cette expérience, malgré la métaphysique et, de plus, en l’accomplissant. C’est le moment le plus surprenant et, le plus essentiel, non compris, de ce qu’il dit. C’est la question du Temps lui-même en tant qu’il ne peut pas le stocker dans l’éternité. Mais alors, quel est ce Temps ?

En ce qui concerne l’éternel Retour, la question est celle du Temps lui-même. Dans Zarathoustra, les chapitres sur « Le portique » et « L’instant » traitent de la collision de l’avenir et de la révélation de ce « fameux » éternel Retour. Secret effroyable... D’autant plus extatique qu’il est effroyable, et que Nietzsche ne le confiait qu’à voix basse : c’est effrayant, parce que si c’est l’éternel Retour du Même, de la bêtise, du côté criminel ou sinistre de l’étant, comme le dit Heidegger, alors c’est aussi le retour de l’inintelligence et de la surdité. Ce que je peux dire de l’éternel Retour sera toujours aussi peu entendu que si je le redisais à nouveau, et même si j’ai déjà été là pour le dire... Ce moment qui a lui-même déjà existé (que je sois visible ou pas) pour dire que je me saisis dans l’instant, dans l’éternel Retour de quelque chose qui sera peut-être entendu un jour... le même... donc pas.

Sous une forme presque inapparente, sauf pour quelqu’un d’assez « éveillé », je mets ça sous forme de roman. J’écris des romans métaphysiques. Comment ça métaphysiques ?... Eh bien vous y trouverez bien sûr une constante description du nihilisme en cours d’accomplissement. C’est bizarre que personne ne le remarque. Dans tous les romans que j’écris, vous trouverez la description de la misère de la pensée, de la littérature, avec une contre-proposition immédiate, à savoir qu’une incroyable richesse est à disposition de qui ne se l’interdirait pas. Je pense qu’il y a en effet une responsabilité à accepter l’invivable. Mais on me dira que si ça devient plus vivable là où ça ne l’est pas encore, ce sera alors grâce aux fleurs du bien qui ne surgissent que du fond social, seule façon d’atteindre la liberté. On nous chante ce refrain depuis longtemps. Je veux bien laisser tourner ce disque, mais je préfère demander à la personne qui se trouve en face de moi comment elle s’arrange avec le Temps. Mes romans sont des petits livres comme ça, comme Ecce homo : ils n’ont l’air de rien et sont construits sur la même structure, à savoir qu’il y a une crise fondamentale, une angoisse vitale, un rejet extrêmement violent des conditions d’existence qui trouvent peu à peu une résolution.

Philippe SOLLERS, enregistré par Jean-Hugues LARCHÉ,
aux Éditions Gallimard, le 4 novembre 2002
et, pour la seconde partie, le 4 février 2003.

***

Voir aussi : Jean-Hugues LARCHÉ le troisième oeil et Jean-Hugues Larché et R de paradis

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Voir en ligne : Les films du lieu-dit



L’esprit français

Q : Philippe Sollers, vous rassemblez dans la livraison d’été 1992 de la revue « L’Infini  » quelques-unes de vos interventions récentes, sous le titre : « l’Esprit français ». Vous y traitez aussi bien du philosophe allemand Nietzsche, du romancier américain Henry Miller, du musicien autrichien Haydn, que de la Bible, en français, annotée par Pascal au cours de sa fameuse nuit d’extase en novembre 1654. Venant avec un « éloge de l’allégresse » telle que la conçoit le philosophe français Clément Rosset, côtoyant votre réflexion sur la grande biographie de Voltaire en cours de parution en Angleterre, et une estimation critique des « Nouvelles complètes » de Paul Morand dans « la Pléiade », cela surprend. Voulez-vous signifier par là que l’« esprit français » a toujours débordé les frontières géographiques dans lesquelles on voulait l’enfermer ?.

Philippe Sollers :Il me semble utile de le rappeler à un moment où on ne parle que de l’Europe sans parler de la nation et de la culture françaises qui l’ont, en quelque sorte, fomentée. J’ai l’impression d’une curieuse amnésie, organisée peut-être, souhaitée sûrement, qui consiste à oublier ce que l’Europe était à la veille de la Révolution française. La vraie Révolution française que je distingue de l’épisode, catastrophique, de la Terreur et des régressions successives qu’elle a entraînées.

Pour moi, c’est très simple : à la veille de 1789, l’Europe est française, au sens spirituel. L’exemple de Casanova qui écrit en français ses mémoires est la marque d’un phénomène de rayonnement de la langue et de la philosophie intrinsèque que porte ce pays en lui-même. Pourquoi a-t-on décidé de ne pas se préoccuper de la source même de l’Europe qu’est l’esprit français ? Voilà ma question de première actualité.

Deuxième actualité, troublante, qui fait que je m’adresse à Nietzsche pour l’éclaircir. Je crois que l’Histoire est à refaire de fond en comble. Nous avons droit aujourd’hui à beaucoup de falsifications historiques. Trop de simplifications aussi. Au moment où l’Histoire s’ouvre dans sa profondeur, certains en décident arbitrairement la fin. Ce qui commence, selon moi, c’est une nouvelle étude de l’Histoire. Non, l’Histoire n’est pas finie, par définition. Et, surtout, on voudrait que l’Histoire finisse au moment où elle nous est accessible sous une forme probablement jamais vue, originale, nouvelle, dans une lumière complètement décapante.

Je me suis adressé à Nietzsche pour faire saisir cela. Car il insiste, sur la fin de sa vie, d’une façon très explicite et très provocante, sur sa francophilie fondamentale. Il manifeste, après la victoire allemande de 1870, un amour de plus en plus déclaratif pour la culture française et un rejet de plus en plus violent de tout ce qui pourrait l’étouffer. Cela le conduit à des prises de position tout à fait intempestives. Par exemple, sa polémique avec Wagner ne fait que s’aggraver. Nietzsche perçoit de façon tout à fait prophétique une domination possible de l’Europe par l’Allemagne. Ses textes s’enflamment. Il dédie « Humain, trop humain » à Voltaire. Il y a dans « Ecce Homo » des déclarations de plus en plus enflammées à propos de Voltaire. Au bout du compte, tout ce qui a tenu la plume après Voltaire ne mériterait pas examen ! Nietzsche s’identifie à Voltaire, grand seigneur de l’intelligence. Cela le conduit à être de plus en plus violent contre la philosophie allemande qu’il estime être une entreprise de prêtres masqués, contre Luther, « moine fatal », contre Kant, « araignée funeste ». Il faut faire savoir à ceux qui sont aujourd’hui partisans d’un retour à Kant, qu’ils sont partisans d’un retour à l’« araignée funeste » au sens nietzschéen. Plus français que Nietzsche à l’époque, tu meurs ! C’est d’autant plus étonnant qu’il s’agit de prendre parti sur la nation vaincue dont il redoute le dépérissement. D’autant plus actuel, que les Français eux-mêmes - on peut le redire aujourd’hui - sont inconscients du trésor qu’ils représentent.

C’est touchant de voir Nietzsche prôner Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Stendhal. Il déplore qu’on ne puisse parler de Stendhal en Allemagne. Les professeurs et les universitaires de l’époque ne savent pas comment cela s’écrit. C’est un phénomène qui m’a intéressé, moi Philippe Sollers, et qui m’a décidé à me réinterroger sur Voltaire. Je me suis aperçu que ce classique était totalement méconnu, inconnu. Quand j’ai publié, il y a de cela trois ans, un numéro de « l’Infini » sur Voltaire, j’ai soulevé une sorte de scepticisme navré. Tout s’est passé comme si j’aggravais mon cas de fossoyeur de l’avant-garde. Au moment où sortait ce numéro, éclatait l’affaire Rushdie. Rien n’était plus émouvant pour moi de voir une quarantaine d’Arabes et de musulmans, rassemblés place du Trocadéro avec une pancarte : « Voltaire, réveille-toi, ils sont devenus fous ! »

J’étais, à ce moment-là, absorbé par la lecture du troisième volume de la grande biographie de Voltaire, préparée sous la direction de René Pomeau. Le fait qu’elle paraisse, non pas en France mais à la Voltaire Fondation de l’université d’Oxford en Angleterre, est quand même significatif. Peut-être qu’aujourd’hui, si on remontait aujourd’hui « Mahomet ou le fanatisme », tragédie de Voltaire, avec une présentation explicite, on se trouverait, sans doute, face à des obstacles du même genre que ceux rencontrés par les pièces de Genet dans les années soixante.

Je crois qu’il y a nécessité de rallumer cette connaissance de l’esprit français et d’aller au fond de ce point d’amnésie qui touche de plus en plus gravement l’enseignement et s’étend à la transmission de la langue, elle-même menacée de partout. De même que c’était révolutionnaire de faire lire les surréalistes dans les années trente, de même c’est un acte révolutionnaire, aujourd’hui, de lire les classiques. D’ailleurs, Lautréamont, déjà, nous y invitait en montrant qu’on ne peut pas penser tout ce que recèle de pensée la culture française sans recourir aux classiques, fût-ce pour les détourner ou les transformer. Voilà pourquoi il est subversif aujourd’hui de lire Pascal, Montaigne, Rabelais, Racine, Saint-Simon, la marquise de Sévigné, La Fontaine, Voltaire, et, par exemple, de Voltaire «  le Siècle de Louis XIV  ». Qui nous a caché Voltaire ? C’est une très grande question. Il n’était ni à gauche ni à droite. (Rires.) Il n’était pas à gauche, parce qu’il est mort riche et qu’il n’est pas sentimental. Et pas à droite, parce qu’il est incréditable.

Q : Peut-être en dites-vous plus lorsque, après avoir parlé de «  Voltaire, l’écrivain sans lequel la France ne serait pas ce qu’elle est
 », vous écrivez : «  Ici Londres : des Français parlent aux Français. Le bateau et ses voiles, dans le fond, tapissé de lys d’or, donne peut-être la réponse : entre « la nave va » et « fluctuat nec mergitur ». Que fait alors ce type à l’air buté, là, avec ce fume-cigarette, dans un bar ? Il travaille.
 » Que signifie donc ces lignes ?

Philippe Sollers : C’est un message codé qui a trait à la Résistance. Je me rappelle qu’enfant j’étais, extrêmement sensible aux messages que l’on passait à la radio quand nous écoutions Radio-Londres. Cela m’apparaissait magique qu’il puisse y avoir des messages codés ! J’ai utilisé des phrases de ce genre dans mon roman « Portrait du joueur », en 1985 : « Les renards n’ont pas forcément la rage, je répète : les renards n’ont pas forcément la rage. » Au fond, cela veut dire que pour se faire entendre, on est obligé d’être dans une certaine clandestinité, de percer un brouillage radio intense. L’équivalence des ondes brouillées c’est, aujourd’hui, le bavardage incessant de la publicité et de la marchandise. Malgré cela, on a foi dans la langue. Elle doit passer. Malgré cette épaisseur et cette opacité. Même s’il faut vraiment traverser les murs, non du silence, mais du bruit. Voilà ce que je veux dire. C’est un message adressé à qui veut. Pas seulement aux nouvelles générations.

Q : N’est-ce pas aussi une certaine apologie du vrai travail, du travail qui est vécu comme souffrance, certes, mais pas seulement ?

Philippe Sollers :Bien sûr. L’écriture et la lecture sont des formes d’activité mentale que je crois profondément menacées. Cela, je m’en explique un peu partout. Le premier devoir d’un tyran et, dans notre monde, il y a toujours une tyrannie possible - c’est d’interdire au maximum la lecture parce qu’elle crée des esprits critiques individuels. Je pense à un beau texte de Voltaire parodiant un édit donné par la Sublime porte interdisant la lecture à tous les croyants. Interdire de lire, c’est interdire de penser. Et que l’on ne me dise pas que ce n’est pas d’actualité à l’époque où l’écrivain Rushdie a été condamné à mort par une justice d’Etat pour avoir écrit « les Versets sataniques ». C’est un événement symbolique très fort, qui n’est pas à rapporter seulement par rapport au fanatisme religieux, mais à déchiffrer par rapport à tout le système complexe d’un monde où on fait des « affaires ».

L’Humanité, 3 juillet 1992.

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