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Victor Hugo, un vrai roman

D 14 avril 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


LÉGENDE, ROMAN

Sollers : « Ce qui doit être lu sonne comme une nouveauté considérable au moment où l’on peut dire qu’une multitude de livres ne demandent pas d’être lus. Lire est une activité de plus en plus ruinée par le numérique, et, ne serait-ce que pour cela, le titre a été choisi consciemment. Le texte qui accompagne et explique une image me convient aussi dans la mesure où le livre est le commentaire d’une image constante en mouvement. Mais, plus sérieusement encore, c’est un volume métaphysique en dialogue avec La Légende des siècles de Victor Hugo, ce dernier étant convoqué à plusieurs reprises en tant que personnage romanesque [1]. »

A plusieurs reprises ? Oui, et si on relit — si on relie — les essais comme les romans de Sollers, on peut dire qu’ils constituent un vrai roman philosophique et encyclopédique qui pourrait s’appeler aussi, sans doute, La Légende des siècles ou, mieux, pour reprendre ce qui fut le titre du projet non réalisé de Rimbaud, L’Histoire splendide, dont un des volumes, partant des écrits des vingt dernières années, serait « Victor Hugo, un vrai roman ». Un vrai roman qui donne à voir, des barricades [2] au Panthéon, des révolutions avortées à la République, des tables tournantes aux vraies visions — « Hugo, trop cabochard, a bien vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème » écrit Rimbaud dans sa fameuse « lettre du Voyant » —, à travers le portrait nuancé, kaléidoscopique du poète, l’imaginaire contrasté de ce que Muray a appelé « le XIXe siècle à travers les âges ». Comment l’écrire, ce roman ? Sollers nous livre sa méthode — qui me semble valoir pour tous ceux sur qui il écrit : « Il faut citer Hugo, le couper, le fissurer, le faire apparaître, le diversifier, le libérer, le déchaîner, l’arrêter brusquement, l’approfondir à partir de quelques mots. »
De Balzac, Hugo, cité par Sollers, disait : « Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine... » On peut dire la même chose des livres de Sollers.

MONUMENT À VICTOR HUGO

Rodin, Monument à Victor Hugo dit du Palais Royal.
Jardin du musée Rodin. Photo A.G., 24-09-2016. ZOOM : cliquer sur l’image.

1890
Bronze
H. 185 cm ; L. 285 cm ; P. 162 cm
S.6686

Fonte réalisée par la Fonderie de Coubertin en 1997 pour les collections du musée.

Après la mort de Victor Hugo en 1885, il fut question de lui élever un monument au Panthéon faisant pendant à celui dédié à Mirabeau et réalisé par Injalbert. C’est à Rodin que revint la commande en 1889.
Il choisit de représenter le Victor Hugo de l’exil, assis au bord des rochers de Guernesey, le bras tendu comme pour calmer les flots, image du poète méditant, mais aussi du défenseur des libertés républicaines. Le premier projet « qui manque de clarté et dont la silhouette est confuse » fut refusé à l’unanimité. En 1891, le directeur des Beaux-Arts le destina alors à un autre emplacement. Il prit finalement place dans les jardins du Palais Royal.

À partir de 1890, Rodin travailla donc simultanément à deux projets, le premier, représentant Victor Hugo assis, le second, destiné au Panthéon, dans lequel le poète apparaît debout. Il représente Victor Hugo nu, sans artifice ni idéalisation comme il était coutume de le faire pour les grands hommes. Et c’est un corps marqué par le temps que Rodin modela, ce qui ne manqua pas de choquer ses contemporains.
Victor Hugo assis fut exposé en plâtre au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts de 1897, avec les deux muses inspiratrices, La Muse tragique et La Méditation ou Voix intérieure, qui accompagnaient déjà le poète dans les premières esquisses, mais qui ont disparu dans la version finale en marbre.

LIRE : Rodin et Victor Hugo

JEUNESSE DE HUGO

L’embêtant, avec Hugo, c’est qu’il faut se débarrasser de lui pour l’atteindre. De lui, ou plutôt des clichés scolaires et républicains, images barbues et pieuses, Panthéon et commémorations, rabâchages primaires, périodes oratoires, culte et ennui. Comme d’habitude, ce qui est supposé bien connu est méconnu, et il suffit d’entrer dans les détails d’une création et d’une vie pour que tout se lève et foisonne, changeant le grand-père momifié en jeune homme éternel. Il faut citer Hugo, le couper, le fissurer, le faire apparaître, le diversifier, le libérer, le déchaîner, l’arrêter brusquement, l’approfondir à partir de quelques mots. Exemple : "Jamais le génie ne réussira près des Académies ; un torrent les épouvante : elles couronnent un seau d’eau." Ou bien : "Moi, je demande l’Europe, et je ne regretterai pas la France."

Une biographie précise, donc : la voici, par un normalien de trente et un ans, Jean-Marc Hovasse, et c’est aussitôt un roman, plus passionnant que tous les romans [3]. Premier volume : de 1802 à 1851, ou comment Hugo devient enfin jeune à cinquante ans en partant pour l’exil, après le coup d’Etat de Napoléon-le-petit. Hugo dans tous ses états : contradictoire, volontaire, inspiré, ambitieux, amoureux, intrigant, cachottier, rêveur, enthousiaste, déprimé, voyageur, travailleur. Hugo, surtout, prodigieuse machine de langage, poésie, drame, roman, notations, visions. "La Poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout." Hugo-montagne, Hugo-océan, Hugo-ville, Hugo-dessins, Hugo-chevauchée fantastique. Et puis Hugo-politique, Hugo-seul-contre-tous, Hugo-révolution.

Voyons cela point par point, à travers son style, sinon, et c’est le but de l’opération momification, on oublie l’essentiel : Hugo écrit, et c’est la puissance de son écriture (et de son art oratoire) qui lui a donné raison par rapport à tout un pays. Exemple : nous sommes à l’Assemblée nationale, un interrupteur de droite demande à Victor Hugo de se taire. Hugo lui demande son nom : Bourbusson. Hugo : "C’est plus que je n’espérais." Eclat de rire général. Ou encore, à l’Académie, Victor Cousin déclare que la langue française est en décadence depuis 1789. Hugo : "A quelle heure, s’il vous plaît ?" Rire de nouveau. A quoi succèdent les grandes envolées lyriques contre la peine de mort et pour la liberté de la presse. Liberté : c’est le mot qui revient le plus souvent. "Liez une veine, vous avez la maladie ; entravez un fleuve, vous avez l’inondation ; barrez l’avenir, vous avez les révolutions." Hugo pré-soixante-huitard ? Mais bien sûr, n’en déplaise aux néo-hugoliens nationaux.

Tout sur Hugo, donc : son enfance, ses lectures ("J’ai passé mon enfance à plat ventre sur les livres"), sa mère royaliste, son père général napoléonien, son imprégnation espagnole, sa solitude enchantée dans des jardins, sa double fascination pour Chateaubriand et Voltaire, son mariage avec Adèle (qui lui préfère Sainte-Beuve), le coup de foudre pour Juliette Drouet ("Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante,/Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit"), leur première nuit d’amour, avec, au matin, les Masques du carnaval ("ils étaient ivres et moi aussi ; eux de vin, moi d’amour"), ses succès ou ses échecs au théâtre, le duel imaginaire avec Shakespeare, son horreur de la guillotine (qui influencera Dostoïevski), sa résurrection de Notre-Dame de Paris...

Hugo et la nature ? C’est là, sans doute, l’aspect principal. Exemple : "Une grande brume grise couvrait le fond de la mer où les voiles s’enfonçaient en se simplifiant." Ou bien : "Chaque rocher est une lettre, chaque lac est une phrase, chaque village est un accent." Ou bien : "Cependant la sombre terre marche et roule ; les fleurs ont conscience de ce mouvement énorme." Ou bien : "Il y a toujours sur ma strophe ou sur ma page un peu de l’ombre du nuage et de la salive de la mer." Ou bien : "La racine enfante dans l’ombre une rose pour le soleil." Et aussi : "Le rêve est l’aquarium de la nuit."Et encore : "Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant."

Hugo découvre une chose stupéfiante et toute simple : la Nature (ou Dieu, ce qui revient au même) pense à travers la forme optique du vers. Il suffit de placer l’instrument, et la révélation a lieu. De là, on pourra aller annoncer la bonne nouvelle aux opprimés, aux enchaînés, aux humiliés, aux persécutés. Et ce n’est pas un prince-président ni un empereur de carton-pâte qui pourront empêcher la nouvelle de se répandre. Bien entendu, l’amour est à la charnière de ce déferlement. Après Juliette, Léonie (qui répare la mort de sa fille Léopoldine). La voici sous les traits de Cosette : "Elle faisait à qui la voyait une sensation d’avril et de point du jour. Il y avait de la rosée dans ses yeux. C’était une condensation de lumière aurorale sous forme de femme."

Les Misérables est un roman constamment crypté d’autobiographie, et c’est encore de lui-même que Hugo parle en célébrant Balzac : "Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine..." Encore un autoportrait dans cette description de Mirabeau : "Il ne rencontre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et qui l’aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l’ordre, une maîtresse et une révolution." La Nature parle, l’Amour la condense, l’histoire de la Liberté s’ensuit. Cela provoque des cabales et des insultes ? Peu importe : "J’entends rire les sots, j’entends hurler l’envie,/On siffle, on raille, on ment ; on m’outrage en plein jour./Mais je ne me plains pas. Le ciel donne ma vie/A la haine en public, en secret à l’amour."

Cette insistance sur l’amour est probablement ce qui choque le plus chez Hugo. On l’arrête en plein adultère ? Il célèbre la supériorité du droit naturel sur le droit social : "La liberté du cœur humain." On le conspue ? Il s’écrie : "Taisez-vous, chiffonniers de la haine !" Ses adversaires sont pour lui "de la boue avant d’être de la poussière". Portrait de Victor Cousin : "C’est un déclamateur, banal, bouffi de lieux communs, rogue et pédant. Il est méchant, mais il est faible. Il fait ce qu’il peut, mais il ne peut qu’un avortement. Il veut faire une blessure et ne fait qu’une piqûre. Professeur, académicien, pair de France, ministre, jamais on n’a vu sortir une idée de sa tête, cette outre sonore. Il a toute la prétention d’un philosophe, toute l’apparence d’un charlatan, et toute la réalité d’un cuistre." L’Assemblée ? Un ramassis de médiocres : "Elle est presque entièrement composée d’hommes qui, ne sachant pas parler, ne savent pas écouter. Ils ne savent que dire et ils ne veulent pas se taire. Que faire ? Ils font du bruit."

En réalité, on est réactionnaire à partir de questions de langage. "Depuis quinze ans, on a ridiculisé l’enthousiasme : Poésie ! disait-on." Conséquence : "Les consciences se dégradent, l’argent règne, la corruption s’étend, les positions les plus hautes sont envahies par les passions les plus basses" (ici, le compte-rendu de la séance note : mouvement prolongé). Hugo ne se résigne pas à l’oubli de la grandeur. Lors du retour des cendres de Napoléon (le Grand), il crie à la foule des bourgeois apathiques de se découvrir. Il est tellement indigné qu’il n’apprécie même pas le Requiem de Mozart. Onze ans plus tard, c’est le "crime" de Napoléon III. Hugo se retrouve seul, ou presque. Il voit les barricades et les massacres. Sa tête est mise à prix. Il se cache dans Paris pendant trois jours, et finit par passer en Belgique avec un faux passeport d’ouvrier typographe.

Ici, ces lignes sublimes : "L’improvisation perpétuelle des moyens, des procédés, des expédients, des ressources, rien pas à pas, tout d’emblée, jamais le terrain sondé, toutes les chances acceptées en bloc, les mauvaises comme les bonnes, tout risqué à la fois de tous les côtés, l’heure, le lieu, l’occasion, les amis, la famille, la liberté, la fortune, la vie, c’est le combat révolutionnaire." Il faut prendre le temps de relire cette phrase, ses gestes, sa vision déchirée globale. Or qui sait s’il ne reste pas des jeunes gens pour savoir l’écouter ?

HUGO, DE NOUVEAU

Hugo est le grand traumatisé de la mort : il la voit partout à l’œuvre, il en est imprégné, transi, bouleversé, affolé. Ce fils de général n’aura de cesse de la dénoncer et de la poursuivre. L’abolition de la peine de mort est son cheval de bataille, il ne supporte pas les exécutions à froid, il est le premier à imaginer à la première personne les affres d’un condamné attendant son supplice. La Terreur a eu lieu, un crime a été commis, il faut réparer cette catastrophe, aller vers la paix, l’harmonie, l’humanisation de la sauvagerie humaine.
« Quand le vivant s’endort, il s’établit immédiatement une communication entre son lit et sa tombe. » Hugo a rendez-vous avec des spectres, il entend tous les fantômes de l’Histoire, sa légende des siècles finit par faire de lui selon sa drôle de formule, « le fonctionnaire de Dieu ». D’où sa sensibilité à la misère, à la révolte, à l’émeute, à tout ce que la violence et l’ignorance tiennent comme enfer social. La Poésie voit tout, elle s’indigne, elle prend le parti de la Nature (autre nom de Dieu). Il est impossible de ne pas s’insurger, en vers comme en prose, par le chant ou par l’action romanesque, contre l’hypocrisie criminelle des « assis » (comme dira Rimbaud). Contre la peine de mort (faut-il rappeler que son abolition est toute récente en France, et qu’elle continue à être pratiquée un peu partout, notamment aux États-Unis ?), pour l’instruction gratuite et obligatoire, pour la liberté de la presse. C’est un minimum, mais il est loin d’être acquis de son temps. Cette exigence vaut à Hugo l’exil, qui est la grande période créatrice de sa vie (écriture de ce chef­ d ’œuvre qu’est Les Misérables). Et puis des poèmes, et encore des poèmes, et des dessins, et des visions, et des superstitions, et une volonté incroyable. À Guernesey :
« Je vis dans une solitude splendide, comme perché à la pointe d’un rocher, ayant toutes les vastes écumes des vagues et toutes les grandes nuées du ciel sous ma fenêtre ; j’habite dans cet immense rêve de l’océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer. »

La République, enfin rétablie sur fond de massacre (la Commune), a eu tôt fait de momifier Hugo, de le canoniser, de le sanctuariser, de simplifier son parcours, bref, de rendre cohérent son génie multiforme (cohérent, il l’est, mais à travers combien de drames, d’embûches, de dangers, de fatigues, d’incessant roulement verbal). Hugo académicien, Hugo député, Hugo grand-père de la nation nous font oublier le témoin des barricades, l’amoureux impénitent, le visionnaire des dessous de la ville, le métaphysicien ivre, l’insolent spontané, le généreux prêt à porter secours à tous les esclaves et aux damnés de la terre. Il a un instrument : ce don verbal prodigieux (relire, par exemple, dans Les Misérables, le récit de la bataille d’Austerlitz, le passage sur les égouts de Paris, ou encore l’éblouissant morceau sur l’argot). La seule bonne façon de commémorer Hugo serait de lui dédier une insurrection : il aurait aimé celle de 1968, et qu’on ait écrit sur les murs de Paris « Sous les pavés, la plage ». Le Hugo qu’on aime ? Celui qui, après le coup d’État de Napoléon-le petit, écrit ces lignes, en décembre 1851, à Bruxelles
« Une fois ceux que j’aime mis en sûreté, qu’importe le reste : un grenier, un lit de sangle, une chaise de paille, une table et de quoi écrire, cela me suffit. »
Ou encore : « On ment sur mon compte. Qu’importe ! Voilà plus quarante ans qu’on m’abreuve de toutes les inventions de la haine. Je bois avec calme ces ciguës et ces vinaigres. Cela passe et je n’en meurs pas. Poisons inutiles qui n’aboutissent pas à l’empoisonnement. Je suis le Mithridate de la calomnie. »
Ou encore : « Je ne suis pas avec un parti ; je suis avec un principe. Le parti, c’est le feuillage, cela tombe. Le principe, c’est la racine ; cela reste. Les feuilles font du bruit et ne font rien. La racine se tait et fait tout. »
La France a haï Victor Hugo, puis elle l’a canonisé et maintenant elle fait semblant de le commémorer pour mieux l’oublier. Rappelons donc son insolence par cette lettre :

Monsieur,
Je n’attache aucune importance à être fils menuisier ou fils d’un empereur.
Jésus-Christ, qui était fils d’un charpentier, était en même temps fils de rois.
Arrangez ma naissance comme vous voudrez. Cela m’est absolument égal.

V.H.

Ou encore : « Les hommes comme moi sont impossibles, jusqu’au jour où ils sont nécessaires. »
Une publicité actuelle nous annonce : « Quoi de nouveau ? La Bible. » Répondons en écho : « Quoi de nouveau ? Hugo. »


Rodin, Monument à Victor Hugo.
Jardin du musée Rodin. Photo A.G., 24-09-2016. ZOOM : cliquer sur l’image.
HUGO

Puisque je viens d’évoquer l’ombre de Victor Hugo, laissons-lui un moment la parole : « La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu’il avait dans le cerveau [...]. Il s’interrogeait ; il se tâtait ; il avait le vertige de toutes ces réalités évanouies. Où étaient-ils donc tous ? Était-ce bien vrai que tout fût mort ? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il y a de ces rideaux qui s’abaissent dans la vie. Dieu passe à l’acte suivant. »
Dieu dramaturge grandiose et cinglé ? C’est une hypothèse.

Il faut que je l’avoue : depuis quelques mois, angoissé par l’importance de l’élection présidentielle française, je me suis mis à faire tourner les tables, à la recherche d’un contact direct avec Victor Hugo, lequel, on le sait, s’est beaucoup livré, en son temps, à cette divination de l’ombre. Je me disais, non sans raison, que les écrivains restent sourdement solidaires à travers la légende des siècles. Hugo es-tu là ?

C’est moi. Mon guéridon est léger, il craque bien, mes partenaires féminines sont magnétiques, mais l’au-delà des ondes est très encombré. Tout de même, Hugo a fini par se manifester, et j’ai transcrit ses réponses, dictées par petits coups secs, et parfois en alexandrins.

Il a commencé par voter Ségo, Hugo, peut-être à cause de la rime, mais surtout parce qu’il avait été flatté qu’elle cite Les contemplations comme une de ses lectures préférées. Hugo trouvait Ségo belle, émouvante, énergique, lyrique, une vraie figure de la République en marche, et son cri de meeting, « Dressez-vous vers la lumière ! », avait galvanisé son spectre. Pour Hugo, qui ne s’est jamais embarrassé de programmes détaillés et vaseux, Ségo, à ce moment-là, incarnait le rêve. Inutile de dire que les socialistes, dans leur ensemble, lui paraissaient des notables plats, surtout les éléphants, à propos desquels il se montrait implacable. Oui, la France méritait une Présidente, oui, une lumière d’amour brillait sur son front.

Dans les jours qui ont précédé l’élection, j’ai senti Hugo plus réticent. Dans les ondes aussi, il y a des sondages. Malgré mes demandes pressantes, Hugo se dérobait et, parfois, refusait carrément de répondre. Des coups faibles, confus. Impossible de lui tirer un commentaire sur Bayrou, par exemple, là, silence de mort. Sur Sarko, une étrange réserve. Une fois, cependant, à propos de Ségo : « Waterloo, Waterloo, sombre plaine. » Grand silence, ensuite, le soir de l’élection triomphale de Sarko, rien sur le Fouquet’s, la Concorde, le yacht Paloma au large de Malte. Et puis, récemment, ce simple et beau distique, frappé de façon particulièrement nette : « La France était très moisie,/Elle méritait Sarkozy. » Un châtiment, donc ? L’annonce d’une résurrection possible ? Là-dessus, motus, no comment. Hugo ne répond plus, et je dois dire que je suis épuisé par cette traversée des mondes.

HUGO, ENCORE

Et puis Hugo, encore Hugo, toujours Hugo. Un volume, en tout cas, à se procurer d’urgence : Choses vues, dans la collection Quarto. Peu de livres sont aussi passionnants à lire aujourd’hui, notamment les années d’exil (vingt ans). « Je suis le Mithridate de la critique. Vous comprenez que j’ai fini par m’endurcir, moi qui, depuis trente-huit ans, suis accoutumé à être tué tous les quinze jours par La Revue des Deux Mondes. »
Qu’est-ce qui intéresse Hugo ? La poésie, l’amour, la liberté. « L’amour est une projection de lumière dans l’infini. » « Aimer, c’est participer au plus profond et au plus subtil de la création. » Diagnostic sur la régression et la pruderie de son temps. « Je déteste les prudes, leur croupe se recourbe en replis sinueux. » Ou encore :
« Elle avait une de ces bouches à lèvres serrées construites pour dire du mal comme la pince pour en faire. » Parfois, des notations énigmatiques qui sont déjà tout un livre, par exemple à Bruxelles, le 5 septembre 1867 : « Visite mystérieuse d’une princesse italienne (romaine) — en fuite — joli petit garçon de deux ans —, robe de velours bleu, bras nus — aventure — roman. » En tout cas, une certitude : « On entre plus profondément dans l’âme des peuples et dans l’histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie poli­ tique. » Charmante mégalomanie de Hugo : « J’ai eu trop raison. C’est avoir tort. »
Il n’arrête pas de composer, d’entendre des bruits dans sa chambre, des coups frappés contre son lit, les murs sont pleins de fantômes, les rochers et les nuages de spectres en formation. Il est seul, il joue au satyre de temps en temps, il ne faiblit pas, il sait qu’un jour on criera sur son passage « Vive Victor Hugo ! Vive la République ! ».
Il est patient, inspiré, inflexible, et sacrément courageux. Durant le siège de Paris, en 1870, il a froid et faim.
« Hier, nous avons mangé du cerf, avant-hier de l’ours ; les deux jours précédents, de l’antilope. Ce sont des cadeaux du Jardin des Plantes. » Bientôt viendra un éléphant, et puis du chien, du rat, du cheval. Il digère difficilement ces mélanges. « De ces bons animaux la viande me fait mal. J’aime tant les chevaux que je hais le cheval. » On comprend que, replié à Bordeaux en février 1871, il s’offre un dîner choisi : « Huîtres, lamproie, chapon truffé. »
Et puis, il y a les femmes, pour lesquelles il use d’un code spécial dans ses notes. Il dissimule les prénoms, crypte les situations, joue sur tous les tableaux, passe du trivial à l’infini avec un naturel confondant. Le 9 décembre 1870 : « Cette nuit, je me suis réveillé et j’ai fait des vers. En même temps, j’entendais le canon... » Des portraits dévastateurs, des flèches : « Sainte-Beuve n’était pas poète et n’a jamais pu me le pardonner. »
Un autoportrait : « Qui de bonne heure est vieux restera longtemps jeune. »
Et puis des fulgurations, des raccourcis, le don, quoi :
« Dans le ciel tout est en suspens. Sur la terre tout se précipite. Différence qui contient tout le mystère. Là, tout se soutient ; ici, tout tombe. Sur le globe, la chute. Hors du globe, l’équilibre. »
« Ne vous laissez ni classer ni déclasser. »


Rodin, Monument à Victor Hugo.
Jardin du musée Rodin. Photo A.G., 24-09-2016. ZOOM : cliquer sur l’image.

PANTHÉON

Vite, qu’on le momifie, ce Mao, il bouge trop, il se prend pour la Nature elle-même. Il est dangereux et imprévisible, il n’a pas d’ âme. Il serait capable d’aller au bout de toutes les contradictions, et de transformer une révolution radicale en dictature financière. Le culte du grand homme à conserver dans un mausolée est un sport mondial qui culmine à Paris le 1er juin 1885. Le cadavre à célébrer ? Victor Hugo. Sa destination, dans des funérailles nationales ? Le Panthéon.

La République française, qui doit sans cesse se méfier des ennemis de la République, tient son mort idéal, beaucoup plus actuel et populaire que les débris trop secs du 18e siècle (Voltaire et Rousseau, ça suffit comme ça). Hugo, lui aussi, a une fâcheuse tendance à se prendre pour la Nature, mais c’est un romantique, un grand cœur. Et puis, il a toutes les qualités : c’est un grand-père qui adore ses petits-enfants, un homme juste qui a toujours soutenu les pauvres et les persécutés, un poète inspiré dont les alexandrins résonnent dans les têtes depuis l’école (« Le vrai tombeau des morts est le cœur des vivants »).

C’est un exilé courageux, à Guernesey, sous le second Empire, un père en grand deuil (Léopoldine), un chantre de la liberté de la presse, un lutteur contre la peine de mort, le vrai propriétaire de Notre-Dame de Paris, le propagateur inlassable de l’amour, du progrès, de la liberté. Il est bleu-blanc-rouge des pieds à la tête. C’ est le père Hugo, quoi, il n’a rien d’un oncle douteux. Il trône, il prophétise, il châtie, il s’émeut, ses discours sont célèbres, sa facilité rythmique incomparable. Il voit loin dans l’invisible, il dialogue, par tables tournantes avec les morts, il réhabilite Satan, il a Dieu quand il veut au téléphone, il écrase les siècles.

Mais surtout, surtout (grande différence avec Voltaire et Rousseau) , il est priapique. Oui, d’accord, il y a la fidèle, admirable et possessive Juliette Drouet (« Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante ») , qui lui sauve la vie lors du coup d’État de
« Napoléon-le-petit ». Mais que d’aventures, notées en code, dans ses carnets ! Rien qu’en 1859, 15 femmes, et en 1866, 20. Et ça n’arrête pas, prostituées comprises. Hugo consigne ses performances et ses dépenses, et, souvent, s’agissant de telle ou telle « malheureuse », ses « secours ». A part ça, beaucoup de politique dans le bon sens éclairé, et des frappements ou des craquements près de son lit, qui prouvent qu’il est hanté par un au-delà palpable. Sa dernière prestation sexuelle semble dater du 5 avril 1885, et il la marque d’une croix. Dernière phrase, écrite de sa main, le 19 mai :
« Aimer, c’est agir. » Après une agonie très commen­tée, il meurt le 22 à 13h 27. C’est un triomphe.

L’arc de triomphe est voilé de noir. Le Dieu poétique est mort, mais il ne croyait en aucune Église (l’archevêque de Paris, qui tentait une incursion au chevet du mourant, a été renvoyé). Tout le monde s’agite, la presse déborde, le ministère de l’intérieur est sur les dents. Que vont faire les socialistes, les anarchistes, les anciens Communards ? Ils ont perdu, ils sont divisés, la police les espionne sans relâche, beaucoup sont retournés et renseignent les flics. Le catafalque de Hugo doit éviter de passer par les boulevards pour ne pas susciter l’émeute. On le sépare du peuple, on interdit les drapeaux rouges, un drapeau noir est saisi et déchiré.

Le parcours jusqu’au Panthéon est soigneusement balisé par l’armée, et, commerce oblige, le prix des balcons, pour voir passer le corbillard, ne cesse d’augmenter toute la journée. La foule est énorme, l’émotion souvent sincère. La nuit suivante tourne à l’orgie nationale : Hugo baisait, tout le monde se met à baiser. La légende a prétendu que même les prostituées, cette nuit-là, étaient gratuites. Pas du tout : elles ont gagné, grâce à Hugo, de petites fortunes. Les bébés de 1886 ont été surnommés, par certains, « Génération Hugo ». Un grand nombre d’étreintes, plus ou moins alcoolisées et tournantes, ont été poétiquement sanctifiées.

Lors de l’entrée des restes de Hugo au Panthéon, quelqu’un a crié : « Entre ici, Victor Hugo, avec ton cortège de Misérables ! Entre ici, proscrit, exilé, best­ seller, député, enchanteur, sénateur ! Reste éternellement avec nous, déchet sublime ! Vive la République ! Vive la France ! »

Il est intéressant de savoir ce que faisait un exilé de ce temps-là, Arthur Rimbaud. Il est à Aden, il fait très chaud, et il écrit « aux siens », le 26 mai 1885 :
« Nous sommes dans nos étuves printanières, les peaux ruissellent, les estomacs s’aigrissent, les cervelles se troublent, les affaires sont infectes, les nouvelles sont mauvaises. » Il n’a pas l’air au courant que Paris est à la veille d’une grande fête. Il n’a aucune réputation à Paris, Rimbaud, sauf un lecteur ébloui de 18 ans qui, après avoir lu Illuminations, va entrer dans Notre­ Dame de Paris et connaître une révélation subite, à l’opposé de sa sœur. Il a assisté l’année d’avant aux funérailles de Hugo, et son commentaire est sans appel : « Ça avait un côté arsouille. »

Personne ne sait exactement ce que Karl Marx, auteur, avec Engels, du Manifeste du parti communiste (1848), a fait à Paris entre le 3 juin et le 24 août 1849, jour de son départ pour Londres. En 1850, il publiera là-bas Les Luttes de classes en France. Mais il est amusant de lire ce qu’écrivait Hugo, en 1849, au sujet de Victor Cousin, qui passe, bien à tort, pour avoir lu Hegel. Ce portrait, dans Choses vues, vaut d’ailleurs pour tous les philosophes actuels.

Voici de l’excellent Hugo-vitriol :
« Cousin est un esprit tenace et faux. Pour lui-même grand orateur ; pour ses amis, grand parleur ; pour moi, grand bavard. Son talent n’a que de la surface. Il parle clairement et pense obscurément. Il veut et ne veut pas, va et vient, affirme et nie, accorde et conteste, vole de-ci et de-là, bourdonne à toute question, se heurte à toute vérité, se cogne à toute vitre. Déclamateur banal, bouffi de lieux communs, rogue et pédant. Il est méchant, mais il est faible. Il fait ce qu’il peut, mais il ne peut qu’un avortement. Il veut faire une blessure et ne fait qu’une piqûre. Professeur, académicien, pair de France, ministre, jamais on n’a vu sortir une idée de sa tête, cette outre sonore. Il a toute la prétention d’un philosophe, toute l’apparence d’un charlatan, et toute la réalité d’un cuistre. »

Hegel, dont le principal intérêt est le mouvement des dates, hoche la tête : Marx se trompe, l’avenir le prouvera, Victor Cousin ne comprend rien, Hugo est avant tout un poète (« La poésie est ce qu’il y a de plus intime dans tout » : pas mal, mais insuffisant). Marx ne voit pas l’essentiel, Hugo ne pense pas, et, au fond, personne ne veut rien savoir de la vérité de !’Histoire. Là-dessus, Hegel fait « sa prière du matin », il ouvre un journal, et apprend que le défilé du 14juillet, à Paris, a été ouvert par l’armée mexicaine, grands uniformes des généraux, aigles royaux sur les épaules des militaires.

Ça tombe bien, dans le comique intégral : le Parrain du narcotrafic mexicain, El Chapo, vient de s’évader d’une prison de haute sécurité, par un tunnel de 1,5 kilomètre creusé sous les toilettes de sa cellule. Une caméra de surveillance l’enregistre sans arrêt : il se lève, et, à la lettre, disparaît dans ses chiottes. Coke ! Du grand art. En même temps, la sonde lancée il y a dix ans, dans l’espace, et qui a parcouru 5 milliards de kilo­ mètres au-delà de Neptune, vous présente la magnifique couleur sable de Pluton, planète découverte par un Américain, en 1930. C’est un grand succès astrophysique, et Hegel hoche encore la tête (il n’a plus que ça à faire), en se murmurant que Pluton est le nom rituel (« Le Riche ») de Hadès, le dieu des Enfers.

On oublie souvent que le Panthéon devait être une église dédiée à sainte Geneviève, protectrice de Paris, et vénérée comme telle jusqu’à la Révolution, qui a profané ses restes. Le temple construit a été consacré aux Grands Hommes par la patrie reconnaissante, puis consacré religieusement sous la Restauration et le second Empire, puis de nouveau déconsacré et laïquement reconsacré par la République, pour l’apothéose nationale de Hugo.

Un jeune homme insolent, en 1870 (quand le Panthéon était encore une église), a désigné ce monument comme le réceptacle des « grandes têtes molles ». Mais il est mort à 24 ans, pendant le siège de Paris, sans avoir pu assister au transfert républicain de l’énorme Hugo. Il s’est quand même permis d’écrire que « dans Hugo, l’ombre et le détraqué font partie de la reliure ». Cette phrase, entre autres, a le don de faire rire Hegel.

La dernière fois qu’il a ri, Hegel (c’est très rare), c’est en entendant un orateur brillant et sarcastique, à la fin d’une de ses conférences, à Vienne, s’adresser ainsi au public : « Si quelqu’un a quelque chose à dire, qu’il se lève et qu’il se taise. » Il pense qu’il aurait dû, plus souvent, terminer ses cours de cette façon, pour éviter les questions idiotes de ses étudiants, surtout celles des plus intelligents, chargés de le surveiller par la police politique.

Marx meurt à Londres deux ans avant Hugo, mais il a 30 ans au moment de la publication du Manifeste du parti communiste. Bien que mort depuis dix-huit ans, Hegel l’a tout de suite reconnu comme un penseur supérieurement intelligent, beaucoup plus que son cadet plus étroit, Engels. Il le sait : Marx va recruter à tour de bras chez ses anciens élèves, en leur promet­ tant monts et merveilles s’ils acceptent de tuer ce père encombrant, dont la pensée marchait sur la tête. Attention, on ne peut pas s’en passer mais il fonctionnera beaucoup mieux, une fois remis sur ses pieds.

Comme prévu, le résultat est foudroyant, surtout, comme il fallait s’y attendre, chez ceux qui n’y comprennent rien, et ils sont légion (« c’est quoi, ça, la dialectique ? »). Hegel n’a jamais été « hégélien » (l’Esprit s’y oppose) , et Marx aura beau dire qu’il n’est pas « marxiste », il se laissera faire, et c’était fatal. Du coup, l’Esprit de la grande Révolution n’est plus pensé, et tombe dans la mécanique. Simplifié, il devient absurde. Il ne peut être pensé qu’au singulier.
Hegel, remis sur ses pieds, a peut-être des pieds, mais plus de tête.

DÉLIRE

La folie de Hugo est intéressante. Elle éclate un peu partout, c’est celle d’un enfant effrayé et traumatisé dans le noir. Il fait nuit, la tempête fait rage, la vie et la mort s’affrontent à travers l’ouragan. Un personnage surgit dans la tourmente. Un pendu, un fantôme, un spectre vivant :
« C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit. Il était dans une plaine ou sur une colline, et il n’y était pas. Il était palpable et évanoui. Il était de l’ombre complétant les ténèbres. Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout. Il augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête et le calme des astres. L’inexprimable, qui est dans le désert, se condensait en lui. Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à toutes les farouches réticences de la nuit. Il y avait, dans son mystère, une vague réverbération de toutes les énigmes. »

Ce passage éblouissant devrait être appris par cœur dans toutes les écoles maternelles de la République.

Toute faute, toute hésitation serait sanctionnée par deux heures d’enfermement dans une cave obscure. Cet enfant solitaire, broyé d’angoisse, remontera à la surface avec une foi nouvelle dans ses yeux brillants. Il répétera avec force les mots Liberté, Égalité, Fraternité, Maternité, Sororité, Parité, Mariage pour tous, Laïcité. C’est ça, ou une autre épreuve d’épouvante, le texte de Hugo étant appuyé d’un petit film fantastique (ne pas oublier que ce génie doit beaucoup à ses illustrateurs, dont l’un, espagnol, portait le beau nom de Daniel Vierge).

Hugo est un virtuose du vocabulaire. Il vous balance de l’abîme à tour de bras, de « la décroissance de vie allant jusqu’aux profondeurs », de la diminution affolante de certitude et de confiance, et vous plonge dans des broussailles et des herbes à la mélancolie désolée. La matière est inquiétante, parce que la matière, devant laquelle on tremble, est de « la ruine d’âme ». Torsions, tornades, précipices, tombeaux, hallucinations, dessins, visions, éternité, rien ne vous est épargné. La bouche d’ombre mortelle du cinéma hugolien fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Voici le spectre du Panthéon, à côté duquel les autres, même géniaux, font pâle figure :
« Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable à cela. C’est l’immense voix bestiale du monde. »
Et il insiste :
« C’est l’informe hurlant, l’inarticulé parlé par l’indéfini, le bégaiement et le vagissement du prodige, l’énorme palpitation ténébreuse, une épilepsie répandue, des gorges de furies dessinées dans les nuages, une incantation épouvantable, des vociférations de précipice à précipice... A certaines heures, hideuses et solennelles, nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur nous. »

Il est impossible que les groupes scolaires, emmenés, la nuit, au Panthéon, n’entendent pas cette voix sublime. Allez écouter vous-même, si vous ne voulez pas me croire. Le vrai squelette est à l’intérieur, et il chuchote, clame, déclame.
Hugo ne vous lâche pas, il vous suit partout, son Hymne à l’au-delà s’impose, et ce ne sont pas ses descriptions amoureuses, d’un idéalisme cocasse, qui vont l’interrompre. C’est un industriel, Hugo, un banquier de l’absolu. Pour le prouver, il convoque le bas, le très­ bas, la difformité, l’infirmité, l’exploitation, la misère. Tout le monde est pourtant innocent, même Satan, et surtout les enfants. Dieu, lui, est équivoque, il a des tas de noms différents, et qui peut expliquer le mystère du Mal ?

Cela dit, et bien enfoncé, le progrès vaincra, l’affreuse peine de mort disparaîtra, il ne restera plus qu’à régler le problème agaçant du pape. Le Pape, long poème illisible et barbant, paraît en 1878. Dans la nuit du 27 au 28 juin, Hugo est victime d’une hémorragie cérébrale, et n’aura plus, jusqu’à ses funérailles nationales, qu’un rôle de relique et de figurant. De mauvais esprits réactionnaires ont prétendu que le doigt de Dieu, c’est-à-dire de Rome, s’était abattu là sur Hugo. C’est une rumeur infâme. La guerre Église­ République est d’ailleurs terminée depuis longtemps, faute de croyants combattants.

Hegel, qui passe rapidement par là, ce matin, adresse au Panthéon un petit signe de la main. Va-t-il pousser jusqu’à Notre-Dame ? Non, il n’est pas du tout un religieux d’ensembles. Son truc, c’est le mouvement.


Rodin, Monument à Victor Hugo.
Jardin du musée Rodin. Photo A.G., 24-09-2016. ZOOM : cliquer sur l’image.
MYTHE

Les séances de spiritisme et de tables tournantes de Victor Hugo nous font rire, mais nous avons tort. Il doute, il cherche, il pleure, il se redresse, le gouffre le guette, la bouche d’ombre le suit comme son ombre. Il est très loin de ce livre-ci, puisqu’il a écrit : « Dieu bénit l’homme, non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. » Dieu parle à Hugo, l’infini l’habite, des craquements mystérieux se font entendre dans les murs de sa chambre, les morts le recherchent, il est à leur service, il est en grand deuil de sa fille de 20 ans noyée, dès son mariage, en même temps que son mari. Il est inconsolable, il adore les enfants, ses fréquentations dans l’au-delà sont prestigieuses, ce qui ne l’empêche pas d’être progressiste et tout dévoué au peuple.

Le désespoir le ronge, mais l’amour triomphe. « Amour » est le mot qui revient sans cesse pour le sauver. Cinquante ans de liaison avec Juliette Drouet, et voilà un roman sublime, mais ce qui intrigue le plus, chez Hugo, c’est la surpuissance sexuelle dont Dieu semble l’avoir doué. Il note toutes ses cabrioles hétéros, est surpris par la police en plein adultère, mais comme il est pair de France, il est aussitôt relâché. La France a été séduite par ce grand pécheur innocent, qui, aujourd’hui, comme Gide, aurait des problèmes avec l’opinion. On retient, pour le faire acquitter, qu’il est contre la peine de mort, pour la liberté de la presse et, constamment, pour l’amnistie des Communards. Sa mort et son transfert au Panthéon ont mis dans la rue une foule immense, vite alcoolisée et orgiaque, puisque même les prostituées (dont Hugo faisait grand usage) ont, cette nuit-là, souvent opéré gratis.

J’aime le Hugo direct et très simple : « On vit, on parle, on a les nuages sur la tête. » Ou bien : « On était peu nombreux, le choix faisait la fête. » Je l’aime aussi quand il délire, et il délire sans arrêt : « L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être. » J’ai parlé de son courage, qui est évident. Ainsi d’une de ses premières notations, en exil, après le coup d’État de Napoléon le Petit, à Bruxelles, en décembre 1851 :
« Une fois ceux que j’aime en sûreté, qu’importe le reste : un grenier, un lit de sangle, une chaise de paille, une table et de quoi écrire, cela me suffit. »
Quant aux délires récurrents, le voici à Guernesey, à Hauteville House, dans une nuit d’avril 1856 :
« Réveillé au milieu de la nuit par trois coups vifs, secs et distincts, sur mon mur en dedans de ma chambre. Rien ensuite. Rendormi. »

La plus belle nuit est celle du 9 au 10 avril :
« Je suis rentré et je me suis couché à minuit. Sitôt ma bougie soufflée, la chambre a été comme remplie d’un bruit singulier. C’était comme si les papiers jetés dans ma cheminée et ceux entassés sur ma table entraient en mouvement tous à la fois. Il y avait au dehors quelques souffles de vent, mais quand les fenêtres sont fermées, même un vent très violent n’agite les papiers ni sur ma table ni dans ma cheminée... Le bruit était si vif, si persistant, si compliqué de frémissements étranges, quelques-uns dans l’intérieur même du mur, qu’il m’a tenu éveillé, et, en l’écoutant, je priais pour les êtres qui souffrent. Plusieurs fois, j’ai dit dans ma pensée : “Si quelqu’un est là, qu’il frappe trois coups sur le mur”, alors j’entendais non des frappements distincts comme ceux que j’ai déjà constatés, mais de petits battements obscurs, fébriles, dépassant de beaucoup le nombre trois, et comme impatients. Le bruit durait encore quand je me suis endormi, vers trois heures. J’ajoute qu’à un certain moment j’ai cru sentir un bercement dans mon lit, mais très vague. »

Toute sa vie, Hugo sera poursuivi par des bruits bizarres, en général trois coups, comme frappés au marteau, dans le mur de ses chambres, ou sur le montant de ses lits. Il a un corps sonore qui perturbe l’espace. Trois coups, donc, comme au théâtre, le rideau se lève, et vous assistez au mythe Hugo. À son retour d’exil, comme s’il rentrait vivant de Sainte-Hélène, Napoléon le Grand s’appelle Victor Hugo. Les foules l’acclament mais lui, habilement, crie « Vive la République ! ». La République, c’est lui. En 1873, il note :
« Que suis-je ? Seul, je ne suis rien. Avec un principe, je suis tout. Je suis la civilisation, je suis le progrès, je suis la Révolution française, je suis la révolution sociale. »

Le mythe a marché, il marche toujours. De nos jours, il aurait sans doute des ennuis avec les réseaux sociaux à cause de son agitation sexuelle. Son Dieu humaniste est mort, mais sa bonne pensée généreuse est respectée partout. Pour le monde entier, c’est le sage et voyant Grand-Père.

SECOURS

Hugo gagne beaucoup d’argent avec ses livres, et tient scrupuleusement ses comptes. On sait ce qu’il dépense, et c’est beaucoup. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il passe son temps à distribuer de l’argent à ceux qui en ont besoin, et il appelle ça ses « Secours ». Les sommes varient, du plus bas au plus substantiel, et il réagit souvent à la demande. Des femmes lui envoient des bouquets, des enfants sont sauvés de la misère. Les misérables peuvent compter sur lui, les détresses aussi.

L’autre passion de Hugo consiste à obtenir des grâces pour les condamnés à mort. Il se démène, a de longues discussions avec Thiers, évite le peloton d’exécution à Louise Michel, et réussit presque toujours dans ses démarches. Ce spécialiste des morts a horreur de la mise à mort légale. La fusillade froide le révulse, la guillotine le fait vomir. Il obtient des déportations plutôt que des assassinats, avec, au bout, l’amnistie possible. C’est un fanatique de l’amnistie. En parlant à Thiers, responsable de la répression sanglante de la Commune, il lui rappelle son inébranlable opposition politique, mais fait appel à sa « conscience ». Thiers est troublé, et signe des grâces.

Hugo, en somme, invente le Secours populaire. La Sécurité sociale suivra. On l’imagine aisément plus tard, au Conseil national de la Résistance, s’entendant très bien avec de Gaulle et Malraux, bien que partisan des États-Unis d’Europe. On entend d’ici ses discours contre le chômage ou la réforme des retraites. Les autres orateurs n’impriment pas, ils n’ont pas l’arme absolue : la poésie elle-même. Hugo parle, la droite se contorsionne, mais la gauche, toutes les gauches sont pour lui. Ses « Secours » sont connus, même s’il les cache. Secours, pas Charité. La nouvelle Trinité s’appelle Liberté, Égalité, Fraternité, à quoi il faut ajouter Maternité, Sororité, LGBTITÉ, PMA, GPA, Mariage pour tous et toutes (l’Amour ! l’Amour !). Que dix mille petits républicains et petites républicaines s’épanouissent ! Hugo s’occupe de tout, achète des jouets, et, avec ses mains, sur le mur, fait des ombres chinoises. Comme c’est un prodigieux dessinateur, il voit tout, même dans le noir, ou plus loin.

Hugo n’a pas vraiment aimé Mitterrand, mauvais poète lamartinien dans sa jeunesse, mais a salué son abolition de la peine de mort. Il a refusé d’être anobli par la reine d’Angleterre, a fui la peste stalinienne et le choléra Hitler, mais, limite d’imagination, a complètement méconnu Baudelaire. Juliette Drouet détestait Les Fleurs du Mal.

Un texte magnifique nous manque : celui qu’aurait écrit Hugo après le grand incendie de Notre-Dame de Paris, les 15 et 16 avril 2019, le feu ayant duré quinze heures. Nous manque aussi sa réaction épouvantée aux attentats islamistes à Paris, comme son jugement sur la retransformation de la basilique Sainte-Sophie en mosquée selon la décision turque d’un dictateur local. En revanche, nous avons sa réaction indignée au sac du Palais d’Été, à Pékin, par les troupes d’occupation anglaises et françaises. En 1861, Hugo parle du vandalisme occidental face à une merveille du monde construite par un peuple « presque extra-humain », « une éblouissante caverne de fantaisie », qu’il compare au Parthénon d’Athènes, aux Pyramides d’Égypte, au Colisée de Rome, et à Notre-Dame de Paris :
« Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et p.o:nus les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. »

On n’en finit jamais avec Hugo, qui se définit ainsi :
« Qui de bonne heure est vieux, restera longtemps jeune. »
Ou bien :
« J’ai eu trop raison. C’est avoir tort. » Ou encore :
« Je suis le Mithridate de la critique. Vous comprenez que j’ai fini par m’endurcir, moi qui, depuis trente-huit ans, suis accoutumé à être tué tous les quinze jours par la Revue des Deux Mondes. »

Aucune revue, aucun journal, aucun magazine, ne dirait aujourd’hui le moindre mal de Victor Hugo.

Restent les réseaux sociaux, qui devraient, en principe, relever cette monstruosité misogyne :
« Je déteste les prudes, leur croupe se recourbe en replis sinueux. »
Ce portrait d’une dirigeante féministe devenue célèbre à la télé est inadmissible :
« Elle avait une de ces bouches à lèvres serrées, construites pour dire du mal, comme la pince pour en faire. »
Enfin, ce petit récit, qui pourrait entraîner des poursuites pour pédophilie :
« Visite mystérieuse d’une princesse italienne (romaine) — en fuite — joli petit garçon de deux ans — robe de velours bleu, bras nus — aventure — roman. »


Extraits de :
Discours parfait, Gallimard, 2010, p. 259-266 ; folio 5344, p. 281-288.
Littérature et politique, Flammarion, 2014, p. 129 et 133 (JDD, décembre 2001).
Mouvement, Gallimard, 2016, p. 151-158 et 167-170 ; folio 6457, p. 166-174 et 184-187.
Légende, Gallimard, 2021, p. 80-87.

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