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Barricades

Les intellectuels, les écrivains, l’art et la politique

D 7 septembre 2009     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cet été Médiapart, sous la "plume" de Sylvain Bourmeau, décidait d’« interroger des chercheurs, non pas les quelques « intellos médiatiques » toujours prompts à clamer le bien et le mal [1], mais des intellectuels dont les travaux scientifiques sont reconnus et qui, depuis plusieurs années, se sont réinvestis dans le débat public. »

Le titre de l’article était : Ces intellectuels que le PS désespère. L’une des questions posée était : Comment pourrait, selon vous, s’articuler les rapports entre les intellectuels et le Parti socialiste ? Pourquoi la question ne portait-elle pas, comme il y a quarante ou cinquante ans, sur les rapports entre les intellectuels et le Parti communiste est un signe des temps [2]. Ce qui reste inchangé était pourtant la forme même de la question : le rapport entre les intellectuels et le parti d’opposition conçu comme le parti le plus à même de porter la transformation sociale (et non plus, comme hier, la révolution). Nostalgie de l’intellectuel organique (Gramsci) ? Du "compagnon de route" ?
Vingt-deux intellectuels répondirent, souvent de manière convaincante (Robert Castel et François Dubet, par exemple).

Aucun écrivain ne figurait parmi les intellectuels interrogés par Médiapart. Autre signe des temps.

Le même Sylvain Bourmeau [3], pourtant, lançait parallèlement une série d’entretiens avec trente auteurs de romans, choisis parmi les plus de 600 qui sortent en cette rentrée 2009 [4].

Je signale ces deux initiatives parallèles parce qu’elles me paraissent symptomatiques de ce qui a toujours hanté le paysage intellectuel français : le rapport problématique entre les intellectuels, les écrivains et la politique (avec la question de l’"engagement"), le rapport — tout aussi problématique — entre les intellectuels et les écrivains (et les artistes en général [5]).

Deux livres, parmi bien d’autres, ont témoigné à leur manière, dans le passé, de cette inquiétude, rappelons les : Plaidoyer pour les intellectuels de Jean-Paul Sartre, publié en 1972, et Les aventures le la liberté de Bernard-Henri Lévy — Une histoire subjective des intellectuels (Grasset, 1991). Deux livres de philosophes "engagés" dont les liens avec la littérature et la politique sont d’ailleurs compliqués (où la politique a remplacé, peu à peu, la littérature [6]).

Pourtant il y a eu, il y a encore, une autre manière de poser la question des rapports en les intellectuels et les écrivains, et elle est aussi politique. Dans un article publié le 10 février 2000 en Éditorial du journal Le Monde, Philippe Sollers s’en faisait l’écho sous le titre La nécessaire alliance des intellectuels et des écrivains.

Les aventures de la liberté ont aussi été et sont, d’abord, des aventures de la pensée [7]. Aventures avant tout singulières.

Est-il possible d ’être un parti à soi seul ?

« Il sera beau pour toi, / alors, d’avoir fait parti à toi seul », écrivait Dante, volontiers cité par Sollers.

Cela ne va pas de soi, on s’en doute :

« Et ce qui pèsera le plus sur tes épaules
sera la compagnie mauvaise et stupide
avec qui tu tomberas dans cette vallée ;
qui toute ingrate, toute folle et impie,
se mettra contre toi ; mais peu après,
elle, et non toi, aura le front rougi.
La suite fera la preuve
de sa bestialité ; il sera beau pour toi,
alors, d’avoir fait parti à toi seul
. »

« [...] car ta vie s’enfuture au-delà
du châtiment de leurs perfidies. »

Dante, La Divine Comédie (Le Paradis, Chant XVII, v. 61-69 et 98-99).

*


Hommage à Baudelaire (L’Infini 61, printemps 1998)
ZOOM : cliquer sur l’image

La nécessaire alliance des intellectuels et des écrivains

L’histoire des rapports contrastés entre intellectuels et écrivains reste à faire. C’est une histoire passionnée, confuse, souvent souterraine, dont les enjeux sont en général sous-estimés, voire censurés. Rappelons simplement ce qui se passait, il y a trente ou quarante ans : Sartre écrit sur Genet et Flaubert ; Heidegger sur Hölderlin ; Derrida sur Artaud ; Foucault sur Bataille ; Lacan sur Joyce ; Deleuze sur Kafka ou Lewis Carroll. Partout des diagonales et des transversales de contamination, des franchissements de frontières.

Même chose avec les artistes, Giacometti, Picasso, Bacon. La société, qu’elle soit capitaliste ou totalitaire, voit alors d’un très mauvais oeil cette propagation réciproque entre penseurs et poètes, philosophes et peintres, psychanalystes et romanciers, linguistes et artisans du verbe.

Le foisonnement qui s’ensuit est révélateur : un décloisonnement s’opère, le cinéma s’en mêle, la musique enfouie se découvre (Stravinski, Berg, Webern), l’université et les vieux pouvoirs culturels sont mis en question, une explosion va se produire, et elle sera d’autant plus choquante que son déclenchement viendra « d’en haut », en contradiction avec les analyses sociales ossifiées. « D’où parlez-vous ? » Très bonne question, qu’on fera vite taire. Chacun, n’est-ce pas, doit retourner à sa place, les intellectuels à leur compétence ou à leur prédication morale, les écrivains ou les artistes à la promotion des valeurs. On a eu peur un moment. Retour à l’ordre. Ne circulez plus, on vous dira où vous êtes.

C’est le moment technique où l’espace public devient massivement médiatique. Finis les séminaires bondés, à entrée libre, où tel ou tel penseur invente un discours souvent appuyé sur la littérature et l’art. Finie la prétention, émise par certains, que la littérature, depuis toujours, pense autrement que la transmission routinière de l’enseignement. Qu’il y ait davantage de pensée dans l’oeuvre d’Artaud ou de Joyce que dans un cours classique de métaphysique a été ressenti comme un véritable danger, une terreur. Les intellectuels ont failli à leur mission, ils se sont laissé enchanter par de pernicieuses sirènes.

Ils doivent revenir au réglage collectif, abandonner les aventures en dehors de leur discipline, plus de dérapages, plus d’embardées. Les écrivains, eux, sont priés de s’en tenir à leur cas individuel.

Tout le monde ira à la télévision, soit, mais chacun de son côté, les idées à gauche, les imaginaires à droite. Pas de mélange, surtout, cela pourrait désorienter le spectateur, brouiller les cartes politiques, indisposer le marché. L’intellectuel doit redevenir un « ingénieur des âmes », et l’écrivain un symptôme passager promis au classement sociologique hâtif. On doit penser pour rassurer, écrire pour inquiéter un peu, mais sans conséquences. La société n’a pas besoin de penseurs s’intéressant aux marginalités ou aux délires, ni d’écrivains qui se mettraient à réfléchir.

Bref, les frontières sont rétablies, la douane fonctionne. On a eu chaud : l’Ecole normale était en folie, le Collège de France un rendez-vous de types bizarres, la Sorbonne un vrai foutoir. Une petite revue trimestrielle, sans publicité, paralysait la création en France [8]. Malheureusement, ce mouvement d’agitation a gagné les universités américaines, on se demande comment. Mais il est en régression, la normalisation progresse.

Un intellectuel doit être utile, rassembleur, peu importe qu’il soit de gauche ou conservateur. Un écrivain, lui, doit être seul. S’il dépasse un peu la mesure, il aura intérêt à être absent ou aphasique, à défaut d’être mort. Tout contact entre intellectuels et écrivains ressemblerait à une reconstitution de ligue dissoute. L’intellectuel est fragile : trop d’expérience vécue pourrait le déstabiliser, l’énerver, l’entraîner dans des régions où il perdrait pied, le rendre semblable à un défroqué se jetant dans le sexe ou la drogue.

L’écrivain, en revanche, est une denrée précieuse, une névrose singulière en voie de disparition : sa fonction est de nous émouvoir, de nous faire rêver, de préférence de façon mélancolique et souffrante. Encore une fois, évitons les mélanges. On a trop vu où ils conduisaient.

Que s’est-il passé entre André Breton et Lévi-Strauss, à New York, pendant la seconde guerre mondiale ? Une rencontre féconde, un éclairage nouveau. Comment se fait-il qu’un grand écrivain réfractaire comme Guy Debord ait dit davantage de choses vraies sur la société globale de notre temps que tous les intellectuels marxistes ? Pour quelle raison Freud s’intéressait-il à ce point à Sophocle, à Shakespeare, à Dostoïevski ? Pourquoi Sartre, remontant des manifestations de rue, s’enfermait-il dans son studio avec Flaubert ? Que cherchait Foucault, à ses débuts, en fréquentant de jeunes écrivains intéressés par son Histoire de la folie et son livre sur Raymond Roussel ? Et Derrida, voyant souvent les mêmes, au moment où Mallarmé surgissait à ses yeux ? Et Barthes ? Et Lacan ? Conversations, dîners, promenades, lectures, vies parallèles intenses... Personne n’était encore installé, les rôles n’étaient pas définis, l’Histoire avait besoin, semble-t-il, de cette effervescence.

Désormais, il paraît que l’Histoire est close, qu’il n’y a plus d’idéologies, que la pensée, par conséquent, doit être prudente et modeste, alors que le bruit et la fureur sont partout, et que l’idéologie est la substance même de tous les discours. En réalité, bien sûr, tout continue, mais dans l’ombre, sans demander la permission de personne.

Le clergé institutionnel ne demande qu’à s’aveugler et ses relais médiatiques, par définition, sont sans cesse en retard (on les vexe beaucoup en le leur disant car ne sont-ils pas tout-puissants ?). Des contacts se nouent, des amitiés se maintiennent, des questions qu’on n’attendait pas se posent en dehors de l’information et de la lecture des journaux. Qui pense quoi en ce moment ? Qui écrit quoi ? Le système de contrôle prétend le savoir et le prévoir, mais rien n’est moins sûr, comme d’habitude.

Des intellectuels se mettent à lire des auteurs très modernes ou très classiques de la même façon. Des écrivains réfléchisssent à leur condition, se moquent de leur image, utilisent les moyens techniques sans se lamenter, passent à travers le mensonge économique, sont très attentifs à l’immédiat et à la persistance de leurs désirs. Ils voyagent, n’ont pas d’embarras nationaux, trouvent que leur époque, dans sa difficulté, est peut-être la plus excitante de toutes. Plus on veut les contraindre, plus ils s’imaginent libres et découvrent que c’est possible. L’argent est roi ? L’argent n’est rien. L’édition est de plus en plus commerciale ? Plus elle nivelle, plus la singularité est recherchée. L’inhabituel, l’unique, voilà les nouveaux sujets de pensée.

L’intellectuel, de son côté, est fatigué de la situation de ronronnement qu’on lui offre. Il se ressaisit, se décale, retrouve sa curiosité. Il sent que la mutation en cours, avec ses dévastations et sa misère, est un défi qui lui est personnellement adressé. Il recherche une nouvelle entente, comme l’écrivain une nouvelle écoute. On aura tout fait pour briser leur alliance : peine perdue.

Philippe Sollers pour Le Monde (10 février 2000) [9].

*

Mais, dans ses Mémoires :

Les philosophes et les intellectuels sont marrants : il suffit de les mettre à la question littéraire (et surtout poétique) pour observer leur affolement immédiat. Ils en rêvent, ils savent que c’est là que ça se passe dans le temps, ils tournent autour, ils en rajoutent, ils turbinent. Sartre, bien sûr, avec Baudelaire, Mallarmé, Genet ; Foucault avec Blanchot ou Raymond Roussel ; Lacan avec Joyce. Barthes finit du côté de Proust et de Stendhal et laisse croire qu’il va écrire un roman ; Althusser passe à l’autobiographie après avoir assassiné sa femme ; Derrida met les bouchées doubles avec Artaud ; Deleuze multiplie les incursions ; Badiou se veut écrivain (hélas), bref, ça brûle. Aujourd’hui, morne plaine, mais il est vrai que les philosophes et les intellectuels se sont désormais rangés dans le sermon politique et moral.

Philippe Sollers, Un vrai roman, 2007.



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Delacroix, La liberté guidant le peuple

L’aventure de la pensée, en littérature comme en art, est bien sûr une question de style. De « grand style ».

L’art et la politique

Le 28 juillet 1830, un jeune peintre de trente-deux ans, déjà connu, marche dans Paris soulevée par l’émeute. En août, il écrit : « Nous avons été trois jours au milieu de la mitraille et des coups de fusil, car on se battait partout. Le simple promeneur comme moi avait la chance d’attraper une balle ni plus ni moins que les héros improvisés qui marchaient à l’ennemi avec des morceaux de fer emmanchés dans des manches à balai. » Et en octobre : « Pour le spleen, il s’en va grâce au travail. J’ai entrepris un sujet moderne, " Une barricade "... Cela m’a remis de belle humeur. »

La Liberté guidant le peuple, de Delacroix, est cette barricade. C’est probablement, avec le Guernica de Picasso, une des plus grandes réussites de la peinture d’Histoire. Une insurrection ou une destruction dans la réalité trouvent leur correspondance en peinture. Le cas est rare, on devrait se demander davantage pourquoi. Nul doute que Hugo, par exemple, voyait ce tableau lorsqu’il écrivait plus tard Les Misérables. Gavroche, oui, le voici, le pistolet à la main. C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau. La République descend du Parnasse, les seins nus, comme une fille du peuple. La liberté consiste à savoir vivre et parler en même temps que les événements se déroulent. Une « chose vue » par Hugo sera ainsi beaucoup plus qu’une chose : « On entre plus profondément dans l’âme des peuples et dans l’histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie politique. » Et aussi : « Le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé. On marche dessus jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête. » Et encore : « En France, il y a toujours une révolution possible à l’état de calorique latent. »

Extraordinaire XIXe siècle, qui s’achève sans doute sous nos yeux dans la commémoration grisâtre de Mai 68. Le tableau de Delacroix, comme par hasard, aura été l’avant-dernier billet français de 100 francs avant le passage à l’euro via l’enterrement colorisé de Cézanne. Nous accumulons les récits réalistes hâtifs, les témoignages bâclés, les photos, les films, et il ne sort de cette mise en scène qu’une pénible impression de noir et blanc, de poussière évacuable sous les pavés publicitaires. En 1830, quelques géants sont là ; ils sont encore là en 1848 ; toujours là après la semaine sanglante de 1871. Grand silence. Et puis le surréalisme, et puis 68. Ce mois-là, Malraux titube, Sartre s’en tire tout juste (« Sois bref »), Aragon découvre qu’il a perdu son temps à « Moscou la gâteuse ». Des barricades ressurgissent, la poésie est dans la rue, l’amour se libère. Et puis silence. On en est là. C’est-à-dire, en somme, pas plus loin que la thèse 162 de La Société du spectacle
, de Guy Debord, livre qui reste à lire : « Sous les modes apparentes qui s’annulent et se recomposent à la surface du temps pseudo-cyclique contemplé, le grand style de l’époque est toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et secrète de la révolution. »

Le grand style ? Il n’est pas obligatoirement « révolutionnaire », comme le prouve, par exemple, l’étrange actualité de Chateaubriand. Vous prononcez son nom, tout s’anime. Pivot ne tient plus en place, Jean d’Ormesson frémit par tous les bouts, Marc Fumaroli devient lyrique et prononce même le nom de Lautréamont devant un Michel Rocard ahuri. Comment ? Chateaubriand aurait influencé Lautréamont ? Eh oui. Ce qui n’a pas empêché Lautréamont, justement, de classer Chateaubriand dans les Grandes-Têtes-Molles de son époque, en le surnommant « le Mohican-Mélancolique ». On se souvient sans doute que Victor Hugo, lui, est « le Funèbre Echalas-vert », George Sand « l’Hermaphrodite circoncis », et Lamartine « la Cigogne-Larmoyante ». Voilà des règlements de comptes au sommet, si on peut dire. Et ils sont aussi bien littéraires que politiques. Mitterrand admirait Lamartine ? On ne s’en étonne pas quand on lit ses pauvres tentatives poétiques (et le premier roman de sa fille, où figure la très imprudente déclaration comme quoi la jeunesse d’aujourd’hui aurait 68 « derrière elle », ne nous fait pas avancer d’un pas hors de la convention la plus moisie).

Il n’empêche que Chateaubriand, Lamartine, Hugo (sans parler des autres) sont de gigantesques barricades à eux seuls contre l’ignorance, la bêtise et la régression en cours. La Vie de Rancé et les Mémoires d’outre-tombe n’ont pas une ride, l’action politique de Lamartine est toujours aussi surprenante, les notations les plus brèves de Hugo valent de l’or. C’est Baudelaire qui parle de la « verve d’incrédulité » de Delacroix, en ajoutant : « Le ciel lui appartient, comme l’enfer, comme la guerre, comme la volupté. » Meissonnier, lui aussi, avait fait une barricade. Mais c’est celle de Delacroix qu’on entendra toujours.

Lamartine, c’est drôle, était franchement mégalomane, il se prenait même pour le Messie : « Il est évident que Dieu a son idée sur moi, car je suis un vrai miracle à mes yeux. Je ne puis pas comprendre, autrement que par un souffle de Dieu, l’inconcevable popularité dont je jouis ici. » Cela dit, voilà un poète qui, en février 1848, a tenu Paris dans sa main. Mauvaise poésie, action efficace. La formule « la France s’ennuie » est même de lui. Sur le journalisme et la liberté de la presse, sur l’enseignement, sur l’abolition nécessaire de la peine de mort, bien des formules heureuses sont à retenir (c’était un excellent orateur). Son Histoire des Girondins se lit, elle a bercé mon enfance. Sa défense du drapeau tricolore contre le drapeau rouge vaut le détour. Le 25 février, vous avez cette scène étonnante : Lamartine, fondateur de la République, accueille Hugo à l’Hôtel de Ville, un coup de fusil brise le carreau d’une vitre, la foule, dehors, est comme une mer. Lamartine entraîne Hugo dans une autre pièce, et déjeune rapidement devant lui, sans couverts.

Hugo note : « Il rompit le pain, prit une côtelette par l’os et déchira la noix avec les dents. Quand il avait fini, il jetait l’os dans la cheminée. Il expédia ainsi trois côtelettes et but deux verres de vin. » Pour un poète plutôt éthéré, pas mal. Hugo l’observe, il pense qu’avec ses Girondins Lamartine a « élevé l’Histoire à la hauteur du roman ». Chateaubriand, de son côté, a monopolisé le grand style des Mémoires, la Révolution et Moi, Napoléon et Moi, les papes et Moi. Difficile de faire autant, ou mieux. Et pourtant, ça roule. Près du lit de mort de Chateaubriand, le 4 juillet 1848, Hugo lorgne deux caisses de bois blanc posées l’une sur l’autre : c’est là qu’est le manuscrit fulgurant.

Ne pas oublier qu’en décembre, deux agitateurs, qui sont aussi d’excellents écrivains, vont publier un manifeste appelé à un retentissement mondial. Ils s’appellent Marx et Engels. Ils viennent d’identifier le spectre qui va désormais hanter l’Europe. Ils ne vont pas aimer du tout Chateaubriand, ces deux-là. Ils pourraient pourtant le relire ces jours-ci, comme deux Mohicans mélancoliques. « Pour les royalistes, j’aimais trop la liberté ; pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes. » Veut-on une description d’aujourd’hui ? On la trouve dans celle du Paris napoléonien (Chateaubriand a une façon qui n’est qu’à lui d’employer le mot « crime ») : « Le monde ordonné commençait à renaître ; on quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison. Les révolutionnaires enrichis commençaient à s’emménager dans les grands hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et comtes, les jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer la populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scaevola à sa police, se préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. »

Voilà une barricade bien écrite. Proust n’a plus qu’à venir. Quant à Céline, dans sa prison de 1946 à Copenhague, il va tracer, pour tenter de se justifier (fort mal), la liste des écrivains persécutés par les différents pouvoirs : « Tous les écrivains français ont dû s’exiler sous un prétexte ou un autre. Tous les prétextes sont bons pour persécuter en France les écrivains. La liste est innombrable... Villon, Agrippa d’Aubigné, Ronsard, Du Bellay, Chateaubriand, Jules Vallès, Victor Hugo (vingt ans), Rimbaud, Verlaine, Lamartine, Proudhon, Léon Daudet... » Enumération confuse, qui s’explique par la souffrance et le désarroi, et où manque bizarrement le nom de Sade, lequel, selon sa propre formule, a été « détenu sous tous les régimes ». Pensons aussi, bien sûr, à Antonin Artaud, et à la tragédie de l’élimination des malades mentaux par la faim pendant la dernière guerre.

En 1958, Jacques de Lacretelle répétait le cliché classique comme quoi les artistes ne doivent pas faire de politique. Mauriac lui réplique aussitôt : « La politique pénètre dans la condition humaine au point que c’est se condamner au néant, et singulièrement pour un romancier, que de prétendre l’ignorer. » Sans doute, mais là encore, comme pour la barricade de Delacroix, le problème essentiel reste celui du style. On voit très bien quand un roman est réactionnaire : cela peut aller de la niaiserie sentimentale bourgeoise au réalisme socialiste de sinistre mémoire. Sartre, à partir d’un certain moment, se trompe, oublie sa belle barricade de La Nausée. Aragon écrit presque n’importe quoi sous le nom de Communistes. Après quoi tout continue comme avant, c’est-à-dire comme au plus mauvais XIXe siècle. Le roman familial revient comme chez lui, c’est Maman, Papa, mon Mari ; ou bien ma Misère, ma Banlieue, ma Déprime.

La couleur s’est perdue, la perception s’atrophie, la province se réinstalle partout, Paris, le grand Paris révolutionnaire s’endort. Paris, dit Rimbaud, « ville sainte assise à l’Occident ». Rimbaud, en rupture de IIIe République, va se taire. Ses Illuminations sont toujours devant nous, comme les Poésies de Lautréamont dans leur évidence. Or, quand Rimbaud écrit : « Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions », comment ne pas voir qu’il pense encore à Chateaubriand ? C’est bien de lui qu’est venu le choc initial, la vision d’ensemble. Le voici donc, vieux, assistant à une réception à l’Académie. Le marquis de Custine écrit : « Sa noble tête brillait au milieu des perruques et des grotesques figures qui l’entouraient, et qui toutes étaient plus ou moins mal rongées par le temps, l’envie et l’ambition. Les femmes se haussaient pour voir passer l’auteur d’Atala ; on oubliait le récipiendaire, et cette curiosité passionnée était un triomphe improvisé bien plus flatteur que tous les succès préparés. »

Philippe Sollers, Le Monde du 15.05.98.

*

[1Particulièrement visé : Bernard-Henri Lévy.

[2Pourquoi elle ne portait pas sur les rapports avec les Verts ou le NPA en est un autre.

[3Par ailleurs producteur de l’émission La suite dans les idées sur France-Culture

[4On peut retrouver ces entretiens filmés sur dailymotion.

[5J’étais cet été au festival de (free) jazz d’Uzeste animé par Bernard Lubat, j’ai pu une nouvelle fois le vérifier.

[6Bernard-Henri Lévy avait publié également un Eloge des intellectuels en 1987. Par ailleurs, dans sa correspondance avec Michel Houellebecq (Ennemis public), il envisage, semble-t-il, de revenir au roman.

[7On se souvient qu’à la fin de la Lettre sur l’humanisme, Heidegger, répondant à une question de Jean Beaufret — Comment sauver l’élément d’aventure que comporte toute recherche sans faire de la philosophie une simple aventurière ? — répondait :
« Ne nommons qu’en passant, pour le moment, la poésie. Elle se situe devant la même question et de la même manière que la pensée. Mais le mot à peine remarqué d’Aristote, dans sa Poétique, demeure toujours valable, selon lequel la création poétique est plus vraie que l’exploration méthodique de l’étant. »
Heidegger ajoutait : « Toutefois la pensée n’est pas seulement, comme recherche et question dirigée sur le non pensé, une aventure [En français dans le texte.]. La pensée est, dans son essence, pensée de l’Être, revendiquée par l’Être. La pensée se rapporte à l’Être comme à l’avenant [Geschichtlich andenkend.] [...] Porter à chaque fois au langage cette venue de l’Être, venue qui demeure et dans ce demeurer attend l’homme, est l’unique affaire de la pensée. » (Lettre sur l’humanisme, tel Gallimard, p. 125-126)

On n’y a guère prêté attention mais Sollers, dans La Divine Comédie (2000), revient longuement sur la Lettre sur l’humanisme — « texte fondamental », dit-il (p. 159). On aura tout intérêt à écouter la lecture qu’en propose aujourd’hui Gérard Guest dans son séminaire.

[8Tel Quel.

[9Philippe Sollers signait ses articles en tant qu’"éditorialiste associé". Le début de l’article se trouvait en première page. Cet article a été republié dans L’infini 70 (été 2000) sous le titre Intellectuels et écrivains.

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