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Chinamerica ou Chimérica ?

D 4 août 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


RAPPELS

« En 1967, je distinguais deux formes, successives et rivales, du pouvoir spectaculaire, la concentrée et la diffuse. L’une et l’autre planaient au-dessus de la société réelle, comme son but et son mensonge. La première, mettant en avant l’idéologie résumée autour d’une personnalité dictatoriale, avait accompagné la contre-révolution totalitaire, la nazie aussi bien que la stalinienne. L’autre, incitant les salariés à opérer librement leur choix entre une grande variété de marchandises nouvelles qui s’affrontaient, avait représenté cette américanisation du monde, qui effrayait par quelques aspects, mais aussi bien séduisait les pays où avaient pu se maintenir plus longtemps les conditions des démocraties bourgeoises de type traditionnel. Une troisième forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle qui s’était montrée la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement. » (Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988 [1])
« Le premier Congrès sur l’Intelligence artificielle se tient, ces temps-ci, à Shanghai. Les Chinois sont en avance. Ils peuvent compter sur six cents millions d’internautes pour accumuler des données de base à traiter. La fluidité de l’informatique définit la puissance. De ce point de vue, après un développement stupéfiant, la Chine est une star. » (Philippe Sollers, Désir, 2020 [2])
« On voit donc se dessiner l’enjeu militaire planétaire du XXIe siècle : il opposera les États-Unis à la Chine. Nous sommes dans une Quatrième Guerre mondiale, la troisième ayant été gagnée contre les Russes, à la fois par les Américains, pour la force de frappe et la guerre des étoiles, les Anglais, pour l’espionnage, et Jean-Paul II, pour le combat spirituel. Avec les Chinois, cela va être une autre paire de manches. »(Philippe Sollers, Guerres secrètes, 2007)

RAPPEL 2

Voilà ce que j’écrivais le 4 juin 2009 dans mon article sur le printemps de Pékin (celui de 1989).

« A l’heure où la Chine s’affirme comme une puissance économique incontournable, sa conception du développement et du "management" — capitalisme débridé + politique autoritaire — pourrait en séduire et en faire rêver plus d’un parmi les classes dirigeantes occidentales. La Chine contemporaine n’est-elle pas, finalement, une des meilleures illustrations de cette fusion entre le spectaculaire diffus et le spectaculaire concentré que Guy Debord décrit dans ses Commentaires sur la société du spectacle sous le nom de "spectaculaire intégré" — et dont "l’américanisation du monde", contrairement à ce que pensait Debord, ne serait peut-être pas le dernier mot ?
Quand Debord écrit en 1988 : « La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel. », n’annonce-t-il pas autant l’avenir possible d’un modèle chinois de globalisation qu’il ne décrit le présent des sociétés capitalistes occidentales ? Voilà une hypothèse que certains hérauts de la "démocratie" planétaire — nouveaux candides — n’ont peut-être pas suffisamment pesée [3]. Laissons la question ouverte.
En 1998, Sollers écrivait à propos «  du grand jeu de masques du communisme chinois » : «  Ce dernier est toujours là, mais dans quel état : celui du cynisme policier technique, conforté par des démocraties affairistes malgré le massacre à ciel ouvert de Tiananmen en 1989.
La Chine sera-t-elle, un jour, vraiment démocratique ? Sans doute, mais quand ? Leys écrit : "Il ne fait aucun doute qu’à long terme les Chinois sauront finalement avaler, digérer et totalement transformer le communisme peut-être en conserveront-ils le nom par une sorte de conservatisme purement formel et quelque peu ironique." Le processus est en cours, mais il faut sans cesse y revenir, insister...
 » [4]
Les régimes passent... Les Chinois demeurent. »

TikTok

Nous sommes en août 2020. Sur fond de crise du coronavirus et de campagne électorale américaine, c’est donc la guerre entre la Chine et les Etats-Unis. Guerre économique s’entend. Dernière litige en date, une application chinoise qui passionne des millions d’internautes, en majorité des jeunes, qui permettrait aux méchants Chinois de capter les données des gentils Américains. Oubliés les scandales révélés il y a quelques années par Edward Snowden [5] ! Oublié le rôle des GAFAM (Google, Apple, Facebook et Amazon et Microsof) ! La réalité géopolitique est évidemment un peu plus complexe et, pour la comprendre, il faut faire appel à une intelligence stratégique qui ne soit pas, pour reprendre le mot de Rimbaud, une « intelligence borgnesse ».
Sur l’épisode « TikTok » — c’est le nom de l’application — Arte faisait le point dans l’émission 28’, pas plus tard que le 3 août.

TikTok est-il une victime de la dégradation des relations entre Washington et Pékin ou est-ce un véritable cheval de Troie de la Chine ? Peut-on se passer des technologies chinoises ? Débat.

Vous aurez relevé, à la fin du débat, les propos de Jean-Paul Tchang sur la « sinophobie » (quel que soit le pouvoir chinois en place, elle est toujours là, consciemment ou inconsciemment).

Aux toutes dernières nouvelles, les négociations entre TikTok et Microsoft auraient eu le feu vert de Donald Trump qui réclame, cependant, un accord avant le 15 septembre. « En cas d’échec, ce sera l’interdiction. »

Sollers écrit aussi dans Désir en citant Rimbaud (Une Saison en enfer, « Adieu ») : « Voici les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. On les trouve maintenant en robots dirigés par leurs algorithmes. »

Depuis le début de la crise du coronavirus — beaucoup se sont empressés d’insister sur son « origine chinoise » (« le virus chinois », dit Trump) — et la politique « aggressive » des dirigeants chinois, le monde occidental « se rebelle », au nom d’un nationalisme exarcerbé (Trump) ou d’un désir de « souveraineté » retrouvée (l’Europe). Pourtant, au-delà des apparences, l’« entente » entre les pays est peut-être plus profonde qu’il n’y paraît (relire Debord). Un chercheur français, Jean-Michel Valantin, tente, depuis plusieurs années, d’éviter le piège sommaire des postures morales pour penser le monde actuel en termes de géopolitique et de stratégie. Il en est même arrivé à parler de « Chinamérica » et de « Chimérica » (mot-valise forgé par l’historien britannique Niall Ferguson). C’est ce que, naguère, un bon matérialiste aurait appelé « l’unité des contraires » ou « l’identité des contraires ». Le même matérialiste, pour peu qu’il fût un peu dialecticien, n’oubliait jamais de préciser, cependant, que l’unité des contraires était toujours relative et la lutte des contraires, absolue. Unité ou lutte, ce qui est en vue, aujourd’hui comme hier, c’est la domination capitaliste du monde sous l’emprise du calcul et de la Technique [6]. Une chimère ? Je rappelle la définition du Littré :
« Chimère : 1 Terme de mythologie. Monstre qui jetait du feu par la gueule, et avait la tête et le poitrail d’un lion, le ventre d’une chèvre et la queue d’un dragon.
Terme d’antiquité. Assemblage bizarre de différentes parties d’animaux divers qu’on voit sur des pierres gravées et sur des bas-reliefs.
2 Fig. Vaines imaginations. »

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La planète bénéficiera-t-elle de la concurrence Chine/Etats-Unis ?

FC, La Grande table idées par Raphaël Bourgois, 20/02/2020.

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Donald Trump et Xi Jinping
au palais de l’Assemblée du Peuple à Pékin (Chine)
le 9 novembre 2017. Crédits : Artyom Ivanov.

L’affrontement Chine/Etats-Unis à l’heure de l’Anthropocène, ou "Chinamerica" : deux puissances à la fois interdépendantes et rivales sur fond de menace climatique. On en parle avec Jean-Michel Valantin, géopolitiste et auteur de "L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire" (Seuil, 2020).

 

Alors qu’a eu lieu en janvier 2020 la signature de la première phase d’un accord commercial censé mettre fin au bras de fer qui oppose les Etats-Unis et la Chine, zoom sur la "Chinamerica", cette coopération qui unit deux grandes puissances autant qu’elle les met en compétition, le tout sur fond de crise climatique.

1972, une année très particulière : c’est celle de la publication du rapport du Club de Rome sur les capacités de croissance de l’économie mondiale. Le rapport expliquait qu’au rythme de croissance de l’époque, il restait 40 ans d’exploitation des ressources. 1972 est une date pivot car on a, d’un côté, l’émergence de cette relation sino-américaine et, de l’autre, l’établissement des limites de cette croissance.
(Jean-Michel Valantin)

Jean-Michel Valantin, géopolitiste français, place les dérèglements environnementaux planétaires et la montée en puissance de l’intelligence artificielle au cœur de ses analyses. Il est docteur et chercheur en Études stratégiques et sociologie de la défense à l’EHESS et responsable de la rubrique "Environment and Security" de Red Analysis.org.

Après Géopolitique d’une planète déréglée (Seuil, 2017), il publie aujourd’hui L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire, au Seuil toujours, où il s’intéresse à la façon dont une série de guerres, de coopérations compétitives ou encore d’affrontements sont devenus le moteur de la course à la puissance industrielle de la Chine et des USA. Un essai qui s’étend des guerres de l’opium, d’où l’empire chinois est sorti perdant à cause, notamment, de son retard industriel, jusqu’aux nouvelles routes de la soie.

Évoquant la course de ces deux pays aux nouveaux espaces stratégiques, ne serait-ce que dans la zone du Pacifique, en Arctique ou en Amérique latine, à travers la guerre commerciale autant que par les technologies de l’Intelligence artificielle ou par la conquête spatiale, il montre que ces puissances en concurrence souffrent autant l’une que l’autre des effets de la crise climatique à laquelle elles contribuent largement.

Puisque les villes chinoises sont terriblement polluées, certaines zones sont recouvertes en permanence de nuages de fumée (...) et 1,3 millions de personnes y meurent précocement chaque année.
(Jean-Michel Valantin)

Néanmoins, Jean-Michel Valantin voit des potentialités dans la coopération de ces deux géants. A l’image du consensus portant sur la volonté commune des grandes puissances de ne pas se livrer à des frappes nucléaires, la combinaison des capacités américaines et chinoises pourrait être le socle de nouvelles alternatives pour faire face au défi climatique.

Les échanges industriels entre la Chine et les Etats-Unis sont tellement forts que certains industriels américains ont fait du transfert de technologie massif, ce qui induit des problèmes de souveraineté importants. (...) L’idée serait de domestiquer cette espèce d’entité étrange qu’est la "Chinamérica".
(Jean-Michel Valantin)

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L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire
Jean-Michel Valantin

Seuil
Documents
Essais
Anthropocène
Date de parution 06/02/2020
22.00 € TTC
368 pages

Tandis que les effets du changement climatique sont ressentis de plus en plus violemment en Chine comme aux États-Unis, avec une multiplication des phénomènes climatiques extrêmes, une guerre commerciale sans précédent oppose ouvertement ces deux pays depuis mars 2018. L’interdépendance profonde et complexe qui unit en les opposant ces deux puissances depuis le XIXe siècle est aussi l’un des principaux moteurs de la crise écologique et climatique planétaire. Cette croissance « chinaméricaine » émet près de 45% des gaz à effet de serres, exerce une pression phénoménale sur la biodiversité et induit une compétition toujours plus féroce pour l’accès aux ressources naturelles et énergétiques.
La « Chinamérique » est ainsi une force tellurique qui verrouille la Terre dans une trajectoire d’aggravation permanente, tout en se déchirant elle-même. Allons-nous vers un long conflit entre l’Aigle et le Dragon ? Et, si c’est le cas, la Terre s’en remettra-t-elle ?

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« L’interdépendance américano-chinoise est l’un des puissants moteurs du dérèglement planétaire »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN — À l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage, Jean-Michel Valantin analyse les effets de la relation américano-chinoise sur la crise écologique planétaire. Selon lui, il demeure possible de réguler les conséquences délétères de leur interdépendance.

Par Joachim Imad

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Donald Trump et Xi Jinping
en meeting à Osaka, 29 juin 2019
BRENDAN SMIALOWSKI/AFP

Jean-Michel Valantin est géopolitologue et docteur en études stratégiques. Il collabore à la rubrique « Climate and Security » de The Red (Team) Analysis, et vient de publier L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire (Seuil, 2020).

FIGAROVOX.- Votre ouvrage débute par une longue référence aux guerres de l’Opium ? Vivons-nous aujourd’hui, avec l’essor spectaculaire de la puissance chinoise, une revanche de celles-ci ?

Jean-Michel VALANTIN.- La « Guerre de l’opium » débute en 1839. Cette guerre est déclenchée par la Grande-Bretagne afin de forcer le gouvernement chinois à autoriser l’importation d’opium cultivé en Inde. Mais plus profondément cette guerre est définie par la rencontre entre la puissance de feu militaire et industrielle britannique et l’armée chinoise, issue pour sa part d’un univers agraire. Ce choc « militaro-indsutriel » amène les autorités chinoises à comprendre que la puissance industrielle et la sécurité sont désormais indissociables, ce qui projette l’importance de l’industrie en Asie.

La période Maoïste (1949-1976), va donc aussi être une tentative de réponse à ce choc immense, marquée par l’expérience communiste du « Grand bond en avant », de la collectivisation agricole, fondée sur la mobilisation permanente et la « guerre à la nature », et de la révolution culturelle. La Chine se révèle épuisée à la fin des années 1970.

Ainsi mis en perspective, l’actuel développement chinois, lancé par Deng Xiaoping à partir du début des années 1980, par l’ouverture progressive de la Chine communiste à l’économie de marché, correspond à une puissante phase de résilience et de développement d’un pays, fort d’ 1 milliard 400 millions de personnes, soit un être humain sur 7.

Vous mobilisez fréquemment le concept de Chimérica. À quoi renvoie-t-il ?

Ce concept a été élaboré il y a quelques années par Niall Ferguson. Il met en évidence l’interpénétration de fait des économies américaine et chinoise, créant ainsi cette « chimère » aussi improbable que puissante. J’y intègre la façon dont « Chimérica » exerce une très forte pression sur la capacité de charge planétaire par l’extraction de ressources naturelles qui lui est propre et par les rejets de polluants dans l’air, le cycle de l’eau et dans les sols, ainsi que de gaz à effet de serre.

En quoi la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, et plus largement l’interdépendance des modèles économiques de ces deux pays, accélèrent-ils le dérèglement planétaire ?

Ils ne freinent pas particulièrement selon moi la lutte contre le changement climatique, mais les autorités chinoises cherchent activement à réduire les émissions de pollution et de CO2 de l’industrie, en ayant recours à des mesures réglementaires fortes ainsi qu’aux nouvelles possibilités introduites par l’intelligence artificielle. En revanche, la croissance économique des deux pays subit la pression exercée par la guerre des tarifs douaniers, par les effets du changement climatique, et à présent par les mesures de confinement prises pour contrer la diffusion de COVID19.

Pourriez-vous récapituler les grandes menaces qui pèsent sur la Chine et les États-Unis dans le domaine environnemental ?

La Chine est menacée tant par les conséquences du changement climatique sur son propre territoire que par celles qui s’exercent sur les régions et les pays qui l’alimentent en ressources, notamment hydriques et agricoles. Ainsi, la gigantesque politique de « Nouvelle Route de la Soie » se matérialise sous la forme d’immenses infrastructures de transport terrestres et maritimes qui permettent aux entreprises chinoises publiques et privées d’acheminer des ressources agricoles, minières et énergétiques du monde entier, que ce soit du Niger ou d’Argentine, vers la Chine. Cette politique traduit l’extension du bassin de besoins chinois à l’échelle planétaire.

Cependant, le monde entier étant affecté par le changement climatique, les pays qui adhèrent à la Nouvelle route de la soie deviennent autant de vulnérabilités pour la Chine. Ainsi, l’Australie est l’un des principaux exportateurs de blé en Chine. Une série d’années marquées par des séries d’évènements climatiques extrêmes, inondations et sécheresse, a connu le paroxysme de mois de méga incendies qui ont dévasté le couvert végétal, pollué les eaux et tué la faune en masse, mais aussi les sols. Cela menace l’agriculture australienne, et donc une part importante de l’approvisionnement chinois en blé.

Aux États-Unis, la multiplication des évènements climatiques extrêmes révèle la vulnérabilité américaine au changement climatique. Ainsi, en 2019 et en 2020, le Midwest et le Sud-ouest américains, qui sont des régions agricoles majeures au niveau mondial, ont été dévastés par des inondations historiques ayant duré entre trois et quatre mois. Ces catastrophes en chaîne mettent à l’épreuve la résistance des agriculteurs américains, qui doivent aussi subir le choc de la guerre des tarifs douaniers lancée par l’administration américaine contre la Chine 2018. Le nombre de faillites d’entreprises agricoles explose depuis quelques mois. Les coûts cumulés des évènements climatiques sont passés de 4 milliards de dollars par an au début des années 1980 à plus de 200 à 300 milliards de dollars par an ces trois dernières années.

Par ailleurs, la hausse toujours plus rapide du niveau de l’océan affecte les trois bandes côtières atlantique et pacifique et celle du Golfe du Mexique, qui concentrent les activités industrielles, en particulier pétrolières, ainsi que de très fortes concentrations de populations urbaines.

Quels sont les principaux risques qui font émerger une forte possibilité d’affrontement, notamment au niveau militaire, entre la Chine et les États-Unis ?

C’est à la fois dans la fabrique même de la relation économique et dans la compétition pour accéder aux ressources. En devenant un complexe industriel mondial, tout en achetant massivement de la dette américaine, la Chine a installé les États-Unis dans une forme de dépendance. Mais cette position fait l’objet d’une contre-offensive massive par l’administration Trump. Cette dernière exerce une pression toujours plus forte sur les entreprises pour qu’elles commencent à relocaliser tout ou partie de leurs activités sur le territoire américain.

Par ailleurs, les entreprises chinoises et américaines mais aussi les armées des deux pays, sont omniprésentes en Afrique et en Amérique latine. Ainsi, le Venezuela passe des accords pétroliers majeurs pour son économie avec la compagnie pétrolière nationale chinoise. Par ailleurs, la Chine étend largement la Nouvelle route de la soie au Moyen Orient. Ainsi, le gouvernement et les entreprises chinois sont de plus en plus impliqués en Syrie, possible « chantier de reconstruction » stratégique. Le Pakistan, l’Iran, la Jordanie, le Liban, l’Égypte, multiplient les relations et les contrats avec la Chine. L’Arabie saoudite se livre à un « pivot » chinois, en augmentant massivement ses exportations de pétrole en Chine. Aussi, les tensions entre les États-Unis et la Chine se transfèrent de fait sur les relations entre ces pays et les États-Unis.

La fin de votre ouvrage est cependant relativement optimiste sur la possibilité d’une alliance États-Unis/Chine. Pourquoi ?

Cette relation de coopération compétitive très intense qu’est Chimérica est un des moteurs majeurs de la crise planétaire. L’interdépendance industrielle sino-américaine amène à regarder les émissions américaines annuelles dans l’atmosphère de 5,3 milliards de tonnes de dioxyde de carbone et les 9,5 milliards de tonnes chinoises annuelles chinoises comme les presque 15 milliards de tonnes émises par Chimérica. Elle exerce donc un « géopouvoir » d’une ampleur et d’une échelle planétaires qui fait l’économie américano-chinoise, un puissant moteur du dérèglement planétaire.

Cependant, la menace que ce dérèglement fait peser sur ces deux nations est telle qu’elle peut aussi inciter les autorités politiques du duopole États-Unis-Chine à prendre conscience de la nécessité à réguler ce « géopouvoir », voire à l’utiliser pour « domestiquer » les forces du dérèglement planétaire. L’histoire géopolitique mondiale est traversée d’exemples d’alliances improbables face à d’immenses menaces communes. Rien n’est donc perdu.

Figarovox, 10 mars 2020.

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« La menace climatique pourrait provoquer une alliance entre la Chine et les Etats-Unis »

Pablo Maillé

Que révèle le regain actuel de tensions diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis ? Au-delà des conflits qui les opposent, le géopolitiste Jean-Michel Valantin défend l’idée que les deux pays sont interdépendants au point de former une entité qu’il appelle la « Chimérica »... et pourraient même faire front commun face à la menace climatique. Entretien.

La décision est inédite depuis l’établissement des relations diplomatiques entre Washington et Pékin en 1979. Le 22 juillet dernier, le Département d’État américain ordonnait la fermeture immédiate du consulat chinois à Houston (Texas). « Il était devenu un repaire pour un réseau d’espionnage et de vol de propriété intellectuelle, s’est justifié le secrétaire d’État américain Mike Pompeo. La Chine nous vole notre propriété intellectuelle si précieuse et s’empare de secrets qui coûtent des millions d’emplois à travers l’Amérique. » Sans plus attendre, les autorités chinoises ont répondu à cette décision en décidant à leur tour d’imposer la fermeture du consulat américain de Chengdu, qui couvre tout le sud-ouest de la Chine dont la région autonome du Tibet.

Accusations mutuelles sur l’origine du coronavirus, loi de sécurité nationale à Hong Kong, tensions autour de l’application TikTok… Au-delà de cet épisode récent, depuis quelques mois, les relations entre la Chine et les Etats-Unis semblent plus crispées que jamais. De là à atteindre un point de non retour ? Pas forcément. Dans son ouvrage L’aigle, le dragon et la crise planétaire, paru au début de l’année aux éditions du Seuil, le géopolitiste Jean-Michel Valantin propose au contraire de penser les deux puissances dans leur relation d’interdépendance « profonde et complexe », qui les unit selon lui autant qu’elle les oppose.

Globalisation, intelligence artificielle, anthropocène… L’auteur propose d’examiner la confrontation des deux pays sur la scène internationale à travers des notions plus actuelles que jamais. Et face au défi écologique et climatique mondial, le responsable de la rubrique Environment and Security du think tank The Red (Team) Analysis Society croit encore à l’émergence d’une « union stratégique » entre Pékin, Washington... et pourquoi pas d’autres acteurs. Entretien.

Usbek & Rica : Quel regard portez-vous sur les tensions récentes entre la Chine et les Etats-Unis ?

Jean-Michel Valantin : C’est assez complexe. Il y a une inévitable poussée de tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Cette montée de tensions est indissociable de ce qu’il se passe depuis 2018 avec le lancement de la guerre des tarifs douaniers par les Etats-Unis à l’égard des importations de produits chinois, et les représailles chinoises qui ont suivi. Cet état de fait est renforcé depuis le début de la crise du coronavirus, avec des accusations formulées par les Etats-Unis à l’égard de la Chine selon lesquelles Pékin aurait été incapable de maîtriser l’épidémie.

Mais le regain de tensions actuel a aussi changé de contexte. On n’est plus seulement dans le cadre de la guerre des taxes, qui visait à réguler le déséquilibre de la balance commerciale américaine sur fond de projets de réindustrialisation des Etats-Unis. Actuellement, la crise sanitaire a des effets dramatiques sur l’économie américaine, qui est sévèrement perturbée et ralentie. On assiste aussi à une explosion historique du taux de chômage, avec des dizaines de millions de personnes qui se retrouvent sans emploi en quelques mois. Ce changement de contexte de politique intérieure fait que les Etats-Unis se retrouvent à traverser une crise économique et sociale extrêmement grave, tout en étant pris dans ce conflit commercial avec la Chine. Donc en fait, la crise sanitaire mondiale vient bouleverser le contexte même du conflit géo-économique qui oppose les deux pays. Cette conjonction du conflit géo-économique et de la crise sanitaire se traduit par la montée de tensions que vous évoquez.

Dans votre livre, vous proposez d’examiner la confrontation entre ces deux puissances mais aussi la façon dont elles fonctionnent ensemble et sont finalement interdépendantes. Qu’est-ce que nous révèle l’analyse de ce que vous appelez la « Chimérica » ?

Comme je l’écris dans le livre, cette grille de lecture m’a été inspirée par l’historien de l’économie Niall Ferguson. Lui-même décrit cette relation entre les deux économies comme une relation d’interdépendance symbiotique, qu’il qualifie de « Chimerica ». Ce regard permet d’avoir une compréhension de la complexité des enjeux, car les économies de ces deux pays sont matériellement et financièrement interdépendantes. Mais, en même temps, cette fusion s’opère malgré des intérêts nationaux divergents. Il en découle une entité géo-économique traversée, voire fracturée, par des intérêts géopolitiques qui sont de plus en plus distincts.

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Donald Trump et Xi Jinping
lors du sommet du G20, au Japon, en juin 2019.
Crédits : The White House (image libre de droits).

Par ailleurs, il faut bien se rappeler que ce mouvement d’interdépendance américano-chinois et sino-américain est le moteur de la globalisation. Donc si les deux économies commencent à se découpler, même de façon relative, cela ferait rentrer la globalisation dans une nouvelle mutation. Dans quel sens ? C’est assez compliqué à envisager mais, ce qu’on peut constater, c’est que les Etats-Unis sont aujourd’hui en train de repenser leur influence géopolitique, économique et militaire non plus sur la région Asie-Pacifique mais sur la région Indo-Pacifique, qui va de la côte ouest des Etats-Unis à l’océan indien compris. Tandis que la Chine, elle, développe toute une série de relations bilatérales qui passent par cette fameuse politique de Nouvelle Route de la Soie, visant à faire venir des ressources depuis le monde entier vers la Chine.

« Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un redécoupage des grandes zones d’influence »

Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un redécoupage des grandes zones d’influence, avec deux grandes puissances qui cherchent de nouveaux repères. Parallèlement, on peut aussi noter l’émergence de nouveaux acteurs comme l’Inde, qui cherchent à s’affirmer sur la scène internationale. Or ces affirmations nationales n’ont pas lieu dans un univers abstrait mais dans un univers matériel où chacun a besoin d’accéder à des ressources de plus en plus rares et de plus en plus disputées. Ces nouveaux conflits d’influence se traduisent donc aussi par une compétition pour l’accès aux ressources, dans un contexte de perturbations climatiques et écologiques mondiales.

Les nouvelles routes de la Soie

On entend beaucoup parler de « nouvelle Guerre froide » pour qualifier la relation actuelle entre les Etats-Unis et la Chine. Jugez-vous ce terme pertinent ?

Sincèrement, je pense qu’il serait peut-être plus intéressant de chercher de nouveaux concepts pour mieux qualifier la période actuelle. C’est très confortable de parler de « nouvelle Guerre froide », mais c’est quand même oublier que la période de la Guerre froide était une période où les équilibres internationaux étaient relativement stables et bien définis… Alors qu’en fait, ce qui domine la période actuelle, c’est une recomposition extrêmement rapide des équilibres internationaux et des jeux d’alliance dans le monde entier. Tout change à toute vitesse, alors que les évolutions et la conflictualité du monde de la deuxième moitié du XXè siècle étaient en quelque sorte gelés. Actuellement, on n’est pas dans un monde gelé mais, au contraire, dans un monde très dynamique.

Comme vous le racontez, le projet de transformation de la Chine par Mao était un projet de transformation industrielle, qui reposait notamment sur l’idée de domination de la nature. Aujourd’hui, le discours des autorités chinoises a évolué, puisque Xi Jinping parle notamment d’une « nouvelle civilisation écologique » à construire. Donald Trump, à l’inverse, semble assumer son côté climatosceptique et défend ouvertement l’industrie du charbon. Comment comprendre cette opposition ?

La révolution industrielle chinoise, qui a commencé difficilement à la fin du XIXè siècle et a ensuite été tentée par Mao Zedong sous la forme monstrueuse du Grand Bond en avant, a finalement été réussie par Deng Xiaoping, qui a fait littéralement entrer les industriels occidentaux en Chine. Les industries américaine, japonaise et européenne, ont pu rencontrer les masses de travailleurs chinois, ce qui a permis à la Chine d’opérer sa vraie révolution industrielle. Mais l’impact environnemental de cette révolution est aujourd’hui si violent qu’il faut qu’il soit régulé. La notion de civilisation écologique portée par le gouvernement chinois est une notion qui vise à inventer et à faire émerger des systèmes de régulation des effets de l’industrialisation et de l’urbanisation.

« Le discours de l’administration Trump sur le changement climatique est plus ambivalent qu’il en a l’air »

Cette régulation passe par plusieurs processus qui ont lieu en même temps et qui s’entremêlent. Il y a par exemple la progressive imposition de normes sanitaires et le déplacement des industries qui étaient installées dans les villes à la périphérie des villes, exactement comme cela a été le cas en Europe entre le XIXè et le XXè siècles, mais aussi l’utilisation de nouveaux outils comme l’intelligence artificielle, qui permettent aussi bien de faire du contrôle social que du contrôle environnemental, et de l’optimisation de tous les flux d’énergie, d’électricité, de déchets, etc. L’objectif est de passer de l’hyper-pollution chinoise à une forme de pollution plus ou moins « normale », tout en sachant que la pollution de l’air actuelle en Chine est tellement épouvantable qu’elle est surnommée « l’airpocalypse » et provoque 1,3 million de décès prématurés par an — soit l’équivalent annuel des pertes militaires françaises pendant toute la Première guerre mondiale. C’est politiquement, écologiquement, économiquement et socialement insoutenable, et c’est pour cela que la Chine passe à cette forme de régulation.

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Quelques-uns des leaders présents
lors du sommet du G20, au Japon, en juin 2019.
Crédits : The White House (image libre de droits).

Par ailleurs, du côté américain, les choses sont plus complexes qu’elles n’en ont l’air. Effectivement, il y a un climato-scepticisme revendiqué et assumé de la part de l’administration Trump. Mais en fait, ce climato-scepticisme s’inscrit dans le projet de l’administration qui est de réindustrialiser les Etats-Unis tout en revitalisant le secteur énergétique et notamment le secteur charbonnier. Ce qui est évidemment incompatible avec des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre… La question du changement climatique est alors laissée aux militaires, qui sont d’ailleurs très impliqués depuis des dizaines d’années dans la recherche sur ce sujet, tant pour se préparer aux effets stratégiques du changement climatique que pour s’y adapter car ils ont bien compris que cela pouvait être un facteur de déstabilisation géopolitique et stratégique. Le discours de l’administration Trump sur la question climatique est donc plus ambivalent qu’il en a l’air.

A la fin du livre, vous semblez plutôt optimiste en évoquant une « grande alliance climato-stratégique » encore possible entre la Chine et les Etats-Unis… Quelle forme pourrait-elle prendre ?

J’appellerais ça l’optimisme paradoxal du stratège. Car toute l’histoire stratégique a été traversée par des grands bouleversements déclenchés par l’émergence d’une menace commune. Prenons un exemple. En 1939, les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Union Soviétique étaient des adversaires déclarés depuis près de vingt ans. En 1942, on assiste à une grande alliance entre ces trois Etats face à l’Allemagne nazie et au Japon impérialiste. Pourquoi ? Eh bien parce qu’à un moment donné, a émergé une menace stratégique telle qu’elle a impliqué des renversements stratégiques.

« L’émergence de nouveaux risques hybrides peut faire émerger de nouvelles coopérations géopolitiques »

Je suis donc assez convaincu que la menace climatique planétaire actuelle pourrait provoquer des bouleversements géopolitiques de cet ordre, y compris une alliance entre la Chine et les Etats-Unis. Il faut toujours garder à l’esprit que ce n’est pas parce qu’on travaille ensemble contre une menace commune que l’on s’entend bien. Pas du tout ! C’est juste… qu’il y a menace commune en face de nous. Quand on voit la puissance que peuvent mobiliser les sociétés contemporaines, qui sont quand même parvenues à déstabiliser les équilibres planétaires d’une façon inédite, des alliances géopolitiques pour renverser cette situation dangereuse me paraissent parfaitement envisageables. Cela permettrait de traverser le XXIè siècle dans de meilleures conditions que celles qu’on peut craindre.

Enfin, quand on évoque la singularité de la période contemporaine, il faut prendre en compte l’émergence de nouveaux phénomènes. En ce moment, par exemple, l’ouragan Hanna est en train d’arriver sur la côte américaine. La saison des tempêtes commence avec un mois d’avance en pleine épidémie… On a ici un cas très précis de la façon dont des nouveaux risques sont en train de s’entrelacer pour créer quelque chose de neuf : au Texas, il y a de fortes probabilités pour qu’émerge ce qu’on pourrait appeler une crise climato-sanitaire. C’est l’émergence de ces nouveaux risques hybrides qui peut aussi faire émerger de nouvelles coopérations géopolitiques.

Usbek & Rica, 29/07/2020

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Le changement climatique c’est aussi de la géopolitique

Enjeux du changement climatique et de ses effets systémiques

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Le Secretaire d’Etat US John Kerry
et le Ministre des affaires étrangères norvégien
Borge Brendeon
autour du Blomstrand, glacier impacté
par le changement climatique, 16/06, 2016.
Crédits : Evan Vucci / POOL / AFP

Matières à penser par Dominique Rousset, 25/04/2018.

Avec Jean-Michel Valantin, chercheur

Toutes les voies explorées pour le futur, dans un contexte de dérèglement croissant du climat et de destruction de la biodiversité ne conduisent pas au pire mais il faut compter avec la dimension géopolitique, très justement pointée par notre invité. Les grands bouleversements climatiques qui affectent la planète Terre et modifient durablement l’environnement de la plupart des régions ont déjà et auront plus encore dans l’avenir un impact très fort sur les décisions des gouvernements, en quête de ressources pour leurs populations. Un nouveau paysage se dessine, les enjeux économiques, sociaux, migratoires sont énormes, la compétition mondiale pour une eau raréfiée ou des terres disponibles sera dure et les plus puissants, déjà à l’œuvre, pourraient bien l’emporter au détriment de populations fragilisées. Le danger est réel de confrontations très violentes. Pour éviter « la guerre de tous contre tous » il est grand temps de réfléchir à des choix collectifs, une alliance stratégique mondiale. Heureusement quelques pistes sont tracées.

Références musicales : Sting chante "One fine day"

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Giuseppe Castiglione (1688-1766), Machang taillant l’armée en pièces, 1759.
ZOOM : cliquer sur l’image.

GIF Essayons de voir les choses d’un peu plus loin. Ouvrons Guerres secrètes, l’essai que Sollers a publié en même temps qu’Un vrai roman, ses Mémoires en 2007. Le quatrième chapitre est consacré à « la guerre chinoise ». Je n’ai pas lu beaucoup de commentaires à son sujet. Pourtant, il nous parle de l’actualité.

Il faudrait tout citer ; je me contenterai de cet extrait :

La guerre chinoise

Extrait.

[...] Les noms des grands peintres chinois ne nous sont connus que depuis quelques années. C’est la même chose pour la conception chinoise de la guerre, qui recoupe sur certains points ce que nous savons par Machiavel et Clausewitz, mais qui s’en éloigne considérablement sur le plan métaphysique. Ma formule à ce sujet corrige donc celle qu’on cite toujours à propos de Clausewitz. J’estime en effet que, pour la Chine, la guerre est la continuation de la nature par d’autres moyens. La politique se dissout ici dans un art qui tend à coïncider le plus possible avec les phénomènes naturels.
Ouvrons L’Art de la guerre, livre essentiel, très ancien. Deux auteurs, et deux traités dont on sait de façon sûre aujourd’hui qu’ils n’étaient pas de la même main : Sun Wu (ou Sunzi), qui écrivait entre cinq et sept siècles avant notre ère, et Sun Bin, entre cinq et trois siècles avant notre ère. Sunzi n’est connu en Europe que depuis 1772, dans la traduction du Père Jean : Jacques Amiot.
Son présentateur récent, Michel Jan [7], souligne que ces deux textes majeurs sont tombés totalement dans l’oubli, de la Révolution française à la Seconde Guerre mondiale :

La stratégie directe, la nature des affrontements entre les armées durant le conflit européen sont d’un caractère tout autre, dominé par des approches frontales, une volonté d’anéantissement, le peu de souci d’économie des vies des hommes et des moyens. La référence est Clausewitz, en même temps qu’un nouveau genre de conflit à caractère absolu. Sur les territoires lointains, la supériorité militaire des Occidentaux les détourne de toute remise en cause des méthodes brutales de leur conquête. L’effondrement de l’Empire chinois au début du XXe siècle ne contribue pas à accorder à la culture chinoise l’intérêt qu’on lui avait témoigné au XVIIIe siècle.

Nous assistons encore aujourd’hui, en 2007, à un art de la guerre pratiqué avec la plus extrême brutalité par les États-Unis, pendant que les Chinois, première puissance mondiale dans les années qui viennent, ne font pas le moindre bruit et attendent que les conséquences délirantes du monoto­nothéisme [8] et de la métaphysique qui lui est lié — qui ne fait que s’approfondir dans sa propre perversion —, aient achevé de produire tous leurs effets. Nous sommes bel et bien dans une guerre qui semble permanente, mais dont le secret échappe à la plupart des observateurs.
Depuis plus d’un siècle, la Chine est peu à peu réapparue sur la scène mondiale. Une révolution sanglante et un récent bond économique sont les événements les plus marquants de ce « réveil ». En termes stratégiques, il marque la réapparition de la vieille mémoire des arts de la guerre. Mao était-il un lecteur de Sunzi ? On en débat encore. Mais l’observation que les Chinois font aujourd’hui de leur adversaire occidental, auquel ils reprennent ses propres armes économiques, a tout d’une stratégie indirecte très maîtrisée, beaucoup plus que d’une simple imitation.
La mort et la folie sont toujours les piliers du monde occidental, dont l’imaginaire apocalyptique est évidemment lié au vertige nucléaire. En ce sens, l’apparition du terrorisme et de ses bombes humaines apparaît comme quelque chose de nouveau, une explosion à l’intérieur même du monotonothéisme. Cela déroute intensément le concept traditionnel de guerre d’affrontement, de stratégie directe. On voit tout de suite les limites lourdes de cette stratégie, sans parler du fait qu’elle produit l’adversaire qui lui est nécessaire pour continuer à exister.
Raymond Aron trouve qu’il y a eu deux innovateurs considérables par rapport à Clausewitz : Tho­mas Edward Lawrence et Mao Zedong. Les gens qui ont eu la possibilité d’appliquer des innovations stratégiques dans la réalité, sont bien en effet Lawrence d’Arabie et Mao. Le premier — traducteur de L’Odyssée, ce qui n’est pas sans avoir quelque rapport avec notre sujet — affirmait qu’il fallait considérer le désert comme un océan, pratiquer la guerre de harcèlement comme guérilla, épuiser l’ennemi dans sa conception du conflit frontal et direct, le « forcer à manger sa soupe avec un couteau ». Quant à Mao, ce fut un grand criminel, personne n’en doute... Mais remettre en cause ses talents militaires me paraît bien léger.
Contrairement à ce qu’on a dit, il est très probable que Mao avait lu et travaillé Sunzi. Michel Jan rappelle ainsi qu’en 1936, dans « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire », Mao médite l’un des préceptes les plus connus de L’Art de la guerre : « Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles. » Que Mao ait lu ou non Sunzi, il connaît évidemment, d’instinct, la vieille tradition de la stratégie indirecte. Il a en outre un génie militaire indéniable, ce qui n’est pas le cas des deux autres grands criminels du XXe siècle : dans l’ordre, comme il faut toujours les citer, Staline et Hitler.
On voit donc se dessiner l’enjeu militaire planétaire du XXIe siècle : il opposera les États-Unis à la Chine. Nous sommes dans une Quatrième Guerre mondiale, la troisième ayant été gagnée contre les Russes, à la fois par les Américains, pour la force de frappe et la guerre des étoiles, les Anglais, pour l’espionnage, et Jean-Paul II, pour le combat spirituel. Avec les Chinois, cela va être une autre paire de manches.
Au moment de la guerre de Corée, MacArthur avait proposé d’en finir, avec la bombe atomique. L’Indochine, puis le Vietnam, ont apporté à la stratégie directe occidentale le plus cinglant démenti. Puis avec la guerre d’Algérie, on a vu achever de se défaire le génie militaire qui avait inspiré Clausewitz. C’est le moment où l’armée française est devenue un corps vidé de sa substance. De Gaulle a eu l’intelligence stratégique de reconnaître l’existence de la Chine. Lors de leur rencontre, Mao a demandé à Malraux de lui parler de Napoléon...

Il y a une guerre incessante : celle qui nous saute à la figure à travers le terrorisme déchaîné par la stratégie directe. Et une guerre plus secrète qui se mène sans cesse, pas seulement économique, et dont les Chinois sont en train de tirer la plupart des fils. Si l’adversaire est unilatéral, je vais faire du multilatéralisme ; comme l’adversaire est capitaliste, je vais devenir encore plus capitaliste. Pratiquer la défensive stratégique, utiliser la force de l’adversaire pour la retourner en ma faveur. Le Chinois s’appuie d’instinct sur la compréhension interne de ce que l’adversaire ose, veut, calcule et est obligé de faire. Il mène une guerre défensive qui peut durer une éternité : sa conception du temps n’est pas la nôtre. Cette guerre peut se prolonger indéfiniment pour user l’adversaire. Elle ne cherche pas l’anéantissement, mais la domination [9]. C’est donc en prenant le point de vue chinois qu’on voit l’histoire de la métaphysique s’achever dans sa propre perversion : dans le nihilisme accompli, qui peut tout à fait être emprunté par la logique chinoise sans qu’elle sorte réellement de sa propre substance. L’être, le non-être, le néant sont redistribués autrement.
Michel Jan note ainsi qu’au lieu de « se laisser entraîner dans une course aux armements qui leur serait économiquement fatale », les Chinois excellent aujourd’hui à appliquer leurs principes millénaires dans les domaines de la diplomatie et de l’économie. Les rapports économiques illustrent parfaitement, selon lui, le principe exposé par Sunzi sur la duperie dans la guerre, phénomène qui est à régler de façon naturelle, malgré les embardées toujours possibles. Voici le texte de Sunzi. Il est fondamental :

Le recours à la duperie est un principe à observer dans la guerre. Par conséquent, quand vous êtes capable de désirer livrer combat, vous devez tâcher de vous montrer inapte et indifférent. Quand vous voulez rester sur place ou aller loin, feignez le contraire. Quand l’adversaire est cupide, faites­ lui miroiter des gains. Quand l’ennemi est en désordre, prenez-le d’assaut ; quand il est en position solide, prenez garde à lui ; quand il est puissant, évitez de le rencontrer ; quand il est arrogant, cherchez à le faire fléchir ; quand il est prudent, incitez-le à l’arrogance ; quand il est dispos, cherchez à le harceler ; quand il est solidaire, efforcez­ vous de semer la discorde dans son sein. Attaquez l’ennemi à l’improviste, quand il n’a fait aucun préparatif. Il est impossible de donner un modèle établi des secrets de l’art de la guerre. [10]

Les manœuvres sont des manœuvres de compréhension. Elles ne doivent pas nécessairement préparer à la bataille. « Connais ton adversaire, connais-toi toi-même. » L’adversaire d’abord. Qui ne voit que c’est la subjectivité qui est ici contournée ? On comprend tout de suite pourquoi la métaphysique occidentale est rétive à la sagesse chinoise, comme elle l’est par ailleurs à Homère ou Pindare. Raison pour laquelle elle débouche sur le nihilisme aveugle où les Chinois la laissent aujourd’hui s’empêtrer.

Je citais Houai-nan-tseu, stratège du IVe siècle av. J.-C., en exergue de mon Éloge de l’Infini. Il me paraît opportun de le faire à nouveau. Le jeu des citations commence, et il est essentiel dans la pensée chinoise. Au lecteur de trouver des échos avec tout ce qui vient de lui être dit :

Tout l’art de la guerre consiste à manifester de la mollesse pour accueillir avec fermeté ; à montrer de la faiblesse pour faire valoir sa force ; à se replier pour mieux se déployer au contact de l’ennemi. Vous vous dirigez vers l’ouest ? faites semblant d’aller vers l’est ; montrez-vous désunis avant de manifester votre solidarité ; présentez une image brouillée avant de vous montrer en pleine lumière.
Soyez comme les démons qui ne laissent pas de traces, soyez comme l’eau que rien ne peut blesser. Là où vous vous dirigez n’est jamais là où vous allez ; ce que vous dévoilez n’est pas ce que vous projetez, de sorte que nul ne peut connaître vos faits et gestes. Frappant avec la rapidité de la foudre, vous prenez toujours à l’improviste. En ne rééditant jamais le même plan, vous remportez la victoire à tout coup. Faisant corps avec l’obscurité et la lumière, vous ne décelez à personne l’ouverture. C’est là ce qu’on appelle la divine perfection.

Faites-vous en quelque sorte insaisissable, invisible. Ulysse écoute cela avec intérêt. Toute guerre est divine. Elle procède de cette invisibilité qui soudain surgit et «  frappe avec la rapidité de la foudre ». Nous avons compris cela en voyant agir Ulysse. Mais ce principe prend chez les Chinois une dimension cosmique, où l’héroïsme lui-même a disparu. Le divin est mis ici à une tout autre enseigne que cette volonté de faire beaucoup de bruit pour rien, qui mène aujourd’hui l’Occident d’échec en échec. Ce divin s’accorde avec la violence des dieux grecs. Mais il achève de la confondre avec la nature redoutable et douce. [...]

Pour les Chinois, une bataille a déjà eu lieu au moment où elle commence. Il y a là quelque chose qui devrait nous alerter. À la limite, la guerre la plus subtile est qu’il n’y en ait pas. L’essence de la guerre réside dans ce fait : au moment de l’engagement, c’est déjà fini.

Philippe Sollers, Guerres secrètes, 2007, Folio 4995, p. 314-321 et 358.

Autre extrait de « la guerre chinoise » ici (p. 327-332)

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Friedrich Johann Justin Bertuch,
Dragon, créature mythique,1806.

[1C’est moi qui souligne. A.G.

[2Idem.

[3On sait que la Chine est la bouée de sauvetage des banques américaines et que son PIB pourrait dépasser celui des USA en 2020.

[5Rappel : « À partir du 5 juin 2013, Snowden rend publiques par l’intermédiaire des médias, des informations classées top-secrètes de la NSA concernant la captation des métadonnées des appels téléphoniques aux États-Unis, ainsi que les systèmes d’écoute sur internet des programmes de surveillance PRISM, XKeyscore, Boundless Informant et Bullrun du gouvernement américain et les programmes de surveillance Tempora, Muscular et Optic Nerve du gouvernement britannique » (wikipedia).
« Mon héros ces jours-ci s’appelle Snowden. Voilà un génie ! Ha oui ! Il faut le faire : prendre un billet pour Hong-Kong, ne pas se faire bousiller par les Chinois, alors qu’une triade de Hong-Kong, ce n’est quand même pas très cher et cela n’a pas de comptes à rendre à aucun gouvernement... Des Chinois qui renvoient ensuite Snowden à Moscou... Là, je crois entendre de Gaulle rire dans sa tombe ! Le fait que les États-Unis d’Amérique ne soient pas capables d’abattre un type aussi toxique, c’est la véritable information ! Tout ça, au demeurant, dans une gigantesque hypocrisie ! L’Europe qui dit : « C’est très grave, nous allons demander des explications. » Mais enfin, les États-Unis sont des alliés ! Donc l’Europe s’espionne elle-même... » (Je vote De Gaulle !).

[6Je renvoie ici à la méditation récente de Stéphane Zagdanski sur La Gestion Génocidaire du Globe.

[7Sunzi, L ’Art de la guerre — Sun Bin, L ’Art de la guerre, préface de Michel Jan, Éditions Payot & Rivages, coll. « Rivages poche / Petite Bibliothèque » 2004, p. 8.

[8Teme forgé par Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles. A.G.

[10Ibid., p. 19.

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