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Histoire de femme

La guerre et la peste ; Guerres secrètes (petites histoires de rien du tout).

D 27 juillet 2009     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Histoire de femme » et « La guerre et la peste » sont deux textes écrits par Sollers au début de l’année 1981, le premier à l’occasion du colloque de Milan consacré au thème « Le Semblant », le second pour le n°1 de la revue Spirales. Ils ont paru dans le numéro 88 de la revue Tel Quel au mois de mai 1981 [1].


Histoire de femme

« Les nouvelles Fleurs du Mal sont commencées... Le tribunal n’exige que le remplacement de six morceaux [2]. J’en ferai peut-être vingt. Les professeurs protestants constateront avec douleur que je suis un catholique incorrigible. »

Baudelaire, 10 novembre 1858.

Le semblant est la texture de l’étant [3] où barbotent des sexes à moitié parlants se prenant les uns pour les autres, ce qui permet de penser que les noms sont équivalents. Or, comme l’étant ne se suffit pas, et qu’il ne se suffirait que si la femme existait, je vais parler du semblant de la reproduction de l’espèce, car finalement, si nous sommes là, ensemble, dans le semblant, c’est bien parce que nous avons été reproduits, la question étant de savoir ceux qui parmi nous ont interrompu ou non cette reproduction dans la parole. Il s’agit donc de trouver un coup de langage qui interrompe la reproduction. C’est pourquoi je ne pourrais pas faire autrement, même si ça parait étrange, que de parler de Théologie. Tant pis.
Nous sommes donc obligés de faire un petit voyage à travers l’Égypte, la Grèce et ce qui en est sorti, tout le problème étant de savoir ce qui est arrivé ou pas à sortir d’Égypte.

Vous savez qu’il y a un livre qui raconte comment sortir d’Égypte, ça s’appelle la Bible, et évidemment ça tourne autour de la question des noms du père. Le père, il a des noms (il n’est pas dans la Légion du nom de l’âne à listes [4]), et je vais tout de suite à l’essentiel de cette question des noms du père qui fait que lorsqu’on tue un père, ça n’est jamais celui qui porte le nom de celui que l’on croit tuer ; qui fait que lorsqu’on a un enfant du père ça n’est jamais seulement de celui qui le génite. Souffrance manifestée d’une façon définitive par l’increvable passion hystérique, qui tout simplement crie qu’on ne peut pas avoir un père et tous les noms du père à la fois. Pour aller donc tout de suite à l’essentiel, je prends à bras le corps les noms du père biblique. Le nom du père qui crée le monde n’est que le troisième nom de dieu. C’est Élohim, qui est un pluriel et qui vient en troisième position, derrière le tétragramme imprononçable et après un nom extrêmement important qui a cette particularité de ne pas être un ensemble de lettres mais une phrase, et qui est le fameux « Je suis ce que je suis », qui donc se trouve très étrangement au sommet des noms divins et, comme vous voyez d’une certaine façon, en dehors du monde, ou en quelque sorte comme sa couronne. Couronne désignant un vide et qui pour autant qu’elle tombe sur terre, prend fâcheusement en effet la forme d’une couronne d’épines.

Ce nom, qui est une phrase, est prononcé vocalement par Dieu lui-même (Exode 3.14), passage essentiel qui fonde toute la théologie. Il y a des bibliothèques sur ce passage, ce qui prouve bien qu’un dieu qui parle, ça ne court pas les rues, surtout d’une façon aussi étrange, puisque ça consiste simplement à se répéter : « Je suis ce que je suis », ou « Je suis ce que je est », ou encore « Je serai ce que je serai » parce qu’en hébreu c’est un futur.

Comme je pense que la question du semblant se situe très exactement entre l’écriture et la parole, comme si quelque chose dans l’écriture ne pouvait jamais être complètement parlé, et comme si quelque chose dans la parole ne pouvait jamais être tout à fait écrit, et que s’en rendre compte serait en effet dissoudre l’illusion qu’il y a du monde, j’insiste sur le fait que le nom révélé vocalement, qui se situe immédiatement au-dessus d’un nom littéralement imprononçable, il sort vocalement, ce nom, du semblant.
Et le semblant, comme vous le savez, est le buisson ardent lui-même, c’est-à-dire quelque chose qui brûle sans se consumer. Ce qui attire l’attention d’un type qui passe par là et qui s’appelle Moïse. Après ça, on peut commencer à penser à sortir d’Égypte. « Je suis ce que je suis », « Je suis ce que je est », c’est la formulation la plus formidable dans la voix même qu’on a pu enregistrer. Toutes les paranoïas tendent à ça sans y atteindre et, évidemment, ça fait beaucoup de charniers. « Tous les noms de l’histoire, au fond, c’est moi », dit Nietzsche pour finir. Or le nom n’a rien à voir avec le moi.
Maintenant, supposons qu’il arrive un autre événement par rapport à ce nom qui est une phrase — je vous ferai remarquer que ça ne va pas du tout de soi que quelqu’un s’appelle du nom d’une phrase —, un acte d’énonciation. Remarquez le redoublement somme si la voix parlait en elle-même en disant que le sujet ne peut pas se dire autrement. Supposons que quelqu’un se mette à dire «  Je suis ce que je dis », ou plus exactement « Je dis ce que je dis que je suis dit ». Ça s’appelle un événement précis qui n’est plus la sortie d’Égypte ou si vous préférez du hiéroglyphe matriciel, mais l’interruption christique de la nécessité de reproduire les corps. Là-dessus s’est édifiée une religion de contre-investissement, comme toutes les religions, qu’on appelle le christianisme. Ce qui illustre parfaitement la haine particulière que tout le monde a pour les saints. Haine incommensurable, puisque leur aventure est de l’ordre de l’incommensurable, qui fait qu’en général on les transforme, lesdits saints, en momies.
Vous avez ça à Milan, et c’est pour ça que j’en parle.

Il est tout de même extraordinaire de penser que tout le monde peut voir la momie de saint Ambroise (340-397) sans savoir même dans quelle période historique il se situe. D’habitude, quand je pose la question, on me répond : « ça doit être au XIIe-XIIIe siècle, à peu près », et évidemment personne ne se préoccupe de savoir ce qu’il a dit ou écrit. On peut voir sa momie et on ne sait pas où il a vécu ni ce qu’il a dit. Ce qui prouve bien que, la haine de la communauté ayant été aussi absolue, c’était vraiment un saint [5]. C’est saint Ambroise que je vais faire vivre un tout petit peu, histoire de démontrer comment il faut s’y prendre pour interrompre le semblant en disparaissant dans le langage, autrement dit en sortant du langage même, acte impossible aux yeux de la religion sexuelle de l’humanité.

Saint Ambroise a eu des affaires de bouche, c’est peut-être que son nom n’est pas si loin, justement, de l’ambroisie. C’est probablement la raison pour laquelle il a été un prédicateur extrêmement célèbre qui a même converti par l’un de ses discours saint Augustin lui-même, ce qui n’est pas rien [6]. Ce n’est pas non plus un hasard s’il est en quelque sorte fondateur de la musique occidentale, puisqu’il a inventé l’antienne, c’est-à-dire la première façon de faire dialoguer les choeurs en musique, ce qui va nous mener très vite au plain-chant et ensuite au développement massif de toute la musique occidentale — ce développement étant d’ailleurs ponctué par des questions extrêmement importantes de définition du dogme, puisque je pense qu’on peut dire qu’il y a le Concile de Nicée qui a eu lieu en 325 —, c’est-à-dire très exactement quinze ans avant la naissance de saint Ambroise lui-même, et nous sommes à Milan ; le Concile de Trente, avec Charles Borromée — dont Verdiglione a rappelé en quoi il sait se débrouiller avec la peste, et nous sommes encore à Milan — lui, il n’a pas de momie, ce qui prouve bien que la musique avait quand même réussi à se développer. Et enfin Vatican II, à partir d’où je parle (vous verrez peu à peu pourquoi). Saint Ambroise donc a des affaires de bouche et je vais vous raconter deux petites histoires pour vous démontrer précisément qu’être un saint consiste à se situer d’une certaine façon entre l’écriture et la parole.

J’aime beaucoup les vies de saints, les hagiologies, et voilà un livre qui raconte la vie de Cyprien, Ambroise et Augustin [7]. Il y a là des histoires amusantes qui devraient attirer à mon avis l’attention des psychanalystes. Il y a des miracles qui sont quand même ce qu’on peut faire de plus intéressant dans l’ordre de la nervure hallucinatoire du langage. D’abord il y a une histoire : je rêve de ce que Freud en aurait fait s’il l’avait connue. Vous connaissez la fameuse histoire de Léonard de Vinci, du vautour : que de gloses là-dessus ! Ce vautour était-il égyptien ? Freud l’avait-il vu dans une bible illustrée ? Voilà simplement le miracle qui arrive à saint Ambroise dans son berceau pendant qu’il est dans un jardin. Ça n’est pas un vautour qui vient lui donner des petits coups de queue sur la bouche comme à Léonard de Vinci à qui ça va faire faire de la peinture. Il s’agit d’un essaim d’abeilles qui se promène dans sa bouche et qui entre et qui sort à la grande surprise de son père, qui s’appelle lui-même Ambroise. Or, un bébé, la bouche ouverte, des abeilles qui rentrent et qui sortent, ça donne donc tout droit des discours qui sont harmonieux, melliflus, comme dit Joyce. Et bien ça culmine à la mort : on va prendre la naissance et la mort, parce qu’il n’y a que ça d’intéressant dans les vies de saints au fond, le reste est fait de petits miracles pour faire tourner la machine. La mort est aussi très intéressante parce que là il est en train de commenter l’écriture et il dicte à son secrétaire, lequel raconte ce qu’il a vu à ce moment-là, une sphère de feu entrant dans la bouche. C’est un phénomène assez courant dans les vies de saints mais c’est toujours intéressant de voir comment c’est raconté. Ambroise est en train de commenter le Psaume 43. Où il est dit : j’irai vers l’autel de Dieu jusqu’au dieu de ma joie — j’exulterai, je rendrai grâce sur la harpe — dieu, mon dieu.

Encore une fois, vous voyez que font n ?ud le nom de dieu, la musique et le fait que tout simplement dieu c’est quelque chose qui donne de la joie. C’est la joie de mon exultation, dans la messe c’est traduit : Introïbo ad altare dei, Ad deum qui laetificat juventum meam.

C’est une fausse traduction : en fait c’est le dieu de la joie tout court, en hébreu. Voilà ce qui arrive à Ambroise pendant qu’il commente ce psaume. Eh bien, ce n’est ni plus ni moins que le Saint-Esprit qui se manifeste brûlant entre parole et écriture.

Voilà donc des petites histoires sur ce qui se passe quand on insiste sur l’être en première personne en se préoccupant uniquement de l’effet entre parole et écriture, c’est-à-dire en vue de jouir au maximum, parce qu’il est tout à fait interdit de jouir comme ça. La sexification exige qu’on jouisse autrement, c’est-à-dire beaucoup moins, et la résistance aux saints est tout simplement la peur de jouir et rien n’est mieux partagé que la peur de jouir. Ça consiste donc à faire interruption dans la reproduction des corps. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un autre scandale dans le monde : faire interruption, ça ne veut pas dire du tout nier, dénier, désavouer, bref... faire tourner la perversion. Ça veut dire se mettre comme fils à égalité de substance avec le père. En Égypte, où j’ai déjà dit que Freud et Jung avaient trop voyagé au point de contracter ensemble une maladie qu’ils ont vécue différemment ; en Égypte, il n’est pas du tout question, ni en Grèce, d’un fils qui arriverait à être à égalité de substance avec un père. Et c’est pour ça que mon exposé s’appelle  Histoire de femme , parce que je crois qu’il faut se demander si la psychanalyse elle-même, de Freud à Lacan compris, n’est pas quelque chose qui se gèle dans le rapport entre père et fils — ce qui d’ailleurs correspond à la découverte de Freud, ce que n’arrête pas de dire Oedipe. Car l’important ce n’est pas qu’il ait tué son père, c’est qu’il ait couché avec une mère qui n’était que la fille de son père à elle. Et d’ailleurs, la suite le démontre, puisqu’il est obligé de finir en vieux père d’une fille qui l’envoie au trou. Ce qui est introuvable, dans la tradition égypto-grecque, c’est cette histoire du nom du père qui arrive à s’équivaloir d’un fils.

Je ne vais pas vous lire le chapitre II du traité sur l’Évangile de saint Luc de saint Ambroise, qui est pourtant un chef-d’oeuvre, un livre très important puisque vous savez que saint Ambroise est noté par tous les théologiens comme celui qui a le plus insisté sur le  quicumque , c’est-à-dire sur la façon dont ça se fabrique avec le qui, comment être qui avec qui. C’est donc le penseur le plus important parmi d’autres de cette petite affaire de trinité qui va donner un autre chef-d’oeuvre de son disciple, Augustin, le  De Trinitate , qu’on pourrait lire aujourd’hui sans aucun ennui, et qui est en effet un traité sur le semblant.

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Débat

1re question (Jean-Marie Benoist) : Je suis très content qu’il ait incombé à Philippe Sollers de parler de ce quicumque qui a armé tout son exposé, puisque c’est en effet à une question de l’apôtre Philippe que répond le Christ lorsque Philippe lui dit :

« Seigneur, montre-nous le père et cela nous suffit. » Et Jésus lui répond : « Voilà si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas ? Qui m’a vu a vu le père. » Nous avons donc la confirmation de cette lecture du De Trinitate qui me laisse néanmoins en appétit de ce que Philippe Sollers a dit tout à l’heure de « la femme », en particulier du rapport du père et de la fille. Je voudrais simplement lui demander de préciser ce qui, du De Trinitate de saint Augustin, s’articule à cette question du rapport père-fille, de « la femme » et en particulier du discours de l’hystérique.

 Réponse  : Je livre là des hypothèses. « La » femme n’existe pas, et Lacan n’aurait-il craché que ce morceau que la haine fondamentale lui serait acquise. C’est assez compliqué à démêler. Je suis parti, moi, d’une constatation qui m’a beaucoup frappé en relisant le  De natura rerum de Lucrèce. Voilà un livre qui s’ouvre par l’invocation, traditionnelle dans toute l’Antiquité, à Venus Genetrix. C’est un traité qui en principe est fait pour exposer la doctrine matérialiste radicale, la chute des atomes dans le vide et qui quand même ne peut pas s’empêcher d’être dédié à Vénus. Il y a quelque chose qui est très frappant dans ce poème et qui ne me semble pas tellement avoir été relevé : c’est que Lucrèce veut combattre la religion, religion et superstition pour lui c’est la même chose. Voilà deux choses à éliminer pour lui de l’attitude humaine. Et Lucrèce s’y prend fondamentalement et avec beaucoup de courage, et toute sa foi poétique porte cette dénonciation de la religion. Il parle au nom de toute l’Antiquité non-mono (ou démono). Il y a une chose qui le choque énormément et qui vient dès le début du poème, c’est très étrange : c’est que la religion, il va démontrer combien de crimes elle commet et le crime absolu, insupportable pour Lucrèce lui-même (parce que là il vibre de tout son corps), c’est le sacrifice d’Iphigénie. Voilà une chose que ce poète, rigoureusement athée, trouve scandaleuse : c’est qu’un père puisse faire égorger sa fille pour gagner une guerre, faire un sacrifice aux dieux. Peut-être que ce qui le révulse là ferait de Lucrèce un adepte possible du monothéisme et la preuve qu’il n’arrive pas à se débrouiller avec son exposé radical de suppression de la religion et de matière réduite à sa simplicité substantielle c’est que, loin de s’achever dans le vide et la contemplation traversant toute chose, le poème s’achève sur la peste d’Athènes. La femme c’est la reproduction de l’espeste. C’est pour ça que j’ai dit aussi que faire un trou dans Vénus c’est très compliqué. Visiblement Lucrèce n’y est pas parvenu. Je pense que Dante va plus loin, et d’ailleurs c’est une comédie. Que tout ça soit pris au comique — au sens dantesque — prouve bien qu’il y aurait du trou. Sans quoi, quel ennui, quelle tristesse, quel drame, quelle tragédie ! Faire un trou dans Vénus, chacun peut s’y essayer s’il veut, bonne chance ! J’en dirai plus long une autre fois. En tout cas, je pense que c’est l’opération démontrable qu’on appelle tout simplement la Vierge Marie, qui contrairement à ce que tout le monde croit, est probablement la seule femme comportant un trou. S’il y a un trou dans l’univers, il est bien là [8]. C’est même la raison de son assomption. Je pense que ni Freud, ni Lacan, ni Jung n’ont bien lu Dante. Or Dante finit par nous proposer la figure de la parole qui tient le coup face au trou à faire dans cette fameuse histoire de femme (Chant 33 du Paradis). Ça veut dire qu’une vierge mère devient la fille de son fils. Ça veut dire que l’inceste est pris d’une autre façon que dans le tragique. C’est très mystérieux.

 2e question  : En rapport avec la génération entre le père, le fils et la mère. Si nous pensons à  la Pietà de Michel-Ange du Vatican nous avons une mère adolescente (d’ailleurs critiquée à l’époque) pour un fils plus adolescent, selon lequel nous pouvons penser qu’il y a d’abord un fils amant de sa mère (selon le complexe ?dipien), ensuite un fils qui est père de sa mère, donc qui se trouve avoir comme position : être fils, père, mari, amant tout à la fois. Je demanderai à Philippe Sollers de situer ce problème par rapport à ce qui a été dit auparavant.

 Réponse  : C’est une sculpture, elle est de Michel-Ange. Il y a en une autre, de Bernin, —  Sainte Thérèse d’Avila — et ce n’est pas par hasard si les deux psychanalystes dont j’ai parlé, c’est-à-dire Freud et Lacan, ont été, à un moment donné, en butte à la sculpture.

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Michel Ange, Moïse

Il y a le fameux  Moïse  de Michel Ange, autour duquel Freud a tourné toute sa vie, jusqu’à cette chose extraordinaire que j’ai publiée, mais qui est passée — je pense — inaperçue : il a fallu qu’il attende tout à fait la fin de sa vie, en 1939, pour écrire à son éditeur londonien qui éditait  Moïse et Monothéisme que bien sûr il avait eu raison, parce qu’il n’y avait pas d’autre image à mettre sur le livre, de prendre le Moïse de Michel-Ange. Si vous achetez une Bible, vous allez voir tout de suite le Moïse de Michel-Ange. Mais enfin Michel-Ange et Moïse ce n’est pas tout à fait la même chose. En tout cas nous avons besoin, nous, Grecs, de nous représenter Moïse comme étant Michel-Ange. Ce qui n’est pas plus mal, ça vaut mieux que pas de Moïse du tout. Freud à la fin de sa vie dit : « Voilà, vous avez employé cette sculpture de Michel-Ange pour le Moïse et Monothéisme, mais finalement Moïse n’était sûrement pas barbu. » Ce que je veux dire par cette anecdote c’est que Freud dit ça tout à fait à la fin de sa vie, c’est une carte postale à Leonard Woolf, le mari de Virginia Woolf, son éditeur à Londres (cf. Tel Quel 65, 1976). Ce que je veux indiquer simplement par là c’est que la pétrification de la lettre dans la sculpture, c’est-à-dire dans la fabrication d’idoles, fait que la rotation des places du nom prend la forme d’une ambiguïté sur le sexe. Alors qu’en parlant jusqu’au bout (si tant est que la parole ait un bout), vous avez une chance de passer au-delà du sexe, ce qui vous confirmera dans le fait qu’il n’y en a qu’un, et que, du même coup, ça fait deux (au moins un homme, au plus une femme). Deux quoi ? Deux semblants dans l’inexistence. En principe, cela doit vous ouvrir infailliblement an trois d’être qui était toujours déjà là, mais dont votre moi ne voulait pas. Votre pauvre moi à moigyne, dont ce qu’il faut bien appeler, plus que jamais, le merdier analytique ne vous garantit aucunement de sortir. La croyance à la femme, c’est bien la chute dans l’étant où barbote, selon la vision panoramique d’Isidore Ducasse, le « canard du doute aux lèvres de vermouth ». L’Apocalypse, elle, parle bien d’un étang de feu qui finit le temps : c’est l’autre pôle du Semblant, promis, lui-même, comme le buisson de l’Exode, à une texture inusable, mais bouclée, emmurée, enfer du muet. L"être, sous rature de l’étant-semblant, s’entrevoit malgré tout, parfois, en littérature. C’est l’ ite - rature, comme qui dirait :  ite, missa est .

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A propos du colloque de Milan sur Le Semblant

Sollers développe dans cet entretien les hypothèses contenues dans Histoire de femme.

1. (28’24).

Milan. Freud, Lacan, l’ignorance théologique.
Le Moïse de Michel-Ange, Freud et le judaïsme.
Ce qui ne va pas dans le sexe.
Comment faire un trou dans l’image de cette grande déesse primordiale, LA femme.
Voilà donc un corps qui naîtrait d’une parole par une effraction.
Le discours analytique peut-il nous amener à la compréhension du rapport entre père et fils ? Ce n’est pas sûr.
La grandeur de Dante.
Retrouver la force de subversion de la théologie.

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2. (1’42).

Quelques mots sur Philip Roth...

Crédit : archives sonores de Philippe Di Maria.

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La guerre et la peste

« Sa Sainteté possède deux demeures, l’une en Italie, l’autre en France. Qu’elle se mette contre la France et que celle-ci gagne la partie, la voilà forcée de suivre le sort des perdants et de s’en aller mourir de faim en Suisse, ou vivre désespérée en Allemagne, ou bien encore se voir écorchée et revendue en Espagne. Qu’elle se mette avec la France, et que celle-ci perde, Sa Sainteté n’en garde pas moins la France, son chez soi, un royaume à sa dévotion qui vaut une papauté, et un roi qui, par la guerre ou autrement, peut retrouver mille fois son antique fortune. Valete. Et mille fois je me recommande à vous. »

Nicolas Machiavel, lettre à Francesco Vettori, Florence, 20 décembre 1514.

Il me semble que, puisque le premier numéro de Spirales s’occupe de la guerre et que le livre de Verdiglione qui est publié ces temps-ci s’appelle  la Peste , il y a lieu de s’interroger sur les rapports entre la guerre et la peste. La guerre est une forme de peste risible, la peste est une guerre intérieure dont je dirais qu’elle est désormais passée complètement du côté de l’invisible. Ce que dit la guerre aujourd’hui c’est le devenir invisible de la peste. Pendant des siècles, l’épidémie de peste a fait sens, ravageant depuis l’Orient, l"Europe. Ce n’est pas du tout un hasard si Lucrèce dans le De natura rerum achève son poème sur le grand passage, inspiré par Thucydide, qui est la peste d’Athènes, cette peste dont il dit — Aegypti finibus ordus — qu’elle vient du fond de l’Égypte et qui ravage ouvertement non seulement les corps, mais le lien social. Aegypti. Ce n’est pas non plus un hasard si, au commencement de l’Oedipe roi de Sophocle, la peste est là, définie comme «  la plus odieuse déesse, la peste porte-feu ». La peste vient dire qu’une souillure ne peut pas être dite, échoue à se dire. Et donc, c’est la métaphore physique de cette absence, cette lacune dans le discours. Tout au long des siècles, on va voir se répéter comme une sorte de contrat entre l’apparition de la peste et quelque chose comme une nécessité de faire apparaître une causalité de discours absente. Et puis la peste disparaît. Elle disparaît en tant que phénomène physique très tard en Europe, disons dans le courant du XVIIIe siècle — la dernière grande peste est la peste de Marseille en 1720 —, la peste venue d’Égypte s’enfonce et je dirais que la découverte de Freud peut alors avoir lieu puisque, étrangement, c’est la métaphore qu’il aura en débarquant avec son trop ami Jung aux États-Unis — il croit apporter la peste aux Américains, sans se douter que l’être qui était à ses côtés, à qui il faisait cette confidence, était en train de la lui injecter sourdement. Pestifération dont il semble bien que la psychanalyse soit loin d’être sortie car rien ne nous prouve que l’évanouissement de Freud devant Jung et la conjuration que Freud faisait à Jung d’éviter la fameuse marée noire de l’occultisme soient des phénomènes dépassés. Rien ne nous prouve que la psychanalyse réussisse à être ce lieu où se cultiverait réellement le vaccin de la peste, invisible. Rien ne nous prouve que la psychanalyse — et sans doute, la dissolution par Lacan de l’École freudienne en est un symptôme supplémentaire - nous permette de sortir de ce qu’il en est du rapport à la plus odieuse déesse, c’est-à-dire celle qui — je vais le démontrer maintenant — a pour loi de maintenir le père attaché comme un de ses frères à sa fille. Il ne faut pas oublier que quand Freud dit qu’il va apporter la peste aux Américains, il a déjà probablement dans la tête quelque chose qui lui vient du fond de l’Égypte — Aegyptus finibus orbus — et son obstination, non seulement à collectionner des petites statuettes égyptiennes, mais à ramener Moïse à l’identité égyptienne, à en faire un Égyptien, l’homme Moïse — à en faire même un homme, je dirais, question d’homme tout ça prouve bien qu’entre l’Égypte et la Grèce, s’agissant de la peste, Freud hésite. Il hésite par rapport au langage. Il hésite sur la question très précise du judaïsme. Vous savez que les épidémies de peste ont toujours été l’occasion de massacres de juifs ; chaque fois qu’il y avait la peste, on tuait des juifs. Peut-être parce que dans ce trouble bacille bubonique, la conscience ressentait l’impossibilité de dire qui était sorti d’Égypte. Sortir d’Égypte, c’est la question et ça a toujours été la question. Maintenant, est-ce que ce sont les Égyptiens qui sortent d’eux-mêmes, qui faussent la compagnie des Égyptiens, ou est-ce que c’est autre chose qui se passe et qui n’est pas forcément une affaire de corps... Là aussi, c’est toute la question.

Prenons Lucrèce. Voilà quelqu’un qui veut rendre hommage à Épicure, foulant aux pieds la religion et la superstition — il ne fait pas la différence. Dès le début, ce cher Lucrèce offre son poème à Vénus... Aeneadum genetrix ! C’est à genetrix que c’est offert tout ça. A genetrix pour autant que tout ce qui va se passer dans ce poème : les atomes, le vide, tout ce que vous voudrez, ne peuvent guère sortir de genetrix et que l’espace a priori que se donne Lucrèce pour cette déconstitution de l’illusion et cette étude des phénomènes naturels qui va l’amener de plus en plus à s’occuper des maladies, des épidémies, après s’être occupé des aimants, des crues, des tourbillons, des volcans, des tremblements de terre, de la foudre, du tonnerre, de la pluie, des nuages et des trombes, eh bien ça se passe quand même, je dirais, à l’intérieur de Vénus.

Faire un trou dans Vénus, ce n’est pas à la portée de n’importe qui. C’est même ce qu’il y a de plus difficile. Et comme je l’ai démontré ailleurs [9], il ne faudra rien moins que le coup de la Vierge Marie pour faire un trou dans Vénus. Ce qui d’ailleurs nous renvoie à Dante, qui nous amène par progression calculée jusqu’à ce trou. Or, justement, Dante n’est pas quelqu’un qui en reste au versant père-fille... Si vous prenez Sophocle, qu’est-ce que c’est ce versant ? C’est ce qu’en dit Tirésias. On verra qu’il est, cet Oedipe, père et frère de ses fils, qu’il est le fils et le mari de la femme dont il est né, qu’il a la femme de son père et qu’il est le meurtrier de son père... tout ça marche tout seul, finalement il n’aura plus qu’à disparaître dans son bois sacré, accompagné — jusqu’au bord de sa disparition, sans cadavre d’ailleurs — comme quoi la peste est reconduite indéfiniment - par sa fille, qui est aussi sa soeur. A aucun moment, vous ne voyez — de l’Égypte à la Grèce en passant par toutes les « vénuseries » que vous voudrez — la possibilité de penser ce que pourrait être une mère fille de son fils. C’est la grande, l’admirable formulation de Dante, qui du coup fait basculer le  De natura rerum du côté du seul traitement possible de la peste, c’est-à-dire la révélation biblique.

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Charles Borromée

En quoi il a comme alliés au cours des âges, des gens qu’on appelle des saints et qui, par exemple, en la personne de saint Charles Borromée [10] dont je suis heureux que Verdiglione reparle dans son livre, ainsi que de saint Ambroise dont j’ai à plusieurs reprises, à Milan même, invoqué la bénédiction — les choses avancent lentement —, saint Charles Borromée, donc, qui s’est illustré dans la peste de Milan en 1576, ce qui lui vaudra d’être canonisé en 1610. Au passage, je remarque que les pestes ponctuent, en quelque sorte, une refonte du dogme et en tout cas c’est très visible dans celle de Milan sur laquelle nous devrions cogiter, puisqu’elle vient juste après l’admirable concile de Trente en 1563 dans lequel saint Charles Borromée a joué un rôle éminent, comme vous savez, notamment en ce qui concerne la musique, car toute l’admirable musique religieuse de l’Occident est sortie de ce concile qui s’est occupé de quoi ? Affirmer le purgatoire — c’est très bon ça, pour les histoires de peste et de guerre — et répondre à la Réforme protestante, combattre l’influence luthérienne en affirmant solennellement la transsubstantiation, c’est-à-dire la réalité énigmatique de l’Eucharistie. C’est une façon de se situer par avance, ou après coup, par rapport à la peste. Il y a trois conciles qui me semblent très importants, celui de Nicée en 325 pour ce qui est de son affirmation de la consubstantialité du fils et du père ; celui de Trente en 1563 qui affirme la transsubstantiation : on s’occupe de ce qui se passe à l’intérieur des substances sans pour autant du tout se prendre à une logique de la substance, bien entendu ; et enfin le dernier concile, Vatican II qui est tout récent — 1965 — qui n’a donc même pas commencé à produire ses effets (de l’ordre de la réintroduction de l’hébreu dans l’Évangile), mais je m’en occupe...

Donc, Lucrèce exposant sa vision de la nature débarrassée des dieux, sa vision de la combinaison des atomes comme des lettres prises dans le vase — c’est le cas de le dire — de la  genetrix conclut sur la peste d’Athènes. Ça ne marche pas ! Qu’est-ce qui donc a été évacué de ce dire pour que ce poème, disant la vérité à sa manière, se termine par la description de la peste ? Eh bien, il y a quelque chose qui choque beaucoup Lucrèce dans les méfaits de la religion — comme il dit —, une chose qui le révulse, qui l’indigne. Il le dit tout de suite. C’est le sacrifice d’Iphigénie. C’est cet Agamemnon qui pour se procurer la bonne fortune dans la guerre, accepte de faire égorger sa vierge de fille, Racine en tremble encore. Nous allons rejoindre la guerre à travers la peste car, finalement, c’est de la même logique qu’il s’agit — Héraclite, au lieu d’ «  identité de la lutte et de Zeus » ou de : « Le combat est le père et le roi de tout », aurait pu dire «  la peste est le père et le roi de tout », le père à la grecque, bien sûr, celui qui est au service de la déesse. Lucrèce est tout à fait scandalisé par cette affaire. Ce qui prouve bien que cette déclinaison de la genetrix qui amène un père à sacrifier sa fille, c’est vraiment du fin fond de l’Égypte que ça sort. Et la déesse a des exigences.

Eh bien, il y a un spécialiste magnifique de la guerre qui n’est pas Clausewitz — comme tout le monde le répète — mais un Chinois. Il s’appelle Sun-Tse, il a écrit un livre splendide :  Les Treize Articles — vous savez que les Chinois ont une logique toute particulière de la guerre [11]. Sun-Tse passe son temps d’une façon très subtile, à la chinoise, pas à la grecque, à démontrer comment il faut occuper les lieux, il fait de la topologie, c’est un mathématicien, un algébriste de la guerre. Pas de dieu chez Sun-Tse, de la topologie pure. Eh bien comment a-t-il commencé sa carrière, Sun-Tse ? Il est allé se mettre à la disposition d’un roi de l’époque qui lui a dit : « Vous êtes un très grand théoricien de la guerre, qu’est-ce que ça veut dire ? » Sun-Tse répond : « Ça veut dire que je peux former qui que ce soit à cet art et le rendre d’une efficacité absolue. » Le roi le regarde et lui dit : « Vraiment ? Vous voulez dire que vous pouvez former les gens qui sont doués pour cet art et qui peuvent être développés dans cet art. » Il répond : « Non, je dis bien, n’importe qui. » « N’importe qui, lui dit le roi agacé, eh bien par exemple vous pourrez former mes femmes ? » Ce roi avait des femmes, dont deux favorites qui menaient le troupeau habituel. Deux femmes dans cette région, cette région de la logique. Et Sun-Tse dit : « D’accord, je forme vos femmes et j’en fais des guerriers admirables. » Il commence à faire répéter l’exercice aux femmes, qui lui rient au nez. Elles éclatent de rire. Il n’arrive pas à se faire obéir ; il leur fait faire des mouvements tout à fait simples mais elles rient, elles ne le prennent pas au sérieux. Et Sun-Tse dit : « Bon, c’est très bien, puisque vous ne me prenez pas au sérieux et que, par contrat, je dois vous apprendre l’art de la guerre, c’est-à-dire la topologie, eh bien vous allez mourir. » Alors un des surveillants de Sun-Tse va avertir le roi : «  Il veut tuer les deux favorites auxquelles le roi tient particulièrement (comme si c’étaient ses filles). » Le roi interdit à Sun-Tse de tuer ses favorites, voilà enfin le sexe. Sun-Tse dit : « Mais pas du tout, je tue les deux favorites. » Il les décapite de sa main pour montrer au roi ce que c’est que l’art de la guerre. Après quoi il est exilé, etc., et puis le roi le rappelle pour qu’il travaille pour sauver son royaume, ce qu’il fait. Cette petite histoire de rien du tout nous met, je crois, sur le vif du sujet [12]. C’est à peu près la même chose que le sacrifice d’Iphigénie qui épouvante Lucrèce, quand on égorge cette vierge pour gagner la guerre. Il y a donc très bizarrement dans tout ça quelque chose qui n’est pas du tout du même ordre que le meurtre du père. Le meurtre du père, vous ne le trouvez pas dans Lucrèce. Mais il s’agit de trancher quelque chose pour savoir ce qu’il en est de la guerre comme de la peste, il s’agit de trancher, je dirai entre père et fille. Pour autant que ce qui se passe entre père et fille relève du désir hystérique, appelons-le désir genetrix, puisqu’une femme n’a d’enfant que de sa mère déguisée en père. C’est l’hysterix, que voulez-vous !

Machiavel, en un sens, est aussi lucide que Sun-Tse, ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être mis à l’écart. La cité n’a rien à faire de la lucidité dans ce domaine. Les grands théoriciens du fond des choses, eh bien, sont un peu comme des saints, bizarres, c’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à convaincre la cité. Donc, si Machiavel finit en écrivain nostalgique, c’est bien parce qu’il a vu que ça ne pouvait pas s’arrêter, la chronique florentine, le versement du sang. Il a tout simplement pris acte sans que personne d’ailleurs y comprenne vraiment grand-chose, de la reproduction éternelle de cette même affaire, du moment qu’il y a des corps. Machiavel aurait d’ailleurs été très étonné par le concile de Trente, par saint Charles Borromée... La lucidité vient forcément au sujet qui arrive à se douter qu’il n’y a de l’espèce humaine que pour ne pas avoir à dire quelque chose. L’espèce existe comme récusation d’un dire. Elle existe comme peste, et l’humanisme est le voile médical jeté sur cette peste. Lucrèce, évidemment, n’est pas humaniste. Il dit l’aboutissement pestiférant de la vie à l’intérieur de genetrix. C’est la peste à Athènes, c’est la peste à Milan, c’est la peste à Paris, c’est la peste à New York. Il y a peste parce qu’il y a espeste. C’est l’espestuel, et il n’y a pas d’autre interdit que celui qui passe pour être l’interdit de l’inceste mais qui n’est que l’interdit de l’infeste. L’interdit de l’infeste, bien antérieur, logiquement, à l’interdit de l’inceste, comme d’ailleurs Sophocle le montre — parce que, qu’est-ce qu’il faut aller chercher pour combattre la peste : la révélation de l’oracle, et l’oracle c’est quoi ? « Dis-le-moi fille de l’espérance, de la parole immortelle... » D’où vient la parole immortelle ? Elle n’est pas chez les humains. L’interdit de l’infeste ça fait croire aux gens de l’espèce que l’inceste pourrait avoir lieu ; ça se représente dans l’interdit de l’inceste. Il se trouve que ça marche. C’est comique. Il est du plus haut comique que la parole immortelle soit ressentie comme une infection.

Voilà la politique spontanée de la reproduction de l’espeste : elle consiste à intimer à l’être sexué l’ordre de croire à l’inceste. C’est pour ça que je vous disais tout à l’heure que le seul inceste réussi, ou plus exactement la démonstration rigoureuse que l’inceste est dénouable, c’est la comédie de Dante [13], lequel, théoricien militaire aussi, grand spécialiste de la guerre, a au moins cet avantage sur Machiavel de ne pas finir dans la mélancolie. Machiavel, au fond, n’arrête pas de regretter la religion romaine classique, il accuse la Papauté de  détruire la religion (il a vu juste sur ce point, d’ailleurs). Finalement, il en vient, à travers Francesco Vettori, à donner des conseils à Léon X : le catholicisme lui paraissait une maladie transitoire, une décadence. Et puis tout a continué, il a fini par s’en douter...

Le Paradis de Dante est jugé trop difficile pour la raison que je viens de dire, parce qu’il dissout la croyance à l’inceste, donnant, donc, très exactement, la figure de la sortie hors de l’interdit de l’infeste. Ça choque tellement l’être ruminant psychologique qui croit produire sa parole ; c’est tellement branché sur la parole immortelle en tant qu’elle est intégrée au sujet de l’énonciation et non pas dans tel ou tel sanctuaire ; c’est tellement la démonstration que tout ça se passe à l’intérieur du langage, que si Freud et Jung, au lieu de copuler imaginairement ensemble dans la hantise de l’Égypte, avaient réussi à lire Dante, le nez de Cléopâtre de la psychanalyse en aurait été changé.

Philippe Sollers, Tel Quel 88, été 1981.

*


Guerres secrètes et histoire de femmes (suite)

Dans le chapitre de Guerres secrètes consacré à « la guerre chinoise » (2007), Sollers revient sur la « petite histoire de rien du tout » qu’il évoquait dans La guerre et la peste en 1981. La guerre passe toujours par une histoire de femmes.
Lisons :

« Il y a dans l’édition des Éditions Payôt & Rivages, une notice biographique de Sunzi, composée à partir des écrits de l’historien Sima Qian, et qui me réjouit au plus haut point. Le bonheur veut que l’événement de la vie de ce grand général, relaté ici, soit presque contemporain des Bacchantes d’Euripide [14]. Voyons donc la façon dont sont traitées les femmes en folie des deux côtés du globe.

Sunzi, autrement dit Maître Sun, vécut à la charnière du VIe et du Ve siècle avant notre ère. Il naquît dans une famille noble, à Le’an, dans l’État de Qi (actuellement district de Weimin, province du Shandong), à la fin de l’époque des Primemps et Amomnes. Son prénom était Wu et son surnom Changqing. Il se rendît plus tard dans l’État de Wu, où il présenta son traité de guerre au roi He Lu.
— J’ai étudié votre traité en treize chapitres. Voulez-vous montrer votre capacité à diriger une armée ? fit le roi.
— Volontiers, répondit Sun Wu.
— Consentez-vous à diriger une troupe de femmes ?
— Oui.
Le roi de l’État de Wu ordonna alors de choisir 180 dames d’honneur du palais et de les mettre à la disposition de Sun Wu. Celui-ci les divisa en deux bataillons dirigés respectivement par une favorite du roi. [...] Alors il fit frapper le tambour et ordonna de tourner à droite. Les femmes ignorèrent l’ordre en rivalisant de rire.
— La consigne n’a pas été donnée en termes précis et l’ordre n’a pas été exprimé clairement. C’est la faute du commandant, fit Sun Wu.
Il réitéra plusieurs fois son ordre, fit battre le tambour et ordonna de tourner à gauche. Les femmes rirent de plus belle.
— Si la consigne donnée n’est pas claire et l’ordre mal exprimé, c’est la faute du commandant. Mais puisque celui-ci a maintes fois répété ses instructions, les officiers ont tort de continuer à ignorer son injonction.
Il ordonna d’exécuter les chefs des deux bataillons, ce qui terrifia le roi, qui s’empressa de transmettre l’ordre de les épargner.
— J’ai compris que vous étiez un général habile. Je désire que vous les épargniez, car sans elles il me serait impossible de manger avec appétit.
— C’est vous qui m’avez nommé à la tête de cette armée. Quand un commandant est avec ses troupes, il n’a pas à exécuter aveuglément les ordres du roi.
Il fit donc mettre à mort publiquement les deux chefs de bataillon. Ensuite, il plaça deux nouvelles femmes à la tête de chaque troupe et fit de nouveau frapper le tambour. Les femmes sans piper mot exécutèrent leur mouvement conformément aux instructions et à la consigne. Sun Wu fit alors passer un message au roi de l’État de Wu :
— Votre majesté est priée de descendre de la tribune pour vérifier ses troupes qui sont parfaitement au point. Elles sont prêtes à braver tous les dangers et même à affronter une montagne de feu.
— Je prie le commandant d’arrêter l’entraînement et d’aller prendre du repos. Je n’ai nul besoin de descendre faire le constat.
— Votre Majesté n’aime que la phraséologie concernant l’art de la guerre, mais elle refuse de la mettre en pratique. Le roi He Lu comprit le génie militaire de Sun Wu, et plus tard il le nomma général.

Supériorité de la guerre. C’est une leçon très intéressante aussi puisque, intentionnellement bien sûr, elle passe par les femmes. Dionysos écoute. Ce ne sont pas les mêmes que les ménades, bien sûr. Mais le guerrier qui donne cette leçon est divin. Il aurait mieux valu ne pas se moquer de lui et reconnaître cette divinité. Les femmes rient. Elles sont en position de supériorité sur le général et sur le roi, par leur stratégie consubstantielle. Tout en n’ayant pas le pouvoir, elles l’ont. Ce que veut démontrer le stratège, c’est qu’il n’y a rien au-dessus de la stratégie, c’est-à-dire que le pouvoir du roi n’est rien, puisque ses femmes sont mises à mort, ce qui est un acte qui aurait dû lui valoir une condamnation immédiate. Il y a une indépendance essentielle du chef de guerre par rapport au gouvernant, indépendance assise sur sa capacité à se faire obéir. Sunzi dit ainsi par ailleurs :

Si la loi de la guerre nous promet la victoire, nous pouvons livrer bataille même si le souverain nous somme de ne pas nous battre. Si la loi de la guerre promet la défaite, nous ne devons pas livrer bataille même si le souverain nous somme de nous battre.

L’Occident a fait autrement. Le chef de guerre s’est souvent pris pour un chef d’État, et vice versa. On peut voir le résultat en Irak. Mais revenons à nos femmes mortes de rire. Le roi supplie Sunzi d’épargner ses deux favorites. Sunzi les rue. Que s’est-il passé, en fait ? Les femmes avaient l’approbation du roi pour se moquer du général, puisque c’était le roi qui avait inventé cette fable pour destituer le chef de guerre. Moquerie cruelle, d’un côté ; sang froid du guerrier divin, de l’autre. Le roi défie le chef de guerre, et il va perdre ses favorites. Ce qui est déjoué, c’est bien le complot farcesque organisé par le roi. Voilà une petite fable extrêmement subtile sur la manière de démasquer le pouvoir royal ou impérial, toujours sous la coupe d’un matriarcat caché. Dans les 36 Stratagèmes, nous trouvons ainsi le stratagème dit « des jolies femmes ».

Je rappelle qu’en Chine nous sommes obligés de tenir compte du yin et du yang. Une homme et une femme ne sont jamais deux, mais quatre. Le masculin d’un homme ne sera jamais le masculin d’une femme, et le féminin d’un homme ne sera jamais le féminin d’une femme. La science chinoise, la pensée, s’applique aussi bien à la guerre, à la sexualité, à la poésie, à la calligraphie, à la peinture. C’est tout le temps la même chose, alors que le « génie » occidental ?uvre dans la séparation, dans la spécialisation étroite. Ce qui fait la force du chef de guerre, du moins dans les traités de stratégie chinoise, c’est que son art est à la fois autonome et en harmonie avec les autres arts. Spontanément, pour un Chinois, tout ce qui se présente relève du même art — de vivre, de cuisiner, de faire l’amour ou de faire la guerre. « Notre grand et glorieux chef d’ ?uvre est de vivre à propos », disait Montaigne.

Est-ce que c’est toujours le cas en Chine ? Cette culture est actuellement recouverte par l’invasion appropriante de la technique, arraisonnant tout jusqu’au plus intime, avec ce que cela suppose de nihilisme achevé. Il suffit de regarder comment les Chinois fonctionnent. C’est une schizophrénie réussie. Brutalité et souplesse. L’erreur consiste à penser qu’ils vont devenir comme nous. Ils sont déjà au-delà du « comme nous ». Saint Paul n’était pas là pour dire : « Il n’y aura ni Juifs, ni Grecs, ni Chinois. » Il s’est contenté de faire de la peine aux Juifs et aux Grecs, en laissant les Chinois hors du jeu, et pour cause : il n’avait aucune idée de leur existence. Les Chinois vivent appuyés sur cette rambarde qui consiste à écouter attentivement le vouloir-ne-pas-savoir. Ne rien savoir est une grande passion : ni Juifs, ni Grecs, ni Chinois... La névrose chrétienne est une pathologie, et on ne peut pas faire, ici, l’économie de Nietzsche, ni de Freud. Matteo Ricci, au XVIIe siècle, a essayé d’avertir Rome, mais on ne l’a pas écouté. Benoît XVI, fort récemment, a insisté sur la perspective « asiatique » du catholicisme. Il serait temps. »

Guerres secrètes, carnetsnord, 2007, p. 262-266
Folio, 2009, p. 327-332.


[1

Pourquoi les republier aujourd’hui alors que, sauf erreur, ils n’ont pas été repris en volume par Sollers ? Parce qu’ils me sont revenus en mémoire ces jours-ci en écoutant l’enregistrement qu’a porté à ma connaissance Philippe Di Maria (voir plus loin), enregistrement qui faisait suite à l’intervention de Sollers au Colloque de Milan, organisé par le psychanalyste Armando Verdiglione du 28 au 30 janvier 1981, qui portait sur « Le Semblant » et où Sollers fit son intervention intitulée « Histoire de femme », précisément .
Dans le débat qui suivit cette intervention, Sollers évoquait la figure de Dante, le Chant 33 du Paradis et le "trou" de la... Vierge. Quant au second texte, « La guerre et la peste », il se terminait également sur une évocation du Paradis de Dante, « la grande, l’admirable formulation de Dante sur la possibilité de penser ce que pourrait être une mère fille de son fils », qui « dissout la croyance à l’inceste » : « le seul inceste réussi, ou plus exactement la démonstration rigoureuse que l’inceste est dénouable, c’est la comédie de Dante. ». Rappelons que, en janvier 1981, Sollers venait de publier le premier volume de son Paradis.
« La Vierge, fille de son fils », on se souvient que c’est sur ce point essentiel que Sollers insista à nouveau lors de sa conférence du 1er juillet 2009 sur Le catholicisme de Dante...
De 1981 à 2009, le contexte a changé, la référence demeure.
Relire ces textes est aussi une occasion de découvrir comment, avec un art de la guerre consommé, l’auteur de Paradis pouvait amener un peu de théologie dans un colloque où planait l’ombre de Freud et de Lacan (avec leur grandeur et leurs limites) sur certains de leurs successeurs "ânes à listes". Intéressant également de voir qu’à près de trente ans d’intervalle, Sollers revient, à travers la biographie de Sunzi, sur une autre histoire de femmes, chinoise celle-là.

Note du 25-09-09 : Dans le numéro 108 de L’infini (automne 2009), Sollers livre la table de son prochain recueil Discours parfait. La guerre et la peste et Histoire de femme concluront le livre.

[3 Le Semblant , Milan, 28 janvier, 10h.
Les Actes du colloque ont été publiés chez Galilée.
On trouvera ici et des articles sur ce colloque et d’autres organisés par Verdiglione ainsi qu’un texte de soutien Pour Verdiglione lorsque ce dernier eut quelques soucis avec la justice italienne en 1987.

[4« Mon Nom est Légion » dit le Démoniaque : précieuse déclinaison d’identité qui permet de savoir dans quelle cochonnerie le réexpédier à la Mère (Luc, 8, 26-40). A l’inverse le Christ pourrait dire : mon Nom n’est pas Légion parce qu’il est l’Hagion.

[6Sur la reproduction ci-contre : saint Augustin, saint Grégoire, saint Jérôme et saint Ambroise par Pier Francesco Sacchi. XVIe.

[7Vite dei Santi, à cura di Christine Mohrmann, Mondatori Editore, 1975.

[9« Comment aller au paradis ? », Art Press 44, janvier 1981.

[12Cette petite histoire de rien du tout est reprise intégralement par Sollers dans Guerres secrètes, carnets nord, 207, p.262-267. Voir plus bas.

[13C’est moi qui souligne. Voir note 1. AG.

[14Sollers analyse longuement la pièce dans son livre.

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4 Messages

  • A.G. | 9 février 2012 - 12:08 1

    On a peu prêté attention à cette « histoire de femme(s) » racontée au moins à deux reprises par Sollers à propos de Sunzi (Sun Tse) et de son art de la guerre.

    Dans sa livraison du 9 février, Lacan Quotidien y revient à la lumière du discours analytique lacanien, sous la plume de Nathalie Charraud : 

    Un exemple chinois de {pas-tout}, dans la biographie de Sunzi _ par SiMaTsien , grand historien du 1er siècle ap. JC.

    Lire aussi : « l’Art de la guerre ».
     


  • A.G. | 17 juin 2010 - 00:13 2

    Vous trouverez l’enregistrement auquel vous faites sans doute allusion dans l’article ci-dessus. Mais, dans cet enregistrement, Sollers ne parle pas de "l’affaire" Verdiglione qui est postérieure au colloque de Milan. Je me suis contenté d’y faire allusion en note en renvoyant à la pétition signée par un certain nombre d’intellectuels et d’écrivains quand elle a éclaté.


  • A.G. | 25 septembre 2009 - 15:30 3

    Dans le numéro 109 de L’infini (automne 2009), Sollers livre la table de son prochain recueil Discours parfait. La guerre et la peste et Histoire de femme concluront le livre.


  • René Kochmann | 20 août 2009 - 16:55 4

    Que pense Philippe Sollers de l’épisode de Samuel,livre 2, au cours duquel le roi David refuse d’être au combat, fait venir dans son palais de Jérusalem une femme qu’il a vue se baignant nue ? Elle est l’épouse d’un de ses soldats, il couche avec elle, veut faire endosser au mari la paternité de l’enfant dont elle est tombée enceinte, n’y parvient pas et renvoie l’époux trompé à la guerre en lui confiant une lettre dans laquelle le souverain demande au général en chef de se débrouiller pour que l’ennemi tue le cocu encombrant ?
    C’est le "coup de la lettre qui tue" , repris par Shakespeare dans "Hamlet". mais dans la pièce, le contexte n’est pas, sauf erreur, celui d’une guerre.
    En tout cas, il s’ensuivra -pour le roi- tout un enchaînement de malheurs . L’enfant de sa maîtresse meurt au berceau. Une de ses filles sera violée par un de ses demi-frères. Un autre de ses fils, Absalom, tuera le violeur incestueux avant que David n’intervienne, puis, après une réconciliation brève, reprendra sa rébellion contre le roi, allant jusqu’à violer en plein jour et à la vue de tous, toutes les concubines de son père. On connaît la fin tragique de cet Absalom aux trop longs cheveux.