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André Malraux / Charles de Gaulle / la Chine

Alexandre Duval-Stalla ; suivi de « De Gaulle et la Chine »

D 26 octobre 2013     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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De Gaulle et Malraux en 1958


André Malraux Charles De Gaulle, une histoire, deux légendes

« "D’abord le passé..." Premiers mots adressés par le général de Gaulle à André Malraux. Première rencontre. Il est 11 heures du matin, le mercredi 18 juillet 1945, au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, à Paris. Deux légendes se font face : le chef de la France libre et la figure mythique de l’écrivain engagé dans la lutte antifasciste de l’entre-deux-guerres. Sans s’embarrasser ni de circonlocutions ni de formules de politesse, le général de Gaulle s’attaque directement à l’essentiel : André Malraux et ses engagements passés. D’abord surpris (« Surprenante introduction »), celui-ci commence alors par expliquer la raison profonde de son engagement : « Je me suis engagé dans un combat pour, disons, la justice sociale. Peut-être, plus exactement : pour donner aux hommes leur chance... » Puis, il enchaîne en expliquant ses combats dans les années 1930 contre le fascisme : « J’ai été président du Comité mondial antifasciste avec Romain Rolland, et je suis allé avec Gide porter à Hitler — qui ne nous a pas reçus — la protestation contre le procès de Dimitrov et des autres soi-disant incendiaires du Reichstag. » Il poursuit en parlant de la guerre d’Espagne pendant laquelle il a combattu aux côtés du gouvernement républicain espagnol contre les militaires du général Franco, en prenant bien soin d’ailleurs de préciser qu’il ne s’est jamais compromis avec les communistes de Staline : « Puis il y a eu la guerre d’Espagne, et je suis allé me battre en Espagne. Pas dans les Brigades internationales, qui n’existaient pas encore, et auxquelles nous avons donné le temps d’exister : le parti communiste réfléchissait... » Enfin, André Malraux termine par une profession de foi : « Puis il y a eu la guerre, la vraie. Enfin est arrivée la défaite, et comme beaucoup d’autres, j’ai épousé la France... » Le coup de foudre est réciproque entre les deux hommes. Débute alors une amitié indéfectible sur les hauteurs pendant plus de vingt-cinq années. Pourtant, cette première rencontre n’a pas été une évidence. Elle a même été tardive. »

Alexandre Duval-Stalla

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Parmi les remerciements de l’auteur, celui-ci :

« Je n’oublie pas le camarade Philippe Sollers, non seulement pour croire en ce livre, mais surtout pour être ce personnage si subtil et si farfelu qui me fait confiance tout en subissant mes impertinences. » (p.356)

Évoquant l’année 1962 et les « partisans de l’Algérie française » qui firent exploser une bombe au domicile d’André Malraux, à Boulogne, Alexandre Duval-Stalla rappelle en note :

« Au même moment, un jeune écrivain lutte pour être réformé. Il ne veut à aucun prix faire la guerre d’Algérie. Son dossier médical aurait dû suffire. L’armée française n’aime pas les réfractaires. Il commence une grève de la faim. André Malraux le fait finalement réformer. Aux remerciements du réfractaire, il répond : "C’est moi qui vous remercie, Monsieur, d’avoir rendu au moins une fois l’univers moins bête."
Ce jeune écrivain, c’était Philippe Sollers. » (p.258)

Sollers a souvent rappelé cet épisode (par exemple dans Malraux, le revenant ).

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Le livre présenté sur télé-matin

Dans la deuxième partie, les témoignages d’Alexandre Duval-Stalla et Madeleine Malraux.

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Critique

Malraux et de Gaulle, coup de destin

par Bruno Frappat

Deux destins d’un coup. Il faut du toupet pour s’attaquer à la fois à de Gaulle et à Malraux, personnages auxquels d’innombrables ouvrages ont déjà été consacrés et dont le dialogue par-dessus la France est un passage obligé de l’histoire littéraire et de l’histoire tout court. Alexandre Duval-Salla, âgé de trente ans, s’y est risqué et il le fait dans un livre agréable, qui ne fournit aucune révélation mais qui, s’appuyant sur des lectures et une documentation abondantes, nous rappelle, comme le dit Daniel Rondeau dans sa préface, qu’il fut « un temps où notre pays était gouverné par deux écrivains ».

Le mot le plus utilisé, sans doute, dans les textes de Malraux, est celui de « destin ». Il n’est jamais très loin du mot « mort ». Et, s’agissant de De Gaulle, nul ne saurait négliger le fait que dès sa plus tendre enfance, le jeune Charles s’était vu un destin, ce que la suite confirma amplement. Comment les deux vies du raide officier catholique hanté par la France et celle du dandy agnostique de l’entre-deux-guerres, un temps compagnon de route du communisme, ont-elles fini par se rejoindre ? Elles auraient pu ne jamais se croiser et, d’ailleurs, ce n’est que fort tard qu’eut lieu la première rencontre entre l’homme de la Libération et l’auteur de La Condition humaine. Malraux, en 1944 encore, estimait que de Gaulle était « un fasciste ». Et de Gaulle, de son côté, voyait en cet écrivain qu’il n’admirait que comme écrivain « un communiste ».

Puis la rencontre — « arrangée », comme on le dit d’un mariage — eut lieu, le 18 juillet 1945. Coup de foudre, dirait-on s’il s’agissait d’un amour. Coup de destin, devrait-on dire. Car les trajectoires des deux hommes, désormais, ne devaient plus s’écarter l’une de l’autre, jusqu’à la mort de De Gaulle un quart de siècle plus tard. Fallait-il donc qu’ils fussent semblables ou dissemblables ? Le livre de Duval-Stalla met sur la piste (plus qu’il ne la creuse, car il est très descriptif) : ces deux géants de notre histoire étaient à la fois opposés et ressemblants.

Ils étaient tous les deux veufs d’un destin : de Gaulle se serait voulu écrivain dans le grand style, sur les traces d’un Chateaubriand et du Péguy qui le marqua tant. Il se fit « chevalier ». Malraux s’essaya à l’action - du trafic d’oeuvres d’art arrachées à un temple khmer jusqu’à l’escadrille Espana où il fut mitrailleur contre les troupes franquistes et à la brigade Alsace-Lorraine que le « colonel Berger » dirigea et qui contribua à libérer Strasbourg. Mais, chez lui, l’écrivain finit toujours par dominer le militant, l’engagé, et même le ministre, si grande et prestigieuse ait été son action aux affaires culturelles. De Gaulle, de son côté, s’il fût devenu écrivain, que nous aurait-il laissé comme oeuvre ? Des textes amples, sonores, de facture très classique mais dans quel imaginaire aurait-il puisé son inspiration ? Il y avait déjà eu un Péguy, pour honorer la France. Et un Hugo, auparavant, pour transformer en épopée la coulée des siècles.

Au fond, si l’on schématise la rencontre de ces deux êtres tellement différents — y compris sur le plan de la vie personnelle, sentimentale, familiale — il reste un lien non de filiation mais de fascination de l’un pour l’autre, et réciproquement. Malraux, en de Gaulle, voyait l’homme d’action au sommet de ses capacités, c’est-à-dire ce refus d’un destin tracé d’avance. Et de Gaulle voyait en Malraux les forces de l’esprit, les formidables et millénaires efforts de l’art pour, lui aussi, faire pièce à la mort, à la lâcheté de vivre sans combattre.

L’homme de l’art (et de l’invention), d’un côté, l’homme de la bataille (et de l’action) de l’autre : de cette rencontre que rien d’autre n’aurait pu provoquer naîtrait une amitié d’intelligence, une complicité héroïque à laquelle aucun autre « gaulliste » n’accéderait jamais. Ils respiraient en altitude, ces deux-là, loin des « contingences », des affaires du moment et même quand Malraux s’engagea — à la fin des années quarante — dans le militantisme politicien du RPF, on sentit bien qu’il s’écartait un peu de l’héroïsme et de l’histoire pour entrer dans la banale actualité. Il en revint vite.

Une même vision de la vie mais pas de la mort. Pour de Gaulle, chrétien, elle n’était que passage. Pour Malraux, agnostique, elle n’était que le « grand sommeil », le point final des destins. Là encore, point commun entre ces deux esprits : aucun ne considérait le sujet comme secondaire mais aucun ne la redoutait. Ils n’avaient pas froid aux yeux. Si Malraux fut incroyablement hanté par la mort, ce fut aussi en raison des ravages qu’il dut subir : suicide de son père, mort de sa deuxième femme, mort de ses deux frères, mort accidentelle de ses deux fils, le même jour, en 1961. Les hommages funèbres qu’il eut pour mission de proférer souvent étaient portés par ce mélange de doute et de ferveur qui hanta sa vie.

Bruno Frappat, La Croix du 17-04-08.

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Elysée 31 janvier 1964

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De Gaulle et la Chine

« Au cours des années soixante, le général de Gaulle ne cesse de poursuivre son ambition internationale sur tous les continents pour réaffirmer le rôle essentiel de la France dans le monde. Le 27 janvier 1964, il est ainsi le premier à reconnaître officiellement la Chine communiste, qui n’est alors pas représentée à l’ONU. Seule la République de Chine repliée sur l’île de Formose occupe le siège de la Chine. Ce ne sera finalement qu’en octobre 1971 que la Chine communiste récupérera ce siège à l’ONU et au Conseil de sécurité. En août 1965 le général de Gaulle désigne André Malraux comme son envoyé spécial pour rencontrer Mao Tsé-toung. Il est porteur d’un message personnel du général de Gaulle au président de la République populaire de Chine, Liu Shao-chi. André Malraux rencontre également Chou En-laï, le ministre des Affaires étrangères de la Chine [1]. [...]
Monsieur le Président,
J’ai chargé M. André Malraux, ministre d’État, d’être auprès de Votre Excellence et du président Mao Tsé-toung l’interprète des sentiments d’amitié du peuple français pour le grand peuple chinois. M. André Malraux se prêtera volontiers à des échanges de vues approfondis sur les grand problèmes qui intéressent la France et la Chine et, par conséquent, l’avenir du monde. J’attache par avance un grand prix aux informations qu’il me rapportera après les avoir, je l’espère, recueillies auprès de vous-même et des dirigeants de la République populaire de Chine.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, les assurances de ma très haute et très cordiale considération. (Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, t.X, p.181.)

A. Duval-Stalla, André Malraux Charles de Gaulle..., p.295.

Voici comment, le 6 août 1965, l’ORTF rendit compte du voyage en Chine d’André Malraux en moins d’une minute...


(ORTF, durée : 58")
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Le 1er octobre 1949 naissait la République Populaire de Chine. Aujourd’hui, à un moment où, en Occident, on ne sait plus très bien quelle attitude ou quel discours tenir par rapport à la Chine — les gesticulations françaises avant les JO en ont été le symptôme — il n’est peut-être pas inutile de rappeler en quels termes de Gaulle en parlait en 1964. Avec le « poids de l’évidence et de la raison ».

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Conférence de presse du 31 janvier 1964

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« Nous allons parler de la Chine.

De multiples questions m’ont été posées. Je répondrai à tout le monde en même temps, en expliquant ce qu’il en est.

La Chine, un grand peuple, le plus nombreux de la terre ; une race, où la capacité patiente, laborieuse, industrieuse, des individus a, depuis des millénaires, péniblement compensé son défaut collectif de méthode et de cohésion et construit une très particulière et très profonde civilisation ; un très vaste pays géographiquement compact quoique sans unité, étendu depuis l’Asie Mineure et les marches de l’Europe jusqu’à la rive immense du Pacifique, et depuis les glaces sibériennes jusqu’aux régions tropicales des Indes et du Tonkin ; un Etat plus ancien que l’Histoire, constamment résolu à l’indépendance, s’efforçant sans relâche à la centralisation, replié d’instinct sur lui-même et dédaigneux des étrangers, mais conscient et orgueilleux d’une immuable pérennité, telle est la Chine de toujours.

Son entrée en contact avec les nations modernes lui fut très rude et très coûteuse. En un siècle, de multiples interventions, sommations, expéditions, invasions, européennes, américaines, japonaises, lui valurent autant d’humiliations et de démembrements. Ces terribles secousses nationales, ainsi que la volonté des élites de transformer coûte que coûte leur pays pour qu’il parvienne à la même puissance et à la même condition que les peuples qui l’avaient opprimé, ont mené la Chine à la révolution. Sans doute, le maréchal Tchang Kaï-chek — à la valeur, au patriotisme, à la hauteur d’âme de qui j’ai le devoir de rendre hommage, certain qu’un jour l’histoire et le peuple chinois ne manqueront pas d’en faire autant, le maréchal Tchang-Kaï-chek, après avoir conduit la Chine à la victoire alliée qui scella dans le Pacifique la Deuxième Guerre mondiale, avait-il tenté de canaliser le torrent. Mais les choses en étaient au point qu’elles excluaient tout, sauf l’extrême. Dès que les Etats-Unis, qui avaient prêté au Maréchal le concours direct de leurs forces sur le continent, durent renoncer à le lui laisser, il se replia sur Formose et le régime communiste, longuement préparé par Mao Tsé-toung, établit sa dictature. Il y a quinze ans de cela.

" L’ardeur d’un peuple fier "

Depuis lors, l’énorme effort qui, de toute façon, s’imposait quant à la mise en valeur des ressources naturelles, au développement industriel, à la production agricole, à l’instruction de la nation, à la lutte contre les fléaux inhérents à ce pays : la faim, les épidémies, l’érosion des sols, le débordement des fleuves, etc., a été déployé sur l’ensemble du territoire. Comme c’est toujours le cas en système communiste, ce qui pût être réalisé comporta de terribles souffrances populaires, une implacable contrainte des masses, d’immenses pertes et gaspillages de biens, l’écrasement et la décimation d’innombrables valeurs humaines. Il apparaît, cependant, qu’au prix de tant de sacrifices, des résultats ont été atteints, dus, en partie, à l’action de l’appareil totalitaire et aussi, pour beaucoup, à l’ardeur d’un peuple fier, résolu dans ses profondeurs à s’élever en tous les cas, ainsi qu’aux trésors de courage et d’ingéniosité qu’il est capable de prodiguer, quelles que soient les circonstances.
Il est vrai que la Russie soviétique a, tout d’abord, prêté à la Chine un assez large concours : ouverture de crédits pour l’achat d’outillage et de ravitaillement, fourniture d’équipements miniers et industriels, installation d’usines entières, formation directe d’étudiants et de spécialistes, envoi sur place d’ingénieurs, de techniciens, d’ouvriers qualifiés, etc. C’était le temps où le Kremlin, utilisant, là comme ailleurs, sa rigoureuse prépondérance à l’intérieur de l’Eglise communiste pour soutenir la suprématie de la Russie sur les peuples qu’une dictature semblable à la sienne lui avait subordonnés, comptait garder la Chine sous sa coupe et, par elle, dominer l’Asie. Mais l’illusion s’est dissipée. Sans doute, demeure encore entre les régimes régnant à Moscou et à Pékin une certaine solidarité doctrinale qui peut se manifester dans la concurrence mondiale des idéologies. Mais, sous un manteau chaque jour plus déchiré, apparaît l’inévitable différence des politiques nationales. Le moins qu’on puisse dire à ce sujet, c’est qu’en Asie, où la frontière entre les deux Etats, depuis l’Indou-Kouch jusqu’à Vladivostok, est la plus longue qui existe au monde, l’intérêt de la Russie, qui conserve et qui maintient, et celui de la Chine, qui a besoin de croître et de prendre, ne sauraient être confondus. Il en résulte que l’attitude et l’action d’un peuple de 700 millions d’habitants ne sont effectivement réglées que par son propre gouvernement.
Du fait que, depuis quinze ans, la Chine tout entière est rassemblée sous un gouvernement qui lui applique sa loi et, qu’au-dehors, elle se manifeste comme une puissance souveraine et indépendante, la France se trouvait disposée à nouer avec Pékin des relations régulières. Sans doute, certains échanges économiques et culturels étaient-ils déjà pratiqués. Sans doute, la force des choses nous avait-elle amenés, ainsi que l’Amérique, l’Angleterre, l’Union soviétique, l’Inde et d’autres Etats, à négocier avec les représentants chinois lorsqu’en 1954, la conférence de Genève fixa le sort de l’IndoChine ou lorsqu’en 1962, sous la même forme et dans la même ville, la situation au Laos fut quelque peu définie. Mais, le poids de l’évidence et celui de la raison grandissant jour après jour, la République française a jugé, pour sa part, le moment venu de placer ses rapports avec la République populaire de Chine sur un plan normal, autrement dit diplomatique. Nous avons rencontré à Pékin une intention identique et on sait que, sur ce point, le Président Edgar Faure, prié d’effectuer sur place un sondage officieux, a rapporté à Paris des indications positives. C’est alors que les deux Etats se sont officiellement accordés pour accomplir le nécessaire.

Le poids de l’évidence et de la raison

J’ai parlé du poids de l’évidence et de la raison. Il n’y a effectivement, en Asie, aucune réalité politique concernant, notamment, le Cambodge, le Laos, le Vietnam, ou bien l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, la Birmanie, la Corée, ou bien la Russie soviétique, ou bien le Japon etc., qui n’intéresse ou ne touche la Chine. Il n’y a, en particulier, ni guerre, ni paix, imaginables sur ce continent sans qu’elle y soit impliquée. C’est ainsi que serait absolument inconcevable en dehors d’elle un accord éventuel de neutralité relatif aux Etats du Sud-Est asiatique, auxquels pour tant de raisons, nous, Français, portons une toute spéciale et cordiale attention ; neutralité, qui, par définition, devrait être acceptée pour eux tous, garantie sur le plan international, et exclurait à la fois les agitations armées soutenues par tel d’entre eux chez tel ou tel autre et les interventions multiformes de l’extérieur ; neutralité qui semble bien, dans la période où nous sommes, être la seule situation compatible avec la vie pacifique et le progrès des populations. Mais aussi, la masse propre à la Chine, sa valeur et ses besoins présents, la dimension de son avenir, la font se révéler de plus en plus aux intérêts et aux soucis de l’univers tout entier. Pour tous ces motifs, il est clair que la France doit pouvoir entendre directement la Chine et aussi s’en faire écouter.

Pourquoi, d’ailleurs, ne pas évoquer ce qu’auront peut-être de fécond les rapports de peuple à peuple qui ont la chance de s’établir à la faveur du contact institué entre les deux Etats ? Certes, on doit se garder de nourrir trop d’illusions à cet égard. C’est ainsi que, dans le domaine des échanges économiques, ce qui se fait actuellement et qui peut, à coup sûr, être amélioré, restera longtemps limité. Il en est de même des investissements consacrés par nous au développement industriel chinois. Toutefois, le cas est différent pour ce qui est de la technique, dont les sources, en France, sont de plus en plus valables et pour laquelle la Chine est un champ indéfini d’application. Enfin, qui sait si les affinités qui existent notoirement entre les deux nations pour tout ce qui a trait aux choses de l’esprit, compte tenu du fait qu’elles se portent, dans leurs profondeurs, sympathie et considération réciproques, ne les conduira pas à une croissante coopération culturelle ? Cela est, en tout cas, sincèrement souhaité ici.

Paris et Pékin sont donc convenus d’échanger des ambassadeurs. Est-il besoin de dire que, de notre part, il n’y a dans cette décision rien qui comporte la moindre approbation à l’égard du système politique qui domine actuellement la Chine ? En nouant à son tour, et après maintes nations libres, des relations officielles avec cet Etat, comme elle l’a fait avec d’autres qui subissent un régime analogue, la France reconnaît simplement le monde tel qu’il est. Elle pense que, tôt ou tard, certains gouvernements qui se réservent encore, jugeront bon de suivre son exemple. Par-dessus tout, il se peut, dans l’immense évolution du monde, qu’en multipliant les rapports entre les peuples, on serve la cause des hommes, c’est-à-dire celle de la sagesse, du progrès et de la paix. Il se peut que de tels contacts contribuent à l’atténuation, actuellement commencée, des dramatiques contrastes et oppositions entre les différents camps qui divisent le monde. Il se peut qu’ainsi les âmes, où qu’elles soient sur la terre, se rencontrent un peu moins tard au rendez-vous que la France donna à l’univers, voici 175 ans, celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. » [2]

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Le 10 septembre 1964, Mao Tsé-toung recevait une délégation française comprenant MM. Paye, Georges-Picot, Bernard de Gaulle et Jacques Duhamel. Celui-ci en avait établi un compte rendu qui a été retrouvé dans ses archives après sa disparition et dont nous publions les passages les plus significatifs.

Extraits d’un entretien avec Mao Tsé-toung (1964)

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La France et la Chine en quelques dates

Quelques hommes politiques français ont eu le sens de l’histoire.

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Edgar Faure avec Mao en 1957.

Edgar Faure :

« Mon premier voyage en Chine a eu lieu en 1957, au début du mois de juin. C’était un voyage personnel. J’avais été invité par le gouvernement chinois et j’ai dû être un des premiers hommes d’État occidentaux, peut-être même le premier, mais je ne le garantis pas, à franchir ainsi la frontière chinoise, muni d’un visa sur feuille volante puisque, il n’existait pas de passeports en raison de l’absence de relations diplomatiques avec la Chine.
Au cours de ce premier voyage, qui a duré six semaines environ, j’ai visité plusieurs régions du pays, j’ai rencontré naturellement des hommes politiques et j’ai été reçu personnellement, avec ma femme, par le Président Mao Zedong. Quant au Premier ministre Zhou En-lai, c’est à plusieurs reprises que j’eus l’occasion de m’entretenir avec lui, parfois en présence de divers membres du gouvernement. A mon retour, j’ai publié un livre qui s’appelle « Le Serpent et la tortue » dans lequel je suggérai qu’il serait bon pour la France de reconnaître la Chine. »

Envoyé du Général de Gaulle, Edgar Faure se rendra encore en mission en République populaire de Chine en octobre-novembre 1963.

Le 9 décembre 1976, trois mois après la mort de Mao, Philippe Sollers s’entretient avec Edgar Faure. Qu’est-ce qui peut bien "réunir" deux personnages aussi différents ? Au moins une préoccupation commune : la Chine. Le livre d’entretiens sera publié chez Balland en 1977 sous le titre Au-delà du dialogue [3]. C’est sans doute un des livres les plus méconnus de Sollers (et je ne parle pas de l’incompréhension qu’une telle rencontre suscita à l’époque !).

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Pierre Mendès France, président du Conseil, rencontre Chou En-laï, ministre chinois des Affaires étrangères, à la Conférence de Genève en juillet 1954. C’est la fin de la guerre d’Indochine (pour la France).

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Mendès-France et Chou En-laï le 23 juillet 1954 au moment des Accords de Genève.

Pierre Mendès France se rend en Chine en 1958. Il y retournera en 1971. Le 10 janvier 1972, Pékin Informations écrit :

Le 25 décembre, le premier ministre Chou En-laï a eu une entrevue et s’est entretenu amicalement avec Monsieur et Madame Mendès-France et a offert un banquet en leur honneur. L’ambassadeur de France en Chine et Madame Etienne Manac’h étaient également présents.

A cette occasion, Mendès France déclare :

Nous voici de nouveau en Chine. Je suis venu pour voir, pour entendre, pour apprendre, pour connaître vos progrès par rapport à ce que vous m’avez déjà montré en 1958, et par rapport à tout ce que j’ai lu depuis, et aussi pour apprendre de vous comment vous voyez les choses de votre pays et comment vous voyez les choses du monde.

En 1972, il publiera Dialogue avec l’Asie d’aujourd’hui.

Sur les rapports entre Mendès France et De Gaulle, il faut lire les témoignages qui figurent sur le site de l’Assemblée nationale. C’est très éloquent. Notamment ce jugement de François Mauriac :

« ... Ce que j’ai cru et ce que je crois toujours, c’est que la conjonction de Pierre Mendès France et de de Gaulle eût été ce qui aurait pu arriver de plus heureux pour la nation. L’impossibilité en est inscrite dans la nature même de Pierre Mendès France, dans cette inflexibilité qui fait sa grandeur, mais qui aura fait aussi sa destinée et l’aura condamné à ne pas servir autrement que par une action toute spirituelle. Pourtant, Pierre Mendès France est plus proche de de Gaulle, je serais tenté de dire infiniment plus proche, que de Mitterrand, que de Guy Mollet ou que des chefs communistes. De Gaulle, et Mendès, chacun de son côté, se sont fait de la France une idée qui, au fond, et quoi qu’ils en pensent, est la même : une France indépendante dans le siècle et dans les cieux et maîtresse d’indépendance et de liberté pour tous les peuples et d’abord pour ceux que nous avons dominés ».
François Mauriac, Bloc Notes, 26 décembre 1966 (Seuil, t. IV, 1965-1967, réédition 1993)
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L’ambassadeur Huang Chen remet ses lettres de créance au général de Gaulle, en présence de Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, le 6 juin 1964

6 juin 1964
Allocution du général de Gaulle lors de la remise des Lettres de créance de l’Ambassadeur de Chine

Je me félicite de recevoir de vos mains les Lettres par lesquelles Son Excellence Monsieur le Président Liu Shao-Chi, Président de la République populaire de Chine, vous accrédite auprès de moi même et auprès du Gouvernement de la République française comme ambassadeur de Chine.

La cérémonie d’aujourd’hui est un événement qui revêt, sans aucun doute, aux yeux de votre pays et aux yeux du mien, une grande importance. D’abord, parce que le fait que la France et la Chine nouent entre elles de nouveau des relations normales est par lui même considérable puisque la Chine est un très grand pays et un très grand peuple. Ensuite, parce qu’entre votre pays et le mien il y a, nous semble-t-il et depuis toujours, les meilleures raisons de se connaître, de se comprendre et de coopérer dans tout ce que les hommes sur la terre ont à réaliser pour leur progrès et pour leur développement. Enfin, Monsieur l’Ambassadeur, l’acte par lequel nous nouons entre Pékin et Paris des relations diplomatiques normales peut avoir une vaste portée, parce que, pour le monde, ce dont il s’agit surtout, c’est de la paix. La paix est, évidemment, essentielle à tous les hommes et il n’est possible de l’établir sur la terre que si une puissance comme la Chine en fait partie intégrante. C’est la raison pour laquelle vous et nous, qui voulons la paix, pouvons et devons sans doute nous comprendre et nous entendre.

Monsieur l’Ambassadeur, vous pouvez être assuré de trouver auprès de moi et auprès du Gouvernement de la République française toutes les facilités pour l’accomplissement de votre haute et grande mission.

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André Malraux séjourne, à Guangzhou, en Chine méridionale, de 1925 à 1927. Après l’échec de l’insurrection déclenchée dans cette ville et la rupture entre le Parti communiste et le Kuomintang, il quitte Guangzhou pour revenir à Paris. En 1933, il publie La Condition humaine. Le roman — qui loue l’héroïsme des communistes chinois — lui vaudra le prix Goncourt.

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André Malraux avec Mao en 1965.

En 1965, Malraux est logiquement envoyé en Chine par le général De Gaulle, cette fois en tant que ministre du gouvernement français. A son retour, il écrit dans ses Antimémoires :

« Pour les millions d’hommes agglomérés sur le rocher de Hong Kong, l’immensité qui s’étend derrière la barre noire de l’horizon n’est pas le pays des communes populaires, des hauts fourneaux individuels et des usines géantes, ni même de la bombe atomique, c’est le pays de la Longue Marche et de son chef ; comme la Russie , au-delà de l’arc de triomphe de Niegoreloïe, n’était pas le pays des kolkhozes, mais celui de Lénine et de la Révolution d’Octobre. »

De ses échanges avec Mao, il retient, clairvoyant :

« Il y a vingt cinq millions de jeunes communistes, dont presque quatre millions sont des intellectuels ; ce que Mao vient de dire suggère, et sans doute annonce, une nouvelle action révolutionnaire comparable à celle que suscita les Cent Fleurs, puis leur répression. Que veut-il ? Lancer la jeunesse et l’armée contre le Parti ? »

Le 8 août 1966, Mao lancera effectivement la Révolution culturelle (la GRCPC) contre « les quatre vieilleries » : « les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes, les vieilles habitudes » [4]...

Les Antimémoires sont publiées en 1967. Dans un entretien radiophonique diffusé en septembre, Malraux déclare : « Mao est la plus grande figure historique de notre époque ». Nous ne sommes qu’au tout début de la "révolution culturelle prolétarienne" et quelques mois avant Mai 68.

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Chou En lai et Etienne Manac’h, ambassadeur à Pékin, en 1969.
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De Gaulle en Chine (2004)

Quarante ans après la reconnaissance de la Chine par la France présidée par le général De Gaulle, les Chinois n’ont pas oublié.

Qu’en sera-t-il en 2014 ? En Chine ?

«  Je vous signale au passage que les Chinois vont célébrer en 2014, de façon grandiose, je ne sais pas, mais en tout cas remarquée, l’anniversaire de la reconnaissance de la Chine par la France. » déclare Sollers dans un récent entretien [5].

En Chine, oui, mais en France ?

A.G., 26 octobre 2013 (pour la dernière partie de cet article).

On en sait plus aujourd’hui. Voir Nuit de Chine au Grand Palais (le 22 janvier 2014).

Quant à mon amie Feng Hatat, elle exposera à Reims. Cf. Made in China, Voyage à Jingdezhen, capitale de la porcelaine...

*

Lire aussi : Souvenir de Zhang Xichang : Les négociations confidentielles et l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France.

Fondation Charles De Gaulle.

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Annexe

Transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon

Avec des extraits du célèbre discours de Malraux.


Transfert de Jean Moulin au Panthéon

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2 Messages

  • Albert Gauvin | 12 février 2016 - 13:34 1

    En 1967, Malraux publie ses Antimémoires. Dans un entretien radiophonique, il déclare : "Mao est la plus grande figure historique de notre époque". Nous ne sommes qu’au début de la "révolution culturelle prolétarienne" (Malraux insiste sur le dernier terme) et six mois avant Mai 68. Archives.


  • A.G. | 19 janvier 2015 - 17:45 2

    Une accélération de l’histoire. Article de Julia Kristeva publié dans le Renmin Ribao 人民日报 (Le Quotidien du Peuple) pour le 50e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine (11 décembre 2014).