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Penser en Chine

Édition publiée sous la direction d’Anne Cheng. Parution : 04-02-2021

D 19 février 2021     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Penser en Chine

Édition publiée sous la direction d’Anne Cheng.
Avec la collaboration d’Éric Vigne
Collection Folio essais (n° 669), Gallimard
Parution : 04-02-2021

Est-il encore permis de penser tout haut, ou de penser tout court, dans un pays qui fait tant parler de lui sans qu’il soit possible d’y prendre la parole librement ? Comment, dans la furieuse déferlante de nouvelles qui nous arrivent quotidiennement de et sur la Chine, distinguer d’autres voix que celles des médias et des puissants de ce monde ? À quel moment avons-nous pu entendre les analyses de connaisseurs de la Chine dans la durée et, a fortiori, les discours quasi inaudibles des intellectuels chinois eux-mêmes ?
Le but de cet ouvrage collectif est de nous situer par rapport à une Chine qui a envahi notre horizon du fait de sa vertigineuse montée en puissance économique, mais aussi géopolitique et militaire, accréditant ainsi la thèse, devenue un thème central de la propagande officielle, d’un retour en force de son passé impérial.
Après des décennies de régime maoïste, nul n’imaginait la Chine être un jour en mesure de se projeter à l’échelle de la planète. Or, force est de constater qu’aujourd’hui les élites intellectuelles chinoises se sentent assez sûres d’elles-mêmes pour se proclamer sans ambages détentrices de valeurs universelles qui ne doivent rien à celles des Lumières européennes. Mais qu’en est-il en réalité ?

Contributions de Séverine Arsène, Chu Xiaoquan, Magnus Fiskesjö, Ruth Gamble, Ge Zhaoguang, Ji Zhe, Frédéric Keck, Anne Kerlan, John Makeham, Damien Morier-Genoud, David Ownby, Qin Hui, Marshall Sahlins, Nathan Sperber, Isabelle Thireau, Sebastian Veg.

Présentation par Anne Cheng le 28 janvier 2021.

Explication de l’image de couverture :
« Le caractère en rouge (« longévité ») apparaît sous le caractère en noir (« poison »), les deux se combinant pour n’en former plus qu’un seul, qui signifierait soit que la vie se prolonge malgré le poison, soit au contraire qu’un poison vient compromettre la longue vie — intéressante ambiguïté rendue possible par la plasticité graphique du chinois... » Anne Cheng

PRÉSENTATION — Anne CHENG 7

PREMIÈRE PARTIE
PROJECTIONS DE LA CHINE-MONDE

Philosophie chinoise et valeurs universelles
dans la Chine d’aujourd’hui
— John MAKEHAM 31
L’Empire-Monde fantasmé — GE Zhaoguang [1] 58
Les Instituts Confucius, programme académique malveillant — Marshall SAHLINS 106

DEUXIÈME PARTIE
RÉCIT NATIONAL ET RÉÉCRITURES DE L’HISTOIRE

De l’écart au divorce : histoire officielle
et histoires parallèles de la Chine moderne
— Damien MORIER-GENOUD 139
« Sortir du système impérial » avec Qin Hui — David OWNBY 162
L’invention du « cinéma chinois » — Anne KERLAN 205
Mai 68 vu de Chine — CHU Xiaoquan 231

TROISIÈME PARTIE
MODES DE CONTRÔLE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

La marginalisation des intellectuels d’élite
et l’essor d’intellectuels non institutionnels depuis 1989
— Sebastian VEG 249
Enquêter ensemble sur ce qu’on peut penser — Isabelle THIREAU 277
Bouddhisme et État, une histoire de négociations — JI Zhe 302
Le système de Crédit social,
ou la gestion technocratique de l’ordre public
— Séverine ARSÈNE 332

QUATRIÈME PARTIE
TENSIONS ET CRISES

Ni socialisme, ni libéralisme : le capitalisme d’État en Chine — Nathan SPERBER 361
Le Xinjiang chinois,
« nouvelle frontière » de l’épuration nationale
— Magnus FISKESJÔ 391
Conflits de l’eau au Tibet — Ruth GAMBLE 434
Les crises sanitaires et environnementales dans la
Chine contemporaine
— Frédéric KECK 468

APPENDICES

Contributeurs 501
Chronologie 507
Notes 510

Table des matières du premier volume Index 543
Table des matières du présent volume 545

Que se passe-t-il en Chine ? Les publications se multiplient à foison sur la dictature du Parti communiste, ses ambitions, sa volonté de contrôler la pensée et d’exercer la plus sourcilleuse des censures. Mais que se pense-t-il en Chine ? L’originalité profonde de cet ouvrage collectif, qui rassemble les meilleurs spécialistes des différentes questions traitées, est de présenter au lecteur occidental les débats, enjeux, directives et chemins de traverse qui constituent la vie intellectuelle et politique.
Quatre parties permettent de découvrir au plus près la circulation des idées, officielles comme alternatives, dans leur volonté de penser et dire autrement.
Projections de la Chine-monde : le débat essentiel est celui qui se conduit sur la différence de nature entre la philosophie chinoise et les valeurs universelles, et qui est au fondement du fantasme d’un Empire-monde et de la propagande du parti à travers la multiplication dans le monde des Instituts Confucius.
Récit national et réécritures de l’histoire : face au grand récit unique que le Parti veut imposer, nombre d’historiens soulignent la pluralité d’approches, la difficile application à l’histoire de la Chine des grandes étapes historiques imaginées par Marx et Engels, sachant que des contre-récits au discours officiel sont portés par le cinéma. Modes de contrôle de la société civile : la vie intellectuelle se déploie sur fond des rapports de force entre le Parti et la société civile.
Elle passe depuis 1989 par l’essor d’intellectuels non-institutionnels, de groupes plus ou moins formels de parole où chacun dit la réalité de sa vie, loin des récits officiels ; mais aussi par le système du crédit social, plus complexe que la simple vidéo-surveillance des populations, et la vitalité d’une religion bouddhiste qui doit à chaque instant négocier sa place et son rôle avec le Parti.
Points de tensions : la réalité résiste à son enfermement dans les grilles de la pensée officielle : le socialisme aux caractéristiques chinoises est ni plus ni moins qu’un capitalisme d’État ; l’intégration harmonieuse des peuples a le visage du génocide des Musulmans au Xinjiang, "nouvelle frontière" de la purification nationale ; les conflits de l’eau au Tibet font rage au détriment de la population ethnique locale.
Enfin, l’image que la Chine entend donner d’elle est fortement fissurée par les crises sanitaires et environnementales, dont la dernière en date sévit encore partout dans le monde. (Babelio)

*

Chine : comment penser un pays sans mot et sans image ?

Omniprésente dans les discussions, la Chine a envahi notre horizon. Mais que pouvons nous vraiment en savoir quand si peu d’images et de mots en ressortent ? On en parle avec la sinologue Anne Cheng, titulaire de la chaire d’ « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France.


La Cité interdite à Pékin (Chine). Crédits : Waitforlight - Getty
ZOOM : cliquer sur l’image.

Anne Cheng est sinologue, titulaire de la chaire d’ « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France. Pour l’année 2020-2021, elle présente le cours “La Chine est-elle (encore) une civilisation ?”. L’auteure d’une traduction en français des Entretiens de Confucius, a dirigé nombre d’ouvrages collectifs : La pensée en Chine aujourd’hui (Gallimard, 2007), Lectures et usages de la Grande Étude : Chine, Corée, Japon (Collège de France, 2015), Inde-Chine : universalités croisées (OpenEdition Books, 2020).
En 2007, elle dirigeait La Pensée en Chine aujourd’hui. Dans sa continuité, Penser en Chine, un nouvel ouvrage collectif à paraître aux éditions Gallimard ce 4 février 2021 prolonge la réflexion qui y était développée avec les enjeux de notre temps et le sentiment d’urgence qui est le nôtre. France culture.

Malgré le peu de véritables informations qui nous arrivent de Chine, en réalité on en est inondés, ce sont des informations assez partiales ou qui se cantonnent au domaine géopolitique. (Anne Cheng)

Dirigé avec la collaboration de Éric Vigne, cet ouvrage rassemble les contributions de chercheurs venant de différentes parties du monde et de diverses disciplines. Séverine Arsène, Chu Xiaoquan, Magnus Fiskesjö, Ruth Gamble, Ge Zhaoguang, Ji Zhe, Frédéric Keck, ou encore Nathan Sperber multiplient ainsi les approches et les points de vue sur un pays qui se présente comme l’Empire du Milieu. En outre, la Chine prétend sélectionner son histoire en en effaçant les épisodes les plus sombres et contrer l’universalisme occidental par un universalisme propre.

Tous ceux qui expriment une opinion publique qui n’est pas exactement dans la droite ligne définie par le parti se font d’abord taper dessus, métaphoriquement ou non, et carrément arrêter ou, selon la mode chinoise, se « font » disparaître. (Anne Cheng)

*

Pandémie et « mondialisation » à la chinoise

Anne Cheng (mai 2020)

Alors que le virus surgi au cœur même de la Chine à la veille de l’année du Rat apparait comme la nouvelle face, mortifère et mortifiée, de la mondialisation à la chinoise, Anne Cheng dans un texte érudit nous offre de lire la crise au prisme du temps long et de l’auto-représentation de la Chine comme monde.


Ce qui est sous le Ciel est à tout le monde" (Tianxia wei gong)
calligraphié par Sun Yat-sen, fondateur de la première République chinoise en 1912..

ZOOM : cliquer sur l’image.

Il y a quelques années, j’ai répondu à l’invitation d’élèves sinisants de l’ENS à venir leur faire une conférence sur la « Chine-monde et le nouvel ordre mondial ». Je me revois par une fin d’après-midi orageuse de mai 2016 en train de parler à une nouvelle génération de normaliens dans cette salle Dussane qui m’était si familière depuis mes propres années à l’École. Alors que j’avais à peine terminé, quelle ne fut pas ma surprise de voir un étudiant chinois, qui était assis au milieu de toute une rangée de ses compatriotes, sauter sur ses pieds et m’interpeller avec véhémence, me demandant de quel droit je pouvais tenir les propos que je venais d’exposer. Je suis par principe partisan de la contestation de l’argument d’autorité, mais le fait d’être ainsi prise à partie à l’issue d’une conférence académique et, qui plus est, au sein même de l’École qui m’avait formée à la discipline critique, ne pouvait que laisser en moi une empreinte profonde dont je me souviens encore aujourd’hui. La proposition de contribuer à Vu.es d’Ulm me fournit l’occasion de revenir sur cet épisode qui prend un relief tout particulier dans les circonstances actuelles.

La « Chine-monde »

Alors que nous nous trouvons, où que nous soyons dans le monde, englués et comme figés dans une situation inédite de confinement généralisé, force est de nous interroger sur la pandémie qui en est la cause. Sans revenir sur la question de la responsabilité de la Chine dans la vitesse et l’étendue de la propagation du Covid-19, qu’il me soit permis d’attirer l’attention sur le contexte historique plus large dans lequel s’est produit ce qui est si rapidement devenu une catastrophe à l’échelle planétaire. Il est de mise à ce propos d’incriminer ce qu’il est convenu d’appeler la « mondialisation », sans toujours savoir que la Chine d’aujourd’hui prétend en avoir sa propre définition, pour large part déterminée par son statut récent de grande puissance en devenir face à la suprématie américaine. Or, c’est sans doute la présentation de cette définition dans une perspective historique qui a eu le malheur de provoquer l’indignation de notre jeune camarade chinois, animé par une ferveur nationaliste assez largement partagée, à l’issue de ladite conférence.

Il ne s’agissait pourtant en aucun cas d’un exposé de géopolitique qui eût pu aisément déclencher la polémique, mais d’une tentative de replacer dans la longue durée l’auto-représentation de la Chine comme monde. Il faut tout d’abord se souvenir que ce que nous appelons la Chine ne fait référence à un État-nation au sens moderne du terme que depuis un siècle, mais qu’en tant que civilisation, elle s’est construite dans une représentation fortement centrée et hiérarchisée, ancrée dans un centre unique (zhong 中) censé diffuser son influence civilisatrice vers la périphérie, ce qui lui a valu le nom de « pays ou Empire du Milieu » (Zhongguo 中國). Mais ce n’est pas tout : pendant plus de deux millénaires, cet « Empire » a eu la particularité, non pas seulement de se percevoir comme le centre du monde (au fond rien que de très banal), mais d’être le monde, à telle enseigne qu’il s’est désigné jusqu’à l’aube du XXe siècle, en toute simplicité, comme « [tout] sous le Ciel » (tianxia 天下).

Une telle représentation de la « Chine-monde », si symbolique soit-elle, semble avoir été co-extensive à l’idéologie impériale. Dès la dynastie fondatrice des Han (de - 206 à + 220), qui instaura une pax sinica à l’extrémité orientale du continent eurasiatique pendant que s’imposait une pax romana à l’autre extrême, on constate l’omniprésence de l’idée que « les Han unifient ce qui est sous le Ciel » (Han bing tianxia 漢並天下) et qu’ils garantissent la « Grande Paix sous le Ciel » (tianxia taiping 天下太平). N’oublions pas que cette dynastie des Han, qui consolida l’unification de l’espace chinois réalisée par le Premier Empereur en 221 av. J.-C., a donné son nom à la civilisation chinoise et à sa langue, mais aussi à ce que la catégorisation actuelle dénomme « l’ethnie dominante » par opposition aux « minorités » — autant dire à une forme d’identité nationale que l’on retrouve de nos jours sous la forme du chauvinisme « grand Han ».

La traduction géopolitique de cette puissance d’irradiation symbolique est ce qu’il est convenu d’appeler le « monde sinisé », qui recouvre toute l’Asie orientale autour de l’espace chinois proprement dit — Corée, Japon, Vietnam, Mongolie — autant de cultures qui ont, à des degrés et à des moments historiques divers, subi l’influence chinoise, que ce soit en empruntant son système d’écriture, ses structures gouvernementales, son modèle bureaucratique, ses conceptions de la hiérarchie sociale, ou en adoptant certaines formes religieuses nées en Chine ou assimilées par elle (on pense en particulier au bouddhisme venu de l’Inde mais presque totalement sinisé dès les VIIe-VIIIe siècles). À l’inverse, chaque fois que l’espace chinois a subi des empiètements, voire des invasions et des périodes d’occupation par des « barbares », — comme ce fut le cas avec les dynasties mongoles des Yuan (1264-1368) et mandchoue des Qing (1644-1911) — l’idée prédominait que ces derniers allaient finir par être transformés et par adopter la civilisation chinoise.


"Tout sous le Ciel" (tianxia) avec le "Pays du Milieu" (Zhongguo) en rouge au centre.
ZOOM : cliquer sur l’image.

La Chine et le monde

Ce n’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle que l’empire chinois, qui n’avait connu jusqu’alors que le système centripète du tribut (la périphérie faisant signe d’allégeance au centre sous forme de présents tributaires), a commencé à inverser le mouvement en envoyant vers d’autres pays des missions diplomatiques. C’est en effet seulement sous les coups de boutoir des puissances occidentales, à commencer par les guerres de l’Opium des années 1840-1860, que la Chine a été contrainte de se percevoir comme une nation parmi d’autres. Mais l’auto-représentation de l’empire chinois comme « civilisation-monde » a eu la vie dure, en persistant dans la tentative de réforme politique de 1898 et même dans la révolution de 1911 qui instaura la toute première République de l’histoire chinoise sous la présidence de Sun Yat-sen. De manière significative, ce dernier continuait à se référer à la formule canonique « Ce qui est sous le Ciel est à tout le monde » (tianxia wei gong 天下為公), donnant ainsi raison à la formule de Lucian Pye, « la Chine est une civilisation qui fait semblant d’être un Etat » [2]. Pendant ce temps, le Japon a su, dès 1868, négocier le virage de l’ère modernisatrice de Meiji en se construisant comme un État-nation et en affirmant son identité nationale en large partie contre l’universalité chinoise, jusqu’à envahir et occuper militairement la Chine entre 1931 et 1945. En somme, des années 1840 aux années 1940, il s’est passé un siècle volontiers qualifié « d’humiliation nationale », notamment par l’historiographie communiste qui aimerait bien de cette façon faire oublier les violences et brutalités commises par le régime maoïste lui-même pendant la seconde moitié du XXe siècle.

C’est donc cette universalité de la Chine-monde, mise à mal par les puissances colonisatrices (Japon inclus) à la fin du XIXe siècle, que nous voyons à l’heure actuelle revenir à l’état, non plus seulement de représentation nostalgique, mais bien plus agressivement de facteur unifiant dans l’idéologie prédominante de la « Grande Chine » et dans les spéculations d’intellectuels comme Zhao Tingyang sur la « philosophie du tianxia », dont l’idée centrale est celle d’un gouvernement mondial qu’il appelle « système universel du tianxia », inspiré d’un mode de gouvernement qui, selon lui, aurait été historiquement en vigueur sous la dynastie antique des Zhou au cours du premier millénaire avant l’ère chrétienne. Il s’agit d’un système « dont la nature politique fondamentale est d’être un système mondial bâti sur un réseau ouvert au monde » [3]. Cette théorie n’a pas manqué de retenir l’attention de certains esprits français comme Jacques Attali qui la résume ainsi : "un Occidental ne peut imaginer le gouvernement du monde que sous la forme d’une Organisation des Nations unies parce que, du fait de l’histoire européenne, il ne peut penser qu’en termes d’États-nations. L’Occident ne peut pas penser le monde comme Un, mais seulement par des relations entre les nations, de plus en plus rivales ; il n’en émergera jamais un véritable gouvernement mondial. Selon [Zhao Tingyang] il faut donc penser directement « monde » […] et remplacer l’ « internationalité » des Occidentaux par une « mondialité » (worldness - [4]).

La Chine est-elle encore une civilisation ?

Toutefois, outre que l’existence historique d’un tel « système » a été largement contestée par certains historiens chinois eux-mêmes (tels que Ge Zhaoguang, professeur à l’Université Fudan de Shanghai, qui a donné plusieurs conférences à ce sujet à l’ENS), force est d’y reconnaître une n-ième reformulation des sources canoniques pré-citées, mais aussi d’y voir une nouvelle manière de conforter le discours officiel chinois sur la « montée en puissance pacifique » de la Chine qui sous-tend notamment le grandiose projet des « nouvelles routes de la soie ». En somme, au cours des quatre dernières décennies écoulées depuis la fin de la Révolution culturelle et le début de la sortie du maoïsme, on est passé de « la Chine dans le monde » à « la Chine et le monde » et, pour finir, à « la Chine est le monde » : la boucle est ainsi bouclée, la Chine prétend être de nouveau « tout sous le Ciel ».

Oui, mais ne voilà-t-il pas que le virus apparu au cœur même de la Chine à la veille de l’année du Rat est en train d’apparaître comme la nouvelle face, mortifère et mortifiée, de la mondialisation à la chinoise qui aurait tant voulu se projeter encore une fois comme civilisation-monde, mais qui n’a désormais plus d’autre alternative que de camper sur une défensive encore plus agressivement nationaliste. Peu avant de mourir du Covid-19 au début de février 2020 à l’âge de 34 ans, après avoir lancé l’alerte sur la dangerosité de ce virus dès décembre 2019, mais avoir été immédiatement sanctionné et réduit au silence par les autorités, le Dr Li Wenliang de Wuhan déclarait qu’il n’est pas sain qu’une société ne puisse pas s’exprimer de manière plurielle. Ce message sera-t-il entendu par la jeunesse chinoise d’aujourd’hui ?

À propos d’Anne Cheng

Anne Cheng est ancienne élève de l’ENS (1975 L), professeure au Collège de France, titulaire de la Chaire d’Histoire intellectuelle de la Chine, et co-directrice de la collection bilingue des « Budé chinois » aux Belles Lettres.

Dernière publication en date : India-China:Intersecting Universalities, Collège de France, OpenEdition Books, 2020.

Crédit : ENS.

*

La Chine réécrit-elle son histoire ?

Par Bernadette Arnaud

Entretien croisé avec Anne Cheng, sinologue, titulaire de la chaire d’Histoire intellectuelle de la Chine, au Collège de France, et Nicolas Idier, historien et sinologue rattaché au Centre de Recherche de l’Extrême-Orient, Paris-Sorbonne. Ces spécialistes reviennent sur la réécriture de l’histoire qu’opèrent depuis quelques années les autorités de Pékin, pour mieux en comprendre la genèse.


Anne Cheng, professeur au Collège de France
et Nicolas Idier, du Centre de Recherche de l’Extrême-Orient, Paris- Sorbonne.

En fond, un objet en jade présenté lors de l’exposition "Liangzhu et la Chine ancienne,
une civilisation de 5000 ans démontrée par les jades", à Beijing, Chine (2019).
Crédits : AFP/Anne Cheng/Nicolas Idier. ZOOM : cliquer sur l’image.

Sciences et Avenir : A chaque discours officiel, à commencer par le Président Xi Jinping, est évoquée une civilisation chinoise qui aurait été ininterrompue depuis 5000 ans…. Est-ce historiquement juste ?

Anne Cheng : C’est une formule qui s’est imposée assez récemment dans les années 2000. Jusqu’à présent les datations en Chine se fondaient sur les Mémoires historiques de Sima Qian (145-89), le grand historien de l’époque des Han, qui font commencer la chronologie chinoise attestée à 841 av. J.-C, soit le début de la dynastie des Zhou occidentaux. C’est-à-dire au total trois millénaires. En 1996, le gouvernement chinois a lancé un vaste projet pour déterminer une chronologie fiable des trois premières dynasties de l’antiquité (Xia, Shang et Zhou). En réalité, l’enjeu au cœur de cette surenchère de millénaires était de « tirer au maximum sur la corde », pour faire remonter la civilisation chinoise aussi haut dans l’antiquité que les civilisations égyptienne et mésopotamienne.

Pour quelles raisons ?

AC : Après un voyage en Egypte où il s’est aperçu que l’histoire des anciens Egyptiens remontait jusqu’à 2350 av.J.C, le responsable en chef du programme pour établir une chronologie fiable des trois premières dynasties chinoises s’est dit « nous Chinois devrions parvenir aux mêmes résultats » que ces civilisations de la Méditerranée. Il a convaincu le gouvernement chinois de financer « le projet de chronologie des trois premières dynasties » en l’incluant dans le 9e Plan Quinquennal (1996-2000).

Est-ce pour cela que la Chine a lancé un vaste programme archéologique pour justifier l’origine de son histoire dans des temps plus anciens ?

AC : En effet, un comité spécial supervisé par l’historien Li Xueqin - à l’époque directeur de l’Institut d’histoire de l‘Académie des sciences sociales de Chine - a recruté 200 savants dans diverses disciplines (histoire, astronomie, archéologie, physique…) pour collaborer, effectuer des datations au carbone 14 et parvenir ainsi à faire remonter le début de la chronologie chinoise à l’année 2070 av. J.C. Ce résultat a été annoncé dans un rapport en novembre 2000. La dynastie Xia qui jusque-là avait toujours été considérée comme une dynastie mythique, s’étend désormais de 2070 à 1600 avant l’ère chrétienne, suivie des Shang de 1600 jusqu’à la conquête des Zhou en 1046. Plus récemment en 2001, le gouvernement chinois a lancé une suite à ce projet des Trois dynasties intitulé : « Exploration des origines de la civilisation chinoise » pour tenter de faire remonter tout cela encore un peu plus loin.

Nicolas Idier : Pendant longtemps, l’unité construite de la civilisation chinoise s’est basée sur ce facteur très fort que leur écriture était apparue vers 1500 av. J.C. Ces nouvelles dates fixées à 2070 av.J.C d’une origine plus ancienne de la Chine font voler en éclat ce qui a été longtemps le principal facteur d’unification de cette civilisation.

Une histoire continue de la Chine depuis 5000 ans est donc un mythe ?

AC : Si l’on comprend l’histoire comme la période pour laquelle ont été retrouvés les premiers vestiges d’écriture - sur les carapaces de tortues et sur les os d’ovidés et de bovidés – c’est effectivement inexact. Les inscriptions dites oraculaires, qui sont les ancêtres des écritures chinoises modernes, datent au mieux de la dynastie Shang, il y a environ 3000 à 3500 ans. Nous sommes donc loin de la vulgate officielle des 5000 ans d’histoire continue….

Cette question des origines s’est-elle posée à d’autres moments dans l’histoire de la Chine ?

NI : Au XVIIIe siècle, des Jésuites européens ont mené une politique un peu similaire en s’interrogeant sur les plus anciennes civilisations. Certains considéraient que c’était l’Egypte, d’autres la Chine.

AC : Depuis les années 1950, l’archéologie chinoise est une discipline scientifique au service d’un programme politique : il y a un rapport étroit entre archéologie et nationalisme. Il ne s’agit pas d’une exclusivité chinoise car rappelons-nous que l’Allemagne nazie avait agi de même (lire Sciences et Avenir n°724).

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Affiche des "Douze valeurs cardinales du socialisme", parmi lesquelles le terme "wenming", la "civilisation".
© Sipa

Dans votre cours du Collège de France, vous dites que le terme chinois wenming (civilisation) est actuellement omniprésent dans la rhétorique et la propagande officielles du Parti. Pourquoi l’usage de ce mot est-il si important aux yeux des dirigeants ?

AC : L’apparition du terme wenming parmi les « 12 valeurs cardinales du socialisme* », adoptées depuis le XVIIIe congrès de novembre 2012, est visible partout, que ce soit dans la rue, les restaurants, les écoles, les hôpitaux ou ailleurs. C’est cette récurrence permanente qui m’a intriguée. Après la Révolution culturelle (1966-1976), période pendant laquelle la Chine a détruit tout ce qu’elle pouvait encore détruire de sa vieille culture, le pays met désormais la civilisation en avant comme pour remplacer ce qui a été consciencieusement démoli. Or, ce concept… est une invention japonaise de l’ère Meiji (1868-1912) ! Les Japonais, comme on le sait, ont repris d’anciens termes du vocabulaire antique chinois, qu’ils ont recombinés à leur façon pour traduire les concepts occidentaux tels que la « philosophie », la « religion », ou la « civilisation ». Et la Chine a repris ces concepts « clés en main ». Wenming s’écrivant en kanji — caractères japonais empruntés au chinois —, personne ne s’est souvenu de l’origine de ce terme. Au point que l’histoire officielle raconte qu’il s’agit d’une expression trouvant son origine dans l’Antiquité chinoise ! Ce qui est faux. Dans le contexte antique, cela décrit quelque chose de raffiné et de lumineux, ce qui n’a rien à voir avec la définition européenne du mot civilisation !

La notion de civilisation n’existait-elle pas en Chine auparavant ?

AC : La Chine, qui se dit Zhong Hua en chinois, se considère comme « LA » civilisation ! Et tout ce qui est en dehors de ce Zhong Hua, ce qui est périphérique, ce sont « les autres » !

Votre cours au Collège de France s’intitule : « la Chine est-elle (encore) une civilisation » ? Pourquoi une telle interrogation ?

AC : Je pose précisément cette question quelque peu provocatrice parce que le discours officiel chinois se complait à évoquer la grandeur de la civilisation chinoise, tout en essayant de faire oublier toutes les violences du régime maoïste. Que ce soit les évènements de la Révolution culturelle ou ceux de la place Tian’ anmen (1989) : ou encore la campagne « anti-droitière » (1950-1960), qui vit périr des milliers de gens dans des camps. Le paradoxe que je dénonce c’est que la Chine se gargarise de son histoire tout en l’effaçant consciencieusement. Elle cultive une amnésie et, au mieux, une mémoire extrêmement sélective. Utiliser constamment la référence au « siècle de l’humiliation », (XIXe-XXe siècle), tout de suite après les évènements de Tian’ anmen dans les années 1990, c’est précisément pour faire oublier ce qui s’y est passé et tout ce qui a précédé. La soudaine résurgence du mot civilisation n’est pas le signe d’une renaissance, mais une tentative pour faire oublier un passé qui ne passe pas. Avec la chute du mur de Berlin (1989) et l’implosion de l’Union soviétique qui a suivi, les autorités chinoises se sont dit que la « perestroïka » russe n’était pas l’exemple à suivre. L’effondrement de l’URSS est une clé de compréhension du tour de vis chinois.

NI : Les Chinois veulent à tout prix créer un récit national montrant l’unité de cette nation, par peur panique des divisions internes ! Ce monolithisme - que beaucoup de Chinois acceptent - sert à cimenter le peuple en lui montrant que ce qui se passe dans les démocraties n’est qu’instabilité et désordre. Cela légitimise tous les discours gouvernementaux. Tous les Chinois sont abreuvés, sur les réseaux sociaux, dans les livres ou par les productions audiovisuelles, dessins animés ou séries télé vantant un âge d’or mythologique réécrit en permanence.

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Des gardes rouges chinois retirent deux antiques lions de pierre d’une rue de Pékin, le 25 aout 1966. Pendant la révolution culturelle, les mots d’ordre étaient :
"Détruire la vieille culture". ©AFP

Est-ce pour cette raison que tous les lieux patrimoniaux détruits notamment lors de la Révolution culturelle ont été reconstruits à neuf, en ciment ?

AC : Comme le disait Simon Leys (1935-2014), au moment de la Révolution culturelle, il ne restait déjà plus grand-chose à détruire. Aujourd’hui, on assiste à une "Disneylandisation" du pays. En même temps que l’on reconstruit des temples en ciment, on réinvente une mythologie. Les nouvelles générations ne connaissant rien d’autre, tout cela passe très bien. Ce qui prime pour les Chinois, en particulier les Han majoritaires, c’est de vivre dans un pays en paix et prospère.

NI : Rappelons que les troupes nationalistes qui ont quitté la Chine continentale en 1949 pour Taïwan ont emporté avec elles d’énormes quantités d’œuvres d’art : des bronzes, des peintures... Leur légitimité politique s’est aussi appuyée sur ce passé. Les rares grands objets d’art chinois qui n’ont pas été détruits se trouvent toujours à Taïwan !

Vous dites qu’il faut décentrer le regard sur la Chine pour comprendre son avenir, en ajoutant « si elle en a un »…. Pourquoi ?

AC : La Chine à mon sens est une sorte de paquebot… qui, s’il poursuit sa lancée, fonce droit sur l’iceberg. Cela prendra du temps mais je pense que tous les pays qui se revendiquent comme étant de grandes civilisations et qui n’en sont plus, ne peuvent tenir longtemps. La Chine "tient" grâce à sa prospérité économique, sa puissance militaire et géopolitique. Mais si l’on se projette au-delà de l’écran de fumée que l’on nous sert, nous voyons bien qu’elle perd sa créativité. A force d’empêcher les gens de penser, de les emprisonner dès qu’ils sortent du rang, de les empêcher d’écrire librement, les idées nouvelles et novatrices ne se forgent plus. Le pouvoir devient technocratique, "orwellien", détenant toutes les manettes du pouvoir mais incapable de créer. Comment bâtir une civilisation là-dessus ? Aucun pays au monde n’a détruit son patrimoine comme la Chine. Même la Russie stalinienne ne l’a pas fait à pareille échelle.

NI : L’idée est de créer une sorte de "jour sans fin", où tout serait harmonieux. Tout devient mythique. Le passé est un âge d’or, l’avenir, une science-fiction. Reste qu’il existe en Chine des individualités qui sauront ouvrir des brèches le jour venu.

Sciences et Avenir, 25 janvier 2021.

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La Chine est-elle (encore) une civilisation ?

Histoire intellectuelle de la Chine / La Chine est-elle (encore) une civilisation ?

Après s’être intéressée aux constructions anciennes et actuelles de la figure de Confucius, ainsi qu’aux prétentions chinoises à l’universalité, notamment dans ses relations avec le grand voisin indien, Anne Cheng pose cette année la question : dans quelle mesure la Chine est-elle, encore aujourd’hui, une civilisation ?

La civilisation comme valeur essentielle du socialisme

7 janvier 2021.

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La civilisation (wenming) sur les ruines de la culture (wenhua)

14 janvier 2021.

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Le « siècle des humiliations » et ses ambiguïtés

21 janvier 2021 ;

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Pourquoi la fixation sur le Japon ?

28 janvier 2021.

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Nicolas Idier
Nouvelle jeunesse

Collection Blanche, Gallimard
Parution : 25-08-2016

Pendant que les gratte-ciel jaillissent à l’horizon et que les métros creusent d’immenses galeries souterraines, ils rêvent, le regard tourné vers les étoiles. Ils vivent une vie parallèle, rythmée, rapide, brutale, tantôt extrêmement joyeuse tantôt incroyablement triste. Ils sont poètes, rockers, amoureux. Ils ne dorment jamais, boivent trop, courent à en perdre haleine sur des trottoirs déserts. Parmi eux, Feng Lei, garçon sauvage revenu à Pékin malgré les cicatrices du passé, Sam, la plus jolie fille des nuits électriques, et Xiaopo, sosie de Mao devenu chauffeur de taxi. Pour échapper aux fantômes, il faudra aller vite et ne pas avoir peur. C’est une histoire qui se passe aujourd’hui, en Chine. L’histoire de la nouvelle jeunesse.

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Le dernier livre de Nicolas Idier nous emporte, au rythme de la musique Rock et de la poésie chinoise, des Song, des Tang aux plus grands poètes du XX° siècle, sur les traces du destin crépusculaire d’un jeune homme créateur et autodestructeur, à l’image de cette mégapole chinoise, Pékin. La carte dessinée de la ville avec ses quatre périphériques centrés autour du cœur de la Cité Interdite ouvre l’ouvrage, de façon à ce que le lecteur éclairé puisse suivre le trajet de ce jeune pékinois. La Chine habite l’écriture de Nicolas Idier, à chaque livre, dans des allers-retours entre Orient et Occident, esquissant une passerelle du temps entre l’âme chinoise et l’âme occidentale. Feng Lei, le héros, est un fils de Pékin. La ville tentaculaire absorbe dans ses entrailles, comme une jouissance incestueuse et tueuse ce jeune homme pris dans les tourmentes des conséquences de l’Histoire collective, celle qui casse, réprime les hommes et leurs capacités d’amour, ainsi que dans les tourmentes de l’histoire personnelle dans une rencontre manquée fils-père. « Le cœur sanglant des enfants de la Chine du III° millénaire », écrit Nicolas Idier. Les fantômes rodent, lorsque la division subjective n’a pu opérer, alors qu’elle aurait pu offrir au sujet de se construire et de prendre place.

De la rue des Fantômes, cette rue ouverte à la joie et aux plaisirs culinaires, au poème prémonitoire de Feng Lei, son destin se trace, le laissant pour mort au moment de devenir père, dans une rencontre traumatique avec le véhicule conduit par Zhang Xiaopo, le sosie de Mao. Le fils doit pouvoir « tuer » psychiquement le père, la figure imaginaire du père tout puissant de la petite enfance pour prendre place en tant qu’homme et devenir père à son tour. L’œuvre freudienne a tendu une réflexion entre deux points fondamentaux : le meurtre du père, ce grand mythe à l’origine du développement de la culture et l’instinct de mort ancré au plus profond de l’homme. L’hypothèse freudienne de l’inconscient suppose que toute action de l’homme normale ou morbide a un sens caché que l’on peut mettre à jour et à la conscience, mettant en exergue le rapport de l’action au désir qui l’habite. L’être humain est marqué par une double polarisation pulsion de vie-pulsion de mort, une pulsion de mort qui intimement liée au pulsionnel opère en silence, au cœur même du désir, par le biais de la répétition des expériences négatives du trauma, la tuché, cette mauvaise rencontre du réel, traçant la vie du sujet entre la vie et la mort.

Xiaopo est la mauvaise rencontre de Feng Lei, répétant le traumatisme vécu par ses ancêtres dans un réel qui réveille autrement que la réalité. Feng Lei avait pourtant eu un rêve prémonitoire, avec cette vision de Mao lui dévorant l’épaule. Dans cette rencontre manquée père-fils, du fait en grande partie des Trauma inélaborables du père, Feng Yaping, un fil ténu s’est pourtant transmis, celui de la poésie, le plus noble des arts. La figure du grand père maternel, Rick Springer, un vieux rocker anglais apportera un deuxième accord, celui de la musique, le rock. Sa figure bienveillante permettra à Feng Lei une identification positive et suffisante pour lui ouvrir la voie de la musique et de la sublimation.

Ces deux accords vont nous permettre de remonter le fil et le temps de son histoire, un peu comme une analyse. Nicolas Idier nous y mène, dans un rythme accéléré et une écriture sensible au plus près de du réel de la vie et de la mort. Ce qui se transmet des parents aux enfants se fait souvent à leur insu. Ce père absent, Feng Yaping, est un poète déchu de sa génération blessée et ravagée par les évènements de Tiananmen. Ce moment monstrueusement grotesque de l’histoire des Hommes, où au nom de la conservation de la totalité du pouvoir politique, un pays massacre sa jeunesse, ses espoirs et son intelligence. La jeunesse chinoise dont Feng Yaping faisait partie se relevait à peine dans les années quatre-vingt, elle parvenait à se défaire et dépasser la « Révolution culturelle » qui lui avait donné le jour, elle sera broyée par les tenants du pouvoir. Il était un intellectuel et poète respecté, aimé d’une étrangère, une anglaise, Lucy, qui emportera son fils en Angleterre au moment des évènements terribles et cruels de la violence crue, sa fuite et son manque de courage sur la place Tiananmen, ainsi que son engagement dans la révolution qu’il n’a pu non plus soutenir. Feng lei ne pardonnera pas à son père cet abandon ainsi que son abandon intellectuel. Cet homme a cessé s’écrire en 1989, la créativité brisée par le traumatisme et n’ouvrira plus un poème jusqu’au retour de son fils, qu’il pourra croiser lors de son dernier concert, dans un lieu dénommé le « Temple », le lieu homophonique du rite dont on sait le sens et la valeur en Chine.

Le rite de la piété filiale se dit xiào, 孝, c’est un rite caractéristique de la philosophie confucéenne, une vertu de respect pour ses propres parents et ancêtres. Leur rencontre dans ce lieu laissera à Feng Yaping la possibilité de dire à son fils sa fierté, elle permettra le pardon tardif, juste avant l’épreuve terrible, celle de perdre un fils pour un père. Le trou du trauma ne s’efface pas, ses bords peuvent seulement se réduire comme dans la progression d’une cicatrice, mais il reste un point d’impact à vif. Le renversement des valeurs traditionnelles qu’a vécu la Chine, ajouté à la coupure radicale du passé prôné par la « Révolution culturelle » et aux multiples traumatismes non dépassés des guerres du siècle dernier ont propulsé la société d’aujourd’hui dans une certaine errance entre quête des origines et désir de toute puissance pris aussi imaginairement dans l’idéalisation de l’américan-way of life, dont Feng Lei fait partie.

Ce livre de Nicolas Idier se lit aussi comme une fable, qui pourrait nous orienter dans l’avenir du monde que nous souhaiterions tracer en suivant une meilleure façon d’habiter l’humanité, Li rén, comme le disait si justement Confucius et de relever les défis que ce début du XXI° siècle nous impose. Les évènements traumatiques du XX° siècle ont tissé la toile de fond d’une profonde crise intellectuelle que l’humanité traverse. Nous sommes aujourd’hui entrés dans l’ère de la suprématie du numérique, avec l’apparition de la « raison numérique », une domination des codes et des chiffres poussant à l’abstraction du vivant, à sa « dématérialisation », voire à son mépris ; hors quand on lie dans un même terme le mépris de l’autre et de soi-même, il n’y a plus de retour. Nos sociétés traversent une crise des valeurs et du sens dans une organisation mondialisée centrée sur l’économie, l’argent et la technologie, qui s’étend sur la science, une science sans conscience, dont les développements accélérés, et notamment du numérique qui aspire nos identités dans une nouvelle logique, algorithmique, ouvrent à une mutation sans précédents de la civilisation, qui va œuvrer pour le meilleur ou pour le pire pour l’humanité, si nous oublions la sagesse fondamentale de respecter le fait humain dans un esprit et un souci éthique.

Les scientifiques d’aujourd’hui s’appuient sur une « prétention mathématique », comme le qualifiait déjà Heidegger, une nouvelle attitude de savoir qui laisse de côté la dimension de l’humain dans une forclusion dénoncée par Lacan. La prolifération de la technique, soumise aux lois capitalistes dans un mécanisme de plus-value au fondement de l’aliénation de nos sociétés capitalistes que dénonçait Marx a et aura des effets humains soumis aux lois du marché. Le champ est donc immense face aux confusions engendrées par tous ces progrès techniques et scientifiques alimentant déjà les errements narcissiques de nos sociétés occidentales dans les passions clivées pour le fétiche argent et la fétichisation narcissique des corps. Sortir du brouillard à l’instar de ces mégapoles crépusculaires devenues irrespirables nécessite une prise de conscience salutaire. L’âme chinoise guidée par l’intuition, la poésie et la créativité ne doit pas se laisser ravaler par la course effrénée au profit matérialiste. Elle porte en elle, ce profond humanisme confucéen qui pourrait devenir une étoile pour l’humanité, autrement que par le pouvoir et la guerre.

Monique Lauret

*

«  Le calme est revenu. Tu ne sais pas où tu te trouves. Derrière ton grand front dégagé qui déjà a pris la couleur de marbre, de petites rivières de sang débordent de leurs lits habituels. Le vacarme des sirènes de police est remplacé par un vent, un vent très frais qui te soulage enfin de cette température de fournaise. Des vers de Haizi montent depuis le sol, comme la mauvaise herbe qui perce le bitume.

Le vent, si beau / Vent léger, si léger et si beau / Mère nourricière du monde naturel, si belle / L’eau, si belle / L’eau… / Seul au monde, et toi / Comme il est bon de parler  ».

La Chine nouvelle, celle du marché de l’art, du rock and roll, des éclats et des clameurs, celle de la présence de Mao et de la Révolution Culturelle, celle de la poésie vivante et vivifiante, attendait son roman, le voici. Nouvelle jeunesse est le roman de cette ardente jeunesse chinoise, de nouveaux rêves de lettres et de notes. Le roman de deux phares qui vont se télescoper de front, deux enfances qui vont fatalement se retrouver, dans la tôle froissée et le sang répandu. Feng Lei, le poète, l’albatros accordé aux dissonances électriques des guitares saturées, et Zhang Xiaopo, chauffeur de taxi clandestin et sosie du Grand Timonier qui se rêvait comédien, et qui l’a vaguement été. Deux étoiles se croisent et se percutent.

Le roman peut alors s’élever comme une âme – Lorsque le sage se dépouille de son cadavre, il peut monter au ciel –, bercé encore et toujours par les aventures qui n’ont cessé de porter Feng Lei, de Londres à Pékin, de son plus jeune âge, sous l’œil du père de la Grande Marche, au sourire de Rick. Le grand-père anobli aux yeux de nacre, le rocker infatigable, dont l’ombre virevolte bien après sa disparition dans les rêves et les poèmes de Feng Lei.

« C’est avec Nora que Feng Lei avait découvert l’amour, mais c’est avec la poésie qu’il avait appris à en parler. Il faut écouter beaucoup de rock et lire les sonnets de Shakespeare : telle était la règle de l’éducation selon Rick Springer. Ensuite pour le reste, laisser faire. Le maximum de liberté ».

La Chine est cette nouvelle jeunesse dans le roman de Nicolas Idier, et cette jeunesse électrique se livre dans un foisonnant roman familial, à hauteur de la poésie chinoise traditionnelle. Les poètes de la dynastie des Tang s’invitent, effusion de phrases qui croisent celles de Feng Lei, alcools forts, dérives nocturnes à deux pas de la place Tiananmen. Tout va très vite dans ce roman électrique, comme une course folle à travers la capitale, fureur de vivre et d’écrire. Nouvelle jeunesse est un roman qui tourne et retourne dans sa bouche l’histoire moderne de la Chine, de ses éclats poétiques anciens, des arrestations, des camps de rééducation, des purges, des effusions sanglantes de la Place Tiananmen, du sourire de Mao dans les répliques colorées de Warhol, des drapeaux rouges, des cris et des chants, des ordres et des désordres. C’est aussi un roman qui brille de mille perles de joie partagées, de poèmes de Haizi, qui se nourrit de la liberté libre inventée et mise en pratique par un poète français insaisissable et indomptable. La permanence de la poésie rougeoie dans les pages du roman de Nicolas Idier, comme elle éclairait celles de La musique des pierres.

« Depuis deux millénaires, la Chine tente régulièrement de brûler ces livres, mais ils ont résisté. Cette langue écrite, formée par des siècles de pratique poétique, tancée du même pinceau que les grands paysages peints, est pour lui le meilleur moyen de reprendre pied dans la terre de son père ».

Nouvelle jeunesse est aussi le roman de la poésie de l’âge d’or de la société féodale chinoise, et de celle plus rugueuse des poètes rockers New-Yorkais. Le nouvel âge s’invente tous les jours, semblent dire ces jeunes gens modernes qui ont l’œil braqué sur l’histoire tumultueuse de leur nation, de leur Empire du Milieu, céleste terre de poètes, de peintres, de dictateurs et de révolutionnaires, ils inventent leur Beat Generation. Nicolas Idier, narrateur né, signe la lumineuse épopée des enfants de Tiananmen et du rock and roll, la révolution s’est éloignée, les révoltes sont cotées en bourse, l’art s’achète et se vend avant de voir le jour, seule la mort qui rode ne se plie pas à la mode, et elle ne sonne jamais deux fois.

Philippe Chauché, la cause littéraire, 2016.

*
« A tous mes amis, une belle année du Buffle ! 牛年冲天 ! Force, douceur, patience et détermination ! Le combat et le labour. » (Nicolas Idier, 12 février)

*

LIRE SUR PILEFACE :
Anne Cheng, Le mythe d’une Chine confucianisée
Confucius, l’instituteur de l’empire du milieu
Confucius revisité par Anne Cheng
Nicolas Idier, La musique des pierres
Nicolas Idier, La musique des pierres et le peintre chinois Liu Dan


[1Né en 1950 à Shanghai, Ge Zhaoguang est professeur distingué du Centre de recherches de littérature et d’histoire et du Département d’Histoire à l’Université Fudan. Ses thèmes de recherche s’articulent particulièrement autour de l’histoire de la religion, de la pensée et de la culture chinoises. Depuis 2017, il est membre expert du Comité national du manuel scolaire. Il a notamment publié Le ‘chan’ et la culture chinoise (1986, Shanghai People’s Publishing House), Le taoïsme et la culture chinoise (1987, Shanghai People’s Publishing House), L’histoire de la pensée chinoise (en deux volumes, Fudan University Press, 1998, 2000). Dernier ouvrage paru : What Is China ? Territory, Ethnicity, Culture, and History (Hardcover, 2018).

[2« China is a civilization pretending to be a state », cf. “China : Erratic State, Frustrated Society”, Foreign Affairs, 69, 4 (automne 1990), p. 58.

[3Zhao Tingyang a formulé sa théorie du « système-tianxia » (tianxia tixi 天下体系) dans un ouvrage paru en Chine en 2005 qui a fait grand bruit et dont on trouve une version résumée en français, intitulée « La philosophie du tianxia », dans la revue Diogène n° 221 (2008, 1), pp. 4-25. La traduction française d’une publication récente de Zhao Tingyang sur le même sujet a été publiée en 2018 aux Editions du Cerf sous le titre Tianxia. Tout sous un même ciel.

[4Cf. Demain qui gouvernera le monde ?, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2011. Voir aussi le dialogue entre Régis Debray et Zhao Tingyang dans Du ciel à la terre. La Chine et l’Occident, Paris, Les Arènes, 2014.

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2 Messages

  • Albert Gauvin | 22 février 2021 - 00:47 1

    Anne Cheng : « Cela ferait énormément de bien à la Chine de ne plus être cet “empire du Milieu”… »

    La sinologue, professeure au Collège de France, travaille depuis quarante ans à faire connaître les trésors intellectuels de la Chine. Mais toujours avec la volonté de contrer la propagande du régime. Elle dirige un ouvrage collectif, « Penser en Chine ».

    Par Nicolas Weill

    Publié le 21 février à 03h49, mis à jour hier à 05h38


    La sinologue Anne Cheng, à Paris, en 2018.
    PATRICK COCKPIT / HANS LUCAS ; ZOOM : cliquer sur l’image.

    Dans les salles glacées d’un Collège de France quasi désert en période d’épidémie, la sinologue Anne Cheng, qui y occupe depuis 2008 la chaire d’histoire intellectuelle de la Chine, continue à démonter avec énergie les mythes qui entourent la perception d’une puissance au poids et à la présence de plus en plus écrasants. Elle s’attache à décrasser notre regard des restes d’un « orientalisme » (soit l’élaboration d’une image de l’Asie par des érudits européens) maintes fois dénoncé, mais toujours actif quand on s’obstine à percevoir la Chine comme une civilisation radicalement « autre ».

    De cette différence, selon elle, le régime dictatorial de Pékin fait son profit pour s’affranchir des droits de l’homme. Les intellectuels qui, en France, cherchent à « vendre l’altérité chinoise » et le succès qu’ils rencontrent en Chine l’agacent au plus haut point. «  Ce néo-orientalisme, explique-t-elle au “Monde des livres”, soutient que la Chine aurait sa propre civilisation et n’aurait pas besoin de démocratie sous prétexte que cela n’est pas dans sa culture. »

    Tête froide et sens critique

    Sa démarche de savante consiste au contraire à se départir d’une fascination qui, pour de bonnes et de mauvaises raisons, a transi tant de lettrés occidentaux face à l’univers chinois. Ainsi, devant le canonique et elliptique Dao de jing, la « voie » du maître Laozi (selon la légende, un contemporain de Confucius, Ve-VIe siècle avant notre ère), qui a envoûté et envoûte encore de nombreux philosophes, elle conserve la tête froide et son sens de la critique. « Ce texte me pose des problèmes parce qu’il n’offre aucune prise, dit la sinologue. Il est conçu de telle façon qu’on n’y trouve aucune référence qui permette de le situer. On oublie volontiers qu’il a aussi été la source d’inspiration directe du premier totalitarisme chinois, le “légisme”, à travers son tout premier commentateur, Han Feizi, qui préconisait de manier la carotte et le bâton comme le pratique le gouvernement chinois actuel. Mao s’y référait, du reste. Le propos de ce totalitarisme chinois antique voulait que le pouvoir impérial soit à l’image du Dao. On entrevoit quelque chose de terrifiant, qu’on ne peut que subir, dans une machine du pouvoir qui avance comme le mouvement inéluctable des astres et qu’on ne saurait contester. »

    Ce genre de lecture suscite « des cris d’orfraie » auprès de certains de ses auditeurs, remarque Anne Cheng, amusée. Ou même lui attire la réputation d’être antichinoise. « Si j’avais été antichinoise, pourquoi aurais-je épousé un Chinois ? », se défend-elle, parlant de l’homme, décédé en 2015, avec qui elle a partagé trente ans de sa vie et avec qui elle a eu deux filles. « Pourquoi aurais-je fait toute cette carrière dans les études chinoises ? J’essaie de réfléchir dans un sens qui soit sain et bénéfique pour la Chine. » Mais cela ne peut signifier autre chose pour elle que de « décentrer la Chine ». Ainsi a-t-elle entrepris, depuis plusieurs années, de considérer aussi celle-ci avec les yeux des intellectuels indiens ou japonais. « Je pense que cela ferait énormément de bien à la Chine de ne plus être cet “empire du Milieu”…  »

    Refusant l’« essentialisme » et toute idée d’un développement autonome qui ne devrait rien aux influences étrangères, elle se veut sensible aux transferts culturels, qui interdisent tout enfermement dans une identité « en béton armé ». Dans cet esprit, elle met en avant l’importance du bouddhisme, introduit dès le premier millénaire en Chine, à côté des courants spécifiquement chinois que sont le taoïsme ou le confucianisme. De même s’en prend-elle au mythe de la « continuité » chinoise, que l’on prétend faire remonter à cinq millénaires, alors que les premières traces écrites de civilisation, objecte-t-elle, ne remontent pas plus loin que 1 500 ans avant l’ère chrétienne.

    Un idéal méritocratique et intégrateur

    D’où cette capacité à décortiquer les légendes provient-elle ? D’une dualité dans son itinéraire de vie et d’études, nourrie des classiques occidentaux et chinois. Anne Cheng est la fille, née en France, de l’écrivain François Cheng. Mais leur relation à la Chine diffère du tout au tout. « Nos trajectoires vont en sens inverse dans tous les sens du terme, reconnaît-elle. La Chine de mon père ne laisse pas entrevoir celle qui m’a marquée. Lui vante les beautés d’une Chine très esthétique, la poésie, la calligraphie, la peinture, sans en laisser suspecter le côté noir et extrêmement brutal, la face cachée de la Lune. Il y a là une espèce de négation du XXe siècle chinois, qui a été très violent.  »

    Sa mère, une artiste peintre, a quitté la France dès 1966, sautant « à pieds joints dans la Révolution culturelle  », qui va la broyer, elle et son compagnon d’alors. Anne Cheng restera dix ans sans nouvelles. Elevée en fille unique, vivant dans des HLM en banlieue, la «  bonne élève » réalise un idéal méritocratique et intégrateur. Après des classes préparatoires au lycée Fénelon, elle entre à l’Ecole normale supérieure tout en poursuivant un cursus de chinois.

    A 25 ans, elle publie, dans un geste « crâne » – de l’aveu d’un de ses professeurs –, sa propre traduction d’un monument, les Entretiens, de Confucius (Seuil, 1981). Elle en reçoit les éloges publics d’un de ses maîtres, le sinologue Jacques Gernet (1921-2018). Sa passion de la transmission lucide se poursuivra avec son Histoire de la pensée chinoise (Seuil, 1997) et par l’aventure de la « Bibliothèque chinoise » aux Belles Lettres (les « Budé chinois »), forte d’une trentaine de titres et de dix ans d’existence.

    «  Notre champ s’étend à tout ce qui a été écrit en chinois classique. Cela veut dire que l’on peut remonter jusqu’au Ve siècle avant notre ère et redescendre jusqu’à l’aube du XXe. Nous avons inclus des titres coréens et même japonais, et nous en espérons des vietnamiens – parce que de grands lettrés de ces pays ont utilisé le chinois classique comme langue d’expression », explique la sinologue, avant d’ajouter : « Le but est de clouer le bec à tous les intellectuels français qui s’abritent derrière le fait qu’ils ne connaissent pas grand-chose de la Chine ou rien du tout, et prétendent qu’il n’y a rien à lire. Nous leur livrons les auteurs chinois ou de langue chinoise classique dans le texte. » Pas question en revanche de se laisser aider par une subvention du gouvernement chinois dont elle dénonce, avec d’autres, l’entrisme dans les universités par le biais des Instituts Confucius.

    Le « soft power » chinois – « un oxymore »

    Dans le nouveau volume collectif qu’elle a dirigé, Penser en Chine, Anne Cheng et ses collaborateurs multiplient les exemples d’intrusion insidieuse d’un pouvoir chinois obsédé par son « empire-monde fantasmé » comme par la concurrence avec l’Occident, et avide de vendre son fameux soft power chinois – « un oxymore », appuie-t-elle. La sinologue sait manier l’ironie quand elle évoque l’obsession de puissance qui aboutit à une essence de pacotille : « On invente une prétendue identité chinoise qui en réalité est au mieux une identité han. Il s’agit d’une simple portion de la population, et en plus cette identité han n’en est pas une. Sur les papiers d’identité chinois, l’appartenance ethnique est mentionnée. On est han quand on n’est ni mandchou, ni mongol, ni tibétain. C’est ce qui reste quand on a tout enlevé. Rappelons au passage que cette catégorisation est d’origine stalinienne. Les gens avalent des raisonnements essentialistes qui, en plus, sont récents ! »

    Penser en Chine, ce serait à l’inverse penser en mouvement, sur le mode dialectique des confucéens plutôt que sur celui, autoritaire, du Dao, sans redouter la critique ni l’autocritique.

    Parcours

    1955 Anne Cheng naît à Paris.

    1975 Elle entre à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles, à Paris.

    1981 Traduction intégrale des Entretiens, de Confucius (Seuil).

    1982 Docteure en sinologie.

    1997 Histoire de la pensée chinoise (Seuil).

    2007 La Pensée en Chine aujourd’hui, collectif (Folio).

    2008 Elle est élue au Collège de France.

    Critique

    « Penser en Chine », sous la direction d’Anne Cheng, Folio, « Essais », inédit, 558 p., 10,30 €.

    L’empire sans masque

    Alors que la Chine masque le monde entier en proie à la pandémie de Covid-19, ce volume collectif est indispensable à ceux qui n’entendent se laisser faire ni par les mythes intéressés ni par le charme de la puissance. Rassemblant des collaborateurs occidentaux et chinois, Anne Cheng opère un nouveau point d’étape par rapport au premier recueil qu’elle a dirigé en 2007 (La Pensée en Chine aujourd’hui, Folio). Alors, ce pays était, écrit-elle, encore « en phase ascendante d’un décollage économique amorcé au début des années 2000 ».

    Force est de constater que la voix des intellectuels, chinois ou non, qui analysent en profondeur les mutations de la Chine a été, depuis lors, de plus en plus recouverte par les discours triomphalistes de la propagande – et par le contrôle que pratiquent les Instituts Confucius à l’étranger –, comme par la complaisance des investisseurs de tout poil pour l’autoritarisme du régime.

    Derrière ces rideaux de fumée, le livre montre par exemple l’usage que font les dirigeants de notions traditionnelles comme le tianxia (« tout sous le ciel ») afin d’entretenir le fantasme d’un empire-monde supposé pacifique, au rebours de son concurrent américain, en détournant au passage les critiques de la mondialisation occidentale opérées par des penseurs radicaux, tels Toni Negri et Michael Hardt dans Empire (Exil, 2000). Cette mise à jour passionnante n’en permet pas moins de prendre la mesure des richesses et des ressources que recèle la Chine dans le domaine de la pensée.

    Extrait

    « L’auto-projection de la Chine comme grande puissance pacifique, garante d’harmonie et de prospérité « gagnant-gagnant » pour tous dans laquelle beaucoup d’entrepreneurs du monde entier ont voulu croire (…), n’a aujourd’hui plus beaucoup de crédibilité. (…) Alors qu’en 2007 la Chine était encore un objet de fascination, baignant dans son rôle millénaire de centre d’attraction pour le monde, elle se retrouve exposée sous son vrai visage, sans masque (pour ainsi dire !), tel le roi nu de la fable d’Andersen auquel faisait déjà allusion Simon Leys en 1971 dans Les Habits neufs du président Mao. Cinquante ans après la parution de ce livre prophétique, allons-nous continuer à accorder un quelconque crédit aux constructions fantasmatiques du “rêve chinois” ? » Penser en Chine, pages 27-28

    Nicolas Weill, Le Monde du 21 février 2021.


  • Annwn | 20 février 2021 - 05:55 2

    Il faut toujours avoir présentes à l’esprit, au moment où l’on étudie et pénètre la Tradition Primordiale, ces deux formules qui sont la base de toute la science extrême-orientale : l’abaissement de l’homme n’est pas un élément nécessaire de la grandeur du ciel : la souffrance de l’homme n’est pas un élément nécessaire de son évolution.

    Voir en ligne : LA CHINE