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Pierre Guyotat est mort à 80 ans dans la nuit du 6 au 7 février

Liberté de Pierre Guyotat

D 8 février 2020     A par Albert Gauvin - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le grand écrivain français, figure majeure de l’avant-garde littéraire dès les années 60 et 70, est mort dans la nuit de jeudi à vendredi. Entre classicisme et expérimentation, il avait été couronné par le prix Médicis en 2018, presque cinquante ans après l’avoir raté pour son brûlot interdit « Eden, Eden, Eden ».

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6 septembre 2018 [1] :

Récem­ment, j’ai revu Sollers, et on s’est dit : « Ça y est, on est dans le champ de tir. »

[...] vous savez, à mesure qu’on avance en âge, la vie humaine paraît une chose illusoire. Les croyances les plus solides s’effondrent. Quand on est enfant, on est très conscient de sa petitesse. Puis on devient adolescent, adulte, et on se prête une impor­tance terrible. Plus tard, on revient à ce sentiment enfantin d’être une part infime de l’ordre des choses. On se frotte à la mort. A mon âge, ça devient sérieux. Arithmétique. Je n’ai plus grand-chose à vivre. Récem­ment, j’ai revu Sollers, et on s’est dit : « Ça y est, on est dans le champ de tir. » Quand je lisais Malraux, à 18-19 ans, je le trouvais barbant avec son obsession de la mort. On lui demandait ce qui le tourmentait, et il répondait : la mort, la mort, la mort. Je pensais que c’étaient des banalités. Maintenant, je le comprends.

Ça vous fait peur ?
Oui.

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Pierre Guyotat en mai 2005,
à l’époque de la publication du premier tome de ses « Carnets de bord » (1962-1969).

Photo Olivier Roller pour Libération. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Pierre Guyotat, éternel Éden

Par Mathieu Lindon — 7 février 2020 à 21:01

Né le 9 janvier 1940, Pierre Guyotat est mort à 80 ans dans la nuit de jeudi à vendredi. Il avait déjà publié auparavant Ashby et Sur un cheval, mais c’est avec les « sept chants » de Tombeau pour cinq cent mille soldats qu’il surgit vraiment dans la littérature, en 1967. « En ce temps-là, la guerre couvrait Ecbatane. » Pierre Guyotat, qui a fait son service militaire en Algérie de 1960 à 1962, y invente une guerre imaginaire mais dans laquelle on peut voir celle-là, avec une violence en particulier sexuelle incroyable, avec une description des pratiques de domination et de ce qu’il appelle l’esclavage.

Le livre frappe immédiatement et Pierre Guyotat publie trois ans plus tard Eden, Eden, Eden qui va persister à marquer de scandale cette œuvre hors de l’ordinaire. Gallimard, qui édite le roman, craint une interdiction : le livre paraît donc paré de trois préfaces de Roland Barthes, Michel Leiris et Philippe Sollers censées empêcher une telle censure, d’autant que Michel Foucault publie en même temps dans le Nouvel Observateur un article intitulé « Il y aura scandale, mais… » qui commence ainsi : « Ce livre, vous le savez bien, sera moins facilement reçu que le Tombeau. Il y manque ce bruit de guerre qui avait permis à votre premier roman d’être entendu. On veut que la guerre ne soit qu’une parenthèse, le monde interrompu ; et à cette condition on admet que tous les extrêmes s’y rencontrent. Je me demande si le Tombeau n’est pas passé à la faveur d’une fausse dramatisation ; on a dit : c’est l’Algérie, c’est l’occupation, alors que c’était le piétinement de toute armée, et le brouhaha infini des servitudes. »

Un autre langage

Eden, Eden, Eden ne passera pas. La censure s’en occupera hypocritement via une interdiction à l’affichage (et non à la vente mais cela revient à peu près au même). Claude Simon démissionne du prix Médicis après s’y être opposé sur le livre avec Jean Cayrol, pourtant premier éditeur de Guyotat. Idiotie recevra le prix Médicis en 2018. Pierre Guyotat avait par ailleurs reçu le prix de la Bibliothèque nationale de France en 2010.

Un demi-siècle a passé et Tombeau reste peut-être le livre le plus fort de son auteur et Eden, Eden, Eden celui dont le destin est le plus fatal. Car en 1975 paraît Prostitution qui marque le début des aventures de Pierre Guyotat dans un autre langage, création qui est sans doute l’ambition de tout écrivain, mais langage tellement autre, en l’occurrence, qu’il amorce une trajectoire presque insensée où l’auteur risque de se perdre. Le livre est fait pour être dit à voix haute avec un accent maghrébin, l’orthographe, la grammaire et la ponctuation y sont d’une originalité déconcertante. Voici le début du texte : « "[debout, la bouch’ ! j’a b’soin !"] […,te m’veux, m’sieur l’homm’ ?" — "j’vas t’trequer au bourrier !" » En appendice, Guyotat place un glossaire, une grammaire, des traductions, mais le pli est pris. Sans que personne l’accuse de mystification, avec une honnêteté absolue, l’écrivain prend une voie où les lecteurs auront du mal à le suivre, simplement le lire devient d’une complication sans borne. D’autant que, comme il raconte en grande partie des aventures homosexuelles, tout le monde ne manifeste pas nécessairement une grande envie de s’y mettre. Le Livre, en 1984, est un long paragraphe de deux cents pages dont à peu près aucun mot ne relève du vocabulaire courant (c’est-à-dire de ceux qu’on peut trouver dans un dictionnaire).

Pierre Guyotat. Progénitures. Explications.

Du jour au lendemain, Alain Veinstein, 30 mai 2000.

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Extrait de Progénitures (2000) : « a se accort’ !, l’bestiau sonné s’réfugie son muffl d’dans ta shiort !, » Le livre fait plus de huit cents pages, certains croient Pierre Guyotat perdu pour la littérature, d’autant que la violence de la sexualité qu’il met en scène ne sera explicitée que dans les livres autobiographiques qui suivront : en fait, Guyotat prétendra que sa sexualité est quasi exclusivement littéraire, que c’est en écrivant qu’il jouit et qu’il lui faut même plus ou moins s’abstenir de jouir ailleurs pour pouvoir écrire convenablement si cet adverbe s’appliquait le moins du monde à lui et son travail. Le « renouvellement de la langue » fut l’ambition permanente de Guyotat mais le moment revient où il le pratique d’une manière plus accessible au lecteur. C’est Coma en 2006, suivi de Formation en 2007, d’Arrière-fond en 2010 et donc d’Idiotie en 2018. Guyotat se raconte — ou s’invente — dans ces textes. Car il y a chez lui une volonté d’être compris que ne laisse pas soupçonner une part de son œuvre et que manifeste le nombre de ses livres d’entretiens ou d’articles, comme s’il fallait sans cesse y revenir faute d’être parvenu à satisfaction.

Dès 1972, paraît Littérature interdite où est recueilli tout ce qui concerne l’affaire Eden, Eden, Eden, puis c’est Vivre (1984) qui rend compte de la politique et la sexualité. Explications (2000) et Humains par hasard (2016) sont des livres d’entretiens (avec Marianne Alphant, avec Donatien Grau), Divers (2019) regroupe cinq cents pages d’entretiens et d’articles de 1984 à 2019.

« Un titre, c’est une concession »

Mais Guyotat n’abandonne pas son langage propre. Il fait des lectures qui sont des spectacles et des événements. Il publie Leçons sur la langue française (2011) et aussi deux volumes de Joyeux animaux de la misère où le langage n’est pas celui de l’œuvre autobiographique. Il ne renonce à rien et annonce toujours à paraître sa fameuse Histoire de Samora Machel. Il peint et dessine également, est exposé chez Azzedine Alaïa, suscite sur ce point aussi l’intérêt de Miquel Barceló. C’est le projet de Guyotat de tout mêler, lui et la langue, les arts entre eux. En 1984 (extrait de Divers) : « Quand, dans l’hiver 1981-1982, je suis sorti du coma et que je sentais réellement la chair se recomposer, c’est-à-dire avancer, progresser, s’épaissir autour de tous mes os, presque les chatouiller, la seule traversée dans mon cerveau d’un titre, d’un morceau de livre — des miens, ou de n’importe quel autre —, me faisait aussitôt retomber dans l’inconscience. »

« Après mon coma de 82, j’étais comme lavé de ma vie antérieure », dit-il encore trois ans plus tard. Entretien de 2000 : « Quand le livre Progénitures a été publié, le fait pour moi d’avoir à prononcer son titre a été un supplice. Ce n’est pas dur de le voir transformé en objet… C’est beau, c’est un beau moment… Ce qui est dur, c’est la transformation en marchandise. Dans la transformation en marchandise, il y a le titre… Tant que cela reste en amont, le titre est là, on peut le changer, le corriger sur épreuves, c’est encore éphémère… C’est la chose, qui ne doit pas avoir de titre. Un titre, c’est une concession. » Coma aussi est un titre de Pierre Guyotat (2006) avant d’être une réalité, comme des dépressions l’ont été.

Le réel le plus brutal

En quatrième de couverture d’Idiotie, Pierre Guyotat a écrit ceci : « Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962 [c’est un peu l’envers à prétention réelle de Tombeau pour cinq cent mille soldats, ndlr]. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu’on nomme le "réel", ma tension de tous les instants vers l’Art et vers plus grand que l’humain, ma pulsion de rébellion permanente : contre le père pourtant tellement aimé, contre l’autorité militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d’Algérie, arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire. »

Le rapport « à ce qu’on nomme le "réel" », Guyotat l’a peut-être encore interrogé dans cet Idiotie dont on n’est pas forcé de croire à la vérité factuelle de chaque phrase. Mais il a surtout étendu ce soupçon d’irréalité au langage lui-même en le triturant comme personne avant lui. Et le réel le plus brutal a donc rattrapé le tout récent octogénaire de sa manière habituelle, dans la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 février 2020.

Mathieu Lindon, Libération du 7 février 2020.

LIRE AUSSI : Mathieu Lindon : « Divers » : Pierre Guyotat sans diversion
Quand Pierre Guyotat nous parlait de Sade et de la prison pdf

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Liberté de Pierre Guyotat

Une série diffusée le 25 mars 2000.

Au Louvre... Watteau, Mozart et les Fêtes galantes.

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Aiguillon-sur-Mer, Hôtel de la plage, mercredi 8 mars, 15h30.

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Écrire.

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La démocratie.

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Abbaye d’Ardenne, le jeudi 9 mars, 11h20.

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Sur la plage, jeudi 9 mars, 16h30.

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Abbaye d’Ardenne, jeudi 9 mars, 20h15. Rossellini. Dreyer.

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Le désir de créer.

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Archives A.G.

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La personne Pierre Guyotat.
1999, fin du siècle et de "Progénitures"

Production : Centre Pompidou, 2007

Dans le cadre du cycle intitulé "Histoire des Trente : 1977-2007" qui fête l’anniversaire des 30 ans du Centre Pompidou, la série "Les Revues parlées" se penche sur 1999, année symbolisant tant la fin d’un siècle que l’achèvement de la rédaction de l’ouvrage "Progénitures" par l’écrivain, dramaturge français Pierre Guyotat, dont l’œuvre exerce une influence grandissante sur la création contemporaine actuelle. Après une présentation par Marianne Alphant du Centre Pompidou, Pierre Guyotat nous entretient de "Progénitures", écrit de 1991 à 1996, corrigé de 1997 à 1999 et dont deux parties sur trois vont paraître aux Editions Gallimard, nous parle aussi de ses autres écrits dont "Prostitution" (1975), "Coma" (2006), "Formation" (2007) et à travers eux du changement symbolique d’époque.

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Les affinités électives de Pierre Guyotat

Francesca Isidori, 6 décembre 2007. Formation.

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"Musiques" de Pierre Guyotat

Musiques est une histoire de la musique proposée par Pierre Guyotat : des premières découvertes aux découvertes actuelles. 12 heures d’enregistrement à partir des émissions de France Culture.
Tout au long de ses enregistrements, Pierre Guyotat nous raconte ses premiers souvenirs liés à ma musique — et plus généralement à l’univers sonore dans lequel il a évolué. Puis, remontant le temps, il nous dit comment la musique se lie intimement à sa vir, son écriture. Cette promenade narrative à travers cette histoire personnelle de la musique, largement illustrée de plages musicales, est ponctuée de détails biographiques, de commentaires sur l’histoire contemporaine, et de précisions sur l’oeuvre de l’écrivain.

Cet ouvrage contient 12 CD offerts (Le contenu des 12 CD).
Edition de tête de l’ouvrage disponible à la librairie Editions Léo Scheer - 14, rue de Verneuil - 75007 Paris.

Avril 2009.

A l’occasion de l’enregistrement et de la diffusion en direct du texte de Pierre Guyotat intitulé Coma depuis L’Odéon-Théâtre de l’Europe le 29 avril, le feuilleton était consacré pendant deux semaines à la série Musiques que l’auteur avaient enregistrées pour France Culture en 2002 et en partie publiées chez Léo Scheer. Cette nouvelle présentation que l’on doit à Bernard Comment s’attache plus particulièrement, dans un premier temps, à l’enfance et aux années de formation de Guyotat. L’auteur y raconte ses premiers souvenirs liés à la musique — et plus généralement à l’univers sonore dans lequel il a évolué. Comment la musique s’est liée intimement à sa vie, à son écriture. La deuxième semaine était consacrée à l’Algérie, au sahara et à l’écriture de Coma.

Extraits

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Archives A.G.

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Leçons sur la langue française

Du jour au lendemain, Alain Veinstein, 4 février 2012.

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Écrire la guerre. Détruire la langue

Matières à penser par Patrick Boucheron, 29 octobre 2018.

Retour sur le parcours de Pierre Guyotat à partir d’Idiotie, son dernier livre.

Il existe aujourd’hui une nouvelle historiographie de la guerre. Quittant la vision surplombante du stratège, elle fait récit de la dispersion des témoignages et des points de vue, croisant donc nécessairement la question de l’écriture. Ce soir, entretien avec Pierre Guyotat, écrivain et dramaturge.

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Jean Cavalier avec les Camisards lors de la guerre des Cévennes.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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En 1967, Michel Foucault saluait ainsi l’entrée fracassante de Pierre Guyotat en littérature : Tombeau pour cinq cent mille soldats était, disait-il, un livre fondamental de notre époque, car il donnait à comprendre « l’histoire, immobile comme la pluie, indéfiniment itérative, de l’Occident au XXe siècle ». Roman d’apprentissage, le dernier livre de Guyotat, Idiotie, mène son lecteur au bord de ce grand fracas. Il y sera question de la guerre d’Algérie, des prisons et du sexe, et de la guerre que déclara un jour Pierre Guyotat à la langue dans laquelle se proférait des ordres injustes.

Je pense que je n’ai pas eu une vie épique du tout. J’ai peut-être été mêlé à des événements épiques, mais, quand on me parle de force ou d’épopée, je rentre sous terre. (Pierre Guyotat)

A propos du psaume 137, de Claude Goudimel, diffusé pendant l’émission :

Tout ce que m’évoque le protestantisme, qui a tenu une très grande place dans mon enfance, se retrouve dans ce psaume extraordinaire. (…) Je suis né dans le Haut-Vivarais (Ardèche), une région qui a connu les guerres de religion, et on en parlait encore beaucoup quand j’étais enfant. (…) Certains héros protestants étaient nos héros aussi, comme Jean Cavalier et les Camisards. (…) On était vraiment très proches de la question religieuse. (…) Évidemment, avec une conscience historique très forte, nous avons été très impliqués dans cette guerre : je suis né en 1940, j’avais donc quatre ans à la Libération de Paris. (Pierre Guyotat)

Je suis plus sensible à la Préhistoire qu’à l’Histoire proprement dite, et c’est une pensée que j’ai pratiquement tous les jours. (…) La naissance des gestes, des méthodes, la cuisson, etc., la vie en communauté, la marche, le sommeil, la nourriture, la parole, la musique, le rythme, la gravure sur la pierre, etc. (Pierre Guyotat)

Extrait musical choisi par l’invité : Psaume 137, de Claude Goudimel, par l’Ensemble Clément Jannequin (le début).

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3 Messages

  • Albert Gauvin | 10 février 2020 - 19:04 1

    Je viens de recevoir ce mail de Ludwig Trovato. Qu’il en soit vivement remercié.

    Bonjour
    Je vous offre ici, par ce lien,
    Le film que j’ai réalisé sur Pierre Guyotat il y a déjà quelques années,
    à voir ou à revoir...
    https://vimeo.com/390526615/26bb4161c0
    en amitié
    Ludwig TROVATO

    Pierre Guyotat, 52 minutes dans la langue
    Productions : Doc Reporters/La sept/Arte, France 3 Océaniques, 1985, 52mn.

    Depuis "Tombeau pour cinq cent mille soldats" (1967) jusqu’à "Bivouac", sa dernière oeuvre, Pierre Guyotat occupe dans le monde littéraire une place marginale et singulière. Si nombre de ses écrits ont provoqué un certain scandale, c’est que cet écrivain utilise une langue, une écriture inhabituelle. Pour la première fois, une caméra a pénétré dans l’univers intime de Guyotat, explorant son rapport à l’écriture et ses expériences sur le langage.

    J’avais enregistré le documentaire lors de sa diffusion, mais, après plus de trente ans, la cassette est inutilisable.

    VOIR : Ludwig Trovato, un documentariste singulier


  • Albert Gauvin | 10 février 2020 - 13:08 2

    Dans l’œuvre de Guyotat, les corps sont omniprésents : corps de cinq cent mille soldats, corps innombrables des morts oubliés de l’Histoire, corps asservis, torturés, corps désirants… Corps partout, autant objets que sujets de l’écriture, corps des autres ou corps de l’écrivain. Ces corps s’entrechoquent, se caressent et se tuent dans le même instant, s’asservissent et se baisent, se lèvent de leurs propres cendres, défèquent, pissent et éjaculent en pleine lumière. Jean-Philippe Cazier, Diacritik.


  • Viktor Kirtov | 9 février 2020 - 12:27 3

    ENTRETIEN. L’écrivain Pierre Guyotat est mort vendredi. Nous l’avions rencontré pour parler de l’un de ses héros : le marquis de Sade.

    Propos recueillis par Sophie Pujas
    Publié le 08/02/2020 | Le Point.fr
    Actualité Culture


    Pierre Guyotat en 2018, lors de la remise du prix Médicis pour « L’Idiotie ».
    © PHILIPPE LOPEZ / AFP
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    [...] Nous l’avions rencontré en 2014 pour évoquer le marquis de Sade, simple délinquant sexuel pour les uns, anarchiste libertaire pour d’autres.

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    Le Point : Pour vous, Sade est un héros…

    Pierre Guyotat : Bien sûr, parce qu’il a survécu par la seule force de son esprit. C’est notre Shakespeare, il y a chez lui le même tragique, la même grandeur, la même audace. Son art est un art de prisonnier. Il faut aller à Vincennes pour comprendre qu’il est absurde de prétendre qu’il a connu des conditions de détention confortables. Et il a réussi malgré tout à garder sa tête – à tous les sens du terme –, et à ne pas se suicider… C’est là son héroïsme. J’ai tâté de la prison, je sais ce que c’est que d’y rester des semaines seul, de sentir qu’il y a autour de soi des conspirations. Je dormais loin du soupirail, de peur qu’on y introduise le canon d’un fusil – et je suis persuadé que Sade a dû connaître des moments analogues.

    « Rien de tel n’avait été risqué depuis Sade », écrivait Philippe Sollers à propos d’Éden, Éden, Éden, livre qui vous a valu les foudres de la censure en 1970. Qu’avez-vous pensé du parallèle ?

    À vrai dire, j’ai commencé à lire Sade justement quand on a commencé à parler de lui à mon propos, c’est-à-dire à la charnière des années 1970. J’ai commencé par La Philosophie dans le boudoir. Beaucoup plus tard, dans les années 1990, j’ai lu Justine. Mais c’est peut-être surtout la biographie écrite par Gilbert Lely qui m’a bouleversé. Quant au parallèle, je ne sais pas. Je ne mets pas en scène la perversion. La jouissance par la souffrance de l’autre, j’y suis assez étranger – peut-être que je n’ai pas encore assez vécu. Mais, chez lui, ce n’est pas aussi important qu’on le croit. Oui, il y a la cruauté, le sang. Mais c’est assez expéditif, ce côté purement sadique. Ce qui est phénoménal chez lui, c’est sa langue, tendue en permanence.

    Comment la décririez-vous ?

    Mais je dirais d’abord qu’elle est très belle ! On se demande parfois si tous nos romantiques ne lui doivent pas leur éloquence. Dans les pamphlets politiques de Chateaubriand, il y a quelque chose qui me fait penser à cette ardeur de Sade. On sent quelque chose de la langue du marquis, même dans l’emportement. Ce n’est pas une tradition si établie en France. Même Voltaire n’est pas aussi éloquent. L’une de ses trouvailles les plus magnifiques, c’est l’usage du présent : on fait ce qu’on est en train de dire. Ça me touche infiniment, et il est l’un des premiers à le faire. Mais au XVIIIe siècle, les écrivains inventent des formes sans en faire grand cas. On n’est pas au XIXe, où on théorise tout ce qu’on fait…

    C’est une phrase à la rythmique bien particulière…

    Il a le sens du temps. Pendant que vous lisez l’une de ses phrases, vous avez le temps d’imaginer. Quand vous arrivez à la phrase suivante, vous avez une image. Un Flaubert est plus précis, mais plus rapide aussi, ne vous laisse pas le temps. Cela devient un chaos d’images précises. Les classiques, auxquels Sade appartient à mon sens, ont la force de la distance par le verbe, par la rhétorique. Chez Racine aussi, il y a très peu de choses matérielles. Ces gens refusaient de mettre trop de matière. La phrase est une sorte de cadre. Au fond, c’est le lecteur qui fait le travail ! Ce sont des impressionnistes avant l’heure.

    Mais on dit Sade parfois répétitif, voire ennuyeux…

    Mais tous les grands artistes sont répétitifs, font toujours la même chose ! Et d’ailleurs, au fond, je ne parlerais pas de répétition, mais d’obsession, de force entraînante. Mais il encourt la menace propre à toute fiction vraiment originale : celle de perdre de sa légèreté, de son jeu, et de s’épaissir. C’est d’autant plus vrai qu’il est seul, et a besoin de faire parler ses personnages. Il a besoin du théâtre, mais, comme cela lui a été interdit, les dialogues s’allongent, le jeu disparaît.

    Pourtant, c’est un brillant inventeur de personnages…

    Oui, son sens de la fiction est extraordinaire. On est avec lui, avec ses personnages, on parcourt cette France qu’il connaissait bien puisqu’il se sauvait tout le temps. Il a vécu avec ses livres, avec les figures qu’il avait inventées. Ce ne sont pas, comme on l’a dit, de simples silhouettes ou des pions, même dans Les 120 Journées. Il devait être heureux, là, avec ce monde.

    Comment en être sûr ?

    Au fond, on ne sait pas ce qu’il pense. C’est un prisonnier qui s’est emprisonné lui-même. Les textes ne servent qu’à l’isoler de lui-même et des autres. Il ne peut pas se dévoiler vraiment, même dans les lettres les plus charmantes à sa femme, qui montre son caractère joueur. Il veut jouer, beaucoup plus encore que jouir, et sa grande souffrance est qu’il ne peut plus. C’est un homme seul qui écrit peut-être même contre sa conscience – on ne sait pas. Je pense qu’il se fait violence à lui-même.

    Le texte lui échappe-t-il moralement ?

    Disons plutôt que la question de la morale est toujours présente quand vous écrivez des choses qui défient la morale. Je crois à ce que j’écris, tout en ayant du recul. Quand j’étais plus jeune, je faisais mourir beaucoup de gens. Je le fais moins aujourd’hui, parce que je sais mieux ce que c’est que la mort. Mais je me suis toujours demandé si j’avais le droit de le faire. Je considérais que c’était au-delà de la littérature, parce que je brisais mes propres tabous. Mais je me sens infiniment moins de puissance que Sade. Je considère qu’il est allé très loin et que les circonstances l’ont servi. La prison l’a grandi.

    Il ignorait s’il serait lu. Cela rend-il plus libre ?

    Sans doute. Mais il devait imaginer qu’il aurait plus tard des lecteurs. Pourtant, briser les tabous, et puis publier, noyer tout ça au sein de la société, c’est une chose. Le faire sans échos, sans rien, cela procède là encore d’un courage extraordinaire. Pensez aux 120 Journées, à la solitude de cet homme qui vient de perdre un manuscrit qui était tout pour lui. C’est une autre raison pour le considérer comme un héros. Parce que ça non plus ne l’a pas rendu fou. Même si, dans ce qui s’est passé à Arcueil et à Marseille, il y a des moments de délire qui m’ont toujours fait penser à des journées de semi-folie. Moi qui suis passé par des états un peu analogues, cela m’a toujours touché.

    Sade vous choque-t-il ?

    Je le lis en auteur. À un certain niveau de la littérature, on doit laisser toute morale. Je sais très bien que, quand on a pas mal écrit, on ne s’étonne plus de rien. L’écriture doit être une boîte de Pandore permanente. Je trouve Sade effrayant, mais moins que quand je le lisais pour la première fois. Plus j’en dévoile dans mes propres écrits et moins ce genre de propos m’inquiète. Ça ne sert à rien d’écrire si ce n’est pas pour briser des tabous. Sinon, c’est une activité comme une autre, du jardinage… Et n’oublions pas que, vers la même époque, d’autres décapitent, font un génocide en Vendée… C’est une époque dure, sanguinaire. Je pense aussi à ce que font de grands libertins. Il y a une scène dans les souvenirs du prince de Ligne, si aimé par Stendhal, qui est pour moi l’une des plus scandaleuses et des plus horribles de la littérature des Lumières – et auprès de laquelle les scènes sadiennes sont d’une grandeur nette. Il raconte comment, par jeu, quelques libertins vont chercher une fille dans la rue pour qu’un médecin essaye sur elle un « étui » (un godemiché, NDLR). C’est pour moi le comble du mépris de l’homme. À côté, la fin de Justine est une libération : ils assument leur crime.

    Crédit : lepoint.fr/culture/

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