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Pierre Guyotat, La matière de nos oeuvres

Par Donatien Grau

D 23 avril 2016     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


GALERIE AZZEDINE ALAÏA

22 avril - 12 juin 2016

18, rue de la Verrerie 75004 Paris
Ouvert tous les jours, de 11h à 19h (en période d’exposition)

Azzedine Alaïa, créateur de génie et grand ami des artistes, est heureux de présenter, dans sa galerie, Pierre Guyotat, La matière de nos oeuvres, une exposition mettant en scène la vitalité de la création du grand auteur français.

Avec de nombreux partenaires, dont la revue Critique lui consacrant un numéro spécial, l’Odéon-Théâtre de l’Europe et sa soirée autour de l’auteur, les éditions Actes Sud co-éditant le livre issu de l’exposition, et les éditions Gallimard qui publieront, à la fin de l’année, deux de ses oeuvres nouvelles, la Galerie Azzedine Alaïa donne à voir ses grands manuscrits, grâce notamment au concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France.

Des artistes admirateurs de Pierre Guyotat s’emparent de chacun de ces manuscrits et le présentent en dialogue avec une de leurs oeuvres ; participent ainsi au projet des artistes proches de l’auteur, tels Bernard Dufour, Eric Rondepierre et Klaus Rinke ; d’autres connus pour leur admiration, tels Daniel Buren et Jean-Luc Moulène ; des artistes suivant l’oeuvre dans le secret de leur atelier, Miquel Barceló, Cerith Wyn Evans, Paul McCarthy, Christoph von Weyhe ; et toute une nouvelle génération d’artistes ayant grandi dans cette lecture – Juliette Blightman de Londres, Elijah Burgher de Chicago, Michael Dean de Leeds. Pierre Guyotat a également confié à l’exposition des dessins de sa main, précieuses images créées pour l’occasion et qui seront montrées pour la première fois. Voir ici.

Pierre Guyotat en 2016

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Pierre Guyotat. La matière de nos œuvres

Ouvrage collectif sous la direction de Donatien Grau

Résultant d’une collaboration majeure avec la Bibliothèque Nationale de France, où sont conservées les archives Pierre Guyotat, et conçus en dialogue avec l’auteur lui-même, catalogue et exposition ont pour objectif de mettre pour la première fois en évidence l’extraordinaire source que représente l’œuvre de cet auteur pour les artistes français et internationaux.

Extraits

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Pierre Guyotat : lettres du voyant

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Autoportrait de Pierre Guyotat,
pris avant son arrestation en Algérie,
au printemps 1962
©BNF, NAF 28094, FONDS PIERRE GUYOTAT

L’écrivain travaille ses textes comme une matière visuelle. Une exposition, que nous présente son maître d’oeuvre, en rend compte.

La puissance de l’oeuvre de Pierre Guyotat tient, notamment, à sa force de langage — à cette incroyable virtuosité — et à la vitalité des images qui apparaissent ; c’est donc à l’intersection de la parole et du regard, du son et du vu, que se situe ce monde de confluence créé par un poète pour lequel on peut désormais à juste titre employer le terme usé de « visionnaire ». Visionnaire, Pierre Guyotat ne cherche donc pas à se définir comme poète seulement. Il est « artiste » : sa pratique ne s’inscrit pas seulement dans les catégories limitées, car formelles, de la « littérature ». C’est une manifestation de cette unité essentielle que représente l’art. C’est pour cette raison que son cheminement s’est accompagné de conversations avec des artistes de tous les domaines, d’Antoine Vitez à Jean-Luc Godard, en passant par bien des artistes visuels. Déjà, en 1968, un an après la parution du coup de tonnerre Tombeau pour cinq cent mille soldats, un poème de Pierre Guyotat paraît dans le cahier Insolation, illustré par Wilfredo Lam. À la même époque, il collabore avec Bernard Dufour, qui peint ensuite son portrait, nu, à partir d’une photographie de Jacques Henric. François Rouan, autre figure éminente de l’époque, collabore au volume Musiques et dialogue avec l’auteur. Vingt-cinq ans après Wilfredo Lam, en 1993, paraît l’ouvrage Wanted Female, collaboration de l’auteur avec le peintre Sam Francis. Et, depuis, tant d’artistes se sont emparés, directement ou indirectement, des ressources ouvertes par l’entreprise de Pierre Guyotat qu’on ne peut nier une sorte de familiarité inexprimable de cette oeuvre avec le champ visuel — au point qu’on pourrait même y voir un cas unique de présence intense d’un auteur contemporain vivant dans le champ de l’art.

Ces présences sont multiples et se manifestent dans des champs linguistiques et intellectuels distincts : on trouve, par exemple, une grande communauté d’artistes lecteurs de l’oeuvre de Pierre Guyotat dans le monde anglo-saxon, alors même qu’une partie de cette oeuvre, celle « en langue », dans cette forme creusant dans le français et le menant ailleurs, la plus révolutionnaire peut-être, n’est pas disponible en anglais. On s’arrache, entre artistes, à Chicago, Los Angeles, Leeds ou New York, les très rares exemplaires de la traduction de Tombeau pour cinq cent mille soldats, parue en 2003 chez Creation Books à Londres. Avec le compagnonnage de l’historien de l’art Stephen Barber, spécialiste d’Artaud, on trouve, aussi, une forte présence de Pierre Guyotat parmi les artistes avant-gardistes de langue française, conscients de la dynamique dans laquelle ils s’inscrivent et dont l’auteur est la figure de proue. Cette lecture de Pierre Guyotat fourmille dans des lieux où quelques textes ont été lus et ont fait l’impression la plus forte : le basculement, en langue anglaise, de la disponibilité raréfiée d’Éden, Éden, Éden et de Tombeau pour cinq cent mille soldats à Coma pdf , paru sous ce titre chez Semiotext(e), et Arrière-fond, paru sous le titre In the Deep, chez Semiotext(e) également, a établi la perception d’un auteur dont l’oeuvre est un monde, et qui a créé en lui l’espace pour accueillir ce monde et l’entretenir.

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Fragment du tapuscrit original
de Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967) (détail)
©BNF, NAF 28094, FONDS PIERRE GUYOTAT

Le plus peintre des auteurs

Si l’oeuvre de Pierre Guyotat constitue une telle ressource pour les artistes visuels de notre temps, c’est bien parce que l’auteur-artiste avait envisagé, avant tout, d’être peintre : de 9 à 14 ans, il s’est considéré d’abord comme tel, avant de s’engager dans le chemin du langage comme dessin et comme peinture — ce qui fait de lui sans doute le plus peintre des auteurs dans la langue ; et aussi, quand il dessine, comme un poète de la ligne. L’émotion rencontrée à 15 ans, dans une exposition consacrée à Paul Gauguin à Édimbourg, ouvrait une voie et en fermait une autre. La composition des ouvrages une fois imprimés, mais aussi des manuscrits dans leur état, est merveilleuse à voir : la dactylographie de Tombeau pour cinq cent mille soldats, que l’auteur a, dans le corps du texte, raturée ligne à ligne pour remplacer le texte par un autre ; la ligne de la machine est précisément barrée pour créer l’espace d’un autre texte, d’une autre leçon, comme s’il s’agissait d’un manuscrit recopié dans les siècles médiévaux, que quelque philologue serait venu, ensuite, commenter, amender, et pour lequel il aurait choisi de se décaler. On peut penser à Prostitution, tapé à la machine, où les corrections, dans des couleurs différentes, vert, rouge, viennent faire du texte une sorte d’articulation de teintes ; ou à Samora Machel, le texte inédit, « sous-marin » de la langue française, qui, quand il surgira, changera l’ordre des mots : pour la mise en verset, on voit bien la technique de la dactylographie ordonner tout, et tout ensuite se modifier subrepticement. Et assurément au Livre, texte compact, massif, d’une grande beauté tant il s’agit de texte, de pur texte, aux apparences impénétrables, en réalité vivant, vibrant, comme une matière flexible et néanmoins solide, aux ressorts inamovibles et qui n’attend que d’être mise en mouvement.

Pensons également à ces enluminures réalisées par Pierre Guyotat encore enfant, ou à ses textes récents, tapés en direct sur iPad. Pensons aussi à Coma pdf , Formation et Arrière-fond, les trois textes autobiographiques que l’auteur a improvisés et dictés, qui sont passés par sa voix et par la main de l’autre pour se voir garantir leur existence. Ce cheminement, qui part d’une personne pour en rejoindre une autre, se joue de la personnalité pour construire un anonymat commun, qui est celui du poète, disparu lui-même pour laisser place au monde. On ne peut donc pas s’étonner de la force de l’oeuvre de Pierre Guyotat pour les artistes et pour les poètes : ils voient là leur frère aîné, leur maître, qui a pris les risques qu’eux hésitent à prendre ; et à voir un être doué du talent suprême vivre ainsi et créer ainsi, ils se trouvent confrontés soudainement au choix : emprunter la voie du poème, avec la dévorante action qu’elle exerce sur ceux qui la tentent, ou rester sur les bas-côtés des récits sans langues, sans épopée, sans rêve.

Par Donatien Grau, Le Magazine littéraire 566, avril 2016.

LIRE SUR PILEFACE :
Pierre Guyotat, tel quel
Pierre Guyotat, Arrière-fond

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