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Ludwig Trovato, un documentariste singulier

D 6 février 2008     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le premier DVD de Ludwig Trovato — 3004 P (Dans l’atelier de Vincent Corpet)— est sorti. Il est en vente depuis le vendredi 8 février :
au Centre Georges Pompidou
au Palais de Tokyo
et à la librairie du Jeu de Paume.
Trois autres sont prévus en 2008 : Pasolini, la langue du désir,— Pierre Guyotat, 52 minutes dans la langue (avec des bonus inédits),— Yan Pei-Ming : Funérailles, journal d’un chantier.

Le blog de Ludwig Trovato.

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Images d’images Filmer comme on peint Mon corps en procès

Ludwig Trovato est vidéaste, réalisateur de documentaires pour la télévision (France 2, France 3, Arte), le Centre Pompidou et la direction des Musées de France.
Il vit à Reims et, depuis un an, au Sénégal où il travaille, avec Jean Luc Muracciole, à l’élaboration d’émissions télévisées pédagogiques au sein de l’Institut Diambars créé par Jimmy Adjovi-Boco, Bernard Lama et Patrick Vieira [1].
Une rétrospective de certains de ses films vient d’avoir lieu à la médiathèque de la Ville de Reims sous le titre Le film au service de l’art. Deux d’entre eux, 3004 P et Images d’images, ont été présentés, le premier en présence du peintre Vincent Corpet, le deuxième en présence de l’écrivain Jacques Henric.
"Au service" de l’art, sans doute, mais un regard neuf, une technique — la video — superbement maîtrisée, une interrogation incessante sur la réalité, le pouvoir (ou l’impouvoir) des images et le réel même qui s’y révèle, cela témoigne chez ce vidéaste, ce documentariste (comment l’appeler ?) d’une sensibilité et d’un souci artistiques qui doivent être considérés comme tels.
«  Il y a une certaine fierté pour moi de voir tous ces films qui sont représentés au public par le biais de ce cycle. Voir une oeuvre mise en valeur sur un grand écran, c’est également quelque chose de fort. Ce cycle est aussi pour moi l’occasion de présenter l’édition DVD de plusieurs de mes documentaires » dit Ludwig Trovato.
Il termine actuellement un document autobiographique, Ludwig, qui sera projeté pour la première fois le vendredi 7 mars à la Médiathèque de Reims et qui devrait sortir courant 2008 avec le soutien du Conseil régional de Champagne-Ardenne. « J’y parle de mon parcours et notamment d’une affaire judiciaire où j’ai été accusé de viol avant d’être relaxé au terme de trois ans de procédure judiciaire. Je ne veux rien cacher. »
« Et après, je ne parle plus de moi !  » me confiait-il il y a quelques jours [2].

Coup de zoom sur une pratique et une personnalité dont la discrétion, la générosité et la singularité attachantes méritent le détour.

Films documentaires

Pasolini, La Langue Du Désir

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Pasolini lors du tournage de l’Évangile. Coll. privée. A.G.

Date de sortie : 23 janvier 1985
Réalisé par Ludwig TROVATO
Avec Michelangelo Antonioni, Bernardo Bertolucci, Laura Betti .
Pays de production : FRANCE - durée : 4h 22min
Constitué d’extraits de films, de témoignages et d’analyses inédites, un portrait du réalisateur italien Pier Palo Pasolini.
Une version courte de 1h30 a été réalisée pour sortir en DVD.
Extraits.

Pierre Guyotat, 52 minutes dans la langue
Productions : Doc Reporters/La sept/Arte, France 3 Océaniques, 1985, 52mn.

Klaus Rinke Sculpture
Productions : Direction des Arts Plastiques/Centre Georges Pompidou, 1986, 26mn.

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Images d’images


Production : La Maison de la Culture de Reims/La Terra Trema [3], 1987, 26mn.
Autour de la peinture du Quattrocento, à Florence et en Toscane en compagnie de l’écrivain Jacques Henric. Rencontre entre deux écritures, celle de J. Henric qui tient un journal de tournage et celle de la caméra qui déambule dans les fresques prestigieuses de Piero della Francesca, Giotto, Masaccio...

Le "commentaire" de J. Henric a été publié dans la revue L’Infini n°11 sous le titre Les plus malheureux des hommes (été 1985).

Le début : « 28 mars. 7 heures du matin. On approche de Florence. Il pleut. Conduit la dernière moitié de la nuit dans un brouillard bleu éblouissant. Puis, le soleil se levant, dans une zone de clarté d’un jaune terreux. Maintenant ce sont d’énormes nuées mauve noir qui crèvent.
Je pense à cette phrase de Nicholas Ray lue la veille de mon départ : J’ai une action à accomplir qui est de regagner ma propre image. Nicholas Ray s’adresse à Wim Wenders, lequel s’apprête à filmer son agonie. Etrange idée : si près de la mort, alors que la quinteuse carcasse de son corps le lâche, Nicholas Ray décide de rejoindre le seul lieu possible, le seul lieu réel de sa présence au monde : une image. Son image.
Est-ce que c’est ça que les hommes de lettres français, pendant des générations, allaient chercher en Italie : une image enfin proposable d’eux-mêmes. Ce que j’aimerais, gonflés à bloc comme eux, pouvoir m’écrier en franchissant les faubourgs de Florence : Ave Fiorenza, ave. Tout est amour, tout est lumière, tout est jeunesse ! Je me vois mal, même, écrire comme Stendhal le fait dans son journal le 22 janvier 1817, alors qu’il entre dans Florence : Je me sentais hors d’état de raisonner et me livrais à ma folie comme auprès d’une femme qu’on aime. Mon émotion est si profonde qu’elle va jusqu’à la pitié. Sade, lui, ce qui motivait sa curiosité et son enthousiasme, c’était la dépravation à laquelle les femmes de Florence étaient censées se livrer.
Moi, je me contente d’aller voir des images ; ou plutôt, voir quelles images on va pouvoir faire à partir d’autres images. Et de parler sur ces images d’images. »

La fin : « 5 avril. On quitte Florence. Il pleut. Jean Bernard conduit à fond la caisse. Derrière, Ludwig et Jean-Luc somnolent. Une parenthèse à nouveau se ferme. Bien sûr, comme tous les autres, avec tous les autres, on est les plus malheureux des hommes. Ce n’est pas une pleurnicherie ; au risque d’être pédant, je dirai que c’est une affirmation strictement kierkegaardienne : toutes les images qu’on espère sont derrière nous ; celles dont on se souvient sont devant nous. On ne vit pas à reculons mais dans un double sens, devant derrière.
Ciao Firenze.
Je regarde défiler l’autoroute dans le viseur de mon appareil photo. Jamais la pluie ne m’a paru si lointaine. »

Au coeur d’un autre temps
Production : La Maison de la Culture de Reims, 1987, 26mn.
Dante, la peinture florentine, avec Guy Scarpetta [4].

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« Filmer comme on peint » 

Réponses à des questions de Catherine Millet, art press n°111, février 1987.

Tous tes films ont été faits sur ou avec des écrivains ou des peintres. Pourquoi ?

Le premier concernait Pasolini. C’était une nécessité de le faire pour interroger plus profondément le rapport que j’entretenais avec l’oeuvre et le personnage. Le besoin m’est venu, ensuite, de travailler avec des créateurs, écrivains et peintres que j’aimais. La peinture et l’écriture ont été déterminantes dans l’approche que je pouvais avoir de l’image et il était primordial pour moi de travailler dans un cadre délimité par les « acteurs » en question ; ceux-ci m’ont permis d’élaborer, à l’intérieur d’une thématique, une conception personnelle de l’image. Il y a un lien certain entre les gens avec qui j’ai travaillé et les oeuvres à partir desquelles j’ai filmé, il y a un lien entre Pasolini et la peinture du Quattrocento, entre l’écriture de Jacques Henric et l’oeuvre de Klaus Rinke ou la peinture de Pierre Weiss... Ce qui est essentiel, pour l’instant, c’est la recherche de thèmes, de sens, de composition personnelle de l’espace. Tous les thèmes abordés dans ce que j’ai fait se retrouveront bientôt dans la fiction.

Qu’est-ce qui donne la première impulsion à tes films ? Un texte ? Des images ?

Au départ je pensais que le mot était plus important que le visuel, qu’un mot pouvait bouleverser plus qu’une image. Aujourd’hui, je crois que les deux sont également essentiels. Quand j’ai commencé à tourner, j’ai privilégié énormément le texte, pour avoir une approche de l’image me permettant une certaine liberté. La vidéo sur Pasolini laisse une part importante au texte et cela m’a permis d’innover toute une pratique du cadrage. Je ne pense pas que l’image soit une illustration du texte, il doit être possible de faire un film sans texte, on voit tellement de films sans images...
Il y a des films qui m’ont laissé une empreinte dans la façon de penser l’image, mais je suis influencé aussi par certaines lectures. En ce moment [1987], j’écris le scénario d’une fiction, mais je ne l’écrirais pas de cette façon si je n’avais pas lu L’expérience intérieure de Bataille ou les livres d’Artaud. Il faut que ça mûrisse. Il faudrait aussi parler de la musique qui est comme une parole et comme un rythme. Le texte, on peut le considérer parfois comme le rythme interne du film. Ce qui me surprend et ce que j’aime chez Godard, c’est la façon dont la parole rythme le film, dont elle entraîne également la musique, alors qu’ailleurs c’est cette dernière qui est redondante et vient appuyer les sentiments ; pour moi, l’action dans les images de Godard est aussi dans cette façon de monter le son en lui donnant la même force que l’image.

Tu as une façon singulière de filmer les corps. On les voit souvent morcelés...

Le morcellement des corps filmés s’est imposé dès les premières images que j’ai faites. Mais, de plus en plus, je prends de la distance par rapport au corps. Au départ, celui-ci était vu en très gros plan, puis en plan plus large ; je le filme maintenant avec davantage de distance, ce qui fait que je découvre aussi l’espace autour de lui et le paysage. J’ai ainsi beaucoup aimé filmer la Toscane, pour les deux vidéos sur Florence. Cette découverte de la campagne m’a donné envie de filmer d’autres paysages, mais de les filmer comme on fait de la peinture.
Pour revenir au corps, c’est sa représentation qui m’a d’abord intéressé, et son morcellement presque sexuel. De même qu’il y a un morcellement dans le scénario d’un film à l’autre, de même il y a dans le corps comme un mystère qui m’a fasciné et c’est ma façon de montrer la sexualité, dans des films dont ce n’est pas le thème. C’est Roland Barthes qui disait : « Le sexe est partout sauf dans la sexualité ».

A montage, par contre, tout est calculé, il n’y a pas de hasard. Je crois qu’il est nécessaire d’avoir une règle qui obéisse à ses propres lois, qui sont des références personnelles, notions de rythme, etc. Par exemple, il est intéressant d’essayer de composer le montage de façon mathématique, schématiquement, comme une opération d’addition, de soustraction, de multiplication avec les sons et les images.

[Ludwig Trovato évoque ensuite des projets qu’il avait à l’époque - février 87 - et notamment :]

« [...] l’écriture d’un scénario de fiction, ce serait presque une autobiographie, mais une autobiographie particulière. Il n’y aura pas de personnage principal, mais plusieurs, plus ou moins importants, et qui seront faits d’une partie de moi. L’idée du film m’est venue en lisant Ulysse de Joyce : j’aimerais pouvoir expérimenter, à l’image, une représentation des corps qui ne soit pas uniquement extérieure, mais aussi intérieure. Mon intention n’est pas, bien sûr, de filmer Ulysse, mais de mettre en images un monologue intérieur. »

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Images, voix du sacré
Production : Centre Thomas More/La Terra Trema, 1992, 52mn.
Documentaire sur les rapports des images et du sacré. Entretiens avec des écrivains, des cinéastes, des critiques, à partir des réalisateurs et des films inscrits dans l’histoire du cinéma (Pasolini, Rossellini, Godard, Bergman). Avec la participation de Jacques Henric, d’Alain Bergala, de Virgilio Fantuzzi, de Christian Caujolle.

Paysages
Production : INA/La Terra Trema/Ministère de l’environnement/Drac Ile de France/Direction des Arts Plastiques, 1993, 52mn.

Brutta copia, bella copia, 1994, 52mn.
Entretien entre le poète Andrea Zanzotto et Jean-Luc Muracciole.

Une fiction de l’oeil, 1995, 52mn.
Regards sur la peinture avec Jean Louis Schefer.

Bill T. Jones, Eté 95, 1995, 52mn.
Sur l’ ?uvre du chorégraphe. Dialogue avec un dominicain entrecoupé de séquences dansées : improvisations avec Max Roach, travail avec Trisha Brown, ...

Musée Gustave Moreau, 1996, 10mn.

Place Jeema El Fna Marrakech, 1997-98, 52mn.
Documentaire de la série « L’oralité en question » consacrée aux peuples de tradition orale.

Des tziganes roumains, 1997-98, 52mn.
Idem.

28 Musées Nationaux, 1999.
28 films courts sur chaque musée national.

Métiers en forêt, 2000, 52mn.

Portraits corses, 2000, 52mn.

Corsica Endemica, 2000, 52mn.

Contre-temps, 2002, 52mn.
Réalisé avec Cécile Canut Maputo.
La rencontre, au Mozambique, entre la compagnie de danse de Didier Théron et la compagnie nationale mozambicaine.

3004 P, 2002, 48mn.
Vincent Corpet [5] en train de peindre un nu. Séances avec le modèle Alix Valin.

Yan Pei-Ming : Funérailles, journal d’un chantier, 2004, 1h08.
Le peintre en résidence au FRAC Champagne Ardenne.

Ludwig, 2006 (doit sortir en 2008)
Autoportrait produit par Terra Trema/CNAP/Région Champagne Ardenne.

Amahiguéré Dolo, 2006.
Portrait de l’artiste malien.

Portrait de l’écrivain Abdellatif Laâbi, 2006.

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Ludwig Trovato : émissions, sites internet, édition DVD, Livre.

Drôle de planète, série d’émissions scientifiques et pédagogiques pour enfants (hebdomadaire, France 2, 1990)

Banque de données Lycée Plus, 2001.
50 entretiens avec des philosophes, écrivains, cinéastes, sociologues, musiciens... en vue de créer un site intranet.

Edition DVD autour de la revue art press , 2003.
Réalisé à partir des rencontres filmés du Centre Pompidou de décembre 2002.

Edition DVD autour du livre d’art, 2007.
(Little Big Man)

Edition DVD de plusieurs films en partenariat avec le Centre Georges Pompidou, 2007.

Diambars TV, création d’une web-tv éducative, 2007.

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Et un livre :

Mon corps en procès, Ludwig Trovato, Flammarion, 2003.
Ludwig Trovato est transgenre : né fille, mais vivant en homme depuis plus de vingt ans. En 1999, à Reims, il est accusé de viol et d’agressions sexuelles par un jeune homme avec lequel il a vécu une relation amoureuse. Au terme de trois ans de procédure, il est relaxé en 2002 à l’issue d’un procès en correctionnelle. « Il est important pour moi de tout dire parce que, pour échapper à l’injustice, il faut se montrer tout entier.  »
Dans ce récit introspectif qui mêle l’autobiographie à un regard intime sur l’identité sociale et sexuelle, Ludwig Trovato retrace le parcours d’un étonnant imbroglio judiciaire où, au nom du retour à un certain ordre moral, la société s’est choisi un bouc émissaire au profil dérangeant.
Une mise à nu sans fard.

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Jacques Henric : Le sexe était presque criminel.

Jacques Henric {JPEG}

Le Crime était presque sexuel. C’est le titre de l’ouvrage de la juriste Marcela Iacub, paru il y a deux ans environ [2001], qui analysait l’évolution depuis les vingt dernières années de la législation et de la jurisprudence en matière de crimes dits sexuels. Marcela Iacub dirige actuellement une collection chez Flammarion destinée à recueillir des documents illustrant les dérives, les aberrations, dont le droit est de plus en plus l’objet. Cette collection se devait de publier, comme premier document, le récit de Ludwig Trovato, Mon corps en procès. En somme les travaux pratiques après l’essai théorique. Ce premier témoignage aurait d’ailleurs pu avoir pour titre : Le sexe était presque criminel...

N’avait été la vigilance de certains magistrats, dont un substitut du procureur de la République de Reims, l’aventure vécue par Ludwig Trovato, qui a duré près de quatre ans, déjà terriblement traumatisante en soi, aurait pu se terminer dramatiquement. Il se trouve que, lié à Ludwig Trovato par des travaux menés en commun et par une amitié ancienne, j’en ai suivi, dans l’accablement et l’impuissance, les diverses péripéties.

Quelques mots sur la personnalité du « presque criminel ». Ludwig Trovato, né dans un milieu modeste, d’un père sicilien et d’une mère rémoise, est vidéaste. Il a réalisé d’excellents films sur des écrivains, des peintres, des danseurs, notamment Pasolini, Pierre Guyotat (film diffusé sur Arte), Jean Louis Schefer, Daniel del Guidice, Andrea Zanzotto, Klaus Rinke, Vincent Corpet, Bill T. Jones...
Avec lui, j’ai collaboré à des tournages à Florence, à Venise, et, comme beaucoup de mes amis écrivains et peintres, j’ai rencontré, pour travailler avec eux, les élèves de cette classe tout à fait singulière que son compagnon Jean-Luc Muracciole dirigeait dans un collège de Reims, et à laquelle Ludwig, sans y avoir le statut officiel d’enseignant, comme intervenant extérieur (la nuance est importante) apportait son savoir de vidéaste [6].

L’affaire : dans un bar de Reims, un jour de 1998, un garçon de 17 ans, plutôt grand gaillard, désigné dans le livre sous l’initiale de J., drague Ludwig Trovato. Une histoire amoureuse se noue entre l’adolescent et Ludwig. Quelque temps plus tard, J. demande à entrer dans la classe de Jean-Luc Muracciole (une classe ouverte qui accueille pour l’essentiel des élèves en difficulté, exclu du système scolaire traditionnel et considéré pour la plupart comme irrécupérables — mais que Muracciole va « récupérer » et mener à des succès scolaires, voire universitaires, au point que deux ministres de l’Education nationale s’intéresseront à cette expérience originale et viendront visiter la classe). Il se retrouve donc en présence de Ludwig Trovato. Leur idylle amoureuse se poursuit. En avril 1999, poussé par sa mère et par une de ces associations avides de publicité qui voient derrière chaque homosexuel un violeur en puissance, et dont on a pu, trop de fois hélas, mesurer la dangerosité (que de suicides d’enseignants elles et les Ségolène Royal de triste mémoire ! [7]), J. porte plainte contre Ludwig Trovato pour viol. La machine judiciaire se met en route, avec, pour l’accusé, son lot d’humiliations diverses : arrestation, déplacements menottes aux poignets dans l’établissement scolaire et dans la ville, garde à vue dans des conditions d’hygiène déplorables, perquisitions au domicile privé. Le comble : son compagnon, Jean-Luc Muracciole, qui n’était même pas au courant de la « coupable » liaison amoureuse de son ami, est lui aussi arrêté, menotté, accusé de complicité de viol. Et le pire : le secret que Ludwig Trovato avait toujours gardé sur sa vie allait être livré au public, à ses collègues, aux élèves de la classe, à l’administration, à ses proches. Ludwig allait devoir avouer ce qui jusqu’à présent était pour lui l’inavouable. C’est qu’au regard d’une certaine norme sociale, morale, physiologique, sexuelle, il n’était pas Ludwig. Ludwig, à l’origine, s’appelait Bettina. L’homme Ludwig, cet homme légèrement efféminé que son entourage prenait pour un homosexuel mâle, n’était pas un individu de sexe masculin. Le redoutable « violeur » du jeune costaud était une personne de sexe féminin. Les premiers qui l’apprirent furent les policiers qui l’arrêtèrent (lesquels se comportèrent plutôt humainement et avec humanité). Une petite lueur au sein de sa détresse : Ludwig crut naïvement que l’accusation de viol allait tomber d’elle-même, puisqu’on apprenait qu’il était physiologiquement une femme. Il dut aussitôt déchanter. Il n’avait pas connaissance de l’évolution de la juridiction en matière de « crime sexuel » (le livre de Marcela Iacub n’était pas encore paru). Il découvrait que la fellation, la simple pénétration digitale d’un orifice du corps, sont désormais considérés par la loi comme des viols. La jeune femme Bettina avait donc violé un jeune mâle qui avait donc dépassé depuis longtemps l’âge de la majorité sexuelle... Ludwig allait connaître pendant plusieurs années les affres de la mise en examen, des interrogatoires, des tribunaux. Lisez son émouvant et très instructif témoignage. Vous y apprendrez ce que peut être la bêtise de la loi, la couardise d’une administration (l’Education nationale), la bassesse et la saloperie de certains enseignants, la puissance haineuse de ces associations s’autoproclamant protectrices de la jeunesse, la perversité maladive d’une mère et d’un fils, mais aussi la fidélité, la solidarité, l’obstination des proches de l’accusé — dont sa famille, les anciens élèves, les parents d’élèves, Jean-Luc, son compagnon — qui lui apportèrent un soutien sans failles. J’ajoute que la compétence des psychologues par qui Ludwig Trovato et J. ont été examinés, et le simple bon sens d’un magistrat, qui a fini par cette lamentable affaire à une banale histoire d’amour, ont conduit le tribunal à ordonner purement et simplement une relaxe.

Comme toujours, les pires épreuves ont des effets positifs. Ludwig Trovato, qui vivait dans la culpabilité et la clandestinité sa condition de « transgenre » (non de travesti ou de transsexuel, considérant qu’il a changé de genre mais pas de sexe, ayant toujours été dans sa tête un homme), a décidé d’exposer dans le détail, y compris les plus crus, ce qu’a été et ce qu’est aujourd’hui sa sexualité de « transgenre ». Les témoignages de changements de sexe dans le sens homme-femme sont nombreux, ceux dans le sens femme-homme sont beaucoup plus rares. C’est la partie la plus passionnante du livre de Ludwig Trovato. Son récit est détaillé, distancié, sans complaisance. Il a eu sur lui le pouvoir de le libérer intérieurement. On peut en prévoir d’identiques effets sur beaucoup qui le liront.

« Je ne suis pas un eunuque. Mon sexe est dans ma tête, ma verge virtuelle se situe dans le prolongement de mon sexe physique. Je suis bien dans ma peau. Mon cerveau est en liaison directe avec mon sexe (...) Le sexe pense et le cerveau bande ».

Est-ce le cas de tous ceux et celles qui voulurent lui faire payer cher cette forme de jouissance ?

Jacques Henric, art press 294, octobre 2003.

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[1Cf. Le centre de formation. Un autre projet, également piloté par Jean-Luc Muracciole, est en voie de finalisation pour les pongistes de haut niveau de la FFTT (Fédération Française de Tennis de Table).

[2Voir plus bas : Mon corps en procès et la critique de Jacques Henric.

[3La terra trema est la maison d’éditions créée par Jean-Luc Muracciole. C’est dans la collection Littérature que Jacques Henric publiera en octobre 1996 C’est là que j’entreprendrai des sortes de romans..., Fismes 1960/1970, récit de ses années d’enseignant marnais, qu’il reprendra dans son livre publié en 2007, Politique .

[4

[5Lire l’article de Philippe Sollers : Le Sade de Corpet

[6Cette classe était ce que le jargon de l’Education nationale appelle une CIPPA — classe d’insertion pré-professionnelle par alternance — mais une CIPPA pas comme les autres. Sa particularité était de porter haut les exigences du savoir et de la culture en même temps que le respect, l’écoute — sans complaisance — des jeunes en rupture de ban. Jean-Luc Muracciole y faisait venir intellectuels de tous horizon (Sollers y est venu parmi beaucoup d’autres). On peut relire dans un numéro du Nouvel Observateur de février 1998 ce qui pouvait s’y passer et l’enthousiasme qu’elle pouvait susciter. C’est au moment où elle suscitait aussi un intérêt chez certains conseillers du ministère (et beaucoup de réserves embarrassées de la part du recteur de l’époque que je me souviens avoir fortement irrité un certain mois de juillet 98 en lui demandant : " Alors elle vient cette reconnaissance ? ") qu’a eu lieu l’"affaire" que relate Henric. Résultat : fermeture immédiate ("Une instruction est en cours" me suis-je entendu dire). Panique et lâcheté. Quant à la "présomption d’innocence" ... A.G.

[7En juin 1997 un professeur d’EPS d’un collège de la Marne, Bernard Hanse, se suicide suite à la "dénonciation mensongère" d’un élève, relayée par l’institution. L’époque est alors à la chasse aux pédophiles présumés, la parole de l’enfant sacralisée. Alors que, très rapidement (mais trop tard), l’élève s’est rétracté, Ségolène Royal, alors "chargé de l’enseignement secondaire" auprès de Claude Allègre, au lieu d’inciter à la prudence, estimera qu’"on a pu faire pression" sur l’enfant et ne montrera aucune compassion envers la famille de l’enseignant. Il faudra sept ans — et une décision de justice — pour que le recteur de l’académie de Reims m’écrive qu’il "réhabilitait la mémoire et l’honneur" de l’enseignant concerné. C’est le successeur de Ségo, un nommé Xavier Darcos, qui le fera officiellement à l’Assemblée nationale. Un peu tard...
Cela aussi doit être rappelé. A.G.

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