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Joyeux animaux de la misère de Pierre Guyotat

D 26 mars 2014     C 1 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

« Une mégapole intercontinentale et multiclimatique constituée de sept mégapoles dont l’une au moins est en guerre. Vaisseaux spatiaux, drones occupent l’espace céleste. En bas, animaux, monstres, fous de "dieu".
En bordure d’un district "chaud" de l’une de ces sept mégapoles, de climat chaud, à proximité de grands ports et de grands chantiers, et dans un reste d’immeuble (rez-de-chaussée, escalier, deux étages), un bordel mené par un maître jeune qui l’a hérité de son père, et qui se pique.
Trois putains y traitent un tout-venant de travailleurs — époux souvent trompés, pères prolifiques —, de fugitifs, d’échappés d’asiles, de meurtriers : deux mâles, un "père", son "fils", Rosario, une femelle en chambre à l’étage et qui ne sort jamais – un chien la garde. Les deux mâles sont renforcés, en cas d’affluence, d’un "appoint", époux abandonné avec enfants ; la femelle est le but sexuel mais il faut passer par l’un des mâles, le tarif comprend les deux prises.
Vie domestique ordinaire dedans, et au dehors immédiat : toilette, à l’étage, des putains, leur exposition, en bas, à l’entrée contre le mur (la montre), prises disputées, conflit "père" / "fils", saillies de putains à putains d’autres bordels pour renouvellement des cheptels.
Aventures extérieures, surtout pour Rosario dont la "mère" survit dans un battage mi-urbain mi-rustique, climat humide, très lointain dans la mégapole. Il la visite à intervalles réguliers : le trajet d’aller, en camionnette ou fourgon locaux d’abord puis en bahut intercontinental, dure plus d’une journée, de nuit à nuit, la visite, quelques heures à l’aube, où, entre autres, la mère reprise le mowey, court vêtement, toujours redécousu, du "fils".
La fiction avance sous forme de comédie, crue et enjouée, de dialogues, de jactances, de "direct" sur l’action en cours.

J’ai écrit ce texte, de langue aisée, d’une seule traite et toutes affaires cessantes, comme exercice de détente dans le cours de la rédaction d’une œuvre plus longue, Géhenne, à paraître prochainement : son emportement, son allégresse se ressentent, je l’espère, de cette exclusive heureuse. Le monde qui s’y fait jour n’est ni à désirer ni à rejeter : il existe aussi, en morceaux séparés par la distance, dans l’humanité actuelle ; et je ne suis ni le premier ni le dernier à vouloir et savoir tirer connaissance, beauté et bonté de ce qui peut nous paraître le plus sordide, voire le plus révoltant, à nous tels que nous sommes faits. » — Pierre Guyotat.

*

Critique

Guyotat jette son lecteur parmi les chattes et les mandrins

Tas de chair, de foutre et gros fatras. Les mots d’emblée s’emmêlent, tout comme les corps de nos protagonistes, putains ouvertes et crasseux acerbes. Attention, les paroles ont beau se perdre dans l’infini des trois petits points qui les encadrent, les mots pleuvent dru et pas des moindres : mowey, moussou, bourron, gargouillet, ou encore beurdin et tant d’autres qui chantent à notre oreille d’abord stupéfaite. Et des que, des que, des que à n’en plus finir parmi lesquels surnagent les chattes et les mandrins. Guyotat ne cherche pas à plaire, il cherche à défaire, nos habitudes, nos attentes narratives, nos schémas syntaxiques.

Mais où est-on ? Dans un bordel, et l’on se perd sous l’amas des femelles offertes devant derrière qui vous regardent de biais tandis que les hommes, fils, père, beau blond, ne sont pas en reste, tel ce géant dont le membre énorme risque de déchirer les orifices des professionnelles qui n’auront plus qu’à attendre le véto et sa boîte à outils, histoire de recoller les morceaux avant d’engloutir à nouveau les virilités poisseuses qui viennent dépenser quelque sou entre deux chantiers. Quant aux morpions, ils ne sont jamais loin de nos joyeux animaux. Et puisque l’art de jouir ne connaît pas le mauvais goût, la coprophagie s’invite à la fête ; et sur de noirs étrons jaillissent des fleurettes. L’écriture nous prend à la gorge plutôt qu’à la tête, on est saisi, capturé et pourtant l’on valse d’une parole à l’autre. Et ça parle plus vite que ça ne pense, ça se coupe et ça suinte, les liquides et giclées fusent autant que les raclées, les jurons, les menaces. Et en nous, tout pénètre, la lecture est physique, l’estomac s’en ressent tandis que le cœur palpite.

Julie Douard, Libération, 26-03-14.

Pierre Guyotat, Joyeux animaux de la misère Gallimard, 416 pp., 21,50 €.

A.G.


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1 Messages

  • Albert Gauvin | 14 avril 2022 - 12:25 1

    Pierre Guyotat, retour à la littérature « en langue »

    Si vous avez raté les volumes précédents de Joyeux animaux de la misère (2014, 2016), la parution posthume du troisième tome vous sera une introduction aisée à la fabrique de ce roman-monde. Depuis une fenêtre est en effet reprisé de brouillons et contient, outre des fragments inachevés, des résumés et notes de Pierre Guyotat pour lui-même. Ainsi ce mémo destiné à dessiner son personnage principal  : « ROSARIO  : peu à peu, dans son verbe, refus des étreintes, diminution du désir (ma crise à moi), comment il les justifie ».

    Rosario, sa mère et son père (castré) sont trois « putains », vivant dans le bordel d’une cité rétrofuturiste, sous le joug de « maîtres ». Ce qu’ils y font ou vivent, cela est malaisé à dire, tant le texte ressemble à une verbigération où ne surnagent que des organes génitaux et des rectums en tranches – ou du moins leur nom, avec beaucoup de poils autour. De fait, cette trilogie inachevée marque le retour de Guyotat à la littérature en « langue » après plusieurs livres au classicisme épuré, dont Idiotie, qui lui valut le prix Médicis en 2018. Ici, c’est un idiolecte fascinant (moins dru cependant que ceux de Prostitution ou de Progénitures) qui se tient au bord de la représentation : « Tu ne nous as pas fait assez d’hommes, Rosario, cette nuit, à nous chienner loin du bordel, ton mowey nous attendre au clou y tourner au vent nos gars trembler, mandrin haut t’y sentir la chatte ! » Verbes systématiquement à l’infinif, syntaxe au rythme d’inspiration médiévale, mystérieux « mowey » au sens versatile… On a l’impression d’assister à un tableau plutôt qu’à un livre, de regarder une guirlande de figurines en papier peinte par Henry Darger, avec égorgements d’enfants ad hoc.

    Une photographie d’un intérieur ouvrier du XIXe siècle

    Dans le livre d’entretiens Humains par hasard (Gallimard, 2016), Guyotat explique à propos des Joyeux animaux de la misère : « C’est comme si je désirais un monde qui reste primaire, entre l’animal et l’homme. » Si l’idée de « se sentir frère d’autres espèces » qu’il y développe pourrait rejoindre certaines préoccupations contemporaines, son paradigme chrétien (sacrifice, salut, résurrection, etc.) – qui fait de la « suspension de la morale » une forme paradoxalement eschatologique – range le projet au magasin des poétiques pour nous obsolètes, sans rien ôter à sa grandeur. Alors que notre époque ne jure que par la fluidité et le non-binaire, Guyotat reste le chantre de leurs contraires : la précarité et la sujétion, dans une tentative infinie de rédimer les horreurs vécues durant la guerre d’Algérie. Dans Humains par hasard, évoquant une photographie d’un intérieur ouvrier du XIXe siècle, il déroulait ainsi son credo esthético-politique : « On la présente comme l’image de la misère. Mais c’est une image de la beauté. […] Ce ne devait pas être facile de vivre là-dedans mais, après tout, on ne sait pas. Les gens ont l’air heureux, ils sont beaux, épanouis. » Une anarchie où le très « haut » et le très « bas » abolissent la bourgeoisie : heureux les maîtres et les esclaves de tous pays.

    Pierre Guyotat, Depuis une fenêtre, Joyeux animaux de la misère III, Gallimard, 144 pp., 15 € (ebook  : 10,99 €).


    Pierre Guyotat en 2017.
    (Francesca Mantovani/Gallimard). ZOOM : cliquer sur l’image.

    Eric Loret, Libération, 9 avril 2022.