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Pierre Guyotat : « Il faut être idiot pour faire de l’art »

Idiotie. Rentrée littéraire automne 2018

D 7 septembre 2018     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Idiotie
Pierre Guyotat

Paru le 29 août.

« Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-neuvième et ma vingt-deuxième année, de 1959 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu’on nomme le “réel”, ma tension de tous les instants vers l’Art et vers plus grand que l’humain, ma pulsion de rébellion permanente : contre le père pourtant tellement aimé, contre l’autorité militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d’Algérie, arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire.
Mes rébellions d’alors et leurs conséquences : fugue, faim, vol, remords, errances, coups et prisons militaires, manifestations corporelles de cette sorte de refus du réel imposé : on en trouvera ici des scènes marquantes.
Drames intimes, politiques, amitiés, camaraderies, cocasseries, tout y est vécu dans l’élan physique de la jeunesse. Dans le collectif. »

Pierre Guyotat

LIRE UN EXTRAIT

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Donatien Grau présente "Idiotie" de Pierre Guyotat

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Pierre Guyotat dans tous ses états

France Inter, Boomerang par Augustin Trapenard, 3 septembre 2018.

Il est l’un de nos plus grands auteurs et fait souffler sur cette rentrée littéraire sa langue tourmentée, incantatoire et incandescente dans "Idiotie", un récit d’apprentissage entre fugues, rébellions et littérature. De la poésie, de la musique et de la transgression, avec Pierre Guyotat, invité d’Augustin Trapenard.

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Pierre Guyotat. © Bertrand Rindoff Petroff.

Dans son dernier livre, Idiotie, Pierre Guyotat revient sur les débuts de sa vie d’artiste, entre Paris, l’Algérie et son village natal. Il nous parle de fugue, de bohème, de rébellion mais surtout d’écriture, et révèle son ambition précoce de renouveler la langue française.

Je suis réfractaire à tout.

Poésie, insoumission, spiritualité et passion

Dans ma famille, Dieu était le maître du droit d’exister. On ne nous a appris nulle part que chacun avait des droits : le droit de dire non, d’avoir des goûts. Aujourd’hui encore, je considère que je n’ai que des devoirs.

L’obscénité se transmets par les mots chez moi. Je n’ai pas l’impression de transgresser. C’est naturel chez moi. C’est la réception qui me dit que je suis transgressif.

À la prime adolescence, j’évoluais dans un monde où l’on ne parlait pas du désir. Sans doute le désir d’écrire est-il venu de ce désir vague que j’éprouvais pour les femmes.

L’art est à la fois une pratique grandiose et idiote. Il est une pratique digne mais aussi répétitive et enfantine. Au fond, l’art fait durer l’humanité.

Quand on commence à écrire tôt, je pense qu’on a tout de suite envie de changer la langue. Je ne connaissais pas les surréalistes et les dadaïstes, mais j’ai fait une révolution tout seul avec des poèmes colorés.

Extrait musical : Billie Holiday, Good morning, heartache.

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Pierre Guyotat a choisi un extrait du film Monsieur Verdoux de Charlie Chaplin.

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Pierre Guyotat : "Je ne suis pas un romancier, je suis un fictionneur. La fiction c’est la vérité"

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Pierre Guyotat. Crédits : @Grasset

Toute réalité est idiote et en même temps indéfinissable, sinon négativement. Du fait même qu’on est singulier et comparable à rien, on est à la fois réel et indéfinissable. Ce qui fait l’énigme du réel ou l’énigme du monde c’est d’être seul en somme. Le monde est seul tout comme un individu. C’est pas l’histoire qui est idiote, ni l’historien ou la personne qui raconte qui sont idiots, c’est le monde aussi.

Mes fictions sont du théâtre et au théâtre on interroge beaucoup, Racine c’est tout le temps interrogatif, parce que c’est beaucoup plus fort. La formule interrogative a été assez abandonnée, maintenant on affirme, c’est très publicitaire, alors que moi je suis de l’école oratoire, l’interrogation est la base de mon système rhétorique, il faut que tout soit interrogation. Je n’ai jamais tellement aimé le point.

Il n’est pas nécessaire pour faire de l’art de connaître les choses, il faut imaginer, il faut que tout soit une énigme pour avancer. Si on sait tout ce n’est pas intéressant.

Si on veut faire de l’art il faut faire du nouveau. L’art est une suite de révolutions, un basculement dans le futur.

La vie est un théâtre, c’est pour cela qu’il n’y a peut-être pas de quoi la prendre au sérieux.

On est à peu près bien dans la vie quand on se souvient de l’enfant que l’on a été. L’enfance et la petite enfance c’est très important. C’est un manque que l’on ne puisse pas se souvenir des sensations que l’on avait.

Retenir son désir c’est une force de plus pour l’art.

Extraits
Archive : L’abécédaire de Gilles Deleuze, « A comme Animal »
Arthur Rimbaud, La lettre du voyant, lue par Denis lavant

Références musicales
Patti Smith, Evening night
Gérard Manset, Revivre

France Culture, Par les temps qui courent, 11 septembre 2018.

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Au début de l’année, Pierre Guyotat, la légende noire de la littérature française, auteur de livres barbares trempés de sang et de sperme, gauchiste pornographe poursuivi dans les années 1970 par les censeurs du ministère de l’intérieur, s’est cassé le genou en tombant dans l’escalator d’un Monoprix. Quand on le rencontre, au mois de juillet, il est en fauteuil roulant, dans une clinique parisienne délabrée où il attend d’être opéré. On l’interviewe dans le hall. Autour de nous clau­diquent des vieillards abandonnés, des infirmes frappés d’amnésie ainsi qu’un nain hagard et mystérieux qu’on croirait sorti d’un livre de Guyotat. L’auteur de « Tombeau pour cinq cent mille soldats » publie « Idiotie », récit de sa jeunesse : ses années de grande misère à Paris, à la fin des années 1950 ; et surtout sa guerre d’Algérie, pendant laquelle il sera jeté au cachot par la sécurité militaire pour « atteinte au moral de l’armée » puis envoyé dans une unité disciplinaire au fin fond du pays. Un livre âpre, violemment poétique, capital pour comprendre son œuvre, puisque tout chez Guyotat vient de cette expérience de la guerre, et y finit.

Que faites-vous de vos journées dans cet hôpital ?

Je m’ennuie. Je lis. J’écoute France-Info. J’aime bien. L’information brute, rapide, souvent pleine d’erreurs.

Vous regardez la télévision ?

Non. Je n’y arrive pas. Je ne regarde pas ces émissions où tout le monde va. Ces sortes de salons populaires. La télévision a abîmé beaucoup d’auteurs, qui ont fini par écrire pour elle. Des auteurs qui se sont crus plus forts que la télévision, qui pensaient qu’ils pourraient la régenter, comme ils ont régenté l’université. Mais ils s’y sont perdus. La télévision est beaucoup plus forte que l’université, plus forte que tout

Que voulez-vous dire par « régenter l’univer­sité » ?

Eh bien ces écrivains qui ont bataillé pour acquérir de l’influence à l’université. Pour y être lus, ou pour y professer. Ce qui est étrange pour des artistes. Quand on regarde l’histoire de la littérature, être étudié à l’université n’a jamais été le problème numéro un des auteurs. L’université, j’ai grandi sans. Je me demande si c’est vraiment utile. L’ensei­gnement de la science, de l’économie, c’est évidemment fondamental. On peut aussi apprendre la littérature du XVe siècle, pourquoi pas. Mais ces cours sur la littérature d’aujourd’hui, ce secteur de lettres modernes, ça me paraît inutile.

Vous avez donné des lectures, restées célèbres, à Paris-VIII.

Jack Lang m’a demandé en 2001 de faire des lectures de mes propres travaux, sur le modèle de ce que font les Américains. Aller parler de moi, ça ne m’intéressait pas. Je voulais parler de ceux que j’aimais. J’ai fait ça pendant quatre ans. Lire les autres. Des lectures commentées.

L’auteur, l’artiste comme il préfère se définir, Guyotat lit Flavius Josèphe, Tite-Live, Tertullien et un "roman" chinois du VIIe siècle.

Dans ces lectures commentées, vous commentez peu. Vos interventions sont minimalistes. La plus grande place revient à la lecture des textes eux-mêmes.

Quand vous lisez ce merveilleux poème de Ronsard, « Elégie à Marie Stuart », ou « Aurélia » de Nerval, il n’y a pas grand­ chose à ajouter.

Y a-t-il des auteurs plus difficiles à lire que d’autres ?

Hugo. Vous êtes limité par son rythme et sa virtuosité. Un auteur est intéressant à lire quand sa langue est un peu assourdie, comme celle de Nerval. Ça vous laisse de la liberté. Chez Hugo, il y a trop de relief. C’est comme marcher dans les pas de quelqu’un sur la plage. On essaie de poser ses pieds sur des traces imprimées dans le sable. C’est désagréable, on perd tout équilibre. C’est un cas étonnant, Hugo. Il est mal aimé. On dit partout que c’est un grand auteur, évidemment, mais on ne s’attarde pas sur sa pensée. On prétend même qu’il n’en a pas. Or il a une pensée, une pensée très solide même. Mais elle est emphatique. Du coup, on le consi­dère comme un idiot. Un génie idiot.

Ce qui nous amène à « Idiotie ». Pourquoi ce titre ?

Au départ, je voulais écrire un essai sur l’idiotie. Sur l’idiotie de l’artiste. Il faut être idiot pour faire de l’art.

Pourquoi « idiot » ?

Quand j’étais enfant, je voulais être un de ceux dont on voyait le portrait dans le Larousse, parmi les gens que j’admire. Avec Baudelaire, Rimbaud. Avec les risques que ça suppose, et dont j’étais conscient déjà à l’époque. La mort, la folie. Quand on est jeune, c’est attirant. On les désire. Après, quand on commence à vivre dans ces parages-là, on change d’avis.


Des soldats de l’opération Timimoun
dans le désert algérien, en novembre 1957.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

C’est aussi un livre sur la guerre d’Algérie, et la terrible misère que vous avez connue dans l’armée française.

Ce livre exprime un certain amusement vis-à-vis de l’art et de sa prétendue importance. Quand on a vécu l’époque que j’ai vécue... La guerre est un démenti terrifiant de l’idée que l’Europe est, ou a été, une société de culture. La culture n’a aucune influence sur le monde. En revanche, les artistes sentent très bien ce qui va se passer. Regardez la peinture ou la musique de l’entre-deux-guerres : tout ce qui vient y est déjà.

On a beaucoup dit que « Tombeau » et « Eden, Eden, Eden » préfiguraient les guerres actuelles au Moyen-Orient. Puisque vous êtes prophète, que nous réserve le futur ?

La guerre, naturellement.

Diantre.

Comme vous dites. J’ai entendu Emmanuel Macron dire : « L’Europe redevient tragique. » C’est une phrase très profonde. C’est quelqu’un qui le sent. Pour un homme jeune comme lui, c’est étonnant. Il a raison. La guerre en Europe, ce n’est pas fini. Les guerres nationalistes, ethniques, les petites guerres qui font des grands dégâts.

Ce qu’on découvre dans « Idiotie », c’est que vous avez décidé de faire la guerre, et de la faire en tant que simple soldat.

C’est étrange. Mon père m’a fait obtenir un sursis, que j’ai fait sauter. Alors même que c’était très difficile d’échapper à la conscription. J’étais tellement exaspéré par ce que je vivais que j’ai pris cette décision un peu folle. Je me suis mis dans la gueule du loup. Je voulais affronter ce qu’il y a de pire. Et ça s’est passé durement. J’aurais pu faire l’école des officiers de réserve. Un offi­cier m’a dit : vous avez le niveau, vous devriez. J’ai répondu que je m’en foutais. C’était un type bien, qui voulait m’aider. Je lui ai dit :je veux être dedans.

Que retenez-vous de cette guerre ?

L’extrême misère de l’armée française. C’était encore l’armée d’avant-guerre, un peu modernisée par les Américains. L’ennui, la saleté, l’extraordinaire préca­rité de tout. Mauvaise nourriture, mauvais vêtements. Le matériel n’était pas trop mauvais parce qu’il fallait tout de même être efficace, malheureusement, mais sinon, il y avait un laisser-aller, un mépris du soldat qui était extraordinaire. Je vois aujourd’hui les soldats patrouiller dans Paris. Ils me touchent beaucoup. D’abord parce que c’est toujours les mêmes qui y vont. Ce sont les jeunes pauvres. Pas ceux qui font Sciences-Po. C’est toujours à ceux auxquels on demande le plus qu’on donne le moins. Autour de moi, il n’y avait que des paysans et des ouvriers.

Vous êtes né bourgeois. On sent chez celui que vous étiez à l’époque une volonté de vous déclas­ser socialement. Vous allez dormir sous les ponts, vous partez faire la guerre.

C’était important pour moi, cette affaire de classe sociale. Ça ne l’est plus. J’étais bien né, et ça me faisait horreur. Mon père était médecin. Ma mère était d’une très bonne famille. Une famille très nombreuse, et bour­geoise. L’art était capital, mais comme il l’est chez les bourgeois : il passait à la fois avant tout et après tout.

Vos livres sont pleins de crasse, d’excréments, de viols. On dirait que vous ne vous intéressez qu’à ce qui est immonde.

Ça m’a posé un problème pendant un temps, cet auto­matisme de la saleté. Mais l’artiste va tout de suite vers ce qui le subvertit. L’art est subversif par nature. C’est une intervention sur l’image bourgeoise de la vie. C’est lié à la sainteté, aussi. J’ai eu une enfance chrétienne très profonde, très imagée, pleine de rituels, et l’idée du saint m’a beaucoup travaillé. A 12 ans, je voulais être prêtre. Or les grands saints sont ceux qui sont allés vers la saleté. Qui l’ont touchée,qui l’ont soignée. On voit du reste aujourd’hui que ceux qui vont le plus constam­ment vers la misère, ce sont les religieux. Ou les quasi­ religieux, comme les grands médecins.

Etes-vous croyant ?

Je ne sais pas. Si je me laisse aller à l’émotion, je suis croyant. Si j’écoute la logique immédiate, je ne le suis pas. Mais si je me plonge dans la science actuelle, la science du microscopique, je me remets à douter. En gros, je ne suis incroyant que si je reste au milieu, dans la raison des Lumières. Si on est de son temps, c’est plus difficile de ne pas croire. Cela étant dit, le discours religieux aujourd’hui est d’une indigence terrifiante. A l’église, les messes sont à mourir. Les chants sont ridicules. Dans mon enfance, les catholiques étaient nourris aux polyphonies de la Renaissance. Là, c’est un anéantissement. Les pasteurs, les imams et les rab­bins sont tout aussi minables.

C’est une période qui m’est chère.

Septembre 1970.
ZOOM : cliquer sur l’image

Vous avez été communiste, gauchiste, militant de la décolonisation, affilié à la revue « Tel Quel » de Sollers et Kristeva. Puis vous vous êtes désengagé.

J’ai milité avec beaucoup de passion. C’est une période qui m’est chère [1].. Mais le gauchisme suppose une conception optimiste de l’homme. Or je dois dire que mon optimisme s’est un peu écorné.

Les ZAD, les occupations d’universités : on sent revenir la fièvre des années 1960.

Effectivement. Je regarde ça avec intérêt. Mais je suis trop légaliste pour m’enthousiasmer.

Légaliste ?

J’ai un sens de l’ordre. Les artistes sont des tenants de l’ordre. Il faut de l’ordre pour peindre, pour écrire de la musique. J’aime le travail et je trouve horrible d’en être privé. C’est ce qu’essaie de faire Macron : redonner du travail aux gens en créant des entreprises. Je n’aime pas l’argent. Les profits, les actionnaires, tout ça m’est étranger. Mais ce qu’il fait ne me semble pas scélérat.

Pierre Guyotat, ne me dites pas que vous êtes pro-business.

Entreprendre, c’est une bonne chose. Il n’y a rien de scandaleux à ça La démocratie prend un coup en ce moment, et pas du côté de Macron. C’est un homme intéressant, ce Macron.

Récem­ment, j’ai revu Sollers, et on s’est dit : « Ça y est, on est dans le champ de tir. »

Auriez-vous pensé la même chose de lui, à 20 ans ?

Non, sans doute, mais vous savez, à mesure qu’on avance en âge, la vie humaine paraît une chose illusoire. Les croyances les plus solides s’effondrent. Quand on est enfant, on est très conscient de sa petitesse. Puis on devient adolescent, adulte, et on se prête une impor­tance terrible. Plus tard, on revient à ce sentiment enfantin d’être une part infime de l’ordre des choses. On se frotte à la mort. A mon âge, ça devient sérieux. Arithmétique. Je n’ai plus grand-chose à vivre. Récem­ment, j’ai revu Sollers, et on s’est dit : « Ça y est, on est dans le champ de tir. » Quand je lisais Malraux, à 18-19 ans, je le trouvais barbant avec son obsession de la mort. On lui demandait ce qui le tourmentait, et il répondait : la mort, la mort, la mort. Je pensais que c’étaient des banalités. Maintenant, je le comprends.

Ça vous fait peur ?

Oui.

L’OBS N° 2809, 6 septembre 2018.

SUR PILEFACE : Pierre Guyotat, tel quel
Pierre Guyotat, Arrière-fond
Pierre Guyotat, La matière de nos oeuvres
Pierre Guyotat encore : Humains par hasard
Et plus encore

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LECTURES

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Pierre Guyotat © Jean-Luc Bertini

Récit initiatique du passage à l’âge adulte, révolte qui s’affirme contre l’injustice, naissance d’un poète… Guyotat se raconte en de stupéfiants tableaux.

Dans les ultimes pages de Formation (2007), première étape du chemin autobiographique et poétique de Pierre Guyotat que prolonge aujourd’hui le stupéfiant Idiotie, l’adolescent de 14 ans auquel était révélée sa vocation d’écrivain observait : « Les mots (…), ils sont déjà devant moi dans le noir interne de mon front quand je ferme les yeux, je ressens que j’y trouve les moyens de vivre, et déjà de dominer ma vie, le monde… » C’est précisément « dans le noir interne du front » du poète, au présent et au plus près de sa respiration et de ses pensées, de plain-pied dans ce flux intérieur qui le traverse et l’anime, ce courant violent où se mêlent et s’ordonnent sensations et images, que l’on se trouve immergé lorsqu’on ouvre n’importe lequel des livres de Pierre Guyotat. S’ils sont plus directement accessibles que d’autres de ses ouvrages (les chants monstrueux du Tombeau pour cinq cent mille soldats et d’Eden, Eden, Eden, ou les textes « en langue  », pétris d’oralité, de Progénitures…), ses trois récits autobiographiques — entre Formation et Idiotie s’intercale Arrière-fond (2010), centré sur l’été de ses 15 ans —, dans lesquels se déploie la genèse de la prise de conscience de son don poétique, ne font pas exception à la règle. Portés par son souffle, habités par son esprit, Formation, Arrière-fond et Idiotie retracent un itinéraire affectif, sensuel et spirituel qui voit un enfant s’extraire d’une lignée donnée et d’une destinée promise, pour littéralement entrer en poésie — comme d’autres entrent en religion, voire en sainteté. Et à cet art s’astreindre à consacrer sa vie, à vouer chaque atome de son être, chaque seconde de son temps, chaque étincelle de son énergie, chaque goutte de sa sève.

« Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-huitième année et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962 », résume de façon lapidaire Pierre Guyotat sur la quatrième de couverture du livre. Lequel s’ouvre par ces mots : « Paris, automne 1958, sous le pont de l’Alma, autour de minuit, troisième nuit dehors de notre échappée à Paris depuis Lyon où, sortant de neuf années de pensionnat, lycéen en philosophie, je vis chez le jeune frère de mon père, psychiatre. » De fait, c’est la sortie de l’adolescence qu’expose la première partie d’Idiotie. On ne saurait dire que Guyotat « raconte » ou « se raconte ». Il s’agit bien moins d’un récit que d’une succession de scènes, comme projetées en très gros plan et presque immobiles, réalistes jusqu’au vertige, saturées jusqu’à suffocation de détails et de sensations — visions de rues de Paris ou de banlieue, de bords de Seine, de chambres et d’arrière-boutiques, de corps féminins, de chairs offertes et interdites.

Stupéfiants tableaux animés, emplis de matières, inondés de vie, gorgés de fluides et d’odeurs, tout ensemble sublimes et triviaux, qui mettent peu à peu au jour le désarroi d’un tout jeune homme, harcelé par le sentiment de honte, et que la mort récente de sa mère plonge dans un chagrin proche du désespoir. Révélant aussi les incertitudes du jeune poète — dès 1960, Guyotat écrit son tout premier livre, Sur un cheval, qui sera publié l’année suivante au Seuil, sous pseudonyme à la demande de son père — écartelé entre la vie et l’art. Littéralement disloqué par les impatiences contradictoires de participer au grand mouvement du monde et de s’en exclure afin de se consacrer à la création dont il perçoit qu’elle exigera le don absolu de sa personne. En même temps, se précise la nécessité d’inventer sa propre voix : « Et, par-dessus tout, moi qui pourtant sais patienter — espérer plutôt que patienter —, je ne crois que dans l’inspiration, que dans ce qui se fait d’un coup, sans reprises : décomposer un acte, en phrases, quand la logique est une lumière, un éblouissement, une danse, un rire, l’accord avec Dieu Créateur… Admettre un mode d’emploi, quand tout est électrique, court-circuit, composer avec le réel, (…) déchirement pour un enfant de Dieu — qui Dit et C’est. »

Composée d’une même succession de scènes précises, étayée par une pensée qui s’affirme — à la culpabilité, ont succédé les convictions profondément rétives à l’injustice, donc anticolonialistes, et parfaitement subversives —, la seconde partie d’Idiotie revient sur les mois cruciaux que Pierre Guyotat passa en Algérie, au début des années 1960. Une expérience fondatrice, dont il nourrira notamment le Tombeau. Arrêté par la Sécurité militaire en 1962 pour « atteinte au moral de l’armée », il est interrogé dix jours, enfermé au cachot trois mois, puis muté dans une unité disciplinaire de la vallée du Chélif. Ce sont ces moments d’âpreté inouïs, quotidiens et collectifs (« je ne peux pas laisser quelqu’un en dehors du monde, c’est impossible. Je veux que tout le monde soit réuni dans le même espace de miséricorde » [2]) qu’expose Idiotie, dans les pages duquel on assiste à la naissance du poète unique et essentiel qu’est Pierre Guyotat. Tout entier dévolu à « la Création dévorante », mais pour toujours conscient « de la violence du monde », et par elle à jamais révolté.

Ed. Grasset, coll. Figures, 252 p., 19 € (en librairie le 29 août).

Nathalie Crom, Télérama n°3580

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Le feuilleton. Rumination

Claro salue l’indispensable Pierre Guyotat, qui signe « Idiotie ».

Depuis plus d’un demi-siècle, dans l’affairement d’une fièvre étudiée, du fond d’une langue en méticuleux devenir, propre aussi bien à cadencer les convulsions humaines qu’à dénouer les ferveurs intimes, une langue à la fois brute et baroque, fluide et rompue, rêche et itérative, ne ménageant ni sa peine ­orpheline ni nos vaines tiédeurs, en plein désert pourrait-on dire, bien que chantant sans relâche les affres du collectif, hors toute compromission charnelle mais extrayant du corps un fluide formateur, saturant ses cosmologies d’une animalité politique, tissant tantôt d’hypnotiques iliades, tantôt de stoïques annales, Pierre Guyotat, plus qu’aucun autre écrivain contemporain, travaille à une immense fresque dans laquelle chaque détail – chaque détail pensé, senti, articulé, scandé – s’interroge sur cette violence qui, peut-être, nous veut encore humains.

Son engagement inconditionnel, la ­rigueur rythmique de son écriture, mais aussi l’intense générosité de sa démarche quasi confessionnelle font de lui une figure qu’on dira singulière, bien sûr, mais également, parce qu’elle nous accompagne inlassablement de loin telle une ombre portée, une présence fraternelle. Sans elle, sans cette présence vivante dont l’exigence est, pour certains d’entre nous, indispensable, et sans doute constitutive de notre formation, la littérature serait assurément moins ­intranquille.

A qui, novice encore, voudrait entrer en contact avec cette œuvre qui ne cesse de se déployer, on serait tenté de proposer, comme possible entrée, la lecture dérangeante de Tombeau pour cinq cent mille soldats (Gallimard), livre par lequel Guyotat trancha vif, en 1967, dans un paysage littéraire encore grevé d’humanisme, chorégraphiant une mécanique de la violence directement inspirée – transportée, pourrait-on dire – de la guerre d’Algérie, y mettant en scène la colonisation des corps et la pratique de l’abjection. Mais puisque ces jours-ci ­paraît Idiotie, texte intime relatant l’entrée dans l’âge adulte de l’auteur, couvrant plus précisément les années 1958 à 1962, et pouvant donc faire fonction d’arrière-fond – pour reprendre le titre d’un autre ouvrage de Guyotat, paru en 2010 – au monumental Tombeau…, engageons le lecteur à découvrir, par le récit de ces années de vaches maigres et d’humides ­cachots, l’une des proses les plus fascinantes du demi-siècle précédent, avec celle de Claude Simon (1913-2005).

Sans la présence fraternelle
de Pierre Guyotat, sans
cette présence vivante
dont l’exigence est,
pour certains d’entre
nous, indispensable,
la littérature
serait assurément
moins intranquille

« Idiotie » : le terme apparaît page 148, dans le contexte du violent affrontement qui opposa Guyotat à sa hiérarchie pendant la guerre d’Algérie et lui valut trois mois de cachot au secret ainsi que le transfert dans une unité disciplinaire. « Sensation de mon idiotie ici à me ressentir inférieur à qui porte galons et dévoie, dans les ordres criés, notre langue qu’avec son territoire porteur je commence alors de rejeter (…). » Pour l’auteur, qui travaille déjà à son œuvre future dans des arrière-textes qu’il produit, comme il s’en est expliqué ici et là, dans la tension de la branlée, nul doute que la confrontation avec l’autorité et sa langue dévoyée constitue un moment crucial dans sa formation.
S’éprouvant dans son ignorance relative du monde, ayant perdu tôt sa mère et cherchant à s’émanciper de la figure du père, Guyotat fugue, encore mineur, et se frotte, dans les franges d’un Paris loqueteux, à des émois qui mettent à mal sa ­résolution : « L’amour m’est interdit pour que je crée. » Car, pour l’auteur, « céder à la femme » ne pourrait que « réduire sa capacité ; son devoir d’empathie universelle au profit d’un amour unique ». Le passage par l’armée ne fera que renforcer, au travers du spectacle de l’abjection mais aussi du vécu du collectif, sa volonté d’isoler son énergie et de travailler « la langue française pour laquelle [il a], depuis la première adolescence, des ambitions de renouvellement  ».

Lire l’entretien de 2014 : Guyotat : « La littérature comme art total, tel a toujours été mon but »

On peut lire Idiotie de plus d’une façon. On peut y lire en transparence les ébauches de scènes qui trouveront dans Tombeau… leur terrible et répétitive maturité, et faire ainsi la troublante expérience d’une sorte de pèlerinage textuel. S’immerger, par là même, dans les arcanes de l’esprit colonial, et deviner, en un saisissant contre-jour, les figures humiliées des futurs affranchis. On peut aussi y lire un chant d’amour à la mère alitée et au géniteur éloigné – un stabat mater doublé d’une lettre au père. Surtout, le lecteur pourra se familiariser avec la langue-Guyotat, ici dédiée à l’introspectif et au descriptif, avec sa syntaxe tout en espaliers, qui aime à décomposer en phases saillantes les moments d’observation, afin de les spatialiser, et multiplie les ­cadences pour mieux allonger la foulée de sa phrase. Il y a aussi le recours aux mots et expressions rares – main pote, marmaille morvaillante, sursoiement, etc. –, qui relient l’œuvre de l’auteur aux grands classiques et au trésor lexical. L’écriture, bien que sans cesse innervée par des inquiétudes et des doutes, veille néanmoins à la justesse des notations (« le teint ombré de sa face où tient, ­esquissé, un sourire de retrait  ») et à l’expression cristalline des urgences (« comment penser le péri ? »). Politique jusque dans l’intime, Idiotie donne vie et voix à un corps ayant vaincu l’humiliation par le verbe.

Le Monde, 23 août 2018.

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Pierre Guyotat, membre émérite

Par Mathieu Lindon

« Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu’on nomme le "réel", ma tension de tous les instants vers l’Art et vers plus grand que l’humain, ma pulsion de rébellion permanente », écrit Pierre Guyotat en quatrième de couverture de ce nouveau volume biographique. Mais la biographie et la bibliographie se touchent ici plus que jamais (et l’invention paraît souvent plus fiable que la réalité) : l’écrivain de 78 ans évoque ses années d’Algérie et on sent naître Tombeau pour cinq cent mille soldats qui l’imposa dans le paysage littéraire français en 1967. Pierre Guyotat raconte un vol qu’il a commis, et la culpabilité hors du commun qui suivit, l’extraordinaire violence pendant la guerre d’Algérie et la soumission à ses supérieurs à laquelle il ne parvient jamais, la défécation dont il découvre qu’elle est aussi le fait des autres — mais il ne raconte que l’art, sa propre inspiration à « créer » de façon intransitive, ses « ambitions de renouvellement » de la langue française qu’il a depuis l’adolescence et son « membre » dont il lui faut faire un usage particulier pour écrire sur la sexualité et le réel.

Sa vision et son odorat traversent les pages et les découvertes sexuelles (mais pas seulement) qu’il y fait, de sorte qu’il peut rappeler son expérience de voyeur en évoquant un couple dont la femme cherche « son époux dont j’ai connu l’index en mer ». « Je laisse faire mon odorat, aller mes narines », écrit-il à propos de « l’organe femelle ». « L’odeur du devant, du face-à-face. » Et les odeurs sont perpétuellement présentes, odeurs de réel, de misère, le jeune narrateur y confrontant son « goût du net, de l’ordre ». « Je dois contrôler, de ma raison interdite, tous les actes que la nature rend naturels. » Car la raison est une lutte de chaque instant. Une assiette de viande : « Forcer tous mes sens vers ce pitoyable morceau de ce qui fut un animal fier ou bienveillant, vers l’infamie carnivore que tout en moi condamne, pour y maintenir ma raison — dont seuls ceux qui n’ont pas risqué de la perdre veulent nous faire croire qu’elle n’est pas la bonne. »

Idiotie est l’histoire de la langue de Pierre Guyotat. Il a failli se perdre dans celle qu’il a inventée à partir de Prostitution (1975). Mais la semence a suivi son cours pour procréer celle qu’il emploie aujourd’hui. La semence est l’héroïne d’Idiotie. Celle de son père à qui il ne fait « pas honneur » comme la sienne propre « gâchée pour tout autre que du texte » : « Le siège de ma témérité, et des lèvres internes lui pomper sa force comme à Samson le priver de sa chevelure… ? » Son membre et sa semence sont ce par quoi il tient à l’écriture et l’écriture est ce par quoi il tient au monde. « Y risquer ce membre par l’érection duquel, depuis la prime adolescence, et le désir attenant dans tout mon être qu’il maintient jusqu’à son extinction, je tire les prémisses des figures, lieux, actions, verbe surtout, de ma poésie future ? Comment céder à la femme […] attendrirait mon cœur, réduirait sa capacité, son devoir d’empathie universelle au profit d’un amour unique […], relâcherait la tension nécessaire au grand œuvre spontanément transgressif, me contraindrait à écrire de la fiction sage, morale, de convention, à vie, pour mes obligés. » Longtemps, il n’a rien su du bordel, « quelques mots sacrilèges, dont la seule prononciation intérieure annule la réalité organique ». Ce membre aidera à « la vision sonore d’un "bordel" dont le mot même me fait bander avant que j’aie pu y placer des figures, qu’à froid je serais bien en peine de faire lever ». La semence, c’est « par du texte » qu’il lui faut la faire sortir de soi.

Le titre est explicité vers le milieu du livre : « C’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, […] et bientôt l’épopée de l’idiot — par l’idiot, détruire l’humanisme, comprendre le monstre politique ou de camp. » Mais il faut penser aussi à tous les idiotismes propres à Pierre Guyotat à l’intérieur de cette langue qu’il ne cesse de créer ou renouveler, à « l’humanimalité » et au langage qui va avec. Le « malheur d’être né cruel » n’est pas le sien. « Ce nourrisson […], de quelle langue est son cri ? » Et quel est celle de « toutes les violées, tous les torturés, tous les ébouillantés vifs, tous les hachés, tous les sciés vifs, tous les écorchés, tous les rendus fous, tous les humiliés à vie » du « crime originel de la conquête » de l’Algérie ? Parmi tous, il y a le corps de Pierre Guyotat d’où descend sa langue : « Je sors, avec les autres, rentrant mes larmes dans mes paupières. »

Mathieu Lindon, Libération du 7 septembre.

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Du côté de tous

par Tiphaine Samoyault

Quatrième étape du chemin autobiographique de l’œuvre de Pierre Guyotat – après Coma, Formation et Arrière-fond – Idiotie montre comment toutes les formes de la révolte sont des conduites politiques de l’art. L’auteur y confirme l’événement qu’il est dans la littérature et la langue françaises en nous donnant à voir plus intensément et de plus près tout ce qu’on croyait connaître.

Formation racontait comment l’évidence de l’art et le destin de poète s’inscrivaient dans le corps et l’esprit d’un jeune adolescent. Idiotie commence quelques années plus tard et évoque les années 1958 à 1962, qui sont celles de toutes les rébellions : fugue à Paris, vol d’argent dans la chambre sanctuarisée de la mère morte, voyeurisme, révolte contre la hiérarchie militaire… Dans l’histoire de France, ces années sont celles de la Guerre d’Algérie. Dans la vie de Pierre Guyotat aussi, du moins les deux dernières, qui achèvent sa formation en lui révélant le dimension politique de sa destinée d’artiste : le poète est en effet celui qui est en empathie profonde avec tous, pas le représentant d’une classe, d’une langue ou d’un pays. Ses langues devront inclure l’ensemble des êtres vivants, en particulier celles et ceux qui n’en ont pas : les animaux (surtout les chiens, mais aussi les oiseaux), les analphabètes, les rejetés, les rebutés.

C’est pourquoi il invente beaucoup de langues, qui sont autant de musiques données au monde pour mieux entendre tous ses sons, ses expressions. Ici, où l’on est dans la langue que Guyotat appelle « normative », on est saisi parce que tout le français peut faire en termes de rythme avec des phrases longues, coupées, des liaisons inattendues, des variations, des dialogues, des mots de tous les registres. C’est un monde où l’on porte encore des chandails, où l’on mange des fayots et où les saucissons s’appellent « jésus », mais qui ouvre sur l’avenir tant il embrasse, pour les réconforter, toutes les misères de la guerre et de la terre.

L’idiotie est donc ici à la fois la plus grande singularité, celle qui fait être absolument différent des autres, et celle qui permet d’être du côté de tous, dans une lucidité souveraine. Elle doit bien sûr à Faulkner – Le Bruit et la fureur et Benjy. Faulkner que Guyotat fait entendre à ses camarades soldats en Algérie – c’est Le Domaine, envoyé dans un colis avec un saucisson de Haute-Loire et un tricot –, et qui libère enfin la langue après deux ans d’assujettissement. « Illumination : c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du “rien”… » L’idiotie tient lieu de genèse, comme chez Faulkner qui raconte qu’après avoir écrit Le Bruit et la fureur, il n’a plus jamais rien lu puisque tout ce qu’il avait lu avant, il l’avait enfin compris, vécu, en écrivant.

En Algérie, Guyotat fait l’expérience de la solitude, de la soumission, de la bêtise des ordres, de l’ignorance dans laquelle on tient les soldats, de la désobéissance et de la répression. Il fait irruption dans le bureau des officiers, renverse tout sur son passage, arrache les décorations ornant les uniformes : il sera mis « au secret » pendant deux mois. On connaissait cet épisode de la vie de Guyotat. Il l’avait raconté autrement, déjà. C’est là que commence à se former Tombeau pour cinq cent mille soldats – qui paraîtra en 1967 mais qu’il se met à écrire avec fureur dès son retour d’Algérie et dont la première ébauche, intitulée La prison, est restée inédite jusqu’en 2016 et sa publication dans le numéro de Critique qui lui est consacré.

Tout ce qu’il voit et pense le confirme dans sa foi pour l’Indépendance. Il ressent de l’intérieur la logique implacable de la domination. Il entend le contraste entre une langue française dominatrice, fanfaronne et une langue berbère infériorisée. Il voit un peuple soumis à une double terreur et pourtant capable de distinguer encore le tortionnaire de l’ami. Il faut arracher la langue à cette séparation, lui rendre sa puissance d’inclusion : « Rumeurs, troubles, autour du camp, passages agités d’isolés noirs de soleil, d’errance, de faim de cuit, c’est de leur rumination que je ferai ma poésie future. » Guyotat était déjà écrivain avant d’avoir l’expérience de la guerre. Il a publié (sous pseudonyme à la demande de son père) Le Cheval au Seuil en 1960. Mais la radicalité de ce qu’il vit en Algérie agrandit encore son empathie, son expérience de la déshumanisation que la culture humaniste n’a pas empêchée et qu’il faut donc détruire, sa compréhension profonde de l’humain qu’il faut accueillir de nouveau, avec tous ses sens.

Ainsi, Idiotie nous donne un monde, une histoire, une époque, comme on ne les avait jamais vus avant. Pourquoi ? Parce que Guyotat nous les montre de plus près, avec une intensité décuplée. Par un effet de plans rapprochés, comme on peut en avoir dans certaines peintures sur la croupe d’un cheval ou sur des fleurs d’eau, il grossit certains détails pour rentrer dans le réel par effraction. Sa relation à l’autobiographie et à la mémoire consiste moins à produire de sa vie un récit qu’à en dégager quelques tableaux frappants, où les choses sont vues sous des perspectives, des angles inattendus, venus d’une disposition particulière de la mémoire qui est aussi mémoire de l’écrit : «  je me souviens alors plus de ce que j’ai écrit que fait. À chaque fois c’est la première fois ». La sexualité, l’une des grandes obsessions de ces années de jeunesse, est presque toujours vécue dans la position du tiers plus ou moins exclu, mais dont l’œil qui voit par des fentes, des soupiraux, des déchirures du noir a une expérience bien plus complète. Comme la guerre vue du cachot, où les sens en éveil intensifient le bruit des bottes, les odeurs de rata et la présence de l’insecte sur un mur.

Cette technique du plan rapproché trouve des équivalences pour les autres sens : accélération du rythme, ellipses, association pour l’ouïe, mobilisation de tout un vocabulaire de la terre, des fluides, des semences, des déjections, pour l’olfaction. Avec pour le lecteur le sentiment d’être pris dans la matière de l’expérience, dans ses odeurs, ses désirs et ses sons. La violence est présente, mais elle n’est pas désespérante car l’art y montre sa capacité de réparation, de réanimation des morts et de formation des liens. Mais cette puissance positive, politique, de la littérature a un prix, qui est le sacrifice du poète. On le voit contraint à des privations volontaires – la satisfaction sexuelle, réservée pour la production du texte sauvage, celui écrit la nuit – ou involontaires, conséquences de sa rébellion, privation de nourriture à Paris lorsqu’il fuit la maison de son père, privation de liberté en Algérie lorsqu’il se révolte contre les ordres reçus. Mais la conséquence de ce sacrifice est la production d’une œuvre d’art totale, renversant les principes d’ordre, d’unité et de système qui pourrait mettre celle-ci au service de la domination, comme ça a pu être le cas par le passé, et rendant active sa puissance d’inclusion et d’égalisation de tous les êtres.

On signalera la publication d’un très bon livre sur l’œuvre de Pierre Guyotat, qui met justement l’accent sur sa dimension politique, biopolitique même dans la dénonciation qu’elle fait de l’exploitation des corps. Il montre ainsi comment Guyotat amène à la conscience du présent toute la mémoire des violences du passé et nous oblige à la penser. Julien Lefort-Favreau, Pierre Guyotat politique. Mesurer la vie à l’aune de l’histoire, Lux éd., 295 p., 18 €

Tiphaine Samoyault, En attendant Nadeau
(En attendant Nadeau a rendu compte de Par la main dans les Enfers du même auteur.)

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Rentrée littéraire : "Cette langue est pour moi un écoulement magnifique"

La Dispute par Arnaud Laporte, 30 août 2018. Extrait.

L’avis des critiques :

C’est une écriture difficile, qui est une sorte de ligne brisée avec beaucoup de saccades, qui fonctionnent comme des petites touches avec des détails. Cela donne quelque chose de très maniéré qui parfois m’agace un peu. — Lucile Commeaux.

Ce livre s’inscrit dans la ligne de l’œuvre de Guyotat, qui a commencé une entreprise coïncidant avec la publication d’une biographie sur lui. On a une sorte de vengeance envers sa biographe. — Florent Georgesco.

Il y a un flux dans lequel on est profondément plongé, immergé. — Arnaud Laporte.

Cette langue est pour moi un écoulement magnifique. C’est un très très beau texte. — Elisabeth Philippe.

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Parution le 6 septembre.

Pierre Guyotat politique.
Mesurer la vie à l’aune de l’histoire

Julien Lefort-Favreau
Lux éditeur, collection "Humanités", 2018
EAN13 : 9782895962786
296 p.

PRÉSENTATION

Que peut la littérature ? Quelle est la portée politique de l’écriture dite « expérimentale » ? De ses débuts avec Tombeau pour cinq cent mille soldats et Éden, Éden, Éden, véritables réquisitoires contre la violence colonialiste française, jusqu’à sa récente trilogie autobiographique qui témoigne d’une sensibilité à toutes les formes de domination sociale, l’ensemble du travail de Pierre Guyotat est caractérisé par une préoccupation constante pour le politique.

Plus que de proposer une simple monographie sur un auteur qualifié aussi bien d’hermétique que de scandaleux, Julien Lefort-Favreau met ici en évidence la cohérence politique et esthétique de l’œuvre de Guyotat. Il démontre ainsi l’importance de cette littérature française contemporaine qui pense et remet en question la place de l’art dans l’espace social en alliant contestation et recherche formelle, reconnaissance des défaites historiques et espérance, affirmation de soi et désir d’anonymat, autobiographie et écriture de l’histoire. En empruntant aux pensées de Jacques Rancière et de Judith Butler, cet essai trouve dans l’œuvre de Guyotat une matière pour repenser les mots du politique à l’aide de la littérature.

Responsable : Julien Lefort-Favreau
Url de référence : http://www.luxediteur.com/catalogue/pierre-guyotat-politique/

LIRE AUSSI : D’Éden, Éden, Éden à Littérature interdite. Pierre Guyotat et les politiques du textualisme.

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[2Dans Humains par hasard. Entretiens avec Donatien Grau, éd. Gallimard, coll. Arcades (2016).

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