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R. Calasso, L’innommable actuel / Y. Haenel, F. Meyronnis et V. Retz, Tout est accompli (extraits)

D 12 mai 2019     A par Albert Gauvin - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Hubert Robert, La violation des caveaux des Rois
dans la Basilique Saint-Denis en octobre 1793.

Huile sur toile, 54 × 64 cm, musée Carnavalet, Paris. ZOOM : cliquer sur l’image.
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« Hubert Robert illustre dans ce tableau l’avènement des temps nouveaux qui se concrétise par la destruction des symboles de l’Ancien Régime, le saccage des églises et des châteaux, la dispersion de collections et de bibliothèques. Mais ce vandalisme sinon dicté, du moins encouragé, suscite par contrecoup une prise de conscience, celle du patrimoine, d’une mémoire commune à sauvegarder. Ce concept tout nouveau de patrimoine, inséparable du souci de conservation, est à l’origine de la création des premiers musées. En effet, le jeune peintre Alexandre Lenoir fonde, en 1795, un musée des monuments français, "historique et chronologique, où l’on retrouve tous les âges de la sculpture française". »

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En septembre 2017, l’écrivain italien Roberto Calasso publiait L’innominabile attuale chez Adelphi. Le livre vient d’être traduit en français et édité par Gallimard, en même temps que Grasset publie Tout est accompli, l’essai signé par Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz. Aussi différents soient leur angle d’approche et leur généalogie du monde moderne ou contemporain, une même inquiétude traverse ces deux livres qui se recoupent sur de nombreux points dans l’analyse de ce que le premier appelle la terreur séculière — « On peut se demander, écrit Calasso, si la société séculière est une société qui arrive à croire à autre chose qu’à elle-même. Ce qu’Homo saecularis n’arrive pas à saisir, c’est le divin. Il ne sait pas le situer. Il ne rentre pas dans l’ordre des choses. De ses choses. [...] Le divin est ce qu’Homo saecularis a effacé avec soin et insistance. Il l’a même supprimé du lexique de ce qui est. » (p. 56-57) — et les seconds le Dispositif (le Gestell pour reprendre cette fois le lexique de Heidegger [1]). A l’heure de la domination planétaire de la cybernétique, que veulent aujourd’hui les transhumanistes ? demandent les auteurs de Tout est accompli. Tout simplement supprimer la mort. « Ce qui s’annonce à travers la cybernétique, c’est le règne des spectres. Ces derniers ne seront ni vivants ni morts. Ils n’auront plus de sexe, de genre, d’ancrage. Le Dispositif sera tout en eux, et ils ne seront à leur tour qu’un moment du Dispositif. [...] Rabattre le corps humain au rang de simple cachot induit un déplacement du Dispositif, et c’est ce déplacement qui nous séquestre dans une mauvaise entente du divin. » (p. 326)
Il n’est pas interdit de lire ensemble ces deux livres comme nous y invite d’ailleurs indirectement Haenel dans Homo saecularis, sa dernière chronique de Charlie hebdo.


Charlie hebdo, 7 mai 2019.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Tiepolo, Apollon et les continents : l’Asie, 1750-1753.

Roberto Calasso
L’innommable actuel

[L’innominabile attuale]
Trad. de l’italien par Jean-Paul Manganaro

Collection Du monde entier, Gallimard
Parution : 02-05-2019

Touristes, terroristes, sécularistes, hackers, fondamentalistes, transhumanistes, algorithmiciens : ce sont toutes les tribus qui habitent et agitent l’innommable actuel. Un monde fuyant comme il n’était jamais arrivé auparavant, qui semble ignorer son passé, mais qui s’éclaire aussitôt que d’autres années apparaissent, la période comprise entre 1933 et 1945, au cours de laquelle le monde lui-même avait accompli une tentative, partiellement réussie, d’autoanéantissement.
Ce qui vint ensuite était informe, brut et de plus en plus puissant. W.H. Auden intitula L’âge de l’anxiété un petit poème à plusieurs voix situé dans un bar à New York vers la fin de la guerre. Aujourd’hui ces voix résonnent lointainement, comme si elles venaient d’une autre vallée. L’anxiété ne manque pas, mais elle ne prévaut pas. Ce qui prévaut, c’est l’inconsistance, une inconsistance meurtrière. C’est l’âge de l’inconsistance.
Ce livre, le neuvième d’une œuvre en cours d’élaboration, est étroitement relié à sa première partie, La ruine de Kasch (Du monde entier, 1987), où l’on rencontre l’expression « l’innommable actuel », précédée et suivie par deux lignes blanches. À la place de ce blanc il y a maintenant un livre.

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TOURISTES ET TERRORISTES
LA SOCIÉTÉ VIENNOISE DU GAZ
APPARITION DES TOURS

TOURISTES ET TERRORISTES
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La sensation la plus précise et la plus aiguë, pour qui vit en ce moment, est de ne pas savoir, chaque jour, où il est en train de mettre les pieds. Le terrain est friable, les lignes se dédoublent, les tissus s’effilochent, les perspectives vacillent. C’est alors que l’on perçoit avec une plus grande évidence que l’on se trouve dans l’« innommable actuel ».

Durant les années 1933 à 1945, le monde s’est livré à une tentative d’autoanéantissement, en partie réussie. Celui qui vint ensuite était informe, brut et hyperpuissant. Dans le nouveau millénaire, il est sans forme, brut et toujours plus puissant. Aucune de ses composantes n’offrant de prise, il est l’opposé du monde que Hegel entendait étreindre dans l’étau du concept. C’est un monde broyé, y compris pour les hommes de science. Sans style propre, il les utilise tous.
Cet état des choses pourrait presque paraître exaltant. Mais seuls les sectaires s’exaltent, convaincus qu’ils tirent les ficelles des événements. Les autres — les plus nombreux — s’adaptent. Ils suivent la publicité. La fluidité taoïste est la vertu la moins répandue. Et partout ils se heurtent aux angles d’un objet que personne n’est parvenu à voir dans son intégralité. Voilà le monde normal.
Auden intitula L’âge de l’anxiété un petit poème à plusieurs voix situé dans un bar de New York vers la fin de la guerre. Aujourd’hui ces voix résonnent comme si elles venaient de loin, comme si elles venaient d’une autre vallée. L’anxiété ne manque pas, mais elle ne prévaut pas. Ce qui prévaut, c’est l’inconsistance, une inconsistance meurtrière. C’est l’âge de l’inconsistance.

La terreur se fonde sur l’idée que seul le meurtre garantit la signification. Tout le reste apparaît faible, incertain, inadéquat. S’ajoutent à ce fondement les diverses motivations au nom desquelles l’acte est revendiqué. Enfin, se relie également à ce fondement, de façon obscure et impliquant une métaphysique, le sacrifice sanglant. Comme si, d’une époque à l’autre et dans les lieux les plus divers, s’imposait un besoin irrésistible de meurtres, qui peuvent aller jusqu’à paraître gratuits et déraisonnables. Spécularité néfaste des origines et du présent. Un miroir ensorcelé.

Le terrorisme islamique est sacrificiel : dans sa forme parfaite, la victime est l’auteur de l’attentat. Ceux qui sont tués sont le fruit bénéfique du sacrifice de l’auteur de l’attentat. Il fut un temps où le fruit du sacrifice était invisible. La machine rituelle tout entière était conçue pour établir un contact et une circulation entre le visible et l’invisible. À présent, au contraire, le fruit du sacrifice est devenu visible, mesurable, photographiable. Comme les missiles, l’attentat sacrificiel pointe vers le ciel, mais retombe sur la terre. Voilà pourquoi les attentats des assassins-suicidés qui se font exploser prédominent. Quoiqu’il en soit, il est entendu que les auteurs d’attentats finissent par se faire tuer. Faire exploser un quelconque engin télécommandé estompe la nature sacrificielle de l’attentat.
Le premier ennemi du terrorisme islamique est le monde séculier, de préférence sous ses formes communautaires : tourisme, spectacles, bureaux, musées, lieux publics, grands magasins, moyens de transport. Alors non seulement le fruit du sacrifice consistera en de nombreux meurtres, mais il aura une résonance plus vaste. Comme toute pratique sacrificielle, le terrorisme islamique se fonde sur la signification. Et cette signification s’enchaîne à d’autres significations qui toutes convergent vers le même motif : la haine à l’égard de la société séculière.

Au stade ultime de sa formation, le terrorisme islamique coïncide avec la diffusion de la pornographie sur le Net, dans les années Quatre-vingt-dix. Soudain, ils eurent sous les yeux, facilement et constamment disponible, ce qu’ils avaient rêvé depuis toujours et depuis toujours désiré. Et qui dans le même temps démantelait de fond en comble leur système de règles concernant le sexe. Si cette négation était possible, tout devait être possible. Le monde séculier avait infesté leur esprit de quelque chose d’irrésistible qui les attirait et simultanément se raillait d’eux et les discréditait. Sans l’usage des armes — et de surcroît sans reconnaître ou exiger la présence de la signification. Mais eux iraient au-delà. Et, au-delà du sexe, il n’y a que la mort. Une mort scellée par la signification.

Depuis l’époque de Netchaïev, nous savons que la terreur peut suivre d’autres voies. On l’appelait alors terreur nihiliste. On peut aujourd’hui en concevoir une variante : la terreur séculière. Qui doit être comprise comme une pure et simple procédure, par conséquent disponible pour des fondamentalismes de toute sorte, qui lui conféreraient une couleur spécifique en fonction de leurs propres finalités. Voire, pour des individus singuliers, qui peuvent ainsi donner libre cours à leurs obsessions.

La puissance qui meut le terrorisme et le rend obsédant n’est ni religieuse, ni politique, ni économique, ni revendicative. C’est le hasard. Le terrorisme est ce qui rend visible le pouvoir toujours inentamé qui sous-tend le fonctionnement du tout et dont il dévoile le fondement. Il est en même temps une modalité éloquente à travers laquelle se manifeste dans la société l’immense étendue de ce qui l’entoure et l’ignore. Il fallait que la société parvienne à s’éprouver comme autosuffisante et souveraine pour que le hasard se présentât comme son principal antagoniste et persécuteur.

La terreur séculière veut avant tout sortir de la compulsion sacrificielle. Passer à l’assassinat pur. Le résultat de l’opération doit sembler totalement fortuit et se disperser dans des lieux anonymes. C’est alors qu’apparaîtra avec évidence que le hasard est le commanditaire ultime de ces actes. Qu’est-ce qui fait le plus peur : le meurtre signifiant ou le meurtre fortuit ? Réponse : le meurtre fortuit. Parce que le hasard est plus vaste que les significations. Face au meurtre signifiant, l’insignifiant peut se croire protégé par sa propre insignifiance. Mais face au meurtre fortuit, l’insignifiant découvre qu’il est particulièrement exposé, précisément en raison de sa propre insignifiance. À terme, la terreur n’a plus besoin d’un commanditaire collectif. Commanditaire et exécuteur peuvent coïncider. Au même titre qu’un État ou une secte, ce peut être des individus singuliers, des entités désancrées, obéissant à un ordre qu’ils se sont eux-mêmes imposé : tuer.

Le terrorisme signifiant n’est pas la dernière forme du terrorisme, mais l’avant-dernière. La dernière est le terrorisme fortuit, la forme de terrorisme qui correspond le plus au dieu de l’heure.

Rumiyah, « Rome », la revue plurilingue online de l’État islamique qui s’est substituée à Dabiq, indiquait, dès son premier numéro de septembre 2016, la voie du terrorisme fortuit dans un article intitulé « Le sang du kafir, mécréant, est halal, légitime, pour vous, donc versez-le ». Et entrait dans les détails en offrant une première liste de cibles possibles : « L’homme d’affaires qui va au travail en taxi, les jeunes (déjà pubères) qui font du sport dans le parc, le vieil homme qui fait la queue pour acheter un sandwich. Pas seulement : même verser le sang du marchand ambulant kafir qui vend des fleurs aux passants est halal. » Aucune discrimination de classe ou d’âge, hormis le cas du jeune sportif, qui doit être pubère.

La figure de l’assassin-suicidé n’est certes pas une invention récente. Au sein de l’islam, elle naît avec Hasan-i Sabbâh, le « Vieux de la Montagne » dont parle Marco Polo, figure légendaire construite à partir du stratège militaire ismaélien qui, des années durant, avait ourdi ses intrigues depuis la forteresse d’Alamut. Selon les sources de l’époque, il était sévère, austère, cruel et reclus. « On raconte qu’il est resté sans interruption dans sa maison, écrivant et dirigeant des opérations — de même que l’on insiste constamment sur le fait que pendant toutes ces années il ne sortit que deux fois de chez lui, et les deux fois pour monter sur le toit » : c’est ce que rappelle Hodgson, l’historien de la secte le plus digne de foi. Entre-temps les envoyés du Vieux de la Montagne, disséminés dans le royaume des Seldjoukides, que Hasan-i Sabbâh voulait abattre, tuaient des personnages puissants, généralement avec des poignards, avant d’être eux-mêmes tués. Ils étaient fida ’iyyan, « ceux qui se sacrifient » ou bien « assassins », mot qui signifiait consommateurs de haschich, comme l’a définitivement prouvé Paul Pelliot.
Deux siècles plus tard, quand la forteresse d’Alamut n’était plus qu’une ruine, dévastée quelques années plus tôt par les Mongols de Houlagou Khan, et que la secte des Assassins n’était plus qu’un souvenir, quelqu’un raconta à Marco Polo l’histoire du Vieux de la Montagne. Odoric de Pordenone la reprendrait quelques années plus tard, sans variations.
Selon l’un et l’autre, le Vieux de la Montagne « avait fait aménager dans une vallée entre deux montagnes le plus beau et le plus grand jardin du monde ». Et « là se trouvaient les plus beaux jeunes hommes et jeunes filles, qui savaient chanter et jouer de la musique et danser. Et le Vieux leur faisait croire que c’était là le paradis ». Mais il y avait une condition : « N’entraient dans ce jardin que ceux dont il voulait faire des assassins. »
Quand le Vieux décidait d’envoyer quelqu’un en mission, il le droguait pour le plonger dans un demi-sommeil et l’éloignait du jardin. « Et quand le Vieux veut faire tuer telle ou telle personne, il fait ravir le plus vigoureux des jeunes hommes et lui fait tuer la personne qu’il veut qu’on tue. Et les jeunes le font volontiers, pour retourner au paradis… De sorte qu’aucun homme que le Vieux de la Montagne a voulu éliminer ne survit face à lui ; et je vous dis que plusieurs rois lui versent un tribut tant ils le craignent. »
Le Vieux de la Montagne fit connaître à ses hôtes la saveur du paradis. Des siècles plus tard, il suffira d’offrir l’assurance que le paradis est réservé aux martyrs du jihad et qu’il regorge de plaisirs, comme on le lit dans le Coran. Mais il fallait d’abord découvrir le plaisir de la mort.

Tel qu’il apparaît chez Joinville et dans d’autres chroniques du Moyen Âge, le Vieux de la Montagne était une présence fabuleuse et reconnue, comme le prêtre Jean. On supposait que le lecteur le connaissait. Mais plus que tout autre, Nietzsche a vu clair dans cette histoire :
« Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient à l’ordre invincible des Assassins, à cet ordre des esprits libres par excellence, dont les membres de grades inférieurs vivaient dans une obéissance qu’aucun ordre monacal n’avait jamais connue, ils reçurent, on ne sait trop d’où, quelques lumières sur ce symbole, cette devise réservée aux seuls grades supérieurs comme leur secretum : “Rien n’est vrai, tout est permis”… Eh bien, voilà ce qui s’appelle liberté de l’esprit, par là toute foi dans la vérité même était congédiée… Aucun esprit libre européen, chrétien, s’est-il jamais égaré dans cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? »

« Rien n’est vrai, tout est permis » : où Nietzsche avait-il lu cette phrase fatale ? Dans la Geschichte der Assassinen de Hammer-Purgstall, œuvre débordante, aventureuse et précieuse, parue aussitôt après le congrès de Vienne et unanimement désapprouvée par les islamologues successifs :
« Que rien n’est vrai et tout est permis restait le fondement de la doctrine secrète qui n’était cependant communiquée qu’à de très rares personnes et cachée sous le voile de la plus rigoureuse religiosité et dévotion ; en bridant les âmes avec les commandements positifs de l’islam, elle les gardait sous le joug de l’obéissance aveugle, d’autant plus que la soumission terrestre et l’autosacrifice étaient sanctionnés par une récompense et une glorification éternelles. »

En épigraphe au Vieux de la Montagne de Betty Bouthoul, livre à l’origine de l’obsession de Burroughs pour Hasan-i Sabbâh, on lit quelques lignes de Nicolas de Staël qui s’était tué trois ans plus tôt : « Assassinat et suicide, inséparables et si éloignés à première vue…
« Assassinat, ombre portée du suicide, se confondant sans cesse comme deux nuages immatériels et atrocement vivants…
« Tuer en se tuant… »

Le complot naît avec l’histoire. De même, le fantôme d’un centre caché régissant les événements. Les assassins-suicidés ramènent à Ben Laden dans les cavernes de Tora Bora, qui ramène à Hasan-i Sabbâh dans la forteresse d’Alamut. Il est des formes qui ne s’éteignent pas. Elles muent, se chargent et se vident de significations selon les occasions. Mais un mince fil les relie toujours à leurs débuts.

La nature est venue en aide, au moins une fois, à ceux qui veulent imposer partout la charia. Sans même recourir au terrorisme pour ouvrir la voie. En décembre 2004, le tsunami qui s’abattit sur une pointe de Sumatra, dans l’Aceh, dévasta tout, ne laissant debout qu’une mosquée. Il fallait repartir de zéro, situation convoitée par toute utopie. C’est ainsi que prit forme une enclave de la charia, placée sous la surveillance bien visible des Gardiennes de la Vertu : « Elles ont des uniformes vert islam, des fouets de Malacca et des cœurs de pierre. Elles viennent des campagnes et savent comment il faut traiter les gens des villes. En général elles se montrent à Banda Aceh le vendredi, avant la prière. Elles avancent avec un mégaphone et un pick-up, lui aussi de couleur verdâtre, portant l’inscription Wilayatul Hisbah : escadron de la charia. Elles ne sont pas nombreuses, une douzaine, mais elles surgissent d’un peu partout et quand on ne s’y attend pas. » Elles ratissent les cafés, les jardins publics, les rues, les chambres à coucher. Les arrestations et les punitions sont immédiates. Coups de cravache de rotin sur la place publique.

Pour le terrorisme islamique, une église copte ou un grand magasin scandinave sont des cibles tout aussi appropriées. Il suffit que le rejet de l’Occident dans toute son extension, de la chrétienté à la sécularité, se manifeste à travers un organisme bien plus rudimentaire que l’Occident lui-même. La haine doit se concentrer sur un point, si possible là où la vie est le plus dense. Mais ce ressentiment n’est pas nouveau. Il existait déjà il y a cinquante ans. Pour quelle raison ne prend-il ces formes que maintenant ? C’est l’un des nombreux résultats de la désintermédiation, répondrait aussitôt un théoricien du web. Et du fait que le monde tend à devenir instantané et simultané. Qui se tue en tuant est un modèle suprême de désintermédiation.

Juste avant que s’achève le millénaire, dans les pays musulmans, comme presque partout dans le reste du monde, il devint possible d’accéder en quelques secondes à la vision d’un nombre illimité de corps féminins nus accomplissant des actes sexuels. Ce qui constitua un outrage extrême et une attraction irrépressible, plus que dans d’autres pays. Et cela représenta aussi une suggestion puissante pour tout passage à l’acte.

Sayyid Qutb débarqua à New York en novembre 1948, horrifié parce qu’une jeune femme à demi dévêtue avait frappé à la porte de sa cabine en demandant l’hospitalité. C’était un fonctionnaire ministériel du Caire venu en Amérique avec une bourse pour y étudier l’anglais. Il commença par observer l’Amérique en la sillonnant de part en part, avant de s’établir à Greeley, Colorado, qui lui sembla d’abord un lieu paradisiaque. Mais il ne tarda pas à se raviser et prononça une condamnation sans appel de l’American way of life, surtout après avoir participé à certaines fêtes du dimanche soir, quand, les cantines du college étant fermées, les étudiants étrangers fréquentaient des églises où, après l’office, on dînait et, parfois même, on dansait. Les lumières changeaient et Qutb voyait des jambes en mouvement (« nues », précisait-il), des bras qui s’enlaçaient, des seins qui ondoyaient — tandis que résonnait une chanson tirée d’un film d’Esther Williams. Il n’en fallait pas plus.

De retour en Égypte, Qutb devint rapidement une figure politique importante. Parvenu au pouvoir, Nasser le plaça à la tête du Comité éditorial pour la révolution. Mais cela ne dura pas longtemps. Dans l’Égypte de cette époque, comme par la suite en Algérie, seules deux voies s’offraient : soit les militaires soit la charia, prônée ici par les Frères musulmans. Or Qutb les représentait. Dès 1954, il fut emprisonné. Une fois libéré, on lui proposa de diriger la revue des Frères musulmans. Cette fois encore, cela ne dura pas longtemps. Il fut de nouveau arrêté. Comme il était souvent malade, il fut transféré à l’hôpital de la prison où il resta dix ans. Durant cette période il écrivit un commentaire du Coran en huit volumes. Mais son œuvre la plus enflammée est Pierres milliaires, dont le manuscrit sortit progressivement de la prison. Le livre contenait ses instructions pour l’« avant-garde » appelée à conquérir le monde en le soustrayant, au nom de l’islam, à la jahiliyyah, la pernicieuse « ignarité » qui englobe les musulmans réfractaires à la charia et tout le reste des vivants. Il fut le guide de l’action d’un autre Égyptien, al-Zawahiri, et de son compagnon Oussama Ben Laden, ainsi que de celui qui allait devenir l’ayatollah Khamenei.
Qutb fut de nouveau relâché. Il lui aurait été alors permis de s’expatrier. Mais il persista dans son refus. Il fut finalement jugé et condamné à mort. Sadate était l’un des trois juges de ce tribunal. À la lecture de la sentence, Qutb déclara : « J’ai pratiqué le jihad pendant quinze ans et j’ai réussi à gagner le martyre, shahadah. » Il fut pendu à l’aube du 29 août 1966.

Ce n’est pas sans quelques motifs profonds si dans les lieux et sous les formes les plus diverses tant de tribus humaines ont célébré des sacrifices. Et même, sans un enchevêtrement de motifs dont on ne finit jamais de démêler l’écheveau. Certes, le monde séculier n’a jamais accepté de célébrer des sacrifices. Mais c’était là un pan du passé dont il ne savait trop comment se délivrer. Il suffit d’ouvrir Les derniers jours de l’humanité de Karl Kraus, qui reprend en grande partie ce qu’on lisait alors dans les journaux et ce que l’on entendait dans les conversations des gens, pour constater que pendant la Première Guerre mondiale on parlait tout autant de « sacrifices » que d’actions militaires. Mais cela ne fut pas suffisant. Il fallut une autre guerre — et, assortie d’une entreprise démesurée et effroyable de désinfestation, encore une fois pour liquider le sacrifice. Mais cela non plus n’a pas suffi. Après un obscurcissement séculaire pendant lequel il semblait avoir perdu son génie, comme si la prodigieuse floraison qui avait précédé l’eût éreinté, quelque chose à l’intérieur de l’Islam tressaillit de nouveau et, par la bouche de Sayyid Qutb, somma d’opposer de nouvelles « valeurs saines » à la corruption de l’Occident et à l’obnubilation de l’Islam lui-même, qui consistait d’abord dans l’acquiescement progressif aux modes de vie de l’Occident. Ainsi, certains, peu nombreux, commencèrent à se tuer afin d’en tuer beaucoup d’autres, le plus grand nombre possible.

L’héritage du sacrifice devait déboucher sur quelque chose : c’est ce qui s’est produit à travers deux grandes guerres, puis la démesure de la puissance des armes a empêché qu’on aille plus loin. C’est alors que le terrorisme a pris le relais : tueries sporadiques, omniprésentes, chroniques, de plus en plus aléatoires, qui maintiennent en vie le feu sacrificiel. C’est un exact renversement des doctrines védiques. Mais aucun des acteurs ne le sait. Comme des automates, ils œuvrent dans une usine dont l’un des ateliers est céleste et l’autre infernal.
Sacrifice et terrorisme convergent sur un point, le plus délicat : le choix de la victime. Dans le sacrifice, ce sera un exemplaire intègre, immaculé, d’une beauté particulière — ou bien un être quelconque, interchangeable, multipliable. Dans le terrorisme ce peut être qui détient le pouvoir — ou bien quiconque s’est trouvé à un certain moment à un certain endroit.
Ce sont deux voies, divergentes et coexistantes : l’élection et la condamnation. Et deux royaumes : la grâce et le hasard, des puissances irréductibles. De leur façon de se superposer, de se mélanger, de se séparer découlent des conséquences innombrables, les plus subtiles, les plus incisives, qui rayonnent sur tout le reste, et n’ont en commun que l’acte homicide.

Pour comprendre les métamorphoses du sacrifice à l’âge séculier, on doit lui substituer le mot expérimenlalion. Qui ne se résume pas uniquement à ce qui a lieu tous les jours dans les laboratoires — et qui suffirait pourtant à en démontrer l’ampleur. L’expérimentation est ce que la société pratique jour après jour sur elle-même. L’ambivalence du mot apparaît plus clairement encore, si l’on songe que les deux expérimentateurs sociaux suprêmes du XXe siècle ont été Hitler et Staline. L’évocation par ce dernier des « ingénieurs des âmes » ne relevait pas du hasard. En vérité, ils ressemblaient davantage à certains féroces chirurgiens lobotomiseurs, encore une fois au nom de la science.Tous dévastateurs de l’inconnu.

Au cours du XXe siècle s’est cristallisé un processus d’une immense portée qui a investi tout ce que recouvre le nom « religieux ». La société séculière, sans qu’il ait été nécessaire de le proclamer, est devenue l’ultime cadre de référence pour n’importe quelle signification, comme si sa forme correspondait à la physiologie de n’importe quelle communauté et que la signification ne devait être recherchée qu’à l’intérieur de la société elle-même. Celle-ci pouvant prendre les formes politiques et économiques les plus divergentes, capitalistes ou socialistes, démocratiques ou dictatoriales, protectionnistes ou libérales, militaires ou sectaires. Et qu’il fallait, en tout cas, les considérer comme de pures et simples variantes d’une unique entité : la société en soi. C’est comme si l’imagination s’était amputée, après des millénaires, de sa capacité à regarder au-delà de la société à la recherche de quelque chose qui donne une signification à ce qui se produit à l’intérieur de la société. Un pas très audacieux qui implique un formidable allégement psychique. Mais inévitablement de courte durée. Vivre « par-delà bien et mal » est quelque chose qui rencontre une résistance invincible. Produire — ou de toute manière favoriser — cet allégement est une caractéristique décisive de la démocratie. Qui pourtant est incapable de le conserver.
Par rapport à tous les autres régimes, la démocratie n’est pas une pensée spécifique, mais un ensemble de procédures, qui se prétendent capables d’accueillir n’importe quelle pensée, hormis celle qui se propose de renverser la démocratie elle-même. Et c’est là son point le plus vulnérable, comme la démonstration en fut faite en Allemagne en janvier 1933. Ainsi, la société séculière a fait preuve de souplesse et d’ingéniosité dans la réabsorption en elle­-même, sous de fausses apparences, de ces mêmes puissances qu’elle venait d’expulser. La théologie a fini par se transformer en politique, tandis que la théologie en tant que telle était reléguée dans les universités.
Or ce processus s’applique à tous les niveaux : sans le frisson du numineux la société séculière se refuse à subsister, tandis que le mot numineux n’est plus accepté que dans le milieu académique. Ne pouvant nommer, selon les règles d’un canon, ce qu’elle adore, la société paraît condamnée à une nouvelle et sournoise superstition : la superstition d’elle-même, la plus difficile à percevoir et à dissoudre. Nous savons désormais que les pires désastres se sont manifestés quand les sociétés séculières ont voulu devenir organiques, une aspiration récurrente de toutes les sociétés qui développent le culte d’elles-mêmes. Toujours avec les meilleures intentions. Toujours pour récupérer une unité perdue et une harmonie supposée. Sur ce point, Marx et Rousseau, mais aussi Hitler et Lénine, mais aussi le productiviste Henri de Saint-Simon ont trouvé un accord fugace. Organique est beau, pour tous. Nul ne se hasarde à dire que l’atomisation tant décriée de la société peut être une forme d’autodéfense contre des maux plus graves. Dans une société atomisée on peut se dissimuler plus facilement. On n’attend pas que la police secrète frappe à la porte à quatre heures du matin.
Tout cela est la conséquence d’une évolution longue et tourmentée jamais interrompue — même si elle s’est parfois dissimulée. S’il fallait établir, de manière indiscutablement arbitraire et pour des exigences purement dramaturgiques, le point de départ de ce processus, aucune image ne serait plus appropriée que celle de Sparte, telle que Jacob Burckhardt l’a montrée, condensant l’essentiel en quelques mots avec son habituelle sobriété : « Sur la terre, la puissance peut avoir une mission supérieure ; sur elle seule, sans doute, sur un monde fortifié par elle, peuvent surgir les civilisations d’un ordre supérieur. Mais la puissance de Sparte ne semble être apparue au monde que pour elle-même, pour sa propre affirmation, et son pathos, son aspiration constante, a été l’asservissement des peuples soumis et l’extension de son empire comme une fin en soi. »

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Ils ont lu le livre

L’âge de l’anxiété

par jean-paul gavard-perret

Touristes, ter­ro­ristes, sécu­la­ristes, hackers, fon­da­men­ta­listes, trans­hu­ma­nistes, algorithmiiens : Calasso rameute les tri­bus qui hantent un innom­mable. Peu à peu, il prend corps. Même s’il crée un monde en galère et en fuite qui semble perdre son histoire. Néan­moins, tout semble plus fluide et visible par retour au passé. Ici, dans la période com­prise entre 1933 et 1945. L’époque fut déjà tra­gique puisque s’intruisit à bien des égards une ten­ta­tive d’anéantissement.
La suite fut plus hybride avec néan­moins bien des craintes plus que ram­pantes et une peur de l’autre qui prend de plus en plus un aspect pla­né­taire. W.H. Auden intitula cette époque de violence lar­vée et cli­vante “L’âge de l’anxiété” dans un dire poé­tique divi­na­toire et à plu­sieurs voix.

Désor­mais, ces voix reviennent quoique loin­taines, comme si elles sur­gis­saient d’une autre “pays” et d’un ordre ancien. Les choses sont désor­mais de plus en plus compliquées au sein de la mon­dia­li­sa­tion. Mais avec Calasso, si l’anxiété ne manque pas, elle ne pré­vaut pas. L’Italien repense notre monde pour mettre en exergue l’inconsistance meur­trière d’un carac­tère inter­na­tioa­liste inhu­main.

Ce neu­vième temps d’une œuvre majeure en cours d’élaboration se retrouve ici relié à sa première par­tie : “La ruine de Kasch” (1987), où appa­rais­sait déjà la notion « l’innommable actuel », pré­cé­dée et sui­vie à l’époque par deux lignes blanches. Ce nou­veau tome les rem­plit en met­tant en exergue autant des affir­ma­tions solides que des mots d’ordre néga­tifs. Reste à savoir où trou­ver la nou­velle inven­ti­vité poli­tique et ses débou­chés qui devraient réinven­ter une hos­pita­lité abso­lue jugée impos­sible mais aussi que néces­saire toute orien­ta­tion éthique.

Calasso pose la ques­tion de l’autre et de son accueil et son accep­ta­tion, alimente ce qui arrive dans cet après — pas si loin­tain que ça — de la Seconde Guerre mon­diale et ses ter­reurs criminelles. C’est ambi­tieux dans l’espoir affi­ché d’une nou­velle alliance. Et ce, même si elle semble impro­bable dans notre temps post-historique.
L’auteur a le mérite de ne pas pro­po­ser des fusions pas­séistes tou­jours faciles au moment où les migra­tions sont à la fois inter­dites mais d’une certaine manière obligées, loin des limi­ta­tions des lois éta­tiques qui referment plus qu’elles n’ “ouvrent”. Une scène inter­na­tio­nale est à inven­ter mais l’on sait la méfiance que cela entraîne.

jean-paul gavard-perret, lelitteraire.com

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Roberto Calasso, illuminé rationnel – à propos de L’Innommable actuel

Par Patrick Kéchichian

Avec L’inommable actuel, Roberto Calasso poursuit l’exploration d’un territoire littéraire propre – un territoire d’ombre et de lumière, de vive conscience surtout, qui ne serait pas le sien sans la méthode qui le caractérise, sans le style et la capacité de raisonnement, de déduction, de sa pensée. Procédant souvent par montage de citations, il met en écho notre monde actuel avec la Vienne des années 1933 à 1945.

Dès son titre, L’Innommable actuel, le dernier livre de Roberto Calasso installe dans l’esprit du lecteur une question, une inquiétude : suis-je assez intelligent pour lire ces pages ? Serai-je à leur hauteur ? Certes, il ne faut pas évacuer de la question toute l’ironie, et l’auto-ironie, qu’elle contient… Elle n’en reste pas moins valide, légitime. Peu à peu, lorsqu’on progresse dans le livre, un autre sentiment surgit, une autre question, qui modifie, dans le bon sens, la première : cette intelligence dont je manque, Calasso la déploie, me la tend, me la donne à partager, pas du haut de son orgueil ou appuyé sur une science supposée certaine, mais par sa réflexion obstinée, sa lente progression dans le sujet qu’il s’est choisi. Dès lors, il faut le répéter : la reconnaissance est l’une des grandes vertus que le lecteur met en pratique face à un livre dont il tire un grand, un surprenant bénéfice.

Avant d’en venir à la tentative de description de cet ouvrage, il faut souligner que c’est la totale singularité de la méthode (au sens large) de Roberto Calasso, qui nous frappe, qui sollicite notre attention, pour la désarçonner aussitôt. Et cela vaut évidemment pour tous ses livres, toujours traduits avec grande subtilité par Jean-Paul Manganaro. Je me contente de citer ceux que je garde le mieux en mémoire, en reconnaissante mémoire donc, tous parus chez Gallimard : La littérature et les dieux (2002), K. (sur Kafka, 2005), Le rose Tiepolo (2009) et La Folie Baudelaire (2011). Dans La littérature et les dieux, Calasso rappelait que l’écrivain, c’est d’abord celui qui est « enthousiasmé par le langage ». Et dans son Kafka, il relevait cette phrase de l’écrivain pragois : « Chacun a sa manière de remonter du monde souterrain, moi, je le fais en écrivant. » Cela dessine, esquisse, le territoire littéraire de Roberto Calasso. Territoire d’ombre et de lumière, de vive conscience surtout, qui ne serait pas le sien sans la méthode dont nous parlions, sans le style et la capacité de raisonnement, de déduction, de sa pensée.

Le livre est divisé en deux parties, plus une troisième très brève. A première et courte vue, chacun de ces deux chapitres pourrait former un livre en soi, et le troisième une sorte d’échappée, ou de cristallisation. Mais si cela était, l’intelligence de la vision et l’amplitude réflexive de l’ouvrage tel qu’il nous est livré, s’en trouveraient gravement amoindries. « Touristes et terroristes », tel est le titre de la première partie, « La société viennoise du gaz » celui de la seconde. Deux points formels : chaque partie est divisée en fragments, discrètement séparés par un simple interlignage ; à la fin de ce volume, comme dans tous les ouvrages de Calasso, les « sources », nombreuses, diverses, utilisées dans le livre sont scrupuleusement indiquées, avec simplement la mention de la page, sans appel de note dans le texte renvoyant à ce référencement. Je ne saurais dire en quoi, mais ces choix de présentation me semblent importants, significatifs de la démarche de l’auteur.

Venons-en au contenu.

La première partie, théorique si l’on veut, accumule, selon une logique scrupuleusement divagante, appuyée sur l’analogie et l’association d’idées, des angles de réflexion sur notre actualité, notre vie présente, individuelle et (surtout) collective, et sur ce qui, en elle, est, aujourd’hui, « innommable ». Il y est question de terrorisme, de religion, des processus de sécularisation, de conscience, d’intelligence artificielle, des poussées incontrôlées d’internet et de la funeste loi des algorithmes, de démocratie directe ou indirecte, de l’information et du tourisme, des transhumanistes, etc.

De très nombreux auteurs sont convoqués, des scientifiques, des philosophes, des écrivains. Cela va de Jeremy Bentham à Simone Weil, de Stuart Mill à Robert Walser, de Durkheim à Malebranche, de Leibniz à René Daumal. Calasso ne s’interdit pas l’humour, par exemple lorsqu’il établit un parallèle entre dadaïstes et dataïstes, adeptes de l’information en flux continu. Avec les transhumanistes, ces « humanistes séculiers », les adeptes du Big Data professent que « la conscience est la barrière invisible contre laquelle bute l’information ». « Plus que de penser, il s’agit pour eux de réaliser. Tel est le mirage vers lequel ils tendent, impatients, lugubres et joyeux. »

A la différence de nombre d’intellectuels et d’intervenants médiatiques, Roberto Calasso ne donne pas le fin mot de sa pensée, ne la totalise pas en une synthèse, une idée générale ou une idéologie. Il ne s’agit évidemment pas de dissimuler cette idée, mais de démontrer que l’approche plurielle, selon des angles inédits, sous des éclairages inattendus, est plus féconde, qu’elle nous fait progresser dans cette conscience si souvent mise à mal ou négligée.

Le personnage central de cette réflexion est l’Homo saecularis, qui n’est pas né de la dernière pluie mais s’impose comme le fruit d’un « processus progressif d’évidement, à l’œuvre depuis plusieurs millénaires ». Un « sécularisme humaniste (autrement appelé, en France, laïcité) implique toutes les nuances possibles, de la tiédeur à la bigoterie agressive, que l’on rencontre dans les religions antérieures ». A la fin du chapitre, Calasso cite Walter Benjamin qui, à propos de Kafka, évoquait cette « faculté d’attention » de l’homme, tellement malmenée aujourd’hui. Elle constitue, pour reprendre une expression de Malebranche, « la prière naturelle de l’âme ». Même sécularisées, les « catégories théologiques sont toujours vivantes et à l’œuvre ». Calasso ne pose jamais à l’oiseau de mauvaise augure, heureux de faire entendre son chant funèbre.

Les deux temps du livre – l’actuel d’abord, celui qui l’a préparé ensuite – s’emboîtent, s’articulent.

Le contenu de la deuxième partie est annoncé dès les premières lignes de l’ouvrage. Ce paragraphe souligne le projet, la matière et la visée de l’auteur. Je le cite : « Durant les années 1933 à 1945, le monde s’est livré à une tentative d’autoanéantissement, en partie réussie. Celui qui vint ensuite était informe, brut, hyperpuissant. Dans le nouveau millénaire, il est sans forme, brut et toujours plus puissant. Aucune de ses composantes n’offrant de prise, il est l’opposé du monde que Hegel entendait étreindre dans l’étau du concept. C’est un monde broyé, y compris pour les hommes de science. Sans style propre, il les utilise tous. »

Le titre, « La société viennoise du gaz » est emprunté, à nouveau, à Benjamin. Dans le post-scriptum d’une lettre à Margarete Steffin datée du 7 juin 1939, il écrit : « Karl Kraus est mort trop tôt. Ecoutez-moi bien : la Société viennoise du gaz a cessé toute livraison de gaz aux Juifs. L’utilisation du gaz par la population juive entraînait des pertes pour la Société, parce que les plus forts consommateurs, justement, ne réglaient pas leurs factures. Les Juifs recouraient de préférence au gaz pour se suicider. » Calasso a raison de citer ces phrases sans les commenter. A un certain degré de réalité, les mots seuls peuvent placer celui qui lit ou entend devant le vertige de cette réalité. Cette réalité n’est pas seulement celle d’une histoire passée, révolue.

Les deux temps du livre – l’actuel d’abord, celui qui l’a préparé ensuite – s’emboîtent, s’articulent. Les années d’apprentissage, si j’ose dire, du monde contemporain – lorsque le nazisme monta en puissance, s’installa puis fut vaincu – sont décrites selon une scrupuleuse chronologie. En cette décennie, « c’était comme si le temps avait formé une spirale de plus en plus resserrée, qui s’achevait dans un étranglement. »

A nouveau, Roberto Calasso procède par un montage de citations venues de tous les horizons, tirées pour la plupart de récits, de mémoires ou de journaux intimes, en limitant son propre commentaire à la dimension descriptive. Céline ou Jünger, Klaus Mann, Elie Halévy ou Arthur Koestler donnent leurs impressions. Ce n’est pas toujours la lucidité qui commande, mais une sombre intuition du malheur qui vient, s’installe. Mai 1933, Céline, dans une lettre à Eugène Dabit : « Il y a je ne sais quoi dans l’air d’hystérique et d’urgent […] Il y a une mue – C’est un bateau qui s’éloigne […] Nous allons vers la violence. Elle est tout près. » Plus directement concerné, Goebbels révèle, non pas une face cachée de l’antisémitisme nazi, mais une pensée comme soumise, dans son ignominie même, à une sorte de force supérieure, de fatalité, dont Hitler ne serait que l’exécutant.

Il y a aussi, à un niveau moins hallucinant, presque candide, des passages du Journal de Gide regardant monter le nazisme, avec un calme aveuglement, voyant (en janvier 1941) en Hitler « celui qui se veut grand jardinier de l’Europe… » Quelques années plus tôt (septembre 1937), Robert Brasillach s’en va, conquis, visiter l’Allemagne. « Cent heures chez Hitler », c’est le titre de son reportage pour la Revue universelle. Par exemple, il assiste, fasciné, à une consécration des drapeaux ; Hitler est là, dont le journaliste note « la couleur et la tristesse des yeux ». Et aussitôt, il établit un parallèle entre les gestes du Führer et la consécration chrétienne du pain et de vin : « une sorte de transfusion mystique analogue », dit-il…

Tous les passages cités dans ce chapitre mériteraient d’être mentionnés. Ils dessinent cet « étranglement » dont, pour une part au moins, nous sommes, dans notre monde actuel, les héritiers. Calasso n’est cependant pas un écrivain apocalyptique. Il perçoit, devine et analyse des fragments disparates d’une logique, d’un enchaînement de causes et d’effets. A l’aide de ces éléments, il établit une continuité, trace le profil plus que plausible de notre monde, pris dans son histoire, sa modernité.

Au troisième chapitre, long d’à peine une page, il cite un rêve que Baudelaire avait inscrit sur un feuillet isolé, sans date. Un de ces rêves « qui donnent envie de ne plus jamais dormir ». Une tour se fissure, « tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé… » Le rêveur est là, calculant autant qu’il le peut, ce qui menace. Il fait partie de la scène. Conclusion de Calasso : « Quand la “nouvelle” de ce rêve parvint aux “nations”, tout correspondait, à l’exception d’un ajout : les tours étaient deux – et jumelles. » Nous voici, soudain ou à nouveau, renvoyé au très actuel innommable… [2].

Patrick Kéchichian, AOC.

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Andrea Mantegna, La Crucifixion, dite Le Calvaire, 1457-1459.
Paris, Musée du Louvre © RMN / Thierry Le Mage. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Ligne de risque

Ligne de risque a été créé en 1997. La revue était alors animée par Frédéric Badré, Yannick Haenel et François Meyronnis. 27 numéros en 18 ans. Depuis 2015, la revue a fait l’objet d’une nouvelle série. Valentin Retz a remplacé Frédéric Badré (décédé). Le premier numéro de cette nouvelle série portait le titre du roman de Leïb Rochman « A pas aveugles de par le monde » (cf. Ligne de risque n° 1), écrit en 1968 et traduit du yiddish pour la première et unique fois en français en 2012 (chez Denoël, réédité dans la Collection Folio (n° 5679) [3] ; le second numéro, publié en 2017, s’intitulait « Dévoilement du Messie » (cf. Ligne de risque n° 2). De numéro en numéro, de livre en livre, d’essai en essai et de roman en roman, Haenel, Meyronnis et Retz poursuivent leur chemin singulier — vers le Royaume [4]. La critique surmenée en parlent peu, à l’exception notoire des livres de Haenel, souvent salués et même parfois couronnés [5]. Pour la première fois, nos auteurs signent un livre écrit en commun : Tout est accompli. Le titre reprend, bien sûr, les mots de l’évangile de Jean (19/30) : « Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. » Tout est accompli est un livre eschatologique qui relit les derniers siècles, notamment français — ce qu’il est convenu d’appeler les Temps modernes — dans une perspective messianique qui, n’en doutons pas, suscitera autant de résistances que d’interrogations. Une simple présentation n’y suffit pas. J’y reviendrai [6].

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« Dans quelle époque vivons-nous ? Tout indique que nous entrons dans l’âge de la fin : quand l’humanité vit entièrement sous la menace de sa disparition. De toutes parts, on sent croître l’emprise des réseaux numériques, l’intelligence artificielle décide pour nous et les transhumanistes promettent déjà les noces de la biologie et des algorithmes. La terreur nous saisit, de même que l’impossibilité d’agir.
Si ce livre nous fait voir la catastrophe qui vient, il ne nous laisse pas pour autant dans le désespoir. Devant cette nouvelle situation mondiale, il enseigne l’art de n’être ni sourd ni aveugle. Il ouvre une brèche où la plénitude devient accessible, car le sauf n’est pas hors d’atteinte. Et par là, surmonte le nihilisme de notre temps. »
Portant un regard neuf sur les trois derniers siècles qui ont accouché du nôtre, Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz dégagent les forces à l’œuvre dans l’Histoire. Une Histoire qui, sous son aspect strictement profane, laisse entrevoir une trajectoire cachée, une certaine « courbure du temps » qui trouve son origine dans les deux maisons d’Israël, l’Église et la Synagogue.

Grasset, paru le 2 mai 2019.

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Les cinq chapitres

APPEL DES DERNIERS JOURS
LA STUPEUR DU MONDE (p. 21)
LE POISON DE DIEU (p. 85)
LE SACRIFICE D’ISRAËL (p. 217)
LE ROYAUME (p. 329)
BIBLIOGRAPHIE (p. 361)

FEUILLETER LE LIVRE

Premier chapitre

Dans sa partie principale, l’expulsion du paradis est éternelle : ainsi il est vrai que l’expulsion du paradis est définitive, que la vie en ce monde est inéluctable, mais l’éternité de l’événement (ou plutôt, en termes temporels : la répétition éternelle de l’événement) rend malgré tout possible que non seulement nous puissions continuellement rester au paradis, mais que nous y soyons continuellement en fait, peu importe que nous le sachions ou non ici.

Franz Kafka Méditations sur le péché,
la souffrance, l’espoir et le vrai chemin

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APPEL DES DERNIERS JOURS
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Dans le numéro 2 de la revue Maintenant parue en juillet 1913, le jeune poète-boxeur Arthur Cravan narre sa rencontre avec celui qui n’était pas encore le « contemporain capital », André Gide. De cette entrevue, on a gardé en mémoire la célèbre phrase : « Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? »

Aujourd’hui, il nous incombe de poser cette question à notre tour, afin de savoir dans quelle époque nous vivons. Et la maigre réponse du littérateur : il est « six heures moins un quart », ne peut nous être d’un grand secours.

Il suffit d’ouvrir n’importe quel magazine illustré pour entendre les prophètes officiels de la société assener d’un ton toujours plus péremptoire que l’avènement du numérique est sur le point de changer la définition même de l’être parlant. Avec des roulements de tambour, on nous annonce la fusion de la biologie et des algorithmes, de même que l’apparition d’un homme entièrement remodelé par l’Intelligence Artificielle. Quant à l’économie capitaliste, il est clair que la cybernétique semble en passe de lui donner un nouveau visage.

Devant de telles transformations, les commentateurs les plus crédités, souvent des sociologues, s’en tiennent à un discours lénifiant. S’il y a des problèmes, disent ces belles âmes, nul doute que la science va les pallier. Elles affirment en effet que celle-ci corrigera au fur et à mesure les dégâts qu’elle produit, et qu’ils ne prendront jamais la forme de la ruine. Malgré un état des lieux de plus en plus alarmant, répercuté par ailleurs dans les médias, elles maintiennent à toute force l’hypothèse du progrès. Cette vieille croyance, impossible d’en faire le deuil.

Car si elles admettent que la technique comporte un revers d’ombre, elles ne doutent pas que celui-ci finira par céder devant la toute-puissance de l’ingénierie. Laissons faire les scientifiques, disent-elles. D’autres, plus perfides, ajoutent : laissons faire le marché.

Au XXe siècle, une infime minorité d’esprits lucides a néanmoins pris acte d’un certain tour apocalyptique de l’histoire humaine depuis qu’à l’ère de la technique la guerre a englouti le monde ; et de ce point de vue, même la domination du marché est devenue un moment de cette conflagration planétaire. Quelqu’un comme Günther Anders a pensé explicitement ce qu’il appelle l’« obsolescence de l’homme » en regard de la mise à disposition de toutes choses par la science. Ce faisant, il avait à l’esprit la puissance libérée par l’atome et la menace qu’elle fait peser sur nous depuis 1945. Mais, plus généralement, il pointait la catastrophe voilée inhérente à l’autosuffisance de la technique.

En butte à la menace nucléaire, nous sommes pris dans un compte à rebours. À chaque seconde, les nouvelles capacités de destruction nous placent devant l’imminence de notre effacement en tant qu’espèce. « Nous ne vivons plus dans une époque – disait Anders –, mais dans un délai. » Et, de nos jours, ce délai est comme resserré dans l’instantanéité des connexions numériques, où les flux d’informations circulent à la vitesse de la lumière. Dès lors, le réel devient de plus en plus volatil sous l’effet de l’accélération. Celle-ci est non seulement croissante, mais elle culmine dans une abrasion du temps au profit de la simultanéité des réseaux.

Avant qu’elle ne devienne notre destin, l’écrivain Elias Canetti a pressenti cette déréalisation du monde – « Une idée pénible : au-delà d’un certain point précis du temps, l’histoire n’a plus été réelle. Sans s’en rendre compte, la totalité du genre humain aurait soudain quitté la réalité ».

Tout est accessible, et par là en danger ; mais tout est oblitéré, puisque le temps lui-même fait défaut, et donc avec lui l’accès.

À bon escient, certains penseurs insistent sur ce phénomène d’accélération continuelle. Quarante ans séparent en effet la mise au point du poste de radio à la fin du XIXe siècle et sa diffusion effective ; mais généraliser la connexion à Internet n’a pris que quatre ans. Aux prises avec cette fuite en avant, nos contemporains deviennent des individus sans avenir et sans passé – menés par des gouvernants eux-mêmes privés de toute conduite stratégique. Dans le nouveau monde, qui n’en est déjà plus un, le territoire est supplanté par la trajectoire, et celle-ci par une instantanéité généralisée. Les moyens de la modernité, explique le philosophe Hartmut Rosa, sont retournés contre le projet de la modernité. D’où un élan général vers l’abîme.

Ce constat établit le caractère inepte, et même rétrograde, de toute forme de progressisme. Celui de la gauche, bien sûr ; mais également celui des thuriféraires du marché, sans parler de ceux qui n’ont en vue que les branchements cybernétiques.

Ce qui domine notre planète est en train de se transformer sous nos yeux. Nous sommes les témoins d’un virage. Mais en étant capables d’endurer ce qui nous domine – de l’envisager sans fascination –, on peut se tenir au cœur du risque et, du même coup, rejoindre en nous le sauf. À partir de là, l’événement qui vient vers nous n’est plus seulement une catastrophe.

Ce qui arrive, nous le nommons l’âge de la fin ; par quoi nous n’entendons pas une simple cessation, mais une nouvelle manière, pour l’esprit, de se tenir devant le monde. De nos jours, la fin se montre ; elle devient de moins en moins inapparente. C’est la vraie crise mondiale, qui résulte du retournement sur eux-mêmes des Temps modernes.

Pour comprendre cette époque dépourvue d’assise, mieux vaut ne pas avoir ici-bas de cité permanente, mais être partout « étranger » et « voyageur ». Ce qui suppose d’aborder le « voyage » d’une autre manière que les touristes de masse ou les hommes d’affaires. De l’aborder comme une expérience spirituelle permettant de voir et d’entendre ce que les autres ne discernent pas ; voyager, sous ce rapport, c’est l’art de n’être ni sourd ni aveugle.

Avec l’âge de la fin, nous entrons dans les derniers temps : quand l’humanité ne peut vivre que sous la menace de sa disparition. D’ailleurs, elle n’a plus d’autre soubassement que cette disparition ; et en ceci, on peut soutenir qu’elle séjourne d’ores et déjà dans le royaume des morts.

Cette situation extrême lui donne un rapport entièrement nouveau avec sa propre histoire – de même qu’avec son destin. C’est pourquoi on ne peut restreindre la venue des derniers jours à une mauvaise nouvelle ; car elle est l’occasion d’un retournement messianique.

Nous portons ici attention aux grandes dates de l’histoire profane, surtout celles des trois derniers siècles. Mais sous cette histoire strictement historique, nous entrevoyons des intersignes qui ouvrent à ce qui est plus originaire que le monde, à ce qui le déborde, et que nous appelons dans ce livre le Royaume.

D’une manière paradoxale, l’âge de la fin ressemble à ce que les chrétiens appellent l’Avent : le temps de l’attente joyeuse, où l’on se prépare à recevoir ce qui excède la mesure des jours.

Quant au monde des Temps modernes, il n’est plus qu’un résidu de lui-même entraînant tout ce qui existe dans son effondrement. Cependant, alors que la course vers le néant s’avère la seule logique à l’œuvre, il reste possible à chacun de s’arracher à cette cohérence nihiliste, et de faire le pari de l’impossible. C’est ce que Rimbaud nommerait : choisir la « vie vivante ».

« L’ombre est proportionnelle à la lumière qui est révélée », disait Rabbi Nahman de Braslav. À rebours de toutes les croyances sucrées, le « Royaume » qu’annoncent l’ancienne et la nouvelle alliance d’Israël ne peut donc apparaître qu’en contrepoint d’une désolation générale.

Ce qui est en train de s’évanouir dans un nihilisme intégral n’est rien d’autre que le monde. Alors que le décor de notre vie semble de plus en plus réduit à des écrans, on assiste à un évidement de toute consistance ; mais cette trouée est pour celui qui a le courage de s’y rendre sensible la possibilité d’une libération – l’appel à faire tomber l’écran du monde.

D’une certaine manière, le Messie marche déjà avec nous dans l’aridité du désert ; ce dont témoigne la phrase de l’évangéliste Jean : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas. »

Mais quelle est l’assise du mal à notre époque ? La tête du serpent, où est-elle ? Comme l’explique Yuval Noah Harari, la phrase de la Genèse : « Vous serez comme des dieux », est en passe de se réaliser. Les industriels de la Silicon Valley envisagent clairement l’accession de l’homme à la divinité, conçue sur le mode grec. Les humains seront bientôt en mesure de fabriquer du vivant, et de refaçonner le code de la vie : deux attributs réservés à la divinité. On passera par des manipulations génétiques et par le développement de l’Intelligence Artificielle. Le nouveau prométhéisme réalisera les noces de la biologie et du numérique, faisant apparaître l’humanisme des Temps modernes comme un moment périmé. La liberté individuelle ne sera plus, dès lors, qu’une chimère. On glissera ainsi d’Homo sapiens à Homo deus.

En toute logique, la nouvelle civilisation posthumaine décrétera une guerre contre la mort. Pour la nouvelle entité transhumaine, mourir ne sera plus qu’un simple phénomène biochimique à dépasser. Mais, en remodelant la vie, les apôtres de la Silicon Valley ne s’attellent à rien d’autre qu’à rendre la mort vivante.

Avec eux, la civilisation nouvelle imprime carrément un passeport pour l’enfer. Et tout est fait pour masquer cela : pour que personne ne discerne les « signes des temps », alors qu’ils s’accumulent devant nous. Sous le couvert du marché, l’iniquité ne cesse de progresser, et déjà les « faux prophètes » s’élèvent, proposant un avenir biocybernétique. On entre dans un temps de grande détresse ; une détresse – dit l’évangéliste Matthieu – « telle qu’il n’y en a point eu depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours, et qu’il n’y en aura jamais ».

Beaucoup se laissent séduire par les laquais de l’Heure. On élève au pinacle quatre milliardaires proches des transhumanistes, Jeff Bezos, Elon Musk, Bill Gates et Mark Zuckerberg, qui rêvent de recalibrer l’espèce humaine pour la rendre plus conforme au profit. Bezos s’imagine même en maître du temps, quand il conçoit une horloge électronique capable de donner l’heure exacte pour les dix mille prochaines années, comme si ces dernières devaient appartenir de plein droit au capitalisme cybernétique. Nouveau Millenium consacré au règne immatériel de l’argent.

L’ouverture est sans arrêt maçonnée, et à cet égard l’âge de la fin est aussi celui du Grand Renfermement. Mais, pour celui qui se retourne vers le sauf, tout n’est pas fermé. Même au cœur du nihilisme planétaire, il est toujours possible de trouver le chemin de l’indemne. Comme le dit Rabbi Moshe Loeb : « La voie est en ce monde comme le fil d’une lame ; de ce côté, l’enfer, et de l’autre, l’enfer ; entre les deux : la voie de la vie. »

Le péril le plus extrême s’enroulant avec le sauf, les gestionnaires de la catastrophe ne peuvent faire autrement que d’être à leur insu les certificateurs d’une bonne nouvelle. Ainsi, comme dit le Psalmiste, le côté de la mort loue-t-il l’Éternel malgré lui.

Si l’on prête attention à ce qui nous environne, il est clair que les promesses reçues des prophètes juifs sont en train d’advenir. Seulement, elles adviennent à l’envers.

Cet accomplissement paradoxal des promesses fait d’Israël la vraie mesure du monde, et cela sous ses deux formes : l’Église et la Synagogue. L’histoire du XXe siècle en a porté témoignage de façon spectaculaire ; il est à craindre que celle du XXIe le fasse de manière encore plus terrible.

On peut jeter une bâche sur toutes les idéologies des Temps modernes : elles sont entièrement caduques. Nationalisme, libéralisme, socialisme, ces conceptions s’écroulent sur elles-mêmes, tel un sac de toile sur le vide.

Comme le dit Fernando Pessoa dans Ultimatum : « Faillite des peuples et des destins – faillite totale ! »

La seule chose qui puisse nous soustraire à cette banqueroute, c’est notre rapport avec le langage – notre capacité à entrer dans les paroles et à regarder ce qu’elles montrent.

Quand les paroles sont vraiment « esprit et vie », elles accomplissent. Elles sont moins faites pour être comprises que pour nous rendre disponibles au mystère : pour nous accueillir en lui. Elles nous apprennent à voir de l’intérieur. Une impasse que de les entendre avec les seules oreilles du corps. Car, selon le mot de la poétesse catholique Madeleine Delbrêl, elles sont le « levain initial » – elles nous pétrissent, nous modifient, et nous assimilent à elles.

Toute parole est miraculeuse en ceci qu’elle nous relie au miracle qui précède le monde.

C’est pourquoi l’énoncé de Luc concernant Marie : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur », trouve sa raison d’être dans la dernière phrase du Christ – « Tout est accompli ».

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RCJ, Un monde de livres, 25 avril 2019.
Valentin Retz, François Meyronnis et Yannick Haenel, auteur du récent La solitude Caravage, sont les invités de Josyane Savigneau.

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Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, 1796.
Photo A.G., 25 janvier 2017. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Algorithmes

Aux origines d’une méthode

Les algorithmes prennent une place de plus en plus importante dans nos sociétés contemporaines, ils influent sur nos vies, nos comportements, mais que sont-ils ? Quelle est l’histoire des algorithmes ? Comment s’appliquent-ils, et à quels domaines ?

Avec Claire Mathieu, directrice de recherches au CNRS en informatique.

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L’intelligence artificielle a-t-elle du coeur ?

Les algorithmes envahissent tous les domaines : marché de l’emploi, Facebook, Google... Sont-ils dangereux ? Vont-ils remplacer l’humain ? Tomberons-nous bientôt amoureux d’une intelligence artificielle ?

Avec Aurélie Jean, Ph.D., docteure en sciences des matériaux et en mécanique numérique, fondatrice et dirigeante de la société In Silico Veritas spécialisée en algorithmique et en modélisation numérique.
Serge Abiteboul, chercheur à Inria, Institut national de recherche en sciences du numérique, et Membre du Collège de l’Arcep, Autorité de régulation des communications électroniques et des postes.

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Internet a-t-il réinventé les règles du jeu politique ?

La révolution numérique a bouleversé la façon de faire de la politique. Dans le monde, certains partis populistes ont appris à manipuler les algorithmes, interpréter et se servir de la colère, donnée structurelle de la politique, renforcée par les réseaux sociaux. La politique a-t-elle perdu ?

Avec Giuliano Da Empoli, directeur du think tank Volta à Milan, ancien conseiller politique de Matteo Renzi.

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Serons-nous bientôt jugés par des ordinateurs ?

Quels effets les algorithmes ont-ils sur la justice ? Comment le numérique a-t-il révolutionné notre langage et notre écriture, les liens qui structurent notre société ? Et qu’est-ce que cette nouvelle forme d’intelligence engendre de nouveau d’un point de vue juridique et philosophique ?

Avec Jean Lassègue, philosophe et épistémologue, chargé de recherche CNRS et chercheur associé à l’IHEJ, l’Institut des Hautes Etudes sur la Justice.

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Sur France Culture : Algorithmes. 4 épisodes

Le pire du pire

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Le Monde du 13 mai 2019.
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[2Voici le texte de Baudelaire : Symptômes de ruine

Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre, des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. — fissures, Lézardes. humidité promenant d’un réservoir situé près du ciel. — Comment avertir les gens, les nations — ? avertissons à l’oreille les plus intelligents.
Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir.
J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète.
— Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés. —
Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j’étais sûr de n’avoir trop de fatigue.

[3Le livre : A pas aveugles de par le monde fait figure d’exception dans la littérature yiddish, non tant par son sujet — l’anéantissement des Juifs d’Europe — que par sa conception et sa forme. De fait la Shoah n’y est pas directement abordée. Le roman s’ouvre une semaine après la fin de la guerre alors que les deux héros, S et " Je ", ainsi que plusieurs autres personnages, entament une véritable odyssée à travers l’Europe dévastée. Réchappés d’un espace de non-humanité, ils retournent vers l’humanité d’après le déluge. Le roman fonctionne sur une triple temporalité : le présent des protagonistes, leur passé immédiat et, pour certaines des villes traversées comme Amsterdam ou Rome, la résurgence d’un passé plus lointain. Le — les héros — car la focalisation oscille sans cesse de S à "Je" — vogue de lieu en lieu ; partout, pour mille et une raisons, il est retenu et comme happé par l’endroit qui l’accueille. Chaque ville fait naître des romans dans le roman où se croisent des dizaines de personnages — parmi eux ceux qui ont connu "les Plaines", comme l’auteur nomme les lieux d’extermination, et les autres, ceux qui ont été épargnés. Les premiers tentent de vivre, mais demeurent à tour jamais des êtres de souvenir portant partout avec eux leur tragédie personnelle et la tragédie de l’Histoire ; les seconds souhaitent juste oublier. Entre ces deux groupes d’hommes des liens se tissent, des drames anciens ou nouveaux éclatent. Mais si la quête d’Ulysse le ramenait à Ithaque, celle du (des) héros de Rochman les entraînera jusqu’aux monts de Judée, où le "Dénombrement" ou le "Livre des Nombres" pourra enfin commencer. La spécificité et la grande force du livre tiennent au talent avec lequel Leib Rochman mêle les épisodes extrêmement romanesques des récits de vie de cette sorte de tribu d’endeuillés à une méditation plus générale, exempte des contraintes de l’espace et du temps. C’est indéniablement cette capacité à rassembler en un tour cohérent différentes formes d’écriture qui transporte et éblouit le lecteur. Nous évoluons ainsi au côté de l’auteur de descriptions réalistes en évocations lyriques, de monologues intérieurs hallucinés en profondes réflexions sur l’histoire et sur la nature humaine. Une oeuvre majeure sur les thèmes de la quête et du souvenir.

[4C’est le titre du dernier chapitre de Tout est accompli. Hommage y est rendu à Sollers — qui donna un entretien au titre éponyme dans Ligne de risque. Cf. Le Royaume.

[5Succès de l’un, faillite des autres ? Meyronnis y fait allusion dans Tout autre : « La possibilité spirituelle de la littérature, souvent à leur insu, beaucoup la récusent. Ils ne se reconnaissent que dans ce qui virevolte comme de la paille autour des apparences. Ainsi ont-ils cru comprendre, au fil du temps, que Haenel marquait des points, à rebours de Meyronnis. Mettant en parallèle le succès de l’un et, selon leurs critères, la faillite de l’autre, ils s’étonnent qu’ils restent amis. Comment rendre compte d’une amitié ? — Nous sommes le masque l’un de l’autre, et pour chacun le geste de le retirer. — Deux duchés adjacents où se déplacent d’étranges peuplades, parfois tumultueuses. [...] ». LIRE ICI.

[6Pour comprendre d’où proviennent certaines thèses du livre sur le « capitalisme intégré », lire François Meyronnis, Proclamation sur la vraie crise mondiale.

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3 Messages

  • Albert Gauvin | 22 mai 2019 - 11:24 1

    Voilà une sorte de version érudite d’un Sérotonine macabre. Le dernier livre de Roberto Calasso se présente comme un essai sur les rapports de l’homme à la terreur, vus à travers le prisme des années 1933-1945. Il aborde, tour à tour, les thèmes du Big Data, du terrorisme, du tourisme de masse ou de la pornographie, en vue de mieux cerner ce « monde fuyant » et instable qui semble vouloir ignorer son passé. Le style de ce grand éditeur toscan, fondateur des éditions Adelphi, peut paraître abscons. Il se situe entre la poésie et l’essai philosophique. Comme dans La Folie Baudelaire, son magnifique ouvrage sur l’impact du poète sur l’art et la littérature, l’auteur s’appuie sur un enchevêtrement de citations et de rapprochements pour déchiffrer ces périodes de profonde instabilité où le monde semble basculer vers une tentative d’auto-anéantissement comme celle, « en partie réussie », des années 1933-1945, où « les perspectives vacillent ».

    Pierre de Gasquet, Les échos.


  • Albert Gauvin | 22 mai 2019 - 10:50 2

    Yannick Haenel, François Meyronnis & Valentin Retz : « Comme Nietzsche, nous pesons nos mots, du premier au dernier, sur les balances les plus fines »


    Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz
    Zoom : cliquez sur l’image.
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    La sortie de ce fabuleux livre à trois mains et trois têtes intervient dans un moment précis de ce que l’on nomme actualité. Le toit de Notre Dame de Paris est parti en flammes. Un rapport mondial annonce tout de go que la vie d’un million d’espèces animales et végétales tient à un micro fil temporel. L’extrême droite va selon toute vraisemblance imposer sa sale patte sur les urnes dans les prochains jours. La question est sur toutes les lèvres : sommes-nous les contemporains de la fin du monde ?

    Un samedi, je suis devant la télévision et une caméra filme la devanture du restaurant la Coupole sur le boulevard du Montparnasse. Deux-cent CRS forment un barrage devant ce qui avait été la cantine du président actuel juste après son sacre. Une sorte de cordon bleu finalement. De l’autre côté du boulevard, des chaises fusent devant Le Select, quartier général de Meyronnis, un des auteurs de Tout est accompli. Avec ses complices Haenel et Retz, il anime la revue Ligne de risque. Toutes les chaînes d’information diffusent cette unique image si nette d’un capitalisme ouvertement armé et qui s’arc-boute devant un restaurant symbole. Pour le pouvoir, il ne doit absolument pas avoir le même destin que le Fouquet’s. Je sens que quelque chose me fait signe dans ce face à face entre les deux établissements et en éteignant l’écran en un sursaut je suis déjà en train de faire l’expérience du texte que je vais lire.

    Quelques jours plus tard, il impose sa forme énigmatique. On reconnaît le style des auteurs et on devine leurs passages personnels. Leur si fertile champ de pensée avait déjà donné il y a dix ans Prélude à la délivrance écrit par Haenel et Meyronnis et Poker avec Philippe Sollers en 2005. Deux livres de très haute volée, se tenant au cœur de grandes œuvres romanesques respectives. Dans Tout est accompli les trois noms se cachent judicieusement derrière leur propos. Mais la couleur est annoncée : « Nous sommes comme Nietzsche : nous pesons nos mots, du premier au dernier, sur les balances les plus fines. » Dès les premières pages, la pertinence et l’acuité de cette triple pensée agissent en un éclat et il est vite bien clair qu’il ne sera pas question de la crise du premier quart de siècle et qu’on ne lira pas un énième essai-choc sur la déchéance de la civilisation. Parce que la fin de ce que nous connaissons et de ce que nous sommes a déjà eu lieu. « Il n’y a plus de monde. Ce qu’on appelle couramment « mondialisation » est en réalité une « immondialisation ».

    Nous avons échoué dans nos descriptions des situations et nos traités n’ont plus pouvoir de loi. Les discours comme les cris sur les réseaux sociaux sont vidés de leur substance. Tout tombe sous la simplicité du diagnostic qui frappe l’esprit comme une cymbale : « En vérité, notre temps n’a plus la capacité de traverser les phénomènes, et de se hausser à la hauteur d’une pensée métaphysique. Son eschatologie est devenue entièrement profane : à la mesure de la mesquinerie de ses calculs. Si l’on anticipe à ce point la catastrophe, c’est au fond parce qu’elle a déjà eu lieu. On redoute la « Grande chose » qui s’avancerait vers nous depuis le futur, alors qu’en réalité celle-ci nous précède, étant plus proche de nous-mêmes que notre veine jugulaire. Au vrai, sans le savoir, nous sommes déjà de l’autre côté du seuil. »

    C’est exactement cela, nous avons sauté à pieds joints dans la boue du rien et nous pataugeons juste après la fin de tout. Oui, mais alors tous les étages de la pensée contemporaine s’en trouvent secoués. Il n’y aurait plus rien à attendre de la politique ? À apprendre des nouveautés du calendrier culturel ou social ? À espérer du discours des grands hommes sur leurs places ? Walou. Seul subsiste le dernier homme nietzschéen, ce rebut multiplié : « A part quelques vedettes (qui elles-mêmes de sont rien), quelques patrons (qui eux-mêmes ne sont rien), quelques présidents de quelques pays (qui eux-mêmes ne sont rien) – à part ces faux premiers interchangeables -, il n’existe que des derniers.  »

    Comme tout livre important, il trouve des illustrations implacables dans l’actualité. Voilà que la sénatrice américaine Kamala Harris, qui lorgne vers une candidature en 2020 ose se prononcer pour la fin de Facebook dans la foulée des critiques de Chris Hughes, le cofondateur du site qui expliquait ses craintes dans le New York Times il y a peu. Pour lui, cette entreprise est devenue trop grande et elle a trop de pouvoirs. Pour elle : « Nous devrions sérieusement réfléchir à faire appliquer la loi antitrusts. » Résultat ? Des articles prenant la défense de Facebook en feu d’artifice stratosphérique, un journaliste économique de CNN, Richard Quest, invoquant même directement le 1er amendement depuis le panier originel de Wall Street : oui il y a peut-être un souci mais beaucoup d’argent est en jeu et après tout « We have the right to be wrong ! (Nous avons le droit d’avoir tord !) » . Exactement dans le même temps Mark Zuckerberg est reçu par le président de la République comme un chef d’état. Il ne se passe décidément plus rien au niveau des mots et des figures.


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    Nos Temps Modernes présentent pour les auteurs une certaine courbure et il posent sur la table un nouveau concept : le Dispositif. Une présentification, une évolution du Spectacle de Guy Debord qui se trouve à la fois ainsi justifié et précisé, planétaire et moderne, tout à fait dans la lumière du jour. Le Dispositif se tient fièrement dans «  le règne de la cybernétique.  » Il siège dans ce moment de la réticulation reine et du réseau : « il est la capacité, à tout moment, d’agencer êtres et choses. Mais sous réserve de se fixer à lui-même des fins par sa propre puissance de calcul. » Une entité autonome délirante, un « point d’interférence de tous les programmes » qui réalise «  l’absolu de la servitude » et qui a pour projet le transhumanisme. Surtout, surtout, il est inattaquable. « Quand prévaut le Dispositif, l’agencement des réseaux produit à la fois la réalité et celui qui la vit. Or il s’agit toujours d’une existence enchaînée ; et qui ressemble à l’étiolement du zombi, quand bien même on l’énergiserait à l’aide de substances. Dans le réglage des agencements, toutes les négativités sont absorbées. Vanité de déclarer la guerre au Dispositif, de prendre les armes contre lui, de le défier frontalement. Car il ne se réduit à aucune position : il efface toutes les frontières, empruntant à loisir les masques de l’ennemi. »

    Il s’avèrerait bien peu malin de penser pouvoir régler son compte au Dispositif en frontal ou même de tenter de l’encercler. « L’émeute organisée de l’anarchiste, tout comme la terreur de l’islamiste, fait partie de la gestion courante du système. Aucun cocktail Molotov ne causera le moindre tort à la prééminence du Dispositif. Si l’on brûle une agence bancaire, cela ne change rien à la tutelle du Marché global ; à la rigueur, ce peut être l’occasion de donner un tour de vis. » Ce tour de vis a lieu maintenant, il vibre et vous rive au concret du béton de la société. Les CRS devant la Coupole ? Un peu d’huile politique dans l’immense rouage du géant financier qu’est le monde. Les rets de son ordre seront toujours plus grands, plus renforcés par la contestation. Avez-vous vu la proéminence délirante à la fois matérielle et symbolique de la casquette du nouveau préfet de Paris ?


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    Quelles alliances nouer dans le chaos ? François Meyronnis documentait dans le livre autobiographique Tout autre (Gallimard – L’Infini 2012) un rendez-vous manqué entre les têtes du Comité Invisible et certaines figures de l’avant-garde littéraire. Il y était question d’un ratage sur les lignes de front. Celles d’un Coupat et de ses invisibles se nourrissant du souffre de la violence quand celle formée par l’axe Haenel-Meyronnis brulait du feu de la littérature. La parole, les mots, le sens, le style sont au cœur de la vraie guerre face au gros capitalisme intégré qui mange tout et recrache ses sentences acides comme celle du milliardaire Warren Buffet, cité dans le livre : « La lutte des classes existe, nous l’avons gagnée. »

    Dès lors, où situer le trou dans le monde aplati du Dispositif ? Il vient d’en haut, peut-être. Surgissant d’une verticalité transcendantale inattendue, occultée depuis la Révolution, cette « messe noire » meurtrière. «  Tout est accompli » est la dernière parole du Christ et l’ouvrage, surtout dans sa dernière partie, est bel et bien ouvert du côté de la Bible et des textes rabbiniques, comme un rayon de lumière ouvre l’espace d’une scène picturale. Les références et citations forment une exégèse joyeuse et pratique, écho fou d’un événement de parole qui a toujours lieu dans l’instant. Une vraie musique même, jouée en combinaison avec les saillies de Sade, Heidegger, Lautréamont, Walter Benjamin et qui dévoile l’étendue du fabuleux stock d’études et de vie des auteurs. Par petites touches, elle pique aussi salutairement les penseurs actuels. René Girard et sa visée basse toujours prête à en revenir au plombant « tout est social  ». La star mondiale des ventes de livres Yuval Noah Harari, coupable lanceur d’alerte anesthésié dans une gangue qui n’entoure aucune véritable pensée et où s’absentent conscience et raison. Michel Houellebecq enfin, qui «  amène ses lecteurs vers une immense déchetterie, afin qu’ils prennent dans la file la place qui leur est dévolue. Il le fait dans une prose mesquine et utilitaire, et cela parce que le ressentiment envers l’existence s’étend chez lui jusqu’au souci de gâter la forme.  »

    On laisse aussi au lecteur le plaisir de découvrir une interprétation brillamment improvisée d’un rêve que René Descartes a fait dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619. On l’espère même sortir de la lecture de Tout est accompli avec la certitude qu’on vient de lui présenter des dieux.

    Arnaud Jamin, Diacritik, 22 mai 2019.


  • Albert Gauvin | 21 mai 2019 - 21:55 3

    Un retournement messianique

    En 1997, Yannick Haenel, François Meyronnis et feu Frédéric Badré, écrivains trentenaires, créent la revue Ligne de risque. Valentin Retz les rejoint peu après. Le projet sonne comme un réveil  : pour dépasser le nihilisme, il s’agit de penser le néant – « la part maudite », dirait Georges Bataille, l’un des inspirateurs de ce courant, et plus encore la figure incandescente du Maldoror de Lautréamont – pour de nouveaux commencements. L’entreprise est ouverte et libre. Elle est d’abord esthétique (la littérature, « la parole », a seule l’intuition du salut). Elle devient mystique, théorisant un «  retournement messianique » puisé à la kabbale et à l’Évangile, à la Synagogue et à l’Église. C’est l’objet de ce livre en forme de conversion postapocalyptique.

    Nous vivons « l’âge de la fin », avec l’extermination de l’espèce humaine comme unique projet d’avenir. Déjà, « le Dispositif » que crée la mise en réseau numérique du monde « contrôle à partir du virtuel tout ce qui existe  ». Échec des Lumières, liquidation de l’histoire. Toute pensée de l’avenir ne peut s’imaginer qu’à partir du déjà fini  : « tout est accompli » sont, selon l’Évangile de Jean, les dernières paroles du Christ avant sa mort sur la croix. Parcourant à grands pas (et avec de fortes analyses de détail) « la courbure des Temps modernes », de la Révolution française à la Silicon Valley, les trois auteurs prophétisent l’avènement du Royaume. Si «  le désert croît  », comme disait Nietzsche, il faut justement, tel le stylite du christianisme juif, « aller vers le désert  », « faire le saut ardent vers l’intérieur » pour toucher en soi la présence divine. Une voie… étroite.

    Philosophie magazine