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Rentrée littéraire 2013 : Yannick Haenel, Les Renards pâles

Parution le 22 août 2013

D 9 septembre 2013     A par A.G. - C 16 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Première mise en ligne : 19-07-13.
Complément : Sur les traces du renard pâle — recherches en pays dogon (1931-1983)


"Les Renards pâles", de Yannick Haenel :

Un homme choisit de vivre dans sa voiture. À travers d’étranges inscriptions qui apparaissent sur les murs de Paris, il pressent l’annonce d’une révolution.
Le Renard pâle est le dieu anarchiste des Dogon du Mali ; un groupe de sans-papiers masqués porte son nom et défie la France.
Qui est ce solitaire en attente d’un bouleversement politique ? Qui sont les Renards pâles ?
Leur rencontre est l’objet de ce livre ; elle a lieu aujourd’hui.

Collection L’Infini, Gallimard.

Parution : 22-08-2013.


Yannick Haenel lit des pages de son roman sur France Culture
le mardi 23 juillet à 14h : Les Bonnes feuilles.

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Yannick Haenel est l’invité en direct d’Alain Veinstein
du jour au lendemain, le samedi 7 septembre à minuit.

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Yannick Haenel à La Grande Librairie (12-09-13)


(durée : 11’56")
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à la librairie Mollat

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« Nous nous appelons Braxton, Forêt-Couteau, Jean du Tonnerre, Lucifer Brando, Viviane Vog, Écarteur terrible, Avalanche 67, Buffie-Aboulafla, Aventure Fanon, Ressuscitée de la Chasse, Lancelot des Volcans, Blanqui, Pharaoh Éclipse, Programme, Le Dibbouk a faim, Loup-des-Steppes, la reine de Pologne, En Haut-Yanda, Joe Strummer, Insurgé Varlin, Off Cells, Prends des Pierres, Spartak Yaoundé, Gérard de Nerval, Nous-la-Foudre, Kanaga se Lève, Jean Deichel, Vénus des Ascensions, International French Fighter, Frappeur de Planètes, TOUT AUTRE, Anna Moïse Éclatante, Sahara-Monstre, Ferrandi, Wage-de-Brisure, Des Iguanes, Bras d’Honneur, Asphalt Jungle, Daniel Darc, Perle-Quatre, Je Traverse le Feu, Jan Sobibor, Louise Michel, Rosa Vertov, Vérité-Yeux Rouges. - » (Les Renards pâles, p. 151-152)

« Tout autre », c’est François Meyronnis à qui le livre est dédié. Ce n’est pas qu’un témoignage d’amitié. Voir mon commentaire.

Quelle musique pourrait correspondre aux Renard pâles ? A cette question, Yannick Haenel répond : « le free jazz, tout Coltrane, certains morceaux d’Anthony Braxton » (qu’il écoutait au casque en écrivant). Braxton, c’est le premier cité dans l’extrait ci-dessus.

Écoutez, en lisant la suite, le quartet de Braxton à Berlin-Est en 1985 (quatre ans avant la chute du mur), vous y entendrez peut être la lente montée d’un soulèvement, d’une possible insurrection...

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Ce qu’en pense l’éditeur

Que pensez-vous de l’évolution de la littérature française ?

Ph. Sollers : Elle est en mutation de façon très intéressante. Son risque, c’est de répéter toujours le même cadrage naturaliste, social, car ça, c’est réactionnaire.

Pourtant, vous publiez à la rentrée Les Renards pâles de Yannick Haenel, qui traite beaucoup de l’émigration...

Les Renards pâles est un livre révolutionnaire car il vous met en position de vous retrouver dans les bas-fonds de la société. Haenel a une vraie vision de la société. Il écrit une insurrection dans Paris qui est très anticipatrice, pour dire qu’il faut se débarrasser de son identité — il y a cette scène où les personnages brûlent leurs papiers d’identité. [...]

Propos recueillis par Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles du 17.07.2013.

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On doit la première critique du roman à Jérôme Béglé dans le Point.fr

Rentrée littéraire 2013 : Yannick Haenel voyage au bout de la nuit

Le jeune auteur, prix Interallié en 2009, nous ouvre les portes du monde des exclus et dégradés de notre société. Une plongée dérangeante et romanesque.

Par Jérôme Béglé

Le narrateur, un homme en pleine force de l’âge, est expulsé de son appartement parisien après des mois de chômage. Il trouve refuge dans sa voiture et pour occuper ses journées va se livrer à une exploration minutieuse du vingtième arrondissement. Il y découvrira un mystérieux symbole, sorte de poisson à tête humaine dont il cherche coûte que coûte à comprendre la signification. Il fera également la connaissance de personnages interlopes en marge de la société. Paradoxalement, il ne déteste pas cette vie riche en rencontres, en surprises, et propice à l’éveil.

Au fil des semaines, cet homme comme les autres va se rapprocher d’une bande d’exclus, d’origine malienne pour la plupart, qui tiennent à préserver leurs racines et font preuve d’une solidarité que rien ne peut affaiblir. Luttant en faveur des sans-papiers, ils font partie d’une mystérieuse société secrète en butte avec les forces de l’ordre et l’esprit bourgeois de la société. Cette organisation se donne pour mission d’ouvrir les yeux des pouvoirs politiques afin qu’ils prennent en compte les conditions de vie de cette minorité silencieuse si utile quand on a besoin d’elle, mais que la plupart du temps on ne veut pas connaître.

Les sans-grade, véritables héros

Les renards pâles est un roman désarçonnant dont chaque rebondissement est une surprise. On croit saisir son héros et rapidement il nous file entre les doigts pour embrasser un destin et un caractère qu’on ne lui imaginait pas trois pages plus tôt.

VOIR

Yannick Haenel avait obtenu en 2009 le prix Interallié pour le très impressionnant Jan Karski, l’odyssée de ce Polonais mandaté par ses concitoyens pour expliquer au monde entier le sort des Juifs reclus dans le ghetto de Varsovie. Il poursuit son défrichement du quotidien des sans-grade, des gens de peu qui sont pourtant le sel de la terre.

Le Point.fr, 19/07/2013.

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Les renards pâles (extraits)

L’intervalle

C’est l’époque où je vivais dans une voiture. Au début, c’était juste pour rire. Ça me plaisait d’être là, dans la rue, sans rien faire. Je n’avais aucune envie de démarrer. Pour aller où, d’ailleurs ? Je me sentais bien sous les arbres, rue de la Chine. La voiture était garée le long du trottoir, en face du 27. Il y avait des pétales de cerisiers qui tournoyaient dans l’air ; ils s’éparpillaient avec douceur sur le pare-brise, comme des flocons de neige.

C’était un dimanche, vers 20 heures. Je m’en souviens très bien parce que, ce jour-là, on m’avait mis à la porte. Depuis quelques mois, je n’arrivais plus à payer le loyer ; la propriétaire de la chambre m’avait rappelé à l’ordre, et puis ce matin-là elle a frappé à ma porte ; comme je n’ouvrais pas, elle s’est mise à hurler que j’avais la journée pour quitter son meublé. Je me suis rendormi, avec une légèreté qui aujourd’hui me paraît extravagante. À l’époque, j’accordais peu d’importance à ce qu’on nomme les relations humaines ; peut-être n’avais-je pas besoin de faire croire aux autres que j’étais vivant.

Bref, j’ai traîné toute la journée au lit, puis vers la fin de l’après-midi, alors que la lumière d’avril entrait dans la chambre avec ses couleurs chaudes, à ce moment où l’on prend plaisir à baigner son visage dans les rayons du soleil, j’ai rassemblé mes affaires ; ça faisait à peine trois cartons : du linge, des livres et une plante verte - un papyrus qui m’accompagne depuis toujours.

Depuis quelques mois, j’avais perdu le fil ; ma vie devenait évasive, presque floue. Je ne sortais plus de chez moi que la nuit, pour acheter à l’épicerie du coin des bières, des biscuits, des cigarettes. Est-ce que je souffrais ? Je ne crois pas : il y avait un coin dans ma chambre, entre le radiateur et le lit, qui me plaisait énormément ; je m’y installais dès le réveil : être assis là, sur le plancher, le dos bien calé dans l’angle du mur, cela me suffisait. Ce coin n’avait rien de particulier, mais une lumière y venait vers 17 heures, une lumière spéciale qui me rendait heureux, une sorte de halo rouge, orange, jaune qui avançait au fil des heures le long du mur jusqu’à ma tête, qu’il finissait par couronner.

Une flamme déchire les lignes ; elle fait tourner votre solitude dans la lumière. Qu’est-ce qui m’arrivait dans cette chambre ? Est-ce que je faisais déjà de la place en moi pour les Renards pâles ? J’ignore si ce que je vivais avait le moindre sens, mais voilà : j’étais capable d’attendre chaque après-midi l’arrivée d’une auréole au-dessus de ma tête ; une telle attente remplissait mes journées, elle les sortait de l’ordinaire : en un sens, elle les consacrait. J’ai conscience, en vous décrivant cette période de ma vie, de son étrangeté ; d’ailleurs, quelques amis ont pensé que je traversais une dépression. Comment savoir ? On ne fait parfois que subir ce que l’on croit désirer. J’avais très peu d’argent, une allocation chômage qui diminuait chaque mois parce que j’étais négligent et ne remplissais pas les formulaires, mais je me sentais bien dans ce vide ; je tenais fermement mon auréole. Mon désoeuvrement était une expérience. Je me préparais. J’étais, je suis, je serai toujours absent ; quelque chose manque à la consistance du monde et, à cette chose qui manque, je m’identifie.

Vers 20 heures, ce dimanche-là, après avoir fermé les volets et coupé l’électricité, j’ai descendu les trois cartons, je les ai chargés dans le coffre de la voiture, puis j’ai glissé les clefs de l’appartement dans la boîte aux lettres, comme me l’avait demandé la propriétaire. Pas d’état des lieux, rien — de toute façon, je n’avais versé aucune caution.

J’étais donc à la rue. Ça vous prend à peine quelques jours pour dégringoler ; un soir, vous vous rendez compte qu’il est trop tard. Dans mon cas, ça n’était pas encore dramatique : j’avais la voiture. On me la prête depuis deux ans, elle appartient à un ami qui travaille en Afrique. Je veille sur elle, au cas où il reviendrait en France. En entrant dans la voiture, je souriais. Les pétales des cerisiers flottaient dans la rue ; sur le pare-brise, ils formaient des nymphéas. Il y avait des reflets rose et blanc, du mauve, un calme de solitude dans la lumière du soir. Je crois que j’étais soulagé d’en avoir fini avec cette période. J’aime bien les nouveaux chapitres : la fraîcheur vient avec la vie nouvelle, on dirait qu’elle vous aide. Même si j’ignorais ce que j’allais faire, ma vie se dégageait, elle s’ouvrait de mieux en mieux- c’était ça l’important.

Ce n’était pas la première fois que je restais au volant sans rien faire. D’ailleurs, la voiture, je la changeais rarement de place. C’est un break — une énorme R18 break, une vraie baleine — : si je quittais cette place, jamais je n’en trouverais une autre. Et puis le stationnement rue de la Chine est gratuit, c’est l’une des dernières rues de Paris où l’on ne paie pas. Il m’arrivait souvent de venir une heure ou deux m’asseoir au volant, juste pour penser. Chaque fois que j’entre dans la voiture, quelque chose se libère ; je ne démarre pas, une légèreté envahit mes gestes, elle les efface doucement, je reste suspendu. Est-ce que c’est le vide ? On est là, et en même temps on n’existe plus : les passants vous frôlent, ils ne vous voient pas, vous êtes devenu invisible.

En tout cas, au volant de la voiture, à chaque fois, ma tête s’ouvre. C’est alors que ça arrive. Quoi ? je ne sais pas exactement, mais quand ça arrive vous avez l’impression qu’il vous arrive vraiment quelque chose ; et même qu’il n’arrive jamais rien, sauf ça.

Est-ce que ça a un nom ? Personne ne sait ce qui arrive dans le vide. Personnellement, j’appelle ça l’"intervalle". Pas facile à décrire : une bouffée de joie, et en même temps une déchirure. Pas facile à supporter, non plus : une sorte d’immense souffle. Est-ce que ça étouffe, est-ce que ça délivre ? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou, et que ce trou vous portait.

Sans doute est-ce grâce à l’"intervalle" que je n’ai pas eu peur lorsque je me suis retrouvé à la rue.

(chapitre 1, p. 15 à 18)

France Inter nous livre le chapitre 8 des Renards pâles : « Impasse Satan » et le 10 : « Ecce homo cadaver ».

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Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...?

Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (1)

Vous vous dites déserteur et...

Ah, ça c’est vous qui le dites.

C’est peut être ça la première question alors : vous vous dites déserteur ?

C’est une question complexe. Il s’agit de savoir quel est le désert et ce qu’on déserte... La question de la désertion est politique. C’est la voie que l’on est capable de tracer personnellement avec son désir, voie qui met en jeu la consistance de ce désir. Ce qui est au coeur de la désertion, c’est la capacité à la métamorphose. Tout est constitué dans la société pour qu’aucune métamorphose ne soit possible. On a une identité fixe, on doit coïncider avec l’image de ce que, paraît-il, on est : voilà les mots d’ordre implicites Alors oui, la moindre des choses, c’est au contraire de déjouer l’identité. Le langage, et dans mon cas la littérature, consiste à proposer son corps à la métamorphose, à organiser sa vie pour qu’une existence hors de l’identité soit possible. Disons que ça pourrait s’appeler la désertion. C’est un très vieux et très beau mot, « désertion »... Alors oui, disons que je milite pour la désertion ! À une époque, je voulais écrire un Traité de la désertion.

Un traité ?

Oui, c’était le titre : Traité de la désertion. Un petit manifeste. Mais à la place j’ai écrit Cercle. C’était vers 2003-2005. À l’époque, j’ai vraiment tout déserté. J’ai arrêté d’aller à mon travail, j’ai arrêté de vivre avec une femme, je n’ai plus cherché à gagner de l’argent. Je pensais que je n’avais pas encore commencé à vivre. Déserter, c’était me donner une chance de commencer à exister.

Ce n’était pas une fuite, cette « désertion » - disons qu’il y a cette ambiguïté dans le terme - ; est-ce qu’on ne quitte pas tout soudain par crainte de devoir tout affronter ?

Non, ce n’est pas une fuite. Il s’agit de faire front à la société. De ne plus se laisser dicter sa place. De ne plus avoir d’autre « place » que celle qu’on s’est inventée.

Du coup, la désertion se montre comme une... présence, très précisément, une exigence de rester présent à soi, une manière d’éprouver que l’identité n’est pérenne qu’en tant qu’elle est provisoire, malgré ce que l’on veut « nous faire croire ».

Absolument. La désertion ne relève pas du « retrait », mais de l’exposition à des intensités plus fortes. Il s’agit de trouver une incarnation radicale, de se mettre enfin à exister. J’ai appelé ça dans Cercle l’« existence absolue ». [...]

La suite ici : Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (1), avril 2013.

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Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (2)

Est-ce que vous défendez ça clairement sur le plan politique ; la désertion peut trouver une forme politique ?

VOIR

Oui, je cherche ça. À l’époque où j’écrivais Cercle, c’était un frayage individuel. L’objet, la quête, c’était la jouissance, que je croyais perdue, forclose dans le puritanisme. C’est encore le cas : l’obscénité médiatique n’est jamais qu’une manière, particulièrement efficace, de faire régner l’absence de poésie. Le véritable puritanisme ne porte pas sur la question sexuelle, mais sur celle de la poésie... Aujourd’hui, ce que je cherche dans la solitude, c’est la politique : une politique de la solitude, si vous voulez. Toutes les expériences de communauté sont périmées, et pourtant la question de la communauté est la seule qui fasse trembler la société. Une communauté des solitudes, une communauté de la dernière solitude, c’est de cela dont il s’agit. Le livre que je viens de finir porte sur le passage de l’extase à l’insurrection (Il rit). Bon, en venant vous voir, j’ai pris le taxi. Le chauffeur était tunisien, je lui ai demandé si depuis la révolution en Tunisie, il se considérait plus libre. Il m’a dit oui, mais il trouvait que la religion ne pouvait pas remplacer la politique. Il y a un moment où l’invivable appelle la révolte logique. Est-ce que nous vivons une période pré-insurrectionnelle ou est-ce que la paralysie va prendre à l’infini la place de l’horizon ? Est-ce qu’une insurrection — et quelle insurrection ? — est possible en France ? Ce ne sont pas seulement des questions théoriques, ce sont des choses que tout le monde ressent en ce moment... Tout le monde sent que nous avons touché une limite, mais il est possible que cette limite aussi ne soit pas franchissable, et qu’elle recule sans cesse, et s’adapte... [...]

La fiction, c’est le pelage merveilleux du renard. Vous savez que la littérature française a été fondée par le Roman de Renart. Le pelage fauve, première fiction... En Angleterre, le texte fondateur, c’est Shakespeare ; en Allemagne, c’est la traduction de la Bible par Luther... En France, on a un problème avec ça, on refonde sans cesse le jeu, mais c’est très beau, très libre, c’est la littérature française... Et la littérature française tout entière, qu’elle le sache ou non, vient de là, du grand traître renard, de la figure de celui qui joue avec les fictions. Le Roman de Renart, c’est le rapport du joueur avec le monde. Je pense au sophistes aussi, j’aime beaucoup les sophistes grecs, je suis pour les sophistes, certains pensent que... enfin, « l’opinion publique » — comme disait Charlie Chaplin — pense que ce n’est pas bien, le mot est devenu péjoratif.... On demande toujours aux sophistes : « Où est-ce que vous voulez en venir ? » — Eh bien, surtout pas vers vous. [...]

La suite ici : Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (2)

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Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (3)

Dans quelle mesure est-ce que vous combattez le nihilisme plutôt que vous ne vous contentez de le déplorer ?

Trouvez-moi quelqu’un qui ne soit pas nihiliste. C’est devenu la perle rare. Quelques saints, quelques poètes, des musiciens isolés, des amoureuses et des fous... Le cinéaste Joao Cesar Monteiro, certains disques extatiques d’Aphex Twin... Échapper à l’esprit du ravage, échapper au cynisme, à ce ricanement infâme qui se croit de l’humour, échapper au conditionnement de la pensée, autrement dit se soustraire au nihilisme, c’est un combat, effectivement, qui suppose qu’on se construise sans cesse de nouvelles armes, qu’on invente de nouvelles formes, que notre corps soit sans cesse en mouvement. Écrire, publier des livres n’y suffit pas. Ça implique la manière de vivre, de parler, d’aimer ; ça met en jeu ce qu’on appelait autrefois la vie spirituelle — c’est-à-dire notre attitude vis-à-vis du diable... La société, en tant qu’elle est nihiliste, est entièrement absorbée par du démoniaque. Au XIXe siècle, lorsque Dostoïevski et Nietzsche diagnostiquaient l’esprit du nihilisme, celui-ci était encore en minorité, il était subversif, un anarchiste pouvait troubler le plan du monde. Maintenant, ça s’est retourné, la société a incorporé la négation : ça pue la destruction à tous les étages, et la plupart des gens en remettent : ils travaillent pour la destruction, c’est-à-dire en faveur de l’ordre établi. La littérature en général participe elle aussi de cet asservissement, mais parfois il arrive qu’elle trouve un filigrane, qu’elle accroche une étincelle qui allume des puissances de vie nouvelle, qu’elle trouve un dégagement... [...]

Vous bougez en écrivant ? Vous avez une méthode d’écriture ? Des horaires, une routine ?

Je n’ai pas de méthode. J’écris beaucoup, tous les jours, sur des cahiers. Ça se passe en marchant, dans les cafés, au lit, n’importe où. Comme j’écris à la main, ça peut avoir lieu partout. Le texte s’écrit de toutes parts, comme de la pensée prise en notes. J’entasse ainsi une sorte de stock de phrases, à longueur de journées, tout en faisant autre chose aussi. Et quand je me mets à rédiger vraiment le roman, alors il faut passer par l’ordinateur. Je reprends tous les cahiers, c’est un peu l’horreur ce moment-là, tout me semble figé, il faut s’inventer une énergie qui est tombée, remonter la falaise, créer un coup de force. Et là, je n’arrive pas à recopier ce que j’ai noté, ça m’ennuie, je me mets à tout ré-écrire... (Il rit) J’ai une très mauvais méthode, en fait.

Impossible d’écrire directement à ordinateur ? C’est l’écran qui vous crispe ? J’ai entendu plusieurs écrivains se plaindre de la lumière artificielle de l’écran.

Mmmh, non, je n’y arrive pas, je n’arrive pas à me mettre à une table. Et puis écrire est un acte vivant, qui passe par la main. L’écran, c’est quand même a priori la Méduse... Quand je suis dans la phase de rédaction avec l’ordinateur, je m’isole et ça fonctionne, discipline absolue, j’écris huit à dix heures par jour. Je vais dans une bibliothèque, je crée une tension, je travaille avec acharnement, phrase par phrase, comme si je devais forcer un mur... Il y a comme deux moments : le premier, d’écriture libre, qui peut prendre des années et où la détente, la disponibilité quotidienne produisent des phrases ; et le second, plus crispé, immobile, studieux, où ça se formalise enfin.

Ce sont des périodes de labeur, ces secondes périodes ? Des périodes « sombres » ?

Non pas du tout, au contraire, je suis dans un état de gloire absolue. Quelque chose m’arrive. C’est lent, méticuleux, mais ça apparaît, comme si j’inventais un chant immense, note par note. Comme si j’étudiais, je pars le matin vers huit heures et j’écris dans un lieu calme jusque vers dix-huit heures, jusqu’à ce que je suis trop fatigué pour continuer. Quand ça retombe, je rentre chez moi, je n’insiste pas. Et alors je ne sors pas le soir : je suis complètement vidé, je me repose en vue du lendemain, où je vais « replonger ». Dans ces périodes, je n’ai pas besoin de trouver des intensités autres.

C’est joyeux, donc. Résolument joyeux.

Evidemment, sinon je ne le ferais pas : j’irais à l’usine. Si c’était mieux à l’usine, je travaillerais. Je ne sais pas ce qu’est la vie des autres écrivains, mais pour moi, ces périodes d’écriture sont une jouissance inouïe. Les livres gardent trace de cela : je pense qu’on perçoit, lorsqu’on lit un livre, si celui ou celle qui l’a écrit a touché à des points de solitude, de pensée, d’exaltation, d’emportement — ou non.

Ouais, c’est le vieux couplet nietzschéen du Gai Savoir : on devine vite si un auteur en est arrivé à ses idées le « ventre enfoncé, penché sur le papier », Nietzsche dit que même les intestins comprimés se devinent sur une page...

Oui, les livres parlent secrètement du moment où on les a écrits. C’est ça qu’ils transmettent, c’est cette joie, c’est cette gloire. Ou alors ils ne transmettent rien.

La suite ici : Entretien avec Yannick Haenel — Qui du renard ou de la poule...? (3)

Voir aussi : Yannick Haenel — Les Renards pâles, le blog de Yannick Haenel.

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Critiques (suite)

Après l’assoupissement de l’été, les critiques font leur rentrée. Le roman l’a anticipé :

Déjà les journalistes ont lancé la formule : « L’insurrection des masques ». Sur les sites d’information que nous consultons grâce à nos téléphones, on interroge la nature énigmatique de ce soulèvement sans mot d’ordre ; on spécule sur le danger qu’il représente, ainsi que sur l’étrange présence de masques africains parmi tous ces Anonymous. (Les Renards pâles, p. 170)
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Côté pile, Jean Birnbaum défend le livre dans Le Monde des livres du 23 août.

"Les Renards pâles", de Yannick Haenel : l’insurrection des spectres

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Yannick Haenel à Paris

Les révolutionnaires font la chasse aux fantômes. Ils moquent les rebelles qui se prennent pour des revenants et qui confondent l’insurrection des vivants avec la résurrection des morts. Dès 1852, Marx avait cru trancher la question. Raillant la Révolution française, qui se drapa dans l’héroïsme antique, comme celle de 1848, qui parodia 1789, le père du socialisme scientifique avait affirmé que la révolution devait rompre avec l’attrait des cimetières et renoncer à "tirer sa poésie du passé".

Dans son sillage, et jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de progressistes ont considéré que, pour bâtir un monde nouveau, il fallait échapper aux mauvais esprits de l’ancien, et donc à "la tradition de toutes les générations mortes". Toutefois, une autre voie s’est maintenue, minoritaire et souterraine, qui considère la fréquentation des spectres comme le préalable à toute émancipation, et la hantise comme la révolte même.

Les Renards pâles de Yannick Haenel rôdent en ces parages-là. Ces anarchistes opèrent à Paris sous des masques africains. Ils ont inventé toutes sortes de rituels funèbres visant à conjurer l’envoûtement du capitalisme, les sortilèges de la marchandise, les malédictions de la surveillance et de l’identité. Ces rituels sont autant de défis au monde tel qu’il est, autant d’ouvertures vers l’existence telle qu’elle pourrait se déployer. Les Renards pâles exercent leur magie noire dans les cimetières, de préférence au Père-Lachaise, devant le mur des Fédérés, où souffle encore l’esprit de la Commune. Là, ils accueillent un nouveau compagnon, ils pleurent un autre, disparu. Surtout, ils en sont persuadés, c’est de ces tombes que le grand soulèvement partira, consacrant le retour des morts, la rédemption des vaincus : "On dit que le monde est hanté. Non : il revient, et ce retour incessant transporte avec lui des noms. Réveiller les noms des morts est déjà une déclaration de guerre."

UN VIDE MENAÇANT ET JOYEUX

Qui va là ? Qui parle ? Le narrateur des Renards pâles, comme souvent chez Haenel, s’appelle Jean Deichel. Il a 43 ans et vit dans sa voiture, une Renault 18 break. Il s’est peu à peu soustrait aux contraintes de la vie sociale pour s’installer dans un vide menaçant et joyeux, éclairé par la petite lumière bleue qui s’allume quand il ouvre la boîte à gants : "Est-ce que ça étouffe ? Est-ce que ça délivre ? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou et que ce trou vous portait." La liberté comme décision, la solitude pour seule noblesse. Séduit par l’abîme, pressé de voir le chaos triompher, Jean Deichel attend. Mais son attente est active.

Quand on lui demande pour qui il a voté à l’élection présidentielle, il répond sans hésiter : pour Max Stirner. Ce nom est à lui seul un maléfice. Mort en 1856, à l’âge de 50 ans, l’anarchiste Max Stirner voyait des fantômes partout [1]. Ainsi nommait-il les idées abstraites, religieuses mais aussi humanistes ou socialistes, qui empêchent l’individu de s’épanouir librement. "Fantômes dans tous les coins !", résumait l’auteur de {L’Unique et sa propriété} , qui haïssait la société et prônait l’association des égoïsmes. Marx fut obsédé par cette âme damnée, ce faux frère individualiste. Il consacra des centaines de pages à tenter de l’exorciser [2]. Peine perdue.

En invoquant Stirner, Haenel ravive les braises d’un incendie libertaire que le marxisme avait longtemps étouffé, et qui connaît aujourd’hui un retour de flamme. La voix qui habite Les Renards pâles a d’ailleurs les accents de la prose stirnerienne : même puissance incantatoire, même ironie prophétique, même extase ravageuse. Ici, la politique révolutionnaire coïncide avec une poésie nihiliste dont la destruction est l’acte inaugural. Elle vampe, saccage, jouit. Et d’abord elle manifeste.

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Une illustration de Gilles Rapaport pour "Les Renards pâles" de Yannick Haenel.
www.gilles-rapaport.com

Tout sauf le statu quo : ce que raconte Yannick Haenel, c’est l’histoire d’une mise en mouvement, depuis la colère immobile d’un homme reclus dans sa R18 jusqu’à l’émeute finale, à l’air libre, qui embrase la capitale. Entre-temps, Jean Deichel aura trouvé le chemin des Renards pâles, et ce ralliement prend la forme d’une marche possédée qui donne lieu aux passages les plus saisissants du roman. Comme ces instants de compagnonnage avec un chien en sang, dont le narrateur escorte l’agonie à travers le 20e arrondissement de Paris. Ou ce moment de rencontre entre Deichel et l’étrange créature qui lui présentera les activistes des Renards pâles, une affranchie surnommée la "Reine de Pologne" : un matin d’été, tandis qu’il se baigne à la piscine des Tourelles (lieu de sa toilette quotidienne), Deichel aperçoit une femme qui fait des longueurs, elle aussi, mais en dehors du bassin, déambulant tout autour avant d’y lancer un livre rouge — La Guerre civile en France, de Marx. Quelques jours plus tard, on retrouvera Deichel et sa Reine, rampant et se chevauchant sur la tombe d’un communard, au coeur du Père-Lachaise...

Comme chez le philosophe Walter Benjamin (1892-1940), que Yannick Haenel cite en exergue de son livre, la flânerie engage ici un geste politique. Contrairement aux avant-gardes qui se jettent vers l’avenir en tournant le dos au vieux monde, cependant, les Renards pâles choisissent une fuite en arrière : leur procession endeuillée se fait à reculons, en brûlant ses papiers, selon un rituel halluciné qui fait vaciller l’ordre policier comme la raison politique. Toute la fin des Renards pâles est dévolue à cette insurrection lentement impatiente, dont Haenel se garde bien de décrire les suites. Evitant la question posée par toute explosion révolutionnaire (et quoi demain ?), l’écrivain préfère se cramponner à ce moment sauvage où les conjurés de Tarnac donneraient la main aux émeutiers de Trappes, dans un salut fraternel aux communards d’hier et aux sans-papiers d’aujourd’hui.

NTM, DJ STIRNER ET MC DERRIDA

Les pages qui restituent l’universel grabuge sont à la fois superbes et déroutantes. Le narrateur y abandonne toute distance. Et assène des slogans mastocs, où la société se trouve réduite au mal, la République au pire, la démocratie à rien. Voilà un signe des temps : un peu comme les "Veilleurs" de La Manif pour tous, les "deuilleurs" d’Haenel ne voient aucune différence entre la vie sous François Hollande et la mort sous Vladimir Poutine ou Bachar Al-Assad. Dans leur bouche, on croirait entendre le refrain de NTM ("Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?") remixé par DJ Stirner et MC Derrida.

Et pourtant, l’essentiel est préservé, car il se trouve ailleurs. Les Renards pâles n’est pas un traité politique, mais un texte au charme hypnotisant, qui s’émancipe des références théoriques et porte une histoire bouleversante, une voix sublime. Aux révolutionnaires qui se prennent pour des revenants, Marx reproche de tirer leur poésie du passé, on l’a dit, mais aussi de tenir un discours où "la phrase déborde le contenu". Le coup de force de Yannick Haenel consiste à retourner ces deux griefs et à y puiser toute la beauté du livre. A l’instant même où son contenu militant peut sembler fantomatique, il est débordé par une phrase qui répond du passé et de la prose, des morts et des mots, jusqu’à faire des Renards pâles le roman le plus envoûtant de cette rentrée. Le Monde des livres, 22-08-13.

Lire aussi : Raphaëlle Leyris, Yannick Haenel : "Faire parler des instants de foudre" , un article qui retrace bien l’itinéraire de l’écrivain.

*


Côté face, il y a, bien sûr, Jérôme Dupuis, dans L’Express, qui dénonce en Yannick Haenel l’art de l’enfumage, titre qu’il avait déjà utilisé à l’occasion de la publication de Fugues de Sollers.

Yannick Haenel ou l’art de l’enfumage

Après Jan Karski, Yannick Haenel part en chasse contre la mondialisation et le sort des sans-papiers. Le lecteur, hélas, revient bredouille.

On ne pourra pas accuser Yannick Haenel de s’attaquer à des sujets frivoles. Après la Shoah, les sans-papiers. Quatre ans après le succès retentissant de son Jan Karski (Gallimard) — prix Interallié 2009, plus de 100 000 exemplaires vendus —, le jeune écrivain revient avec Les Renards pâles, un roman plongeant au coeur de la mondialisation. Mais il le fait avec de multiples détours par le Mali, les Dogon, la Commune ou Beckett, le tout arrosé de fréquentes tournées de tequila. Le lecteur ne sera donc pas étonné s’il a un peu mal à la tête en refermant le livre [3]...

Reprenons. Au soir de l’élection de Nicolas Sarkozy — attention, symbole —, Jean Deichel, poète de 43 ans vivant des allocations chômage, est expulsé de sa chambre de bonne. Il décide de vivre avec une plante verte dans sa R18 break, à deux pas de ce fameux mur du Père-Lachaise devant lequel furent massacrés les communards — attention, re-symbole... Adepte des dérives urbaines chères aux surréalistes, notre poète SDF finit par se lier d’amitié avec deux éboueurs maliens.

Un interminable prêchi-prêcha sur les méchants spéculateurs

De fil en aiguille, il va découvrir les "renards pâles", ces divinités dogon contestatrices de l’ordre établi. Ensemble, affublés de masques traditionnels, les trois hommes vont fomenter une formidable révolution de sans-papiers dans les rues de Paris. Acmé de cette révolte : le remplacement de la statue de la place de la République par un gigantesque baobab...

On ne saurait reprocher à Yannick Haenel son désir d’embrasser les grands thèmes de l’heure — immigration, identité, insurrection... En essayant de faire entrer festivement l’homme africain dans l’Histoire, il voulait peut-être répondre à Nicolas Sarkozy par la voie du roman. Projet intéressant. Hélas, l’auteur de Karski enfile des paraboles toutes plus convenues les unes que les autres : sans-abri jeté par mégarde dans un camion-poubelle, bijouteries de la place Vendôme pillées par les damnés de la terre, fellation sur une tombe à l’ombre du mur des Fédérés, papiers d’identité emphatiquement brûlés, etc. Sans même parler du thème éculé du masque, ressassé jusqu’à plus soif.

Tout, ici, semble artificiel, et le roman avance par hoquets, telle une R18 dont on aurait oublié de desserrer le frein à main. On ne croit pas une seconde à cette insurrection de "Dogon-communards" (sic), ces Zorro du Grand Soir. Là où il aurait fallu le souffle d’un Hugo magnifiant les barricades ou une esthétique vaudou à la Basquiat, on croit entendre le filet de voix d’un François Hollande fustigeant la "finance", tant toute la seconde partie de ces Renards pâles sonne comme un interminable prêchi-prêcha sur les méchants spéculateurs et l’horreur économique...

Le style, résolument poétique, donnerait-il un peu de couleurs à ces Renards ? Las ! si les premières pages sont plutôt fluides, la suite est souvent ampoulée, succession de formules creuses ne semblant mener nulle part : "L’obscurité était percée par des clignotements d’hypnose. Des sensations me parvenaient au ralenti, prises dans une boucle d’envoûtement" (p. 79) ; "La communauté, si elle existe, déjoue la clôture ; et c’est ce qui avait lieu : l’absence d’identité absorbait l’espace" (p. 160) ; "Sur ce plan de foudre où notre esprit se divise à l’infini en lui-même, chacun de nous est à sa manière le dernier des solitaires" (p. 96), etc.

Oui, ce "roman de renards" est décidément bien pâle. Et on le referme avec une pensée fraternelle pour tous les goupils de la terre qui ont eu à affronter un jour cette terrible épreuve : l’enfumage. L’Express, 22-08-13.

*

A suivre...


*


« Je n’arrive pas à me mettre à une table » déclare Haenel dans l’un des entretiens ci-dessus. On n’est pas obligé de le croire : au Mali, au Pays Dogon, il y a la table du renard...

La Table du renard

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Table de divination ou table du renard

La "Table" sert d’instrument de divination. La personne qui a des problèmes, va trouver le "devin" pour qu’il lui prédise l’avenir ou lui donne quelques conseils. A l’écart du village, le devin, suite aux explications du client, trace un grand rectangle divisé en plusieurs cases, dont chacune reçoit différents signes et petits bâtons plantés dans le sol. Ensuite le devin demande au client de lancer sur cette "table" une poignée de cacahuètes, puis tous deux quittent les lieux jusqu’au lendemain matin. Pendant la nuit un renard (ou chacal), vient manger les cacahuètes en piétinant la "table". Le matin, le devin revient avec son client, et interprète les traces laissées par le renard, et en fonction de celles-ci et des bâtons renversés lui prédit l’avenir [4].

Lire aussi : Michel Leiris, Objets rituels Dogon.

*


Sur les traces du renard pâle
recherches en pays dogon (1931-1983)

un film de Luc de Heusch, 1983

à la mémoire de Marcel Griaule (1898-1956)

VO sous-titres anglais, 48’.

Film réalisé en hommage à Marcel Griaule, initiateur en France des recherches ethnographiques africaines, qui raconte sa passion pour le peuple dogon, que partagent Germaine Dieterlen et Jean Rouch.
A l’aide d’archives filmées, le film fait part des travaux de Marcel Griaule qui au cours d’une expédition de reconnaissance découvre l’étonnante civilisation dogon de la falaise de Bandiagara au Mali. Fasciné par le mystère de leurs masques et l’intense activité rituelle de ce peuple, il consacre sa vie à leur étude. A sa mort en 1956, les Dogons lui rendent un hommage exceptionnel : ils célèbrent ses funérailles à Sanga selon le rite traditionnel.
Au côté de Marcel Griaule depuis 1937, Germaine Dieterlen, également passionnée par le peuple dogon, poursuit une vaste enquête sur leur système de pensée. Depuis 1951, Jean Rouch filme inlassablement les grands rituels dogon.
A Sanga, en 1983, ils commencent un nouveau film qui racontera le temps des origines.
De très nombreux extraits de films de Jean Rouch ponctuent cette présentation des recherches qui furent à l’origine de l’école française d’ethnographie.
Procédé audiovisuel : Prises de vues réelles. Utilisation de photographies en noir et blanc et d’extraits de films d’archives (1931-1935) et de films tournés par Jean Rouch.
Prépondérance à l’écran des trois chercheurs.
Interviews en son direct et commentaire voix off. Musique et chants. videotheque.cnrs.


Sur les traces du renard pâle, en pays Dogon...

*


Sur les traces du renard pâle, en pays Dogon...

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Sur les traces du renard pâle, en pays Dogon...

***

[1Ce nom est aussi un pseudonyme. Cf. Max Stirner. A.G.

[2L’essentiel des idées de Stirner est longuement critiqué dans L’idéologie allemande. Sur Marx et Stirner, lire Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galiléee, 1993, p. 196 et suivantes. A.G.

[3Le lecteur prend ici le « critique » en faute : ce n’est pas de « tequila » que le narrateur s’enivre, mais de vodka, avec une préférence pour la polonaise. C’est un choix sans doute discutable, mais c’est comme ça. A.G.

[4Source : wikipedia.

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14 Messages

  • A.G. | 27 octobre 2013 - 00:01 1

    Révoltes

    Tristan Garcia (Faber, Gallimard), Philippe Vasset (La conjuration, Fayard), Yannick Haenel (Les renards pâles, Gallimard) sont les invités d’Augustin Trapenard.
    France Culture, Le Carnet d’or.


  • A.Gauvin | 5 octobre 2013 - 10:38 2

    Littérature et révolution. C’est l’intitulé — assez rare pour être souligné — de l’émission « Répliques » du 5 octobre. Les invités en sont Yannick Haenel et Tristan Garcia, auteur de Faber, un des romans remarqués de cette rentrée 2013. A (ré)écouter sur France Culture.


  • yt75 | 14 septembre 2013 - 10:15 3

    Peut-être faudrait-t-il savoir que la crise actuelle, qui ne fait hélas que commencer, c’est aussi beaucoup cela :
    http://iiscn.files.wordpress.com/2013/05/jlliquidsworld.jpg

    Voir en ligne : Bataille et l’énergie


  • A.G. | 12 septembre 2013 - 14:03 5

    Aujourd’hui, 12 septembre à 15h, Dialoguez avec l’écrivain Yannick Haenel.

    Lire : Sur les pavés, les masques, Libération du 11-09-13.


  • A.G. | 6 septembre 2013 - 14:58 6

    Haenel est l’invité d’Alain Veinstein ce samedi de minuit à 0h35 : Du jour au lendemain.

    *

    L’insurrection générale qui vient

    Yannick Haenel signe un des plus beaux et certainement des plus troublants romans de cette rentrée. "Les Renards pâles" ont une très belle écriture, envoûtante et sensuelle, mais sont aussi comme une prémonition de la grande révolte qui nous menacerait. Un livre romantique, anarchiste, qui montre que la dernière liberté qui nous reste se loge dans la solitude et dans les interstices d’une société de plus en plus contrôlée. Refuser d’avoir une identité, brûler ses papiers, c’est aussi devenir libre. Pour le roman, l’avenir serait à la révolution des ombres, des sans-papiers, des sans-domicile, de tous les exclus qui se ligueront pour mettre le feu à Paris.

    Dans "Cercle", paru en 2007, un précédent et superbe roman de Yannick Haenel, le narrateur s’appelait déjà Jean Deichel, comme dans ce roman. Il avait eu alors une illumination, une phrase "c’est maintenant qu’il faut renaître à la vie" et il jetait ses papiers dans la Seine, abandonnait son boulot, sa compagne, sa famille, larguait toutes les amarres et commençait une belle errance dans Paris puis en ex-Europe de l’Est.

    "Les Renards pâles" commencent de la même manière. Le narrateur lâche tout pour ne plus vivre que dans sa R18 break garée le long d’un trottoir avec son matelas étalé dans son coffre. Il passe ses journées à errer dans Paris, à découvrir les failles de la ville et la liberté qu’elles permettent.

    Tout le roman est habité d’une philosophie anarchiste, communarde et libertaire. Se retrouver seul, c’est, écrit-il, "récuser ce monde où chacun est assigné à se confondre avec son image et à en exhiber inlassablement l’identité servile". "Seule la solitude continue d’exister sans illusions ; et peut-être, dans les conditions actuelles, demeure-t-elle la seule possibilité de faire face à la société."

    Le roman annonce, après la mort de Dieu, la mort de la société.

    Pour Yannick Haenel dans ce roman, la société est déjà morte sans qu’elle le sache : "Le renoncement s’était emparé de cette ville, où chacun, peu à peu, s’était replié sur ses compromis, en simulant des désirs qui n’étaient déjà plus que le réflexe de consommateurs tristes".

    Dans ses errances, Jean Deichel rencontre Anna, "la reine de Pologne" qui lit "La guerre civile en France" de Marx au bord d’une piscine publique et l’entraîne faire l’amour sur la tombe des fusillés de la Commune, au Père-Lachaise. Elle aussi a décidé un jour de tout larguer pour être toujours disponible à ce qui vient. Dans "Cercle", c’était déjà une Ana, Ana Livia, danseuse chez Pina Bausch, qu’il rencontrait dans ses promenades parisiennes.

    Il découvre, sur les murs de Paris, des signes cabalistiques liés à un mouvement venu des Dogons du Mali, "les Renards pâles". Dans la cosmogonie dogon, le renard revient la nuit bousculer les bâtonnets piqués dans le sable et annoncer l’avenir. De ces ténèbres, bien loin de la révolution scientifique de Marx, va surgir la grande insurrection des "masqués" car les "Renards pâles" manifestent en portant des masques dogons. On leur refuse des papiers d’identité, ils cachent alors la leur. Un anarchiste italien explique : "Notre époque est celle où la police a remplacé la politique. Le seul espoir viendra de ceux qui se taisent, ceux qui n’ont pas accès à la parole parce qu’ils sont exclus de la parole : les sans-abri, les sans-emploi, les sans-papiers, toute la communauté des SANS. Leur silence est sacré, parce qu’il est ce qui reste".

    Tous ces "sans" vont alors se lever et mettre le feu d’abord aux Mercedes et magasins de la place Vendôme et puis partout.

    Quand on voit les révoltes qui grondent en Grèce, en Espagne, au Brésil, ce romantisme de Yannick Haenel peut un jour devenir réalité. La chute du Mur de Berlin a sonné la fin des idéologies communistes et le triomphe du capitalisme, mais ce ne fut pas la "fin de l’Histoire". Le peuple des ombres, des exclus, des immigrés de partout pourrait ne pas enflammer que les banlieues.

    Et Yannick Haenel montre qu’une telle révolte serait "facile". Car, écrit-il : "N’avez-vous pas laissé votre monde pourrir dans l’injustice ? Il arrive un moment où plus personne ne supporte de vivre dans une société qui l’amoindrit. Il est facile d’envoyer aux flammes un monde qui se consume depuis si longtemps dans son chaos. À chaque instant, celui que vous avez construit perd son équilibre, parce que dans ce monde tout se vaut : chaque chose y est égale à son contraire, autrement dit plus rien n’y a de valeur. Vous avez abandonné toute espérance, c’est pourquoi vous vivez en enfer".

    "Les Renards pâles" sont un conte moderne, une fable noire et contemporaine, superbement écrite, sensuelle, mystérieuse et nihiliste. C’est aussi une mise en garde. Qui peut nier qu’aujourd’hui nous sommes fichés, surveillés, listés, et que ne pas avoir d’identité et vivre seul est peut-être la dernière liberté ?

    Qui nierait que l’ultralibéralisme des années 80 a entraîné un dangereux déficit du politique ? "Votre monde", lit-on, "s’est arrangé pour que plus rien ne s’accomplisse dans la politique ; en cela, vous êtes arrivés à vos fins, mais vous avez signé par là même votre évacuation. Si plus rien ne s’accomplit dans la politique, il arrive que quelque chose s’accomplisse en dehors : alors cette chose devient politique."

    Guy Duplat, lalibre.be.


  • A.G. | 2 septembre 2013 - 16:11 7

    PARIS RENDU À LA RÉVOLUTION

    Pour Yannick Haenel, la révolution n’est pas en panne, elle est garée au bout de la rue. Le héros des Renards pâles qui a élu domicile dans une voiture à l’arrêt n’est pas un marginal ; il est en marge de la société. Il ne la combat pas, ne la conteste pas ; il la dénie. La première partie du roman décrit le quotidien de cet anachorète citadin qui va devenir un révolutionnaire à la suite de sa rencontre avec un animal sacré africain, le renard pâle, symbole de rupture.

    La renonciation à son identité sociale devient alors une révélation politique : les sans-papiers sont les prolétaires contemporains qu’il faut défendre en déchirant les siens. Ce roman de « désapprentissage » prend alors un tour épique pour devenir une chanson de geste et un morceau d’anticipation politique puisque le héros disparaît, se dilue même, dans un mouvement collectif de contestation, Les Renards pâles, qui va déferler sur Paris après la mort tragique de deux sans-papiers poursuivis par la police. Affublés d’un masque africain, les manifestants se jouent des forces de l’ordre et font vaciller le pouvoir. Paris est au bord du Grand Soir révolutionnaire.

    En mêlant les genres, les Renards pâles, d’Haenel, cofondateur de la revue littéraire Ligne de risque, déstabilisent le lecteur. Dérangeant, le roman est l’une des plus grandes réussites de l’auteur de Cercle.

    Olivier Maison, Marianne.


  • A.G. | 30 août 2013 - 15:50 8

    Communiqué

    A roman hors normes, dispositif exceptionnel !
    Le moins que l’on puisse dire, c’est que Les Renards Pâles, le nouveau roman de Yannick Haenel (Cercle, Jan Karski) ne peut laisser personne indifférent.
    Pour cette raison, le Comptoir des Mots et l’Atelier ont décidé de s’associer et de vous proposer d’assister à une soirée en deux temps, afin d’offrir au romancier une large tribune pour s’exprimer — il a beaucoup à dire sur son livre — et discuter avec ses lecteurs dans les meilleures conditions possibles, moment d’échange auquel nous tenons tous, car il y aura forcément débat...

    La première partie de la rencontre se déroulera donc le jeudi 5 septembre à la librairie de l’Atelier (2bis rue du Jourdain, 75020 / M° Jourdain, bus 26), sous la direction d’Alexandra Romaniw, à partir de 20h.
    Il y sera question de Paris, et plus particulièrement du XXème arrondissement, qui tient une place centrale dans Les Renards Pâles. Et nous parlerons également de Jean Deichel, le narrateur-fétiche de Yannick Haenel, dont la voix et les choix singuliers traversent plusieurs de ses romans, depuis Introduction à la mort française jusqu’à Cercle.

    La deuxième partie de la rencontre se tiendra au Comptoir des Mots le vendredi 6 septembre, à 20h également.
    Cette fois, le débat se fera plus politique, axé sur le véritable appel à la révolution que constitue en particulier la deuxième partie du roman, grand moment de fièvre romanesque et chant d’insurrection puissant et troublant...

    Il est évidemment possible d’assister à l’une des deux rencontres seulement, mais nous vous conseillons sincèrement, si vous le pouvez, de vous déplacer les deux soirs, car la richesse du roman de Yannick Haenel mérite ce temps exceptionnel.

    Librairies de l’est parisien


  • Lancelot des Volcans | 27 août 2013 - 19:33 9

    Le lecteur attentif, s’il existe, aura remarqué que dans son récit Tout autre (Gallimard L’infini, 2012), François Meyronnis évoque son amitié avec Yannick Haenel, co-fondateur, avec Frédéric Badré, de la revue Ligne de risque. C’est au chapitre 17 de Tout autre (p. 80-81) :

    « La possibilité spirituelle de la littérature, souvent à leur insu, beaucoup la récusent. Ils ne se reconnaissent que dans ce qui virevolte comme de la paille autour des apparences. Ainsi ont-ils cru comprendre, au fil du temps, que Haenel marquait des points, à rebours de Meyronnis. Mettant en parallèle le succès de l’un et, selon leurs critères, la faillite de l’autre, ils s’étonnent qu’ils restent amis. Comment rendre compte d’une amitié ? — Nous sommes le masque l’un de l’autre, et pour chacun le geste de le retirer. — Deux duchés adjacents où se déplacent d’étranges peuplades, parfois tumultueuses. [...] »

    L’amitié existe. Elle peut encourager les rencontres, par exemple sur « les hauteurs de Ménilmontant » (là où Rousseau se fit renverser par un gros chien danois — épisode que raconte aussi Haenel). D’étranges peuplades ? Les Dogon du Mali. Mais aussi un dieu... Le Renard pâle. C’est le chapitre suivant, le 18 (p. 81-85) :

    « Dans le pays, tous les mots de la langue avaient été contaminés : moins privés de sens que réduits à un gâchis, à une boursouflure. Comment circuler de nouveau dans le cercle de la parole ? Comment ouvrir les phrases sur leurs arêtes, au lieu de se rendre complice de l’écroulement ?
    Pour désépuiser les miennes, un passage par le désert s’est imposé. Et, de fait, du plus aride un dieu est venu à mon secours. Ou plutôt ce dieu était le désert lui-même : à la fois ce que j’avais à traverser et la puissance qui me conduirait pendant le trajet.
    Le dieu, je devais puiser ma communauté avec lui dans un livre. Quand j’ai été chercher l’opus, il était clair que seul ce dieu, du moins à ce moment, pouvait m’aider. Et cela, en dépit de l’évidence qu’il ne figurait pas parmi mes invisibles.
    Plusieurs signes l’avaient manifesté : il fallait un recours pour que la parole entre en fusion dans ma bouche, devienne de la lave. Et puis un après-midi, j’avais eu le livre entre les mains pendant quelques minutes, mais assez pour comprendre. Quelques mois plus tard, des amis m’ont dit où je pourrais le trouver, dans quel quartier de Paris il m’attendait.
    Je suis donc allé vers les hauteurs de Ménilmontant, rue des Couronnes, tout près du lieu où Rousseau cribla ses chimères, à la suite d’un choc remuant de fond en comble sa carcasse matérielle. Collision de son corps avec celui d’un gros chien danois s’élançant à toutes jambes devant un carrosse en pleine course.
    Pour moi, le choc fut la rencontre du dieu.
    Son peuple, les Dogon du Mali, le nomment Le Renard pâle : titre du livre qui m’attendait rue des Couronnes, comme prévu à mon intention.
    Écarté, sauvage, le dieu. Un solitaire, forcément. Le premier des solitaires, d’après la cosmogonie dogon. Toujours en révolte, toujours repoussé par les hommes. Même les enfants, dit-on, jouent à poursuivre le Renard.
    Décidément, j’avais à faire avec ce dieu qui coupe, toujours en fuite. Conviction qu’il était plus qu’un allié, un précurseur. Sa parole commence par être l’inversion en miroir de celle du démiurge, puis, après qu’on eut métamorphosé le rebelle en chacal, précisément pour l’empêcher de parler, voilà que celui qu’on nomme désormais le Renard pâle, yurugu, parle avec ses pattes. Des traces. Il laisse des traces derrière lui. On s’en méfie, les villageois le craignent. Mais le va-et-vient du Renard, la nuit, sur des tables de divination où les prêtres ont tracé des signes tout en dispersant des arachides, ce va-et-vient produit une écriture oraculaire. On l’appelle la parole sèche, parce qu’elle ne contient pas d’eau. Elle est divine — potentielle —, mais affreusement aride. Elle exprime le désert, et aussi le monde des morts.
    Quiconque lit Ma tête en liberté comprend combien je suis redevable au Renard. Dans la spirale qui enroule et déroule chaque phrase sur une ligne de chevrons, on reconnaît sa parole.
    À un moment, les Dogon entament une marche zigzagante sous la tour Eiffel. Par terre, ils tracent un cercle et dessinent avec de la craie ce qui ressemble à des lettres. On dispose ensuite du sable. En le saisissant par le coude, on conduit le Sarde au milieu du rond pour qu’il s’assoie sur les figures sacrées. Et comme, chez ce peuple, on assoit un homme par son nom, on attribue au Sarde celui du Renard, avant de lui donner un bâton de bois. L’intronisé considère un moment ce bâton, puis, avec lui, il lisse le sable. Alors il forme un signe - qui veut dire : la parole vient.

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    Grande statue Djennenké.
    © musée du quai Branly.
    Photo Patrick Gries.

    À l’heure où j’écris ces lignes, les Dogon sont de nouveau à Paris, et comme par hasard, tout près de la tour Eiffel. Au musée du quai Branly, une exposition présente leurs statues, leurs masques. Dans l’attitude de la supplication, des colosses aux bras levés font voir leur patine sacrificielle. Il y a aussi des cavaliers, avec leur barbe taillée et leurs tresses rejetées sur le crâne, qui ressemblent à des cavaliers étrusques ; et des femmes campées sur leurs jambes fléchies, ou plus rare, avec un enfant dans les bras.
    Mais ces statues, on ne peur les voir — ou coexister avec elles — qu’en se transformant : en devenant soi-même autre. Sans violence ostensible, elles déchirent le monde du semblant auquel nous, les Parisiens, sommes habitués. En un sens, elles arrivent de trop loin, et pas seulement parce qu’elles viennent des falaises du Mali, là où, selon les Arabes, commence le pays des Noirs.
    Beaucoup plus éloigné et distant du nôtre, leur site. Même au bord de la Seine, elles demeurent là où commence le pays des morts, à la frontière du Nulle-part. Le Renard pâle m’a donné les yeux inverses, ceux qui regardent en arrière de la vue, et grâce à lui je rejoins le point d’où il faut les apercevoir. De là, en effet, tout change d’aspect et de poids. Les statues reculent vers ce que j’appellerai l’espace de la lacune, où les âges voltigent depuis le passé le plus immémorial. C’est là qu’elles se tiennent, dans la distance ; et que maintenant, moi aussi, je me tiens.
    À croire que le Renard pâle, au moment où je reviens sur ma vie, les délègue auprès de moi, pour que ma vie se reconnaisse en elles. Celles qui ont les bras tendus vers le ciel veillent et prient pour moi ; tandis que les cavaliers étrusques me protègent ; et qu’une étrange femme à barbe avec les yeux en biais, dont les mains se baissent et les doigts touchent la cuisse, que cette statue, donc, me précède, ouvrant la voie où s’engage aussitôt le peuple des statues, vers un chemin peu frayé par les hommes. Un rêve s’empare de moi.
    Sur la croupe d’un des cavaliers, me voici en train de suivre la femme aux yeux en biais, envolé à une altitude de plus de mille mètres. Le cheval qui me porte guide mon ardeur aussi loin que possible, dans cette course vertigineuse. Assisté par le peuple des statues, voilà que je passe sous un linteau de pierre, et les gonds tournent sur leurs paumelles, pendant qu’une immense statue, la reine de ce peuple, m’accueille de son unique bras pointé vers le haut, alors que deux minuscules pages me fixent des deux côtés de son nombril, l’un croisant les bras sur sa petite poitrine, l’autre les laissant tomber le long des hanches. »


  • V. Kirtov | 24 août 2013 - 08:37 10

    Un premier souvenir de lecture ?
    C’est Barbe-Bleue, de Charles Perrault. Je me souviens surtout du moment où c’est devenu une obsession, vers 11 ans.Il y avait le sang des femmes sacrifiées, et le fait que la clé est toujours pleine de sang. J’en faisais des cauchemars, et je me demandais de quel côté de la porte je me trouvais.

    Le chef-d’oeuvre méconnu que vous portez aux nues ?
    Les Impardonnables, de CristinaCampo (Gallimard, 1992), que m’a fait découvrir mon ami François Meyronnis. Elle est l’un des secrets les mieux gardés de la littérature.

    Le chef-d’oeuvre officiel qui vous tombe des mains ?
    Je n’aime pas les romans naturalistes, alors peut-être les livres de Zola.

    L’auteur avec qui vous aimeriez passer une soirée ?
    J’aurais rêvé de me saouler avec Malcolm Lowry.

    Le livre dont vous auriez aimé être le héros ?
    L’Odyssée. On rencontre plein de femmes, on va à la guerre mais on ne se bat pas trop...

    Celui qui vous réconcilie avec l’existence ?
    Tout Proust.

    Celui que vous offrez le plus ?
    Tout autre, de François Meyronnis (Gallimard, 2012). J’en ai acheté une caisse. Il y raconte une vie comme une oblation, une offre totale à la littérature.

    Unlivre récent que vous avez envie de lire ?
    Je suis en train de le faire : Mon prochain, de Gaëlle Obiégly (Verticales), qui paraît ces jours-ci ; je le trouve génial.

    Celui que vous aimeriez lire dans sa langue ?
    Finnegans Wake, de Joyce. Mais dans quelle langue exactement, ça, je n’en sais rien.

    Celui que vous voudriez avoir lu avant de mourir ?
    J’aimerais avoir terminé Phénoménologie de l’esprit, de Hegel.

    Le Monde des Livres, 22 août 2013


  • V. Kirtov | 23 août 2013 - 19:20 11

    "Les Renards pâles", de Yannick Haenel : "l’insurrection des spectres" titre Le Monde des Livres dans la double page qu’il lui consacre dans son édition du 22 août 2013.

    Au " roman le plus envoûtant de cette rentrée " enthousiaste, de Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, répond le coup d’enfumoir, en forme de coup de fusil, de Jérôme Dupuis dans L’Express : "Oui, ce "roman de renards" est décidément bien pâle. Et on le referme avec une pensée fraternelle pour tous les goupils de la terre qui ont eu à affronter un jour cette terrible épreuve : l’enfumage"

    Mais ne vous laissez pas enfumer pour autant par les bons mots de Jérôme Dupuis. Il est hanté par le spectre de Sollers. Dès qu’il le voit ou croit voir son ombre, il tire à vue.
    Haenel n’est-il pas un fils spirituel de Sollers ? N’est-il pas publié chez Gallimard, dans la collection "L’Infini" - la collection de Sollers ? Et puis, ces échanges Haenel-Meyronnis/Sollers dans la revue des deux comparses Ligne de Risque. Et puis, ne vont-ils pas jusqu’à "co-conférencer" ensemble, à Nantes etc... De quoi alimenter le délire ! Pas celui de Michel Blanc qui, dans Les Bronzés, voyait des renards argentés avec de longues dents. C’était rigolo. Jérôme Dupuis, lui, pratique le simple dé-lire. Mode d’emploi : braquer son phare dans les yeux du renard pour qu’il vienne se jeter dans la bouche du puits, puis jouir de l’effet produit. Mais le goupil a plus d’une ruse dans ses gènes. L’oeil brillant, il va se contenter de contourner la margelle du puits et, narguant son prédateur, retourner dans son royaume : la forêt, celle du bois dont on fait les livres.

    Il va rêver de Luli, la fille de Monsieur Krim :

    Extrait :

    « Je vivais avec des voix, des éblouissements, des soifs, du manque. J’avais faim d’un seul coup, en claquant la portière de la voiture ; il me semblait alors que je tombais d’une falaise. Je me traînais jusqu’au bas de la rue, et j’entrais aux Cent Merveilles, un traiteur chinois où Monsieur Krim me servait mon repas ; j’avais un accord avec lui : en échange d’un menu vapeur quotidien, je donnais des leçons à sa fille Luli, qui préparait l’oral du bac de français (...).

    On m’avait coupé l’allocation chômage parce que je ne m’étais pas présenté aux dernières convocations ; il aurait fallu donner la preuve de sa "bonne volonté", et sans doute n’avais-je aucune "bonne volonté" : je m’étais laissé glisser dans une errance impossible à justifier. Il me restait juste un peu d’argent pour tenir jusqu’à la fin de l’été. Depuis que je vivais dans la voiture, je m’étais débarrassé de la manie de consommer : à part quelques cafés ou des verres de vin, le soir, dans les bars du 20e arrondissement, je n’achetais rien. J’étais vêtu chaque jour de la même façon : manteau, chemise, espadrilles. Je lisais à la bibliothèque et m’allongeais dans des parcs : ce sont les dernières activités gratuites. Je veille sur quelque chose qui vient de loin, dont je ne connais pas le nom, et qui peut resurgir à chaque instant

    (...). J’avais cherché à être seul ; et, en me consacrant à ces étincelles qui, dans la solitude, ouvrent le temps, je découvrais que la solitude est politique. »


    Les Renards pâles, page 82

    ...Luli ? Mais chez Sollers, dans "Une vie divine" ne trouve t-on pas une Ludi ? Ludi et Nelly, la blonde et la brune. ...Luli-Ludi, de quoi fanstamer, de quoi délirer !
    - Non, non ! Vite, ...cachez-moi ce spectre que je ne saurais voir !


  • A.G. | 22 août 2013 - 19:53 12

    Les premières critiques arrivent. Le livre va cliver, c’est parfait. Nous avons donc :

    Côté pile : Jean Birnbaum, "Les Renards pâles", de Yannick Haenel : l’insurrection des spectres
    et côté face : Jérôme Dupuis, Yannick Haenel ou l’art de l’enfumage.

    A suivre...


  • A.G. | 14 août 2013 - 13:55 13

    Pour réveiller les aoûtiens, deux extraits de l’entretien qu’accorde Yannick Haenel dans le dernier numéro de Transfuge :

    Extrait 1 : « Non seulement le personnel politique en France ne cesse d’exhiber sa connerie, mais le politique lui-même est en état de mort clinique. On vit à l’époque de la mort du politique, entièrement décomposé dans l’obsession sécuritaire... Les Renards pâles se passe aujourd’hui : la première partie du livre sous Sarkozy, la deuxième sous Hollande. Il s’agit de trouver une nervure à partir de laquelle il puisse de nouveau y avoir du politique. Les Renards pâles, en ce sens, est aussi un manifeste. C’est une fiction, mais elle dit une vérité. La fiction est porteuse d’un sens nouveau, elle cherche des possibilités, elle imagine des sorties hors de ce qu’on nous impose comme modèle. "Écrire la littérature révolutionnaire d’un monde qui ne l’est plus. " C’est une phrase de Barthes. j’y adhère. »

    Extrait 2 : « Tout le livre est travaillé par ce passage du "je" au "nous" — de la solitude à la communauté. Je l’ai pensé comme un diptyque. C’est une proposition politique : elle consiste à rallier les solitudes, à donner à entendre une politique des solitudes. D’abord, le narrateur est indifférent à ce que nomme la "politique", il ne vote pas, le monde lui semble mort. Puis, dans sa voiture, il redevient vivant, et peu à peu se réveille grâce à des signes écrits sur les murs. Il s’initie à quelque chose qui vient de loin, et qui conjugue l’appel révolutionnaire occidental et l ’invocation spirituelle africaine. Dans la deuxième partie, ce narrateur se multiplie en "nous", sans doute est-il devenu lui-même une polyphonie. Son désir prend la forme d’une émeute, celle qui est en train de devenir mondiale. "La voix de toutes les paroles a été posée dans la parole de tous", dit un chant dogon : nous sommes la voix des autres, de tous les autres. La mort de deux sans-papiers. Issa et Kouré, déclenche cette voix et la transforme en insurrection. L’écriture prend alors la forme d·un manifeste. Quant au "vous" à qui s’adresse cette deuxième partie, il relève très simplement du défi. Les Renards pâles est un livre qui défie la France. »

    En attendant Les Renards pâles (sortie le 22 août)... "Drancy la muette" (paru en avril) : « On m’a dit qu’il n’y a rien à voir, j’y suis allé quand même » : entretien avec Yannick Haenel.