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Staline revient…

Un buste de Staline officiellement installé dans le centre de Moscou

D 30 septembre 2017     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un buste de Staline installé dans le centre de Moscou

MOSCOU (RUSSIE) [26.09.17] - Le ministre de la culture russe qui promeut de plus en plus des symboles historiques controversés a commandé un buste en bronze de Staline, érigé dans un parc de la capitale.


Le buste de Staline, le 22 septembre 2017.|MAXIM SHIPENKOV/EPA/MAXPPP

Une étape importante dans la réhabilitation du dictateur Joseph Staline a été franchie vendredi dernier 22/09/2017, lorsque son buste a été inauguré dans le centre de Moscou. L’oeuvre a été commandée au sculpteur Zourab Tsereteli (83 ans) par la Société d’histoire militaire russe, présidée par le ministre de la culture Vladimir Medinsky. C’est cette même société qui avait installé en juillet dernier une imposante statue d’Ivan le Terrible, un autre dirigeant russe très controversé.

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© ap. © afp. : La sculpture a été inaugurée en même temps que celle des six autres dirigeants soviétiques, disposées dans l’ordre chronologique de Lénine, fondateur de l’URSS, à Mikhaïl Gorbatchev, son fossoyeur. Elles viennent rejoindre 33 autres bustes composant "l’allée des dirigeants", qui retrace l’histoire de la Russie.

Poutine à l’initiative
Cette allée est l’initiative de la Société russe d’Histoire militaire, une organisation fondée par le président Vladimir Poutine et dont le président est l’actuel ministre de la Culture Vladimir Medinski.

Version "impartiale" de l’histoire
Le réalisateur et député Stanislav Govoroukhine a expliqué lors de la cérémonie d’inauguration que le projet était destiné à la jeune génération, qui doit connaître une version "impartiale" de l’histoire russe.

Divisions
La figure de Staline continue de diviser profondément la société russe, certains y voyant le moteur de l’industrialisation du pays et de la victoire sur l’Allemagne nazie, d’autres dénonçant un tyran à l’origine de millions de morts. La tombe de Staline se trouve toujours au pied du Kremlin, sur la place Rouge, juste derrière le mausolée de Lénine, son prédécesseur.

"N’a-t-il pas dirigé la Russie ?"

"Staline n’a-t-il pas dirigé la Russie ? ", a déclaré aux journalistes le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, soulignant que l’inauguration de ce buste s’inscrivait dans le projet plus large de "l’allée des dirigeants".

Polémique

"Un monument inauguré dans un espace public représente une reconnaissance pour des actions passées", a souligné pour sa part l’historien Ian Ratchinski de l’organisation Memorial, principale ONG de défense des droits de l’Homme en Russie. "Le problème est que nos compatriotes ne comprennent tout simplement pas l’étendue des crimes de Staline et ne savent pas ce qu’ont été ses purges", a-t-il affirmé.

Hommage douteux à l’université
Une université de Moscou avait fait scandale en juillet en inaugurant une plaque en l’honneur de Staline, qui y avait fait un discours en 1924, malgré les protestations de plusieurs personnalités et une pétition qui a recueilli des dizaines de milliers de signatures.

Crédit : 22/09/17, Source : Belga © afp.

Staline, Poutine et Pouchkine dominent le panthéon russe

26/06/17 Source AFP : Staline, Poutine et Pouchkine sont les trois personnalités les plus célèbres de tous les temps, selon les Russes, dont le panthéon n’inclut presque aucun étranger, a révélé lundi un sondage du centre d’études indépendant Levada.

Pour 38% des Russes, Staline est la personne la plus remarquable au monde, malgré la terreur stalinienne ayant fait quelque 20 millions de morts en incluant les exécutions massives, les morts au Goulag et en déportation dans des zones insalubres, ainsi que la famine en Ukraine et dans plusieurs régions de Russie.

Avec 34% des voix, le président Vladimir Poutine et le poète Alexandre Pouchkine occupent ex-aequo la deuxième place du podium des personnes les plus célèbres au monde, selon le sondage.

Nota : Une organisation locale de cosaques a voulu "immortaliser Vladimir Poutine en tant que vainqueur et homme d’État ayant rendu la Crimée à la Russie" avec un buste du président en empereur romain, inauguré le 16 mai 2015 près de Saint-Pétersbourg. Crédit : OLGA MALTSEVA / AFP

Suivent ensuite, dans l’ordre : le père de la révolution bolchévique Lénine, le tsar Pierre Le Grand, le premier cosmonaute soviétique Iouri Gagarine, l’écrivain Léon Tolstoï, le maréchal Gueorgui Joukov, pour son rôle de premier plan dans la Seconde guerre mondiale.

Napoléon, le premier étranger
Le premier étranger n’arrive qu’à la 14e place : il s’agit de Napoléon, qui a marqué l’Histoire russe pour son invasion de la Russie puis sa désastreuse retraite en 1812. Il est accompagné par Albert Einstein (16e) et le physicien et mathématicien Isaac Newton (19e).

Le dernier dirigeant de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev, qui a sonné le glas de l’URSS, arrive à la dernière place (20e), avec seulement 6% de Russes considérant qu’il fait partie des plus remarquables personnalités ayant jamais existé.

Crédit www.7sur7.be/

La mort de Staline : L’histoire d’un scoop de l’AFP

La mort de Joseph Staline, le 5 mars 1953, a permis à l’AFP de réaliser un scoop mondial qui devait marquer l’histoire de la jeune agence, créée le 30 septembre 1944 au lendemain de la Libération de Paris.

A l’époque, les journalistes étrangers à Moscou étaient dans l’impossibilité de transmettre instantanément les nouvelles, en raison de la censure. L’AFP, elle, était resté branchée, depuis Paris, en permanence sur les émissions intérieures de Radio Moscou. Résultat : elle a diffusé à ses clients l’annonce du décès du dirigeant soviétique avec au moins une heure d’avance sur ses concurrents. Un scoop qui venait renforcer sa crédibilité sur les cinq continents. Ainsi, aux Etats-Unis, la NBC, plus important réseau radio et télé du pays, a repris l’info sur sa zone d’influence.

Depuis la fin de la guerre, le bruit, invérifiable, court que Staline est malade. Dès le début des années 50, son activité politique est fortement réduite. Encore robuste malgré tout, le dictateur, originaire du Caucase, pays des centenaires, se préoccupe vivement de sa longévité. Il se confie matin et soir aux soins de ses médecins particuliers. Tous les deux jours, on lui administre une piqûre de "super-sérum" dont l’effet tonique est censé freiner le vieillissement. Tout est mis en oeuvre pour prolonger la vie du grand chef de l’URSS. En octobre 1952, il prend pour la dernière fois la parole en public pour clôturer les travaux du 19ème congrès du parti communiste de l’URSS.

Sa santé se détériore soudain début mars 1953. Le 4, Radio Moscou indique que, dans la nuit du 2, "le généralissime Staline a eu une hémorragie cérébrale subite qui, ayant envahi les parties vitales du cerveau, a entraîné une paralysie de la jambe droite et du bras droit ainsi que la perte de la conscience et de la parole". D’autres communiqués, tout aussi inquiétants, se succèdent. Le 5, son état de santé s’aggrave encore.

Dès l’annonce de l’hémiplégie, l’AFP s’est fortement mobilisée. Le Service des écoutes russes basé à Paris et composé en bonne partie d’émigrés russes - dont le fils d’un Premier ministre du Tsar Nicolas II, Arkady Stolypine - reste branché sur Radio Moscou et surveille le fil de l’Agence TASS, guettant toute indication sur l’évolution de la maladie du "petit père des peuples". Trois journalistes russophones et deux rédacteurs chargés de transmettre immédiatement le signal aux différents postes de transmission, assurent une permanence sans interruption. Une bande perforée à destination des télescripteurs est préparée à l’avance.

Dans la nuit du 5 au 6 mars, Radio Moscou interrompt ses émissions habituelles. La voix grave et solennelle, un speaker indique qu’une annonce importante va être bientôt faite. Puis la radio reprend la diffusion de musique classique, interrompue à plusieurs reprises sans explication, pour laisser entendre le seul battement des aiguilles d’une horloge... Peu après 2 heures du matin, le programme musical de Radio Moscou est à nouveau interrompu. Un speaker annonce la nouvelle : Staline est mort.

Le journaliste de permanence au Service des écoutes envoie aux rédactions du monde entier un "flash" : "Staline décéda" (formule au passé simple usuelle à l’époque). Il est diffusé 5 secondes après l’annonce par Radio Moscou.

Un peu plus tard, dans le premier bulletin d’information radio, précédé comme d’habitude de l’hymne soviétique, un speaker qui s’efforce de détacher chaque syllabe et parle avec une lenteur pesante donne lecture d’un communiqué officiel, annonçant la mort de Staline, à 21H50 (heure locale) la veille, à l’âge de 73 ans, des suites d’une insuffisance sans cesse grandissante du système respiratoire et des vaisseaux cardiaques.

Le héros du flash historique est Alexis Schiray, rédacteur au Service des écoutes qui a déjà alerté la planète deux jours plus tôt en reprenant, dès le 4, les infos de Radio Moscou. Il est resté, casque aux oreilles, trois jours et trois nuits, décrivant, au moyen de "flashs" et de "bulletins" l’agonie de Staline jusqu’au communiqué final.

Au siège parisien de l’Agence, place de la Bourse, les communiqués de victoire pleuvent. De Singapour, le correspondant câble : "Enorme succès flash une heure d’avance sur Ursule, une heure trente sur Amélie, deux heures sur Rosalie" (les agences UP, AP et Reuter dans le jargon de l’AFP). De Buenos Aires : "Nous avons été les premiers en Argentine". De Bogota : "Félicitations à tout casser de tous les clients et larmes de ceux qui ne le sont pas".

Grâce à des appels téléphoniques constamment renouvelés, le correspondant de l’AFP à Moscou peut commencer à couvrir l’immédiat après-Staline dont la dépouille mortelle est transférée à la Maison des Syndicats, dans le centre de Moscou. Dès 16H00, le 6, le peuple soviétique commence à défiler dans la salle où repose le Maréchal, après avoir attendu plusieurs heures dans le froid. Suivent trois jours de deuil national, jusqu’aux grandioses funérailles du 9 mars.

Littérature et politique : Staline dans l’abécédaire de Philippe Sollers

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Staline figure à la lettre S dans l’abécédaire extrait de Littérature et Politique de Philippe Sollers et aussi nommé à la lettre M (Mauriac) et P (Picasso) :

MAURIAC (sur Staline)

« Croyez-vous donc que Staline s’émeuve d’être considéré par nous comme un homme couvert de sang ? C’est un bon laboureur appliqué à sa tâche, dont le soc déchire la glèbe humaine et la fouille jusqu’aux entrailles. Consentez à être comme lui ce que vous êtes : l’ouvrière d’une cité où seul compte dans l’homme son rendement, et qui a perdu le droit et l’envie de s’attendrir, fût-ce sur les victimes des autres. Remettez ce mouchoir dans votre petit sac, et osez regarder en face d’un œil sec votre épouvantable vérité. »

Voilà ce qu’écrivait Mauriac, le 4 avril 1949, à une journaliste communiste qui niait l’existence de « victimes soviétiques ». Un demi-siècle après, ce jugement cinglant s’adresse à toutes et à tous.

27/02/2000

PICASSO

Je veux me moquer de Hitler ? Chaplin bondit sur scène. On n’a pas assez ridiculisé Staline, le film reste à faire
[…].
Décidément, je veux bien être un « bouffon acrobate » peint par Picasso. La profondeur d’Arlequin échappera toujours aux assassins comme aux imbéciles.

31/12/2000

STALINE (L’AMOUR DE)

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Picasso, 1949

Pour comprendre la profondeur de l’éducation historique et physique dont vient un Poutine (ou le suivant, ce sera pareil), il faut lire l’extraordinaire lettre inédite de Boukharine à Staline, datée du 10 décembre 1937, juste avant son exécution.

« Je n’ai pas une once de ressentiment. Je ne suis pas un chrétien. Certes, j’ai mes étrangetés. Je considère que je dois expier pour ces années durant lesquelles j’ai réellement mené un combat d’opposition contre la ligne du Parti. » Plus loin : « Cet épisode me tourmente, c’est le péché originel, c’est le péché de Judas. » Plus loin : « Pardonne-moi, Koba, je ne peux pas me taire sans te demander pardon. » Plus loin : « Il n’y a plus d’ange qui puisse détourner le glaive d’Abraham ! Que le Destin s’accomplisse ! » Plus loin : « Je me prépare intérieurement à quitter cette vie, et je ne ressens envers vous tous, envers le Parti, envers notre Cause, rien d’autre qu’un immense amour sans bornes. » Enfin : « Ma conscience est pure devant toi, Koba. Je te demande une dernière fois pardon (un pardon spirituel). Je te serre dans mes bras, en pensée. Adieu pour les siècles des siècles, et ne garde pas rancune au malheureux que je suis. »

Boukharine supplie Staline de lui octroyer de la morphine pour mourir. Il propose même, si on lui laisse la vie sauve, de « lutter à mor t », en exil, contre les trotskistes et les anarchistes. Nous sommes alors en pleine guerre d’Espagne.

Pas « chrétien », Boukharine ? Mais qu’y a-t-il de plus violemment chrétien retourné que ces histoires de « Part » ? Le pire des crimes n’est-il pas de forcer des victimes à adorer leurs bourreaux ? On l’a encore vu récemment, à Cuba, lors du procès Ochoa. Oui, le pire des crimes : abaisser un être humain jusqu’à ce qu’il réclame l’expiation de sa prétendue faute. Staline ou Castro déguisés en Abraham, il me semble difficile d’aller plus loin dans l’abjection. Mais on en apprendra d’autres, les archives s’entrouvrent à peine.

26/12/1999


Le divan de Staline avec Gérard Depardieu

Un film de 2017.

“Le Divan de Staline” : Gérard Depardieu, grandiose dans un rôle à sa mesure :

Publié le 11/01/2017 par Télérama :

Emmanuelle Seigner et Gérard Depardieu dans Le Divan de Staline.

CRITIQUE :
Fanny Ardant filme avec panache Depardieu, excellent dans le rôle d’un Staline vieillissant confronté à ses cauchemars.
Vingt-sept ans qu’elle le connaît, qu’elle vit dans son ombre, qu’elle a tout compris, tout accepté, tout dissimulé. Mais quand Staline, vieillissant, si proche du néant, lui demande de prendre la place de ce « charlatan de Freud », comme il dit, et de lui faire raconter ses rêves, une sourde inquiétude envahit Lidia. Se confronter à ses propres cauchemars ne l’effraie pas, elle en a vu d’autres, mais affronter ceux du « petit père des peuples »...

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C’est cette peur permanente, pernicieuse, infiltrée dans l’air, insinuée dans la peau, que capte Fanny Ardant dans son troisième film comme réalisatrice (et le premier vraiment réussi), que lui a inspiré le roman de Jean-Daniel Baltassat. Gérard Depardieu l’a aidée à provoquer cette sourde angoisse, en cherchant, précisément, à ne la susciter jamais. Il est, une fois de plus, grandiose. Lourd. Calme. Immobile. Seul son regard se modifie in­sensiblement : neutre lorsqu’il signe l’exécution de quinze pauvres types ayant mis en doute la solidité des avions soviétiques (« Une balle dans la nuque. Une seule. Pas de gaspillage »). Presque égaré, soudain, lorsque Lidia (Emmanuelle Seigner, belle et lasse : superbe) déchiffre un cauchemar sanglant à propos de la mort de sa femme. Et venimeux devant ce peintre trop jeune et trop beau, dont il se plaît à révéler l’ambiguïté.

Passionnant personnage, ce Danilov, que Paul Hamy rend misérablement fragile sous sa carapace de virilité. Il symbolise le dilemme auquel se trouvaient confrontés tous les artistes de l’époque : résister et périr, ou se compromettre et se perdre. Le goulag ou la honte ; il n’y avait, alors, d’autre issue... Autour de Danilov et de Lidia, ces deux victimes d’eux-mêmes, des forêts, rousses le jour, fantomatiques la nuit, cernent des lieux où des domestiques empesés suivent Staline comme un encombrant choeur antique, où des soldats patrouillent avec des chiens voraces, où résonnent, par moments, des cris qui n’étonnent personne...

Ce que filme la réalisatrice, avec une sorte de panache, une audace inattendue, ce sont trois égarés qui, du plus puissant au plus lâche, cherchent en eux les traces d’un souffle depuis longtemps perdu, qu’ils ne retrouveront jamais. Parce qu’ils sont russes, on dira que c’est leur âme : cette petite chose encombrante qui les taraude, leur résiste et les suit comme une douleur lancinante et infinie. —

Pierre Murat
Télérama

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 3 octobre 2017 - 19:52 2

    Le Courrier international – Hors série Septembre-octobre-novembre 2017 est intitulé « Russie – Les héritiers de la Révolution 1917-2017 »
    Cent ans après, le pays se débat toujours avec son passé.
    Les analyses de la presse russe dans ce hors-série, ce qui en fait l’intérêt.

    Et ce hors série s’ouvre sur un article intitulé « Staline président ! », l’ombre portée de Staline dans l’opinion russe et sur le pouvoir actuel, celui de Poutine. L’article est signé par un Russe, Boris Kagarlitski, historien, sociologue et directeur d’un institut de la mondialisation et des mouvements sociaux. Une vision de l’intérieur, donc ! A lire.

    Pourquoi le "petit père des peuples" arrive-t-il toujours en tête dans les sondages de popularité ? En plébiscitant un "leader virtuel", explique cet auteur de gauche, les gens expriment non pas de la nostalgie, mais leur mécontentement vis-à-vis du régime actuel.

    -Rabkor Moscou

    Cette année marque le 80e anniversaire des événements tragiques de 1937. Il y a certes eu des répressions de masse en Union soviétique avant cette date, et même les camarades qui se trouvaient en opposition avec la direction du parti étaient régulièrement poursuivis et déportés. Mais cette année-là en particulier, les répressions ont non seulement atteint leur point culminant, mais ont frappé une multitude de gens qui n’avaient pas le moindre rapport avec la politique, ainsi que des membres du parti absolument loyaux à la ligne générale.

    Il n’est pas étonnant que la communauté libérale réagisse aujourd’hui à cet anniversaire par un flot d’articles sur les horreurs du totalitarisme, des articles censés démontrer l’existence d’un lien indéfectible entre l’idéologie communiste et la terreur. Ce qui est étonnant, en revanche, c’est que, malgré trois décennies d’incessantes révélations et un nombre incalculable de publications sur les crimes du stalinisme, la popularité du généralissime ne cesse. de croître. Les éditorialistes libéraux le reconnaissent, et s’encouragent mutuellement à publier encore plus de textes dénonciateurs et à raconter encore plus d’horreurs. Et, pour des raisons assez évidentes, cela s’avère contre-productif Si depuis tout ce temps la cote de popularité de Staline n’a fait que grimper, d’où leur vient la certitude qu’en continuant obstinément dans ce sens ils obtiendront un résultat différent ?

    Cependant, comment expliquer que la popularité du chef soviétique, certes, monte, mais surtout dépasse désormais la popularité de tous les politiques vivants et en activité ? Au fond, on ne saurait parler de cote de popularité élevée pour aucun officiel russe, à l’exception de Poutine. Et même pour lui tout n’est pas rose. Car malgré les efforts des instituts de sondage officiels pour gonfler les chiffres, il ne tient pas la comparaison avec Staline. Si le défunt généralissime pouvait se présenter à un scrutin contre le président en place, il le remporterait haut la main.

    Il n’est pas difficile de deviner que la popularité de Staline est le résultat de l’impopularité de l’ordre politique et social qui règne actuellement en Russie. Ainsi que du rejet par le peuple de la théorie et de la pratique du libéralisme. Le lien est évident. Plus les libéraux rattachent la propagande de leurs idées à la dénonciation du stalinisme, plus le regard des masses sur le "guide des peuples" est positif. Il est évident que ces sempiternels récits des crimes d’hier ne sont rien d’autre qu’une tentative de justifier, voire de fonder idéologiquement, les crimes qui se déroulent sous nos yeux. Ainsi, la formule du poète Joseph Brodsky - "Je préfère encore les voleurs aux assassins" - sonne aujourd’hui comme une glorification et une propagande directe du vol en tant qu’unique rempart contre le cauchemar totalitaire.

    Or une tout autre perception est en train de mûrir dans la société. L’idée de la nécessité de punir sévèrement les voleurs s’est tellement répandue qu’elle est en train de former une nouvelle idéologie nationale. Et s’il y a vingt ans on pouvait défendre Staline en affirmant que c’était un grand homme malgré les répressions, un nombre considérable de gens pensent aujourd’hui qu’il était grand précisément en raison des répressions.

    Lucidité populaire. Naturellement, cela n’a rien à voir avec la compréhension du rôle historique de Staline et des contradictions tragiques de l’histoire soviétique. Il n’est pas non plus question de l’homme Staline, mort le 5 mars 1953, mais d’une image idéologique, active aujourd’hui dans notre conscience collective, et tout à fait vivante, donc évolutive et changeante. Il est peu probable que ceux qui préfèrent aujourd’hui Staline à Poutine auraient aimé vivre en 1937, ou souhaiteraient voir se répéter les événements d’alors. Rares sont nos contemporains qui seraient prêts à se retrouver dans les geôles du NKVD à la place des "vieux bolcheviques", tout comme personne n’aimerait occuper la place de Nikolaï Iejov ou de Lavrenti Beria [ils se sont succédé à la tête du NKVD, la police politique de Staline J. Il est en revanche évident que l’état actuel de notre pays ne les satisfait pas. Ce qui est plus que rationnel. Quoi qu’en disent les éditorialistes libéraux, nous n’avons pas ici affaire à la légendaire "passion populaire pour les bourreaux", mais à une appréciation tout à fait lucide de la situation sociopolitique et culturelle qui s’est installée au début XXIe siècle.

    Exigence de résultats. . Et nous touchons peut-être là à l’essentiel. La popularité grandissante de Staline reflète autant le désir de transformations sociales éprouvé par une masse de gens que leur inaptitude à se battre pour ces transformations, à s’organiser par la base, à prendre les devants. Dans leur esprit, Staline est un chef qui mobilisait les foules, et surtout obtenait des résultats. Suivre un tel guide, même cruel et imprévisible, a du sens, car on peut croire en ses succès passés. Sauf que ce chef n’existe pas dans notre réalité, il n’existe que dans notre imagination.

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    Dessin de Raùl Arias, Espagne

    Paradoxalement, c’est également la niche imaginaire qu’a longtemps cherché à occuper Poutine. Dans l’ensemble, le Poutine imaginaire a même été moins réel que le Staline imaginaire. Car les victoires du généralissime sont tout de même des faits historiques, et arrachés de haute lutte face à des forces hostiles dans des circonstances dramatiques. Tandis que les victoires de Poutine se résument surtout à une bonne communication adossée à des circonstances favorables.

    Poutine a été perçu comme le leader qui nous a sortis de l’horreur des années 1990. Ce qu’il n’a jamais été. Si une personne pouvait s’attribuer ce mérite, ce serait uniquement Evguéni Primakov, qui a su, durant son court mandat de Premier ministre [1998-1999], renverser certaines tendances économiques et sociales. Et pendant que la situation s’améliorait, la cote de popularité de Poutine grimpait, sans manipulations. Même pas besoin de communication pour cela, il suffisait d’instiller dans les esprits l’association entre le président en exercice et l’amélioration de la situation du pays. Ce que pouvait bien dire et faire le véritable Poutine n’avait pas la moindre importance. Son discours à l’inauguration du centre Eltsine à Ekaterinbourg [2015], où il a chanté les louanges de son prédécesseur et s’est félicité des avancées des années 1990, aurait dû lui coûter sa réputation. Mais le Poutine imaginaire a continué à vivre dans la conscience collective comme si de rien n’était, parce que en vérité la majorité des gens se fiche de savoir ce que fait l’homme réel qui porte ce nom et occupe un bureau au Kremlin.

    . Poutine peut pêcher autant de’ brochets qu’il veut, rien n’y fera. .
    En fin de compte, la cote de popularité de Poutine s’aligne sur la croyance que la situation du pays et de ses habitants va s’améliorer d’elle-même. Cependant, cette foi faiblit de jour en jour, s’évente et laisse place à l’agacement. L’envers de la popularité de Poutine en tant que figure symbolique, incarnation de l’État actuel, est qu’aucune parole, aucun acte n’y pourra rien si la confiance dans l’État s’effondre. Or elle a volé en éclats, et pas seulement chez les militants, la jeunesse politisée ou les partisans de l’opposition, quelle qu’elle soit, mais en premier lieu chez les simples citoyens. Dans ces conditions, Poutine peut pêcher autant de brochets qu’il veut, et même embrasser des crapauds, rien n’y fera. Hier, on pardonnait au président des paroles et des actes franchement déplacés, ridicules et mal à propos. Aujourd’hui, même la plus géniale des communications, parfaitement ciblée et réalisée avec brio, n’aura pas le résultat attendu. Elle provoquera même certainement l’effet inverse. Mais si les gens ont sincèrement l’impression que c’est cette vidéo du président qui les agace, c’est tout autre chose en réalité : la montée des prix, le problème des salaires, l’effondrement de la médecine et, surtout, l’absence de perspectives individuelles pour améliorer les choses.

    . Passivité. . Le soutien symbolique (et par définition passif et apolitique) au pouvoir s’appuie sur l’individualisme petit-bourgeois qui a triomphé en Russie avec l’espoir perdu d’une transformation positive de l’URSS durant la perestroïka. Quand le pouvoir fait la démonstration de son incapacité à maintenir ne serait-ce que la stabilité, à éviter au moins que la situation n’empire, le patriotisme passif de l’individu apolitique cesse alors d’être pro-Kremlin et devient anti-Kremlin. Et le Poutine virtuel laisse la place au Staline virtuel, image des succès, réels et perdus, du passé. Cette idéalisation du généralissime ne ne signifie pas que les gens se soient tournés vers le socialisme ou qu’ils aient compris la nécessité de la lutte des classes. Cela viendra seulement quand ils cesseront d’attendre un sauveur providentiel et commenceront à agir par eux-mêmes, lorsqu’ils se mettront à apprendre de leur expérience, devenant progressivement de véritables citoyens.

    Alors ils n’auront plus besoin d’un Staline virtuel comme solution de remplacement au Poutine virtuel. Parce qu’ils auront engendré, par leur action, leurs nouveaux héros et nouveaux leaders bien réels.

    Boris Kagarlitski
    Publié le 20 août 2017

    *

    Boris Kagarlitski est rédacteur en chef de Rabkor.ru, directeur de l’Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux, historien et sociologue.

    Crédit : COURRIER INTERNATIONAL - SEPTEMBRE-OCTOBRE-NOVEMBRE 2017 / HORS-SÉRIE