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Littérature et politique : le cas Céline

Céline était-il nazi ?

D 10 février 2017     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Céline à sa table de travail au 25 ter route des Gardes à Meudon.
Zoom : cliquez l’image.

« Dans un état de crise, la littérature est en première ligne. »
Ernest Hemingway


Deux figures majeures du XXe siècle hantent négativement, depuis plus d’un demi-siècle, l’imaginaire de certains intellectuels ou idéologues français, celle de Martin Heidegger et celle de Louis-Ferdinand Céline. Dans les deux cas, l’angle d’attaque est souvent simple et très moral (je le dis sans ironie) : il s’agit de dénoncer l’antisémitisme du philosophe et de l’écrivain. Depuis peu, le procès va plus loin encore. Heidegger fut, il y a peu de temps, soupçonné d’introduire le nazisme dans la philosophie (thèse de la PME Faye, père et fils, abondamment relayée dans l’université et les médias). Voici maintenant Céline présenté par Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour comme « un agent d’influence nazi », voire « le plus utile défenseur du rapprochement entre la France et l’Allemagne nationale-socialiste », nos deux universitaires n’hésitant pas à reprendre les termes d’un Fernand de Brinon, ami de Céline et collaborateur notoire. Car telle est la thèse assénée dans la somme publiée chez Fayard, Céline, la race, le juif. Légende littéraire et vérité historique, et que relaient, avec sympathie, Le Point, L’Express et Le Monde de cette semaine. Pileface a consacré de nombreux articles à Céline sans masquer ni justifier, bien au contraire, les contradictions et les délires de l’homme et de son oeuvre, y compris les fameux pamphlets qui, si la femme de Céline, Lucette Destouches, en a interdit la réédition [1], sont aisément disponibles sur la Toile : Mea culpa, 1936 ; et surtout Bagatelles pour un massacre, 1937 ; l’École des cadavres, 1938 ; les Beaux Draps, 1941. Je renvoie notamment à mes articles de décembre 2009, Céline et l’abjection devant l’art et à Céline et le Mal radical qui fournissent beaucoup de pièces pour se faire une conviction (lire notamment de Julia Kristeva « Juivre ou mourir », texte qui analyse, dès 1980, le fonctionnement du fantasme antisémite dans le Céline des pamphlets). On peut trouver un peu légère l’affirmation de Céline à son avocat danois en mars 1946 :

« L’antisémitisme est aussi vieux que le monde, et le mien, par sa forme outrée, énormément comique, strictement littéraire, n’a jamais persécuté personne. »

Mais on peut s’interroger aussi sur les motivations profondes de ceux qui, ne comprenant pas le comique d’une telle phrase, n’ont pas cessé de clouer au pilori son auteur. En 2009, Sollers, après avoir dit son admiration de longue date pour l’écrivain, déclarait au Magazine littéraire :

Maintenant on peut se pencher sur la polémique idéologique et sur la question de l’antisémitisme. Il n’est pas question de l’écarter, mais je me demande les intérêts que cela sert si l’on ne parle que de cela. Je me méfie toujours des campagnes, plus ou moins intéressées, pour empêcher de lire quelqu’un. J’ai été habitué à ce genre de choses...

Il ajoutait :

Il faut peut-être mettre maintenant l’accent sur la façon dont on parlait en Russie en 1947 de Céline : « Une nullité littéraire et un criminel fasciste. » Cela fait beaucoup pour un seul homme. Aujourd’hui, « criminel fasciste » pourrait peut-être encore passer dans les esprits plus ou moins arriérés qui n’auraient jamais lus de livres. Mais « nullité littéraire », ça ne passe plus. Donc c’est raté. Mais pour le coup, « criminel fasciste » devient un concept classiquement distribué, y compris sous la forme du mot « terroriste ». Il faut se méfier de cela, et aller aux textes pour voir comment ils résonnent, s’il y a un goût qui reste et s’il y a une couleur absolue. Tout simplement. (Relire Céline)

Dès 2011, alors que Céline devait être célébré par la République pour le cinquantenaire de sa mort (le projet capota suite à l’intervention de Serge Klarsfeld), Pierre-André Taguieff donnait le ton :

« Constatant à quel point les débats sur le "cas Céline" baignaient dans une empathie colorée de vénération, nous avons mis en lumière les omissions, les naïvetés ou les arguties des habituels défenseurs de Céline. Le temps était venu d’en finir avec la complaisance, virant parfois à la connivence, à l’égard de cet antijuif fanatique doublé d’un propagandiste sans scrupules. »

On nous présente le nouvel essai de Taguieff et Duraffour comme une « charge sans concession » (Jérôme Dupuis dans L’Express) contre un Céline qui « fut non seulement un antijuif convaincu mais un militant puis un agent actif de l’Allemagne nazie, avant d’encourager, après-guerre, les premiers pas du négationnisme » (Nicolas Weill dans Le Monde [2]). Le procès est clair mais pas nouveau. Gardons à l’esprit ce que disait déjà Philippe Muray, en 1997, des « employés de l’Espace Bien [3] ».
Sollers le rappelle dans son récent recueil d’entretiens avec Franck Nouchi, Contre-attaque (Grasset, 2016), la presse française a peu parlé d’un livre de 1000 pages, une édition critique des Écrits polémiques de Céline, publié en 2012 aux Éditions 8, au... Québec, sous la direction de Régis Tettamanzi, professeur de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nantes. Difficile de vous le procurer : tiré à 400 exemplaires, le livre est diffusé uniquement au Canada. Pourquoi au Canada ? Parce que la loi y prévoit qu’une oeuvre tombe dans le domaine public cinquante ans après le décès de son auteur (soixante-dix ans en France) et peut dès lors être publiée légalement.
Voici les nouvelles pièces du dossier. Comme dit l’autre : « polémique en vue. »

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Céline, la race, le Juif

On croit connaître Céline. On connaît les bribes d’une légende pieusement transmise qui se défait pour se recomposer, ainsi que les portraits arrangés au fil des biographies publiées.
La recherche de la vérité plutôt que les ruses de la disculpation conduit à ce portrait sans complaisance, qui examine les moments cruciaux d’un itinéraire qu’on ne peut réduire à une carrière littéraire, sous peine de ne plus comprendre vraiment l’écrivain. Car celui-ci a cherché à agir sur son époque.
En 1937, ennemi du Front populaire et partisan d’une « alliance avec Hitler », Céline choisit de devenir un écrivain antijuif. Il s’engouffre opportunément dans la vague antisémite, bataillant sans relâche contre le « péril rouge » et le « péril juif ». Pour confectionner ses pamphlets, il puise dans la propagande nazie diffusée par diverses officines, dont le Welt-Dienst. Il met en musique les idées et les slogans. Pendant l’Occupation, il fait figure de nouveau « prophète », de « pape de l’antisémitisme ».
Cette vérité historique heurte frontalement la légende de l’écrivain, celle de l’« écriture seule ».
Le cas de Céline est-il comparable à celui des autres intellectuels du collaborationnisme ? Jusqu’à quel point adhère-t-il à la vision hitlérienne ? Jusqu’où est-il allé ? Que savait-il vraiment sous l’Occupation ? Que peut-on reprocher à Céline, des mots seulement, ou aussi des actes ?
Avec Céline, c’est tout un imaginaire raciste, antisémite et complotiste qui se livre à l’observation. Se montre ici le fonctionnement d’un esprit raidi dans un réseau de préjugés et de convictions inébranlables, qui force à poser autrement la question du scandale-Céline : comment cet homme a-t-il pu écrire Voyage au bout de la nuit ?
Ce livre est une somme, le livre de référence que l’on attendait sur le cas Céline. Il croise la lecture des textes avec l’histoire intellectuelle et politique. Une étude critique, rompant avec les habituelles approches, plus ou moins apologétiques. L’érudition y est mise au service de la volonté de clarifier et de comprendre. Pour une vision « décapée » de l’écrivain engagé, par-delà les clichés. — Fayard, février 2017.

Introduction

« Lorsqu’un homme se masque ou se revêt d’un pseudonyme, nous nous sentons défiés, cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer. »

Jean STAROBINSKI

Le cas Céline semble unique. Plus d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain-pamphlétaire, la France qui lit continue de se diviser, voire de se déchirer sur l’homme comme sur l’œuvre. Le nombre croissant des admirateurs déclarés de Céline n’a nullement fait disparaître ses détracteurs. Dans la France intellectuelle et littéraire, deux camps s’opposent depuis la fin des années 1930 : ceux qui célèbrent le « grand écrivain » et ceux qui le dénoncent. Depuis les années 1950, le conflit prend l’allure d’un affrontement idéologique singulier, où deviennent indistincts les clivages politiques standardisés. Les admirateurs de tous bords se transforment en défenseurs et en laudateurs immodérés de leur « génie littéraire », provoquant un sursaut permanent chez ses contempteurs, dont les arguments sont de plus en plus élaborés. En ce sens, le débat s’enrichit, sans jamais cesser d’être houleux, voire tumultueux. On observe aujourd’hui, face à Céline, une montée aux extrêmes des admirateurs et des détracteurs aussi bien à gauche qu’à droite. L’extrême gauche célinophile n’a rien à envier, en matière de frénésie apologétique, à l’extrême droite céliniste. La virulence et la mauvaise foi deviennent la règle. Le dialogue de sourds se renforce à chaque passe d’armes. La singularité du cas Céline est aussi là. À vrai dire, dans chacun des deux camps, le dissensus règne, et, sous un regard sociologique quelque peu informé, surgissent des chapelles et des tribus concurrentes qui s’affrontent, chacune prétendant monopoliser le point de vue le plus autorisé sur le personnage, sa trajectoire et ses écrits. Le conflit des interprétations et des évaluations paraît insurmontable, laissant présager que le débat est en principe interminable. Lire la suite.



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"Céline était un agent d’influence nazi"

Jérôme Dupuis


Céline, un "pro-hitlérien déclaré" qui "a donné dans la délation". Portrait daté du 12 octobre 1951 à Paris.
afp.com. Zoom : cliquez l’image.

Quelle charge ! Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour livrent une enquête sans concession sur l’auteur de Voyage au bout de la nuit, présenté comme un antisémite obsessionnel. Ils révèlent à L’Express, en avant-première, leurs découvertes. Polémique en vue.

Voilà un ouvrage qui devrait faire du bruit. On y déboulonne, à grands coups de burin, une idole : Louis-Ferdinand Céline. Ce n’est pas le romancier de Voyage au bout de la nuit qui est ici mis en cause, mais l’auteur des trois terribles pamphlets antisémites parus entre 1937 et 1941, Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les Beaux Draps. Trois ouvrages sulfureux jamais réédités depuis la guerre, conformément au souhait de la veuve de l’écrivain, Lucette Destouches, qui a fêté ses 104 ans l’an dernier [4].

Au terme d’une enquête entamée il y a quinze ans, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, grands spécialistes de l’antisémitisme, dressent un impitoyable réquisitoire de 1200 pages contre l’ermite de Meudon.

Familiers de longue date des productions des officines antijuives d’avant-guerre, plongeant dans une très riche documentation, instruisant résolument à charge, les deux chercheurs ont pour ambition affichée de bouleverser notre vision de l’écrivain : il ne serait pas un génie littéraire qui se serait égaré dans l’antisémitisme, mais un raciste qui aurait aussi écrit des romans. Nuance.

Au passage, les deux compères égratignent sans ménagement nombre de biographes et de spécialistes de Céline, soupçonnés de complaisance. En avant-première pour L’Express, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour livrent le fruit de leur travail. La polémique ne fait que commencer.

Tout n’avait-il pas été dit sur l’antisémitisme de Céline ?

Pierre-André Taguieff : Tout, non, loin de là. Céline pense l’Histoire sur la base de l’antagonisme irrémédiable entre juifs et aryens. La poétique qu’il expose dans Bagatelles... est fondée sur un postulat raciste : sa "petite musique" est issue du "fond émotif aryen" ; or les juifs sont "les ennemis nés de l’émotivité aryenne". A partir de 1937, il puise des matériaux aussi bien dans les textes de propagande nazis ou pronazis que dans la littérature raciste savante, illustrée notamment par les écrits de l’anthropologue George Montandon, qui devient son ami en 1938.

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Dans ses pamphlets, Céline utilise de nombreux faux à visée antijuive (le "Discours du rabbin", Les Protocoles des sages de Sion, etc.). Les précurseurs français de Céline sont Georges Vacher de Lapouge et Urbain Gohier. Contrairement à Maurras, Céline ne fait pas de distinctions entre juifs : il affirme, en 1938, que "les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître".

Quels nouveaux éléments avez-vous trouvés ?

P.-A. T. : En premier lieu, nous avons mis en lumière des contacts internationaux de Céline avec des réseaux pronazis, à commencer par l’agence spécialisée dans la propagande antijuive, le Welt-Dienst ou "Service mondial", qui soutenait et fournissait en matériaux divers les professionnels français de l’antisémitisme : Henry Coston, Louis Darquier (dit "de Pellepoix") ou Henri-Robert Petit, ami et "documentaliste" gracieux de Céline pour Bagatelles et L’Ecole des cadavres. Nous analysons aussi ses liens avec des agents ou des responsables nazis, comme le leader pronazi canadien Adrien Arcand, qui l’accueille à Montréal en "invité d’honneur", au début de mai 1938, à l’assemblée générale de son mouvement, les Chemises bleues.

Annick Duraffour : Les recoupements entre les textes publiés, la biographie et l’histoire événementielle permettent de montrer que Céline a été informé de l’extermination des juifs en juillet-août 1942 et font tomber l’argument régulièrement avancé selon lequel "Céline ne savait pas". Ces recoupements confirment également la véracité du témoignage de l’écrivain allemand Ernst Jünger, systématiquement balayé d’un revers de la main par des biographes indulgents. Jünger avait rapporté des propos meurtriers de Céline tenus en décembre 1941 à l’Institut allemand : "Il dit combien il est surpris que [...] nous ne pendions pas, que nous n’exterminions pas les juifs." Cela contredit la thèse habituelle d’un antisémitisme purement littéraire et finalement inoffensif.

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Etait-il en relation étroite avec des personnalités de la collaboration ?

P.-A. T. : La légende d’un Céline "seul" fait pendant à celles d’un Céline "anarchiste" et "pacifiste". Il fréquente de hauts responsables de la collaboration, comme Fernand de Brinon ou Jacques Doriot, l’ambassadeur Otto Abetz, l’officier SS Hermann Bickler ou Arthur S. Pfannstiel [du SD, le service de renseignement allemand], rencontre à sa demande le lieutenant-colonel SS Karl Bömelburg, et bénéficie de l’admiration et du soutien du directeur de l’Institut allemand, Karl Epting. Il se fait le prophète des ultras du collaborationnisme, à travers sa stratégie de publication de lettres ouvertes dans les journaux les plus extrémistes, tel Au pilori, et participe à des réunions ou des meetings organisés par les milieux pronazis.

Iriez-vous jusqu’à dire que Céline a dénoncé des juifs ou des étrangers aux autorités allemandes ?

A. D. : La légende d’un Céline qui n’aurait collaboré que par des "mots", et non par des "actes", a perdu toute crédibilité : le pro-hitlérien déclaré a donné dans la délation. Et il faudra bien qu’un jour les biographes de Céline se soumettent aux faits. J’avais relevé, en 1999, les dénonciations par voie de presse de Robert Desnos et du Dr Mackiewicz, secrétaire des médecins de Seine-et-Oise, la dénonciation publique du Dr Howyan — sa collègue médecin au dispensaire de Clichy — devant une assemblée doriotiste, ou celle de Serge Lifar.

Les premières dénonciations de Céline visaient, en octobre-novembre 1940, le Dr Joseph Hogarth, médecin chef du dispensaire de Bezons. Céline, qui cherche à obtenir son poste, le dénonce au nouveau maire de la ville, nommé par Vichy, comme "médecin étranger juif non naturalisé", puis, mieux informé, au directeur de la Santé, à Paris, comme "nègre haïtien [qui] doit normalement être renvoyé à Haïti". Ces dénonciations du Dr Hogarth, à qui nous dédions notre livre, montrent de quoi Céline était capable quand intérêt personnel et racisme se mettaient au service l’un de l’autre.


Louis-Ferdinand Céline en 1932. Wikimedia Commons/agence de presse Meurisse.
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Vous laissez entendre que Céline aurait été un agent des nazis. N’est-ce pas aller un peu loin ?

A. D. : Il ne s’agit pas d’une conviction, mais de faits ou de faisceaux d’indices. On peut le considérer comme un "agent" par conviction idéologique, disons un collaborateur volontaire des services de police allemands, prêt à apporter ses informations et ses conseils. Si aucun document n’atteste qu’il a été directement rémunéré pour des services rendus, il a bénéficié d’avantages divers de la part des autorités allemandes : du papier pour la réédition de ses livres, une invitation en Allemagne pour un voyage médical, sa fuite en Allemagne et son accueil à Baden-Baden, un laissez-passer pour le Danemark en pleine guerre, etc.

Hans Grimm, Hauptscharführer SS à Rennes, avait déclaré devant le tribunal de Leipzig que Céline avait pu obtenir un laissez-passer pour la zone côtière interdite grâce à une recommandation de Helmut Knochen, chef de la police allemande, et qu’il effectuait des missions pour le SD à Saint-Malo. Ces déclarations, jusque-là isolées, sont corroborées par les auditions et interrogatoires de Knochen, entendu par la DST, puis par les Renseignements généraux, entre novembre 1946 et janvier 1947. Les visites fréquentes de Céline avenue Foch, dans les locaux de la police allemande, confirment ces déclarations de responsables SS.

Evoquons le Céline d’après-guerre : a-t-il vraiment été l’un des précurseurs français du négationnisme ?

P.-A. T. : Dans un cercle restreint, Céline a joué un rôle important dans la période de formation du négationnisme en France, en célébrant le livre de Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse, ouvrage fondateur de l’"école révisionniste". La bande-annonce de ce livre, paru en octobre 1950, comporte une citation de l’écrivain-prophète : "Les légendes qui basculent. Louis-Ferdinand Céline".

L’instrument principal de la légitimation du négationnisme naissant est un passage d’une lettre de Céline à Albert Paraz datée du 8 novembre 1950 : "Rassinier est certainement un honnête homme [...]. Son livre, admirable, va faire gd bruit - QUAND MÊME Il tend à faire douter de la magique chambre à gaz ! ce n’est pas peu ! [... ] C’était tout la chambre à gaz ! Ça permettait TOUT !" Le chef de file du négationnisme, Robert Faurisson, vieil admirateur de Céline, ne cessera de citer cette formule ironique : "la magique chambre à gaz".

Malgré tout cela, au-delà des cercles céliniens, de très nombreux écrivains, artistes ou hommes politiques proclament publiquement leur admiration pour Céline...

P.-A. T. : Chacun a son Céline : l’auteur de Voyage n’est pas celui de Féerie pour une autre fois ni celui des pamphlets. Le supposé anar pacifiste plaît aux uns, le soi-disant "médecin des pauvres" émeut les autres. Voyage au bout de la nuit ou Mort à crédit ont, à juste titre, des lecteurs admiratifs. Chez les poseurs, les snobs et les conformistes académiques, de gauche ou de droite, il est de bon ton de se déclarer "célinien". C’est, pour beaucoup, s’identifier à bon compte à un prétendu rebelle, victime de la jalousie et de la haine des médiocres et des méchants. Telle est l’image que cet homme d’ordre aux tendances paranoïaques a réussi à imposer à la postérité.

Le "style" blanchit : oubliés le pronazi, le propagandiste antijuif, le collabo. Quand on a la chance d’avoir avec soi la Sorbonne, Gallimard, la presse culturelle et tant de personnages médiatiques, à commencer par Michel Audiard, Nicolas Sarkozy et Fabrice Luchini, tout est possible. Une certaine France adore aimer les "parias" ou les "maudits". Céline serait-il en phase avec la culture dominante aujourd’hui ?

Propos recueillis par Jérôme Dupuis, L’Express le 05/02/2017.

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Le Monde des livres du 9 février 2017 n’est pas en reste. Nicolas Weill, qui en rajoutait une louche sur France Culture le matin même, donne à son tour la parole aux auteurs de Céline, la race, le Juif. L’article est précédé d’un dessin assez nauséabond.


ANTOINE MOREAU-DUSSAULT.
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Céline, activiste et délateur hitlérien

Nicolas Weill

Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff montrent, dans leur livre, l’engagement antisémite et pronazi de l’écrivain.

Dans un livre fleuve, Céline, la race, le juif, le philosophe et sociologue Pierre-André Taguieff et la spécialiste de littérature Annick Duraffour montrent que l’auteur de Voyage au bout de la nuit (1932) fut non seulement un antijuif convaincu mais un militant puis un agent actif de l’Allemagne nazie, avant d’encourager, après-guerre, les premiers pas du négationnisme.

Avez-vous voulu en finir avec la légende de Céline « écrivain maudit » ?

Annick Duraffour : Après la guerre, c’est Céline lui-même qui s’emploie à substituer l’image de l’écrivain maudit à celle du salaud. Il s’agit pour lui de retrouver, en France, éditeurs et audience malgré l’opprobre dont il est l’objet dans les milieux de la Résistance. La posture de l’écrivain « génial », voué à la seule « petite musique », a pour fonction de faire oublier qu’il fut « le plus utile défenseur du rapprochement entre la France et l’Allemagne nationale-socialiste » − c’est ainsi que Fernand de Brinon [1885-1947, importante personnalité de la collaboration] présente son « ami » à Karl Bömelburg, le chef de la Gestapo.

Pour enterrer les faits et réintégrer la société française, Céline s’emploie à inverser les rôles, à traiter ses accusateurs en persécuteurs, à inventer la haine jalouse de son style. Les jérémiades et l’allure de clochard déguenillé finissent de persuader les imaginations, toujours naïves.

Pierre-André Taguieff : Notre objectif a été de contribuer à la démythologisation de la question Céline, plus d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain. Ce travail critique a été exemplairement commencé par Alice Kaplan avec Relevé des sources et citations dans « Bagatelles pour un massacre » (Le Lérot, 1987) et poursuivi par Odile Roynette (Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945), Les Belles Lettres, 2015).

Il s’agissait pour nous à la fois d’établir les faits et de poser le problème plus général, sur ce cas exemplaire, de la responsabilité morale et politique de l’écrivain. Car, dans la légende célinienne, le culte du « style pur » a permis d’imposer l’image de l’écrivain « génial », irresponsable... [...]

Le Monde des livres, 8 février 2017.

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Toujours dans L’Express, Emile Brami, auteur de Céline à rebours, s’interroge.

Céline, agent nazi : où sont les preuves ?

Auteur d’une excellente biographie de Céline, Emile Brami a lu pour L’Express l’ouvrage du duo Taguieff-Duraffour, impitoyable réquisitoire contre l’ermite de Meudon. Il leur répond.

« Critiquer l’énorme pavé qu’est Céline, la race, le Juif nécessiterait des dizaines de colonnes. Essayons pourtant d’esquisser quelques pistes. Le ton général de l’essai est totalitaire (j’emploie le mot à dessein). Aucun espace de liberté n’est laissé au lecteur : soit il épouse les présupposés du texte, soit il est atteint de cécité, naïf, stupide ou, pire, antisémite plus ou moins camouflé.

Il doit donc faire siennes ce genre d’affirmations péremptoires : Céline ne fait pas rire les auteurs, il n’est donc pas drôle ; à part Voyage... et Mort à crédit, l’oeuvre n’a pas de valeur littéraire. Comment expliquer alors qu’un écrivain mineur soit classé parmi les grands novateurs du XXe siècle par une critique quasi unanime ?

"Beaucoup de bruit pour rien"

Mais certaines accusations sont autrement plus graves. L’une, la dénonciation du Dr Hogarth, est démontrée documents à l’appui. En revanche, ailleurs, les auteurs procèdent par amalgame en suggérant que Céline a été un agent payé par la propagande allemande (il fréquentait des journalistes stipendiés, donc il a touché de l’argent) et qu’il aurait connu et approuvé la Solution finale (proche de grands dignitaires nazis, il ne pouvait pas ne pas savoir). L’équité aurait voulu que des approches si assassines soient étayées par des preuves formelles.

De plus, tout ce qui a été écrit contre les juifs par d’innombrables folliculaires est ramené ici au Céline des pamphlets, qui deviennent alors les réceptacles et la synthèse de la doxa antisémite du temps, leur auteur étant l’héritier, le porte-parole et le plagiaire des activistes antijuifs qui l’ont précédé. Ce qui, de façon certes moins développée, a déjà été dit ailleurs ; c’est pourquoi il aurait semblé plus juste de titrer ’La Race, le Juif, Céline’. Seule véritable nouveauté, la place donnée au nazi canadien Adrien Arcand, apparu dans la biographie célinienne voilà peu.

Enfin, les critiques et les biographes seraient complaisants à l’égard de l’homme Destouches ou n’auraient pas les outils historiques nécessaires pour en dresser un portrait exact. Si cela est vrai pour les premières approches de Céline, à partir des années 1980, les différentes découvertes biographiques et de nombreux travaux universitaires ont corrigé bien des erreurs. Le personnage apparaît à présent pour ce qu’il était : humainement très médiocre, souvent haïssable. Bilan : 1180 pages et beaucoup de bruit pour rien, dirait Shakespeare, un autre écrivain tout à fait ordinaire. »

Emile Brami est l’auteur de Céline à rebours, Archipoche.

L’Express.

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Contre-attaque

Rencontre avec Philippe Sollers qui publie Céline (Editions L’Archipel/ECRITURE, 16 octobre 2009), l’ensemble des textes qu’il a consacré à Louis-Ferdinand Céline depuis les Cahiers de l’Herne de 1963. Image Joseph Vebret (octobre 2009, 4’32).

Relisons un extrait de ce Céline. Par exemple (p. 49-51) :

lmprésentable pour l’éternité

Céline représente, à mon avis, un enjeu capital pour la compréhension du xxe siècle. D’une part parce qu’il est un immense écrivain, que son œuvre est considérable et qu’il a abordé des sujets multiples. Si nous étions là simplement pour dire qu’il a poursuivi une obsession antisémite — ce qui est le cas aussi —, nous induirions en erreur l’auditeur qui n’est peut­ être pas au courant qui n’a peut-être pas lu tous les livres de Céline, qui ignore les différents sujets qu’il a abordés, notamment après la guerre, c’est-à-dire cette extraordinaire peinture de l’Europe détruite.
Pour aller au cœur du sujet, je dirai donc que son antisémitisme virulent est la preuve capitale que l’antisémitisme n’est pas une passion comme les autres. C’est une passion essentielle. Quelque chose d’ahurissant qui met l’accent sur ce qu’il peut y avoir de plus important dans une vision du monde. Ce que je trouve remarquable, c’est en réalité le mal, lorsqu’il est dit avec son maximum de frénésie, d’obstination, lorsqu’il est verbalisé à ce point dans les pamphlets de Céline — dont il faut souhaiter qu’ils soient édités de façon correcte, de sorte qu’ils soient trouvables. que ce ne soit pas ce chuchotement interminable dont circulent quelques extraits. Que l’on voie enfin ce que c’est que cette passion-là. Si on ne la voit pas et si on ne l’étudie pas comme telle, on risque fort de se retrouver dans le mécanisme habituel qui est de rhabiller cette passion en douce, sous des mots moins violents, avec des procédures techniques et pratiques qui seront de nouveau présentables.

Céline est imprésentable pour l’éternité en ayant parlé sous une forme passionnelle comme personne n’y arrivera plus jamais. C’est vraiment invraisemblable. Il dit ce que c’est que cette passion-là. Et moi ce que je redoute dans la condamnation rapide qu’on pourrait faire de Céline, c’est qu’on évite désormais de se confronter à cette passion. Et je dois dire qu’elle est à la mesure, verbalement des massacres qu’elle a engendrés. Quand on voit les documents de fascistes de l’époque, les collabos, les Français, ces corps-là (Darnand, Doriot, Pétain lui-même, Déat, Brinon, Henriot...), c’est-à-dire tout ce qui était la fonctionnarisation de l’antisémitisme européen, n’est-ce pas... Il y a là un homme qui passe, qui est très beau qui a un col de fourrure, qui s’appelle Bousquet, qui est propre, qui pane d’égal à égal avec les nazis. On est entre fonctionnaires. L’antisémitisme est devenu a ce moment-là une procédure d’élimination technique. Ça n’a rien à voir avec Céline ! D’ailleurs, l’extrême droite comme Bardèche ou d’autres a toujours dit : « Céline ne représente pas nos valeurs parce qu’il va trop loin. Il en dit trop. En plus il vomit sur tout. » Il n’y a pas de livre plus accablant sur les débris de la collaboration française fasciste que Rigodon. Les portraits sont épouvantables.
Céline n’a pas défendu, en somme, des valeurs de remplacement. Parce que le « communisme Labiche »... C’est un nihiliste. La question qui devrait nous occuper, c’est pourquoi le nihilisme de Céline, sous sa forme de passionnalité vociférante antisémite, donne lieu à des chefs-d’œuvre. Parce que même les pamphlets, dans leur genre, sont des chefs­ d’œuvre. C’est bien ça qu’il faut voir. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas que l’antisémitisme virulent, passionnel. Dans les pamphlets, il y a aussi tout ce qui concerne l’URSS, etc. Je crois qu’il faut être à la mesure de cela et que la littérature, si elle existe aujourd’hui, sera ou non à cette mesure. Ou bien on deviendra bien-pensant à bon compte ou bien on fera des chefs-d’œuvre littéraires ou même de pensée, qui seront à la mesure de cette passion. Je crains fort qu’on ne soit désormais dans une basse époque de bien-pensance atténuée qui ne prend pas la mesure du drame.

Ce texte date du 3 juillet 1997 [5]. La polémique, fort ancienne donc, risque de perdurer. Quant à la bien-pensance... Que dit encore Sollers sur le sujet ? Dans son dernier roman Beauté (Gallimard, 2017), je lis :

Céline a vécu des mois [à Copenhague] dans une cellule pour condamnés à mort. Il a très bien écrit ça, très au-dessus des scribouillards de son temps. Qui n’a pas lu D’un château l’autre, Nord et Rigodon ignore tout du terrible et comique bordel intérieur de l’Apocalypse. Des tonnes de cinéma, là, ne disent rien et ne montrent rien.

Céline meurt à Meudon en 1961, à 67 ans. De sa fenêtre il pouvait voir un vaste panorama jusqu’à la Seine. Sa tombe comporte une dalle gravée d’un voilier. Il termine Rigodon, écrit à son éditeur, pose sa plume et meurt. C’était un vivant-mort, d’une vivacité singulière. Tout autre est le mort-vivant Hölderlin, dans sa tour de Tübingen, où il meurt à l’âge de 73 ans, dans l’indifférence générale. Voilà, quand même, un vrai dialogue franco-allemand.

Mais il faut lire Contre-attaque. Sollers s’entretient avec Franck Nouchi du journal Le Monde (il faut de tout pour faire un Monde) :

Tu cites souvent cette formule de Hemingway : « Dans un état de crise, la littérature est en première ligne. »
Il y a un côté étrangement prophétique dans la littérature : plus l’expérience littéraire est poussée, plus, avec le temps, on voit que ce qu’elle annonce est en train de se réaliser. Et ce, beaucoup mieux que les historiens ne l’auront fait. Sans parler évi­demment des intellectuels, qui ont pour fonction de dire ce qu’il faudrait penser. Y compris dans ses aberrations, la littérature est en effet en première ligne.
La singularité renaît toujours de ses cendres bien qu’elle puisse avoir un sort tragique.
(p. 67)

C’est dans le chapitre 5 où il est aussi question du dialogue franco-allemand que surgit la figure de Céline. Nous sommes le 13 novembre 2015 à Paris, sans doute vers 17h 15. Quelques heures plus tard, ce sera l’attentat du Bataclan.

[...] Merkel et Hollande, d’où viennent-ils ? De la plus extravagante boucherie vécue par ces soldats et qui pèse encore de tout son poids sur un pays de veuves en 1918. Tout est là, évidemment. 1940 est une répétition désastreuse. Et aujourd’hui, on ne sait plus très bien où on en est, mais c’est évidemment bloqué. Encore une fois, importance fondamentale de la Première Guerre mondiale observée du point de vue allemand. Tous ces gens qui montaient au front la fleur au fusil, comme Péguy en 1914. La der des ders !
Le XXe siècle ne débute vraiment qu’après ce conflit. Proust achève le XIXe en 1922. Il est rattrapé par la guerre en plein Paris. Il sent qu’il faut boucler. Il en a la force. Le temps retrouvé, c’est cela, tout est décomposé, mais suis-je bien là ? Suis-je bien moi-même ? Il y a peut-être une sortie dans le temps. Et puis, quelqu’un d’autre est là, bel et bien là, écrivant ce chef-d’œuvre qu’est Voyage au bout de la nuit : Louis-Ferdinand Céline. Est-ce qu’on pourra un jour considérer calmement le fait que si on dit Proust et Céline, je n’y peux rien, c’est comme ça, c’est juste que ce sont les deux écrivains les plus importants des XIXe-XXe siècles français ?
Je veux bien qu’on se prête à des discussions inter­minables sur la réédition papier de Mein Kampf ; je veux bien que ça continue pour Les Décombres de Rebatet. Moi, désolé, je n’ai aucune envie de me retaper Mein Kampf, qui n’a aucun intérêt, un tissu de platitudes invraisemblable. Ni Rebatet. Je me souviens qu’un jour, George Steiner était entré dans le bureau de Tel Quel. Il jouissait d’une très grande autorité. Il nous a dit : « Il y a un grand livre dont vous ne parlez jamais, Les Deux Étendards de Lucien Rebatet. » Je l’ai gentiment pris par le bras et l’ai raccompagné dans l’escalier. Il m’en a toujours beaucoup voulu.
En 2012, est paru un livre fondamental dont pas grand monde n’a entendu parler : l’édition critique des Écrits polémiques de Céline. Comportant un nombre considérable de notes, ce livre a été publié aux Éditions 8, au Québec, sous la direction de Régis Tettamanzi, qui est professeur de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nantes. Ce travail d’une minutie extraordinaire, personne ne m’en a jamais parlé. J’en conclus que personne ne veut savoir. Eh bien, moi, je veux savoir. Et je dirais même que j’ai tendance à vouloir connaître surtout l’envers des cartes.
J’ai préfacé les Lettres à la NRF (1931-1961) de Céline (Gallimard, 1991). Ce texte s’appelle « Stratégie de Céline ». Il est précédé d’une citation de Voltaire : « Il faut peser les esprits, non les hommes. »
Qu’est-ce que je n’ai pas entendu à l’époque ! Relis mon texte, il n’y a pas une virgule à changer, le constat est très précis.
En voici le début :

« Une date-clé : 1929. La crise mondiale est alors si profonde, si pleine de conséquences, qu’il fau­dra des années de bouleversement et de destructions inouïes pour en mesurer l’ampleur. L’avons-nous enfin bien comprise, cette glissade globale dont la première guerre n’était que le lever de rideau ? On peut en douter. En 1922, à la mort de Proust, et après la publication de l’Ulysse de Joyce, tout un monde semble pourtant sauvé des eaux, tiré vers le haut, lumineux, rationalisé, intact. Mais le voici qui sombre à nouveau dans une brutalité et une obscurité sans espoir. Cette nuit nouvelle trouve immédiatement son écrivain. Il a travaillé pen­dant cinq ans à un gros roman enregistré sous le numéro 6127 aux Éditions de la N.R.F. Voilà, dit-il, très sûr de lui "du pain pour un siècle entier de littérature et le prix Goncourt 1932 pour l’heureux éditeur". Cet écrivain sorti de l’ombre, et qui se fera mettre sévèrement à l’ombre pour délit majeur, est encore aujourd’hui le grand spectre de notre époque : Céline. »

Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes en 2015 et qu’est parue enfin cette grande édition critique qui n’est pas disponible en France sauf si on la com­mande au Canada.

Que t’a-t-elle appris, cette édition « critique et scientifique » des Écrits polémiques ?

Nombre de choses considérables. Toute l’historicité du temps est déployée, toutes les compromissions, toute l’hostilité. C’est merveilleux. Ça m’apprend de quoi était composé le Spectacle de cette époque, son niveau d’intensité, sa folie extraordinaire.

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Rivarol, n° 339, 11 juillet 1957.

Pour savoir ce qui s’est produit, il faut passer par ces documents. Par ordre d’entrée en scène, de 1936 à 1941 : Mea Culpa, Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps (on trouve également dans ce volume de plus de 1000 pages, trois autres textes de Céline : Hommage à Zola , A l’agité du bocal , Vive l’amnistie, monsieur !).
Après avoir passé dix-huit mois en prison au Danemark, il trouvera ensuite la force d’écrire D’un château l’autre, Nord, Rigodon et Entretiens avec le Professeur Y. Ce sont des livres que l’on peut d’autant moins négliger qu’ils sont d’une force et d’un comique souvent prodigieux.
Cela dit, il faut se demander ce qui a contribué à radicaliser Céline. De retour d’URSS, il écrit Mea Culpa (1936). Il n’y a alors pas de trace de délire antisémite. En revanche, il est effaré par ce qu’il a vu et l’écrit. Hurlements de la presse communiste qui le traite en même temps que Gide de renégat. Jusqu’alors, il n’a jamais adhéré à rien. Il est anarchiste.
La deuxième explosion survient lorsque Sartre, en décembre 1945, écrit dans le premier numéro des Temps modernes un article intitulé « Portrait d’un antisémite ». Il écrit : « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé. »
« Comment ! Payé, moi ? » Céline prend feu immé­diatement. Sa paranoïa devient absolument gigan­tesque. En novembre 1948, il réplique sous la forme d’un texte intitulé A l’agité du bocal et sous-titré « La lettre de Céline sur Sartre et l’existentialisme » .
En voici juste un extrait :

« Voici donc ce qu’écrivait ce petit bousier pendant que j’étais en prison en plein péril qu’on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu’on m’assassine ! C’est l’évidence ! Ici ! Que je t’écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c’est un cestode ! Que n’inventerait-il, le monstre, pour qu’on m’assassine ! À peine sorti de mon caca, le voici qui me dénonce ! »


Céline doit la vie au fait que le Danemark ne l’a pas extradé. Si tu lis, tu vas peut-être être étonné. C’est un trou noir, d’accord, mais il n’est pas inter­dit d’aller voir ce qui se passe dans les trous noirs. J’accuse tout le monde d’être, sur cette question fondamentale, d’un obscurantisme frénétique. On ne veut pas savoir. On ne veut pas entendre le vrai délire de Céline, son antisémitisme rabique, bien entendu, mais aussi son appel aux Aryens, ses frères de race qui, dit-il, vont le laisser tomber. Il n’y a pas de livre plus antifrançais que Bagatelles pour un massacre. Il n’a pas de mots assez durs, assez violents, pour mépriser ses frères « de race » qui sont les premiers à lui taper dessus. Comment peut-on avoir des « frères de race » ? Moi, je n’ai pas de frères et encore moins de race...

Henri Godard, dans sa biographie de Céline, cite Levinas pour lequel Voyage au bout de la nuit est « un chef-d’œuvre absolu ». Il parle de « révolution dans la littérature »...

Claude Lévi-Strauss a dit la même chose. Henri Godard est un type qui a tendance à être honnête, comme j’aime le dire. Il a fait ce qu’il fallait pour dire le génie poétique particulier de Céline. Je cite la fin de ma propre « Stratégie de Céline » [6] :

« Il faut foncer tout droit dans l’intimité des choses, voilà ce que répète Céline dans Entretiens avec le Professeur Y, comiquement, mais avec le plus grand sérieux. C’est dit comme du La Fontaine, d’une façon qu’un enfant peut comprendre, mais c’est d’une grande profondeur. Le métro, les rails, les traverses, le bâton trempé dans l’eau qu’il faut casser pour qu’il paraisse droit, cela est très drôle, très amusant, mais il faut le prendre très au sérieux. Si nous ne devions retenir qu’une chose de Céline, ce serait cela : le "rendu émotif interne". Je sais que cela prendra encore un siècle ou deux, mais il faut le débarrasser de ses oripeaux, de ses déguisements de fou vocifé­rant, et, cela va de soi, de son antisémitisme. L’image qui prédominera alors sera celle d’un Céline enfantin, plus exactement dans l’innocence de l’enfant qui perdure. Céline est à tout jamais un innocent dans un monde coupable. La formule vient avec François Truffaut interrogeant Hitchcock : "N’avez-vous pas l’impression qu’à cause de votre éducation catholique le péché est toujours présent dans vos films ?" Et Hitchcock répond : "Pourquoi me dites-vous cela ? Je décris toujours un innocent dans un monde coupable." C’est sans doute ainsi qu’il faut voir Céline, comme il se décrit finalement dans tous ses livres : un enfant innocent perdu dans un monde coupable. »

Souvenons-nous de ce que disait Sartre à propos de Genet : la société est toute prête à pardonner une mauvaise action mais jamais une mauvaise parole. Ça vaut pour Genet, mais aussi pour Céline.
À Gaston Gallimard, Céline écrit ceci :

« Mon cher Ami,
Je vais vous étonner encore plus ! Je suis un type dans le genre de Ben Gourion... Ben ne veut pas lâcher son Sinaï avant qu’on lui ait donné deux petits îlots... moi je ne lâcherai pas mon Sinaï avant qu’on m’ait donné 1° la Pléiade 2° l’édition de poche. »

Dans ce monde très con, très sérieux, l’extra­ordinaire humour plus que noir de Céline échappe à tout le monde. De même que l’ironie absolument admirable de Proust par rapport à la décadence du faubourg Saint-Germain.
On comprend plus de choses quand on s’inté­resse aux écrivains qu’on n’en apprendra jamais des idéologues réduits à un discours convenu et au « clichisme », comme l’a dit Barthes. [...]
(Contre-attaque, Grasset, 2016, p. 103-109)

*

Entretien de Céline avec André Parinaud

Sollers cite à propos de Céline les mots de Hitchcock : « Je décris toujours un innocent dans un monde cou­pable [7]. » C’est exactement ce que disait Céline de lui-même comme le prouve l’entretien qu’il accordait à André Parinaud en 1958. Les derniers mots de la séquence sont : « Aucun complexe de culpabilité. Je trouve que que ce sont tous les autres qui sont coupables, pas moi. Voilà ce que je pense. »

*

2012

Céline, Écrits polémiques, 1933-1957

Écrits polémiques, 1933-1957 ; réédition, 2012. Texte intégral. Introduction, notes, variantes, synopsis, chronologie, concordance, glossaire, index. 1 038 pages. 35 illustrations, dont celles des éditions originales. Édition établie par Régis Tettamanzi, professeur de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nantes.

ISBN 978-2-921707-27-5

Résumé : Sous le titre Écrits polémiques, ce volume est la première édition critique des trois principaux textes pamphlétaires de Céline : Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938), Les Beaux draps (1941), logiquement précédés de Mea culpa (1936), et complétés par trois textes plus brefs : Hommage à Zola (1933), À l’agité du bocal (1948) et Vive l’amnistie, Monsieur ! (1957). Outre l’établissement du texte et l’annotation proprement dite, d’importantes annexes permettent de se repérer dans cet ensemble. Les pamphlets sont encore des textes peu faciles à se procurer ; et, quand ils sont disponibles, c’est dans une version littérale, sans les notes explicatives nécessaires à une lecture mieux informée. Il est temps désormais de pouvoir enfin juger les pamphlets de Céline sur pièce.
Prix : 60 $ (CAN) – Taxe et frais de port inclus (editionshuit)

Des écrits de Céline interdits en France sont réédités à Québec


L’éditeur Rémi Ferland s’attaque à un véritable tabou en réédiant trois pamphlets de Céline marqués au sceau de l’antisémitisme.
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(Québec) En publiant Bagatelle pour un massacre, L’École des cadavres et Les beaux draps de Louis-Ferdinand Céline, l’éditeur Rémi Ferland s’attaque à un véritable tabou. De fait, la veuve du plus brillant et du plus controversé écrivain français s’est toujours opposée à la réédition de ces trois pamphlets marqués au sceau de l’antisémitisme. Rémi Ferland dit avoir réédité ces trois écrits parce qu’il est temps, désormais, de pouvoir juger les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline sur pièce.

Impubliables en France, trois pamphlets de Louis-Ferdinand Céline viennent d’être réédités par une petite maison d’édition québécoise, Huit, qui a pignon sur rue à Sainte-Foy. Plusieurs libraires de Québec et de Mont-réal ont d’ores et déjà passé leur commande.

Publiés chez Denoël entre 1937 et 1941, les pamphlets en question sont Bagatelle pour un massacre, L’École des cadavres et Les beaux draps.

Les Éditions Huit ont regroupé ces trois titres dans un ouvrage de 1040 pages intitulé Écrits polémiques. Vendue au prix de 60 $, il s’agit d’une édition critique présentée et annotée par Régis Tettamanzi, un professeur de littérature de l’Université de Nantes.

En France, ces trois pamphlets sont introuvables. Sauf chez les bouquinistes des quais de la Seine et les libraires spécialisés dans les livres anciens. On a souvent dit que ces écrits avaient été censurés par les pouvoirs publics. C’est faux.

C’est une décision de Lucette Almanzor, la veuve de Louis-Ferdinand Céline, qui empêche la réédition de ces pamphlets. Pamphlets retirés de la vente par l’auteur lui-même en réaction au décret-loi Marchandeau réprimant toute propagande « contre les habitants de la France ».

Qu’ont-ils de particulier, ces fameux pamphlets, pour que Lucette Almanzor maintienne le bâillon ? Ce sont des écrits racistes et provocants qui portent atteinte à la réputation de Louis-Ferdinand Céline.

Du moins, c’est la position défendue par son avocat, Me François Gibault : « Rééditer ces pamphlets serait de la provocation, car ce sont des livres de circonstance écrits à une époque donnée. La majorité des Français et beaucoup d’écrivains étaient antisémites, il était très courant de l’être et d’exprimer ce type d’opinion. »

Par quel tour de passe-passe un modeste éditeur québécois a-t-il réussi à contourner la volonté de Lucette Almanzor ?

Rémi Ferland, le propriétaire des Éditions Huit, répond : « En vertu de la loi canadienne sur les droits d’auteur, une oeuvre tombe dans le domaine public 50 ans après sa publication. En France, c’est 70 ans. De plus, en France, les héritiers bénéficient d’un droit moral qui s’exerce à perpétuité. »

Réédités au Québec, les trois pamphlets pourront y être achetés en toute légalité. Mais ils ne pourront pas être exportés ni être vendus en France. Et les Éditions Huit ne pourront pas non plus répondre à une commande postale destinée à un lecteur en France.

Par contre, dans quelques mois, lorsque Écrits polémiques aura intégré le marché de la revente dans les commerces spécialisés, un citoyen français aura parfaitement le droit de le commander et de se le faire envoyer chez lui.

Ce faisant, un Français perdrait son temps. Selon Rémi Ferland, des éditions pirates des pamphlets de Louis-Ferdinand Céline circulent en France.

Pourquoi avoir publié ces trois écrits ? « Ça s’inscrit dans ce que je fais depuis une vingtaine d’années : rendre accessibles des textes rares et introuvables. On les trouve sur Internet, mais à l’état brut. Dans le cas de Louis-Ferdinand Céline, j’estimais essentiel que ces textes soient expliqués et remis dans leur contexte historique pour que ceux qui les lisent aient une perspective. »

Rémi Ferland avait commencé ce travail de mise en perspective lorsqu’il a rencontré Régis Tettamanzi. Cet universitaire français a fait sa thèse de doctorat sur les outrances de Louis-Ferdinand Céline. Publiée sous le titre Esthétique de l’outrance, cette thèse se présente sous la forme de deux volumes totalisant un millier de pages. Une recherche publiée par Du Lérot Éditeur.

Pour la petite histoire, sachez que c’est par hasard que Rémi Ferland a fait la connaissance de Régis Tettamanzi. Les deux se sont rencontrés chez Jean Castiglione, un bouquiniste du quai de la Mégisserie, à Paris. Ils se sont découvert un intérêt commun pour Louis-Ferdinand Céline et Léon Bloy.

L’École patriotique

Rémi Ferland est un professeur de l’Université Laval. Depuis 1980, il y enseigne la littérature et la grammaire française. C’est aussi un passionné des livres anciens.

Une passion qui l’a incité à créer une maison d’édition en 1990, Huit, afin de « remettre en circulation des oeuvres tombées dans l’oubli, en particulier la littérature canadienne du siècle dernier et tout particulièrement les écrivains de l’École patriotique de Québec de 1860, dont les oeuvres restent encore mal connues parce que rarement rééditées, voire jamais éditées ».

On trouve dans le catalogue de Huit des oeuvres introuvables ou difficilement accessibles. Ces oeuvres sont accompagnées d’un appareil critique qui explique le texte : « Le vocabulaire ancien, les éléments géographiques ou historiques, le texte même font l’objet de notes et de commentaires qui sont parfois le résultat de longues recherches ».

Qui sont ces auteurs québécois du XIXe siècle réédités par Huit ? Des gens comme Georges Boucher de Boucherville, Vinceslas-Eugène Dick, Édouard Duquet, Marie Caroline Watson Hamlin, Eugène l’Écuyer, Napoléon Legendre, Pamphile Le May, Jean-François Marmontel, Joseph Provost, Rémi Tremblay, Jacques-Ferdinand Verret.

Didier Fessou, Le Soleil, 22-09-2012.

*

Entretien avec Régis Tettamanzi

Régis Tettamanzi est professeur et responsable de la section de Littérature française du département de Lettres Modernes à l’Université de Nantes. Il a consacré sa thèse de doctorat aux textes polémiques de Céline et publié en 1999 aux éditions Du Lérot Esthétique de l’outrance, Idéologie et stylistique dans les pamphlets de L.-F. Céline. La surprise de cette rentrée vient de la publication au Canada de la toute première édition critique des pamphlets céliniens.

Vous venez de publier aux éditions Huit, éditeur basé à Québec, une édition critique des quatre textes « polémiques » de Céline. Comment s’est passée votre rencontre avec Rémi Ferland, responsable des éditions Huit ?

Rémi Ferland avait de toute façon le projet de rééditer les pamphlets au Canada, puisque, depuis le 1er janvier 2012, l’œuvre de Céline est tombée dans le domaine public canadien. Au cours de la phase de préparation, il a pris connaissance du travail universitaire que j’avais effectué sur ces textes auparavant, et a souhaité que je réalise l’édition critique. De mon côté, je me doutais bien qu’un jour il faudrait que je reprenne et actualise mes travaux antérieurs ; mais je ne comptais pas le faire aussi tôt. Rémi Ferland a su me convaincre, d’abord sur le plan scientifique, car c’est un éditeur d’un professionnalisme irréprochable. Mais aussi sur le plan moral, car nous sommes « sur la même longueur d’ondes » à propos de Céline, si je puis dire. Nous l’admirons comme écrivain évidemment ; mais nous condamnons avec la plus grande rigueur l’expression de la haine raciale, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne. De toute manière, en ce qui me concerne, je n’aurais jamais accepté de travailler avec un éditeur qui soit, de près ou de loin, complaisant à l’égard des idées d’extrême-droite.

Quel est l’objectif d’un tel travail ?

Le point le plus important est évidemment qu’il s’agit de la première édition critique des écrits polémiques de Céline. Il ne s’agit pas de « révéler » le texte des pamphlets, j’insiste là-dessus. Comme vous le savez, ces textes circulent depuis longtemps en éditions pirates, et depuis quelques années sur plusieurs sites Internet. Si l’on veut les lire, à l’état brut en quelque sorte, on le peut sans aucune difficulté ; et il va sans dire que je trouve cela extrêmement nauséabond. La différence vient précisément du fait qu’une édition critique est une mise à distance des textes. Elle implique un recul, absolument nécessaire quand on aborde ces écrits-là.
Il y a donc un double objectif : d’abord permettre de lire ces écrits polémiques de manière informée ; c’est l’aspect historique si vous voulez. Replacer les pamphlets dans l’histoire, l’histoire littéraire et culturelle aussi bien, en éclaircissant les multiples allusions à des personnes, des faits, des livres, des œuvres d’art, etc. Souligner aussi, bien sûr, ce que Céline emprunte à ses sources « documentaires » antisémites. Nous sommes un certain nombre de chercheurs (A. Kaplan, P. Roussin par exemple) à avoir insisté sur les relations entre Céline et les groupuscules de l’ultra-droite à la fin des années trente ; à cet égard, cette édition critique est aussi la résultante de ces recherches. Quelle meilleure condamnation du geste raciste, d’ailleurs, qu’un simple regard jeté sur les sources en question ! des brochures ignobles, des journaux d’une médiocrité crasse… Bref, lire ces pamphlets comme des documents historiques, sans dissimuler qu’ils ont leur part de responsabilité dans les mécanismes mentaux, idéologiques, ayant conduit au pire.
Le second aspect est bien entendu littéraire. J’aimerais montrer à travers cette édition qu’on ne peut pas balayer ces textes d’un revers de la main en décrétant qu’ils sont nuls et n’ont aucune valeur littéraire. D’abord, il y a une continuité évidente avec l’œuvre romanesque de Céline, en particulier à travers la figure du locuteur, et Céline s’emploie à souligner cette continuité. Ensuite, même si bien des pages sont consternantes, non seulement par le contenu mais aussi par la forme, d’autres sont du meilleur Céline. Cela peut choquer beaucoup de lecteurs, mais c’est ainsi. Et ce serait injuste de ne pas le dire. En fait, je voudrais que le lecteur soit sensible à tous les aspects de ces textes, sans en occulter aucun.

En 1999, vous avez publié aux éditons Du Lérot Esthétique de l’outrance. Idéologie et stylistique dans les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline, en réservant un des deux volumes de l’ouvrage à tout un appareil critique des pamphlets : notes, fiches biographiques, documents, archives, etc. Que pourra trouver le lecteur canadien dans cette édition ?

C’est très différent, il s’agit d’un autre livre. Esthétique de l’outrance était issu de ma thèse de doctorat, soutenue dans les années 1990 devant un jury composé d’Henri Godard, Pierre-Edmond Robert, Jean-Louis Houdebine pour les littéraires, et de deux historiens : Pascal Ory et Me Serge Klarsfeld. Des personnalités irréprochables, comme vous voyez. Ce travail était divisé en deux parties : la première consistait en une mise en contexte historique, qui replaçait les pamphlets de Céline dans leur époque, et les confrontait avec leurs sources documentaires – cette « littérature des officines de propagande », comme je l’appelle parfois ; cette étude se proposait ensuite d’analyser la rhétorique et la stylistique des pamphlets. Cette première partie reste évidemment d’actualité. Si je devais la réécrire, je modifierais sans doute certains points, mais sur le fond, la réflexion que je menais il y a une quinzaine d’années me semble toujours valable.
En revanche les annexes, qui constituent la deuxième partie de cette thèse et donc du livre, étaient devenues obsolètes, pour plusieurs raisons. Les deux annexes les plus importantes étaient un dictionnaire des noms propres et une « annotation » sous forme d’extraits des pamphlets qui me semblaient nécessiter des commentaires. Mais elles avaient été réalisées en l’absence de toute possibilité de réédition, et par conséquent visaient un public de spécialistes. J’avais donc fait l’impasse volontairement sur beaucoup de notes historiques, pour privilégier l’étude des sources, en particulier le terreau ultra-droitier que j’évoquais précédemment. Tel quel, cela faisait néanmoins un très gros livre ; je tiens d’ailleurs souligner le courage de Jean-Paul Louis, le responsable des éditions Du Lérot, qui a toujours soutenu ce travail, et m’a permis de le mener à bien.
Par conséquent, si l’on veut aborder les pamphlets sous l’angle analytique, interprétatif, on peut se reporter au premier volume d’Esthétique de l’outrance. En revanche, Écrits polémiques est désormais l’édition critique de référence sur les pamphlets de Céline. La quantité de notes sur le texte est considérablement plus élevée ; je n’ai pas compté dans le détail, mais il y en a au moins deux ou trois fois plus. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de pouvoir résoudre (avec l’aide de Rémi Ferland) de nombreuses « énigmes » sur lesquelles les chercheurs butaient depuis longtemps.
On trouvera dans cette édition le texte des quatre principaux pamphlets : Mea culpa (1936), Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941) ; j’ai ajouté trois textes complémentaires, pour montrer la continuité de la parole pamphlétaire chez Céline tout au long de sa carrière : Hommage à Zola pdf (1933), A l’agité du bocal pdf (1948) et Vive l’amnistie, Monsieur ! (1957), dont l’annotation a été complétée. Ce ne sont pas des fac-similés. Les textes ont été établis avec le maximum de précision, en tenant compte des manuscrits pour ceux qui sont connus. L’annotation proprement dite comporte par conséquent un aspect génétique, et, par ailleurs, elle s’attache bien évidemment à relever et à expliquer toutes les allusions historiques, culturelles, littéraires qui grouillent dans ces écrits polémiques ; des notes de langue explicitent également les mots rares (termes médicaux par exemple). À cela s’ajoutent plusieurs annexes, qui ne sont pas les mêmes que celles d’Esthétique de l’outrance ; enfin, pas toutes. Certaines devaient être maintenues, comme le synopsis des pamphlets ou le cahier photographique (les illustrations des rééditions de 1942 et 1943) ; d’autres ont été complétées, comme la table de concordance ; d’autres enfin sont nouvelles : un glossaire des termes argotiques et populaires, une chronologie, plusieurs index et j’en passe. Au total, en comptant l’introduction, on arrive, sur les 1050 pages du volume, à plus d’un tiers de notes. Mais c’était nécessaire.

En France, une telle édition pourrait-elle voir le jour ? Des projets sont-ils en préparation ?

J’ignore s’il y a des projets en préparation. Mais si c’est le cas, ils auraient du mal, désormais, à éviter le plagiat… En tout état de cause, deux choses doivent être prises en compte. D’une part, la question du domaine public, qui, en France, est de 70 ans après la mort de l’auteur ; en principe, il est donc impossible d’envisager une réédition des pamphlets avant 2031. À cela s’ajoute ce qu’on appelle le « droit moral », qui est chez nous indépendant de la loi sur le domaine public, et non limité dans le temps. En clair : une œuvre qui tomberait dans le domaine public, mais dont les ayants droit ne souhaiteraient pas la réédition, ne pourrait être republiée. Or, au Canada, une œuvre tombe dans le domaine public 50 ans après la mort de l’auteur, et le droit moral est « aligné », si je puis dire, sur cette loi ; les textes juridiques sont très clairs sur ce sujet. Il n’y a donc pas d’obstacle à une réédition des pamphlets dans ce pays.

A la question du « droit moral », du respect de la volonté de l’auteur puis de ses ayants droit, Rémi Ferland répond : « C’est une bonne question ». Quelle est votre position sur ce sujet ?

Je vous l’ai dit : au Canada, le « droit moral » n’est pas perpétuel, il est plus restreint qu’en France. Par conséquent, cette réédition n’encourt aucun reproche à cet égard. Mais je ne voudrais pas pour autant que cette publication apparaisse comme une provocation à l’égard des ayants droit, de Mme Destouches particulièrement, pour qui j’ai le plus profond respect. En réalité, je pense que cette réédition joue non seulement en faveur de Céline, mais aussi de ses héritiers. Je vais peut-être me répéter, mais le « droit moral » n’est pas respecté, quand les pamphlets circulent, soit en éditions d’époque, soit en éditions pirates, soit sur Internet. C’est là qu’est à mon sens la véritable atteinte aux ayants droit. Il me semble que ces derniers devraient au contraire se réjouir de voir ces textes publiés dans une édition qui se distingue (à tous les sens du terme) ; car il ne faut pas se voiler la face : tous ces sites, toutes ces maisons d’édition diffusent les pamphlets de Céline dans un seul but, la propagande antisémite et raciste. Mon travail s’inscrit délibérément contre ces pratiques, en décryptant les textes, en les expliquant, au sens propre (expliquer vient d’un mot latin qui veut dire déplier, exposer). Je serais vraiment heureux si Mme Destouches pouvait en venir à considérer que cette édition est utile à la connaissance que nous pouvons avoir de l’œuvre de Céline ; et que, par conséquent, elle ne nuit pas à la volonté de Céline ni à la sienne.

Vous avez co-organisé le colloque « Céline à l’épreuve », qui s’est déroulé à Paris et à Nantes les 25, 26 et 27 mai 2011. Était-il important qu’un travail universitaire soit présenté au public l’année du cinquantenaire de la mort de Céline ?

Évidemment. Les commémorations ont ceci de bien qu’elles voient fleurir de nombreuses publications ; mais elles ont pour inconvénient aussi de susciter des travaux sans intérêt, simples compilations qui se complaisent dans l’anecdote (en 1935, Céline portait-il un pardessus ou une gabardine ? information capitale évidemment…) ou enfoncent des portes ouvertes : sur un sujet beaucoup plus sérieux, il est ahurissant de voir encore paraître des livres qui prétendent « révéler ce que tout le monde cache », à savoir que Céline était raciste et antisémite. Franchement, tout le monde (justement) le sait depuis longtemps, non ? Sur ce sujet, il s’agit, non de passer à autre chose évidemment, mais d’aller plus loin.
Pour en revenir à ce colloque international, qui a été organisé en collaboration avec le CNRS et l’Université de Paris-3, je dirais qu’il avait un double objectif, deux volets scientifiques : d’une part établir un bilan des études sur Céline depuis sa disparition, en donnant la parole tant à des chercheurs confirmés qu’à des doctorants qui assurent la relève. D’autre part, tenter de cerner l’influence de Céline sur la littérature contemporaine (pas seulement en France) ; vaste sujet, très complexe, dont on présente ici une première approche à travers des communications scientifiques, mais aussi une table ronde associant des écrivains français d’aujourd’hui : je remercie d’ailleurs Mickaël Ferrier, Hédi Kaddour et Yves Pagès d’avoir fait le déplacement jusqu’à Nantes pour cette intervention.
Je ne suis évidemment pas hostile à une critique littéraire plus « libre », une critique d’humeur comme on disait autrefois. Mais en tant qu’universitaire, je reste attaché à l’idée que la connaissance sur un domaine, sur un auteur, progresse aussi de façon cumulative, par le biais de travaux qui se complètent les uns les autres. C’est sûr, cela prend du temps ; et cela contrevient au « temps court », voire au « temps immédiat » qui est le propre des sociétés contemporaines… Ce colloque est donc une étape dans la réflexion contemporaine sur Céline, rien de plus, mais rien de moins ; les actes seront publiés en 2013.

Revenons maintenant à vos travaux antérieurs, et plus particulièrement à Esthétique de l’outrance. Les différentes biographies consacrées à l’écrivain, ainsi que sa correspondance, mettent en évidence son engagement volontaire dans le combat politique, concrétisé notamment par sa tentative, sous l’occupation, d’unifier les différents partis antisémites. La rédaction des pamphlets répond-elle à la volonté de vulgariser les croyances politiques et idéologiques de l’époque ?

Hélas oui ! C’est même ce qui m’apparaît comme le plus détestable dans le « geste pamphlétaire » de Céline à partir de 1937. Les officines de propagande dont je parlais tout à l’heure n’étaient que des groupuscules. Il est assez difficile de mesurer l’influence qu’elles ont pu avoir dans la société française de l’époque, mais cette influence était sans doute assez faible. Avec Céline, il s’agit d’autre chose, puisque, de facto, l’antisémitisme bénéficie de la caution d’un auteur connu, bien que controversé. Ce n’est pas tant qu’il met à la portée du plus grand nombre des idées qui seraient confidentielles : l’antisémitisme, comme vous savez, était malheureusement répandu largement avant la guerre. Non, il lui donne une légitimité, du fait de son statut d’écrivain. Pire encore : il met cette langue extraordinaire, forgée dans Voyage au bout de la nuit et dans Mort à crédit, au service de la haine. Ce style qui brise tous les tabous, qui démonte les idoles, qui détruit toutes les fausses illusions, et qui de plus nous fait rire, bref, cette langue qui a libéré d’une certaine façon le français écrit, elle tombe maintenant en servitude. Il y a une lettre terrible, adressée par Céline en 1938 au responsable d’une officine de propagande : en substance, il lui explique qu’il faut rendre l’antisémitisme populaire, c’est-à-dire renoncer à une phraséologie savante, type « racisme scientifique », pour se mettre au niveau du public moyen. Pour ma part, c’est vraiment une des choses que je lui pardonne le moins. Et je précise : les trois principaux pamphlets (Bagatelles, L’École, Les Beaux draps) sont impardonnables en tant que tels ; mais ceci plus particulièrement.

Le style « ordurier » des pamphlets est-il à l’origine de l’accueil mitigé de Bagatelles pour un massacre par certains milieux de l’ultra-droite ?

Il faut distinguer deux choses. Les pamphlets ont été bien accueillis dans l’ensemble, par ces forcenés d’extrême-droite. Ils se reconnaissaient dans les « idées » de Céline, et pour cause : c’étaient les leurs. Mais effectivement, on sent chez certains d’entre eux des réticences liées à l’emploi d’un vocabulaire du bas corporel. À mon sens, il y a aussi autre chose : dans cette mouvance idéologique, il est nécessaire de parler et d’écrire un « bon français », afin de « rénover la France », de « restaurer les vraies valeurs ». Par conséquent, Céline contrevient sur deux plans à ce beau programme : en utilisant des termes « orduriers », mais aussi en imposant un style oralisé, à des années-lumière du « bon français », ou du français soutenu qui reste de mise à l’écrit.

Vous recensez dans votre ouvrage les convergences et les différences entre la propagande antisémite de l’époque et ce que l’on peut trouver dans les écrits politiques de Céline. L’anti-christianisme et le racisme biologique seraient les principales « originalités » de Céline ?

Je ne dirais pas cela, et je nuancerais un peu ce que j’écrivais là-dessus autrefois. Il y a plusieurs « sensibilités » dans l’extrême-droite de l’époque. Même si le vieux fond antisémite chrétien y reste très répandu, il existe également un antisémitisme agnostique, voire athée, auquel on peut rattacher Céline. Il faut préciser que certains, même s’ils ne sont pas du tout croyants, peuvent parfois reprendre les références à la religion pour des raisons de circonstances, par opportunisme si l’on veut. Ce n’est jamais le cas de Céline, bien entendu, pour qui la question de Dieu ne se pose pas.
Quant au racisme biologique, j’ai longtemps été d’accord sur ce point avec certains chercheurs, mais je serais plus mesuré aujourd’hui. Il me semble que, là-dessus non plus, Céline n’invente pas grand-chose. Il reprend des idées éventées qui sont apparues au XIXe siècle, dans le sillage de l’anthropologie naissante, de l’eugénisme, et du darwinisme social. Ce racisme « scientifique » à fondement biologique, on le trouve par exemple chez Vacher de Lapouge, et bien sûr chez Montandon un peu plus tard. Il serait nécessaire d’en reprendre un peu la genèse intellectuelle.

Les arts, notamment la danse, sont présents dans les pamphlets. Quels rôles peuvent jouer les trois ballets dans Bagatelles pour un massacre ?

C’est une question très complexe. Les deux premiers (La Naissance d’une fée et Voyou Paul. Brave Virginie) figurent dans la première séquence, l’ouverture du texte ; le troisième (Van Bagaden) clôt le volume. Tous trois ont été écrits indépendamment du pamphlet, et Céline, on en a la certitude, a voulu les faire jouer. Il les a proposés à l’Opéra, à l’Exposition internationale de 1937, et même à l’étranger ; mais sans succès. Très rapidement, on pourrait distinguer plusieurs niveaux d’interprétation : d’abord, les ballets représentent les « bagatelles » du titre, c’est explicite dans le texte à un moment donné, noir sur blanc. Par conséquent, ces ballets font partie de ces choses que le pamphlétaire dresse en vain (bagatelles !) face au massacre, c’est-à-dire à la guerre qui vient. Mais ce n’est pas si simple. En effet, si l’on regarde ces petits textes en détail (cela a été fait il y a longtemps par des chercheurs, j’en donne les références dans l’édition), on s’aperçoit aussi qu’ils véhiculent certaines obsessions de Céline, à l’égard des étrangers par exemple. Et dans le même temps, j’insisterais sur ce point, ces ballets disent autre chose : sur la beauté du monde, sur la fragilité des êtres, sur le danger qui menace toute création. Ils sont donc ambigus, au sens le plus fort du terme. Rappelez-vous qu’ils ont été publiés après la guerre, en 1950, sous le titre Ballets sans musique, sans personne, sans rien. Céline considérait donc qu’ils pouvaient être réédités sans dommage, bien qu’ils fassent partie de ses écrits polémiques. Je ne pense pas qu’il faille lui supposer quelque intention sournoise ; les ballets représentent incontestablement une part de son imaginaire, et cette part ne se réduit pas, loin s’en faut, aux aspects les plus douteux de celui-ci.

Pouvez-vous nous présenter le concept de « macro-phrase » ? N’est-ce pas, avec la pratique du néologisme, notamment adverbial, la principale caractéristique du style célinien ?

Je n’ai pas inventé la notion de macro-phrase, qui figure dans un article d’un linguiste appelé François Richaudeau. Je m’en étais servi pour des raisons pratiques dans Esthétique de l’outrance, mais toute terminologie est en réalité discutable. Il faudrait peut-être aujourd’hui redéfinir de façon plus précise cet aspect, qui, effectivement, est la marque propre du style de Céline après la guerre. On en trouve cependant des exemples dès Mort à crédit. Il s’agit de ces phrases qui ne s’articulent plus selon les modalités habituelles de la grammaire et de la syntaxe, mais sont constituées de segments, le plus souvent courts, séparés par des points d’interrogation ou d’exclamation, ou encore par les fameux « trois points ». Leur particularité, de plus en plus évidente au fur et à mesure que l’œuvre de Céline s’est développée, vient aussi du renoncement au système des majuscules / minuscules. C’est très perturbant à la lecture, cela bouleverse complètement nos habitudes. On a l’impression d’un discours atomisé, disséminé, et la notion même de phrase « traditionnelle » tend à disparaître. Je connais des lecteurs, y compris des amis proches, qui ont bien du mal avec ce type d’écriture. Mais selon moi, c’est vraiment par là que Céline se révèle un inventeur de langue, un inventeur dans la langue. On pourrait employer également l’expression de phrase hypersegmentée, qui est plus proche de l’effet produit sur le lecteur.
Quant au néologisme, il est également très important chez Céline, mais je ne le restreindrais pas à l’adverbe ; toutes les unités constitutives de la langue sont concernées : substantifs, verbes, adjectifs. Et il faut bien le dire, les pamphlets sont de tous les textes de Céline ceux dans lesquels les néologismes sont les plus nombreux et les plus inventifs. Ce qui s’explique assez bien, car Céline n’y est pas assujetti à la narration d’une intrigue, il peut donc se concentrer sur la langue elle-même. Mais je m’empresse de dire que, si ces néologismes sont parfois inventés pour le meilleur, ils le sont la plupart du temps pour le pire, quand ils servent à attaquer les juifs ou les autres cibles de Céline ; ce qui les discrédite complètement, bien sûr. Tant d’intelligence et de sensibilité à la langue, gâchées, abîmées ainsi…

Quelle est la place des pamphlets dans l’évolution stylistique de Céline ? Selon vous, il y aurait continuité plus que rupture ?

Oui, si l’on pense à ce dont nous parlions plus haut : la posture du locuteur, ou la présence des phrases hypersegmentées. Mais il ne faut pas perdre de vue que, dans les pamphlets, il y a aussi des procédés de style qui entravent la libération de la langue : les répétitions par exemple, qui confinent au ressassement, et rendent insupportables tant de passages ; les citations aussi, tellement nombreuses qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus ! Egalement un certain type de phrases, énumératives par exemple (cela va avec les répétitions) ; ou bien des espèces de périodes (dans Esthétique de l’outrance, je les avais appelées des « périodes orales-oratoires »), qui font penser à l’éloquence du tribun populaire, du haut de son estrade, en train d’haranguer la foule… Or, cette éloquence-là, c’est précisément celle à laquelle Céline veut tordre le cou dans ses romans ! Pour revenir à l’écriture romanesque, dès Guignol’s band, il a donc dû se débarrasser de certains tics, ou procédés, vers lesquels il avait été entraîné dans les textes polémiques.

Et Féerie pour une autre fois serait le roman-clé (vous parlez de « roman-pamphlet »), le texte qui ferait la fusion entre écriture pamphlétaire et écriture romanesque ?

Il me semble, oui. Surtout dans le premier volume, on ne sait plus très bien où on est, en termes d’espace et de temps, mais aussi de genre littéraire : est-ce un roman ? un pamphlet ? Dès qu’une intrigue romanesque se met en place, aussitôt la voix du locuteur évoque ses problèmes actuels, la prison au Danemark, ses ennemis dans le monde littéraire d’après 1945 ; quelques pages plus loin, c’est l’inverse, et ainsi de suite. C’est d’ailleurs ce qui rend la lecture de ce texte difficile, et explique sans doute le discrédit dans lequel il est toujours. À mon sens, ce n’est pas uniquement pour des raisons liées aux circonstances de sa réception en 1952. Bien sûr, Céline ne renie rien de ses engagements passés, mais en même temps, il revient dans le champ littéraire en usant d’une langue inouïe, d’avant-garde. Il fait tout ce à quoi l’on ne s’attendait pas.

Vous participez régulièrement aux travaux de L’Année Céline. Avez-vous un travail sur Céline en préparation ?

Comme je vous l’ai dit précédemment, les actes du colloque « Céline à l’épreuve » sont en préparation (sortie prévue : 2013). Je songe aussi à réunir en volume un certain nombre d’articles qui sont pour l’instant dispersés dans des revues ou des recueils collectifs.

Propos recueillis par Matthias Gadret, Le Petit Célinien, 23 septembre 2012.

*

2016

Les pamphlets de Céline : lectures et enjeux.

Études, 2016. 334 pages. Johanne Bénard, David Décarie et Régis Tettamanzi, éd. Textes de Marie-Lise Auvray Doitteau, Johanne Bénard, Paul Bleton, François-Emmanuël Boucher, Anne Élaine Cliche, David Décarie, Valeria Ferretti, Dominique Garand, David Labreure, François-Xavier Lavenne, Philippe Roussin, Régis Tettamanzi, Tonia Tinsley, Bernabé Wesley.

ISBN 978-2-921707-32-9

Résumé : Le présent volume publie les actes du premier colloque international intégralement consacré aux pamphlets de Céline. Organisé à l’Uni­ver­sité Laval en mai 2013, il rassemble des chercheurs de tous horizons, qui, partageant sans aucune ambiguïté la réprobation morale à l’égard de l’extrémisme politique et racial exprimé dans ces textes, n’en considèrent pas moins qu’ils restent des objets d’étude absolument nécessaires à la pleine et entière compréhension de l’œuvre de Céline. Quatorze études sont ici proposées autour des thèmes suivants : les figures du juif ; le discours pamphlétaire ; les motifs pamphlétaires ; les avatars et la postérité des pamphlets ; la culture dans les pamphlets.

Prix : 40 $ (CAN) – Taxe et frais de port inclus (editions 8)

*

[1Lucette Destouches :
« J’ai interdit la réédition des pamphlets et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l’étranger.
Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apporté à Louis et à moi que du malheur. Ils n’ont de nos jours plus de raison d’être.
Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j’ai, à tout prix, voulu éviter. J’ai conscience à long terme de mon impuissance et je sais que, tôt ou tard, ils vont resurgir en toute légalité, mais je ne serai plus là et ça ne dépendra plus de ma volonté. »

[2Jérôme Dupuis s’est fait aussi une spécialité d’attaquer Sollers. Et je note que c’est le même Nicolas Weill qui, dans Le Monde des livres du du 19 février 2016, consacrait deux articles à Heidegger, l’un sous le titre Heidegger, le gâchis, qui rendait compte de la biographie de Guillaume Payen, Martin Heidegger, catholicisme, révolution, nazisme et un autre aux « Cahiers noirs », une débâcle philosophique.

[4Voir, à ce propos, l’étonnant Lucette Destouches, épouse Céline, par Véronique Robert-Chovin. Grasset, 180p., 16€. En librairies le 8 février.

[5C’est la transcription d’un extrait d’une intervention radiophonique sur France Culture avec Alain Finkelkraut et Jean-Pierre Martin « Céline l’infréquentable ».

[6C’est en fait la fin de l’Avant-propos de Philippe Sollers, Céline (Ecriture, coll. dirigée par Emile Brami, 2009, p. 14).

[7Phrase répétée maintes fois par Sollers. Cf. Un innocent dans un monde coupable.

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3 Messages

  • A.G. | 21 mars 2017 - 17:48 1

    L’Edito de Jacques Henric dans le numéro 447 d’art press (avril 2017)


    art press 443, avril 2017.
    Zoom : cliquez l’image.


  • A.G. | 10 mars 2017 - 17:41 2

    Confusion des esprits

    L’hebdomadaire Marianne (10 mars 2017), sous la plume de Martine Gozlan, s’emploie à dénoncer les bobos collabos du nouvel antisémitisme (p. 26). « Haïr les juifs et le dire est devenu le nec plus ultra de la scène médiatique. Comment en sommes-nous arrivés là ? » lit-on en sous-titre. La scène médiatique devient un peu plus loin « la sphère médiatico-gauchiste — de France Inter aux Inrockuptibles, en passant par Mediapart, Libération, l’Obs et Télérama, liste non exhaustive » (ça fait déjà du monde). L’article s’emploie à dénoncer « la confusion des esprits » qui, depuis 15 ans, auraient amené tous ces organes de "bobos" et autres médias à laisser se répandre, voire à absoudre, les propos antisémites des Dieudonné et autres Houria Bouteldja jusqu’au récent Medhi Meklat au nom d’une complaisance « envers ces jeunes victimes que sont supposés être tous les enfants de la seconde ou troisième génération d’immigrés » des « banlieues fantasmées ». Dont acte. Mais n’y-a-t-il pas nouvelle et grave « confusion des esprits » quand on lit, dans l’entretien qui suit l’article, ces propos de Pierre-André Taguieff amalgamant, de manière ciblée, Philippe Sollers et Pascale Clark, Céline et Méklat ? Avec une telle finesse d’analyse et de tels amalgames, nul doute que l’obscurantisme a, comme le racisme et l’antisémitisme, de beaux jours devant lui. On est étonné de lire ça dans un hebdomadaire où écrivent désormais Renaud Dély et Jacques Julliard (mais c’est bien cet hebdomadaire qui fut le premier à dénoncer jadis l’auteur de La France moisie)...


    Marianne/10 au 16 mars 2017
    Zoom : cliquez l’image.


  • A.G. | 4 mars 2017 - 23:01 3

    Les céliniens sont-ils des salauds ?

    Grâce à un remarquable article de Grégoire Leménager, les admirateurs de Céline répondent au réquisitoire de Pierre-André Taguieff et Annick Durafour (L’OBS du 2 mars 2017).


    L’OBS 2730 - 02-03-2017
    Zoom : cliquez l’image.

    « Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Alle­mands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien rai­son d’être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. » Le brillant cerveau qui a écrit ces mots à la fin des années 1930 s’appelle Louis Ferdi­nand Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline. Et comme la demi-mesure n’était pas son métier, il suffit de se baisser pour en ramasser d’autres : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plu­tôt qu’un Blum omnipotent. Hitler encore, je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, ça sera tou­jours le pire ennemi, la haine à mort, absolue. » Mais encore : « Racisme d’abord ! Racisme avant tout ! [...] Désinfection ! Nettoyage ! Une seule race en France : l’Aryenne ! [...] Les Juifs, hybrides afro-asiatiques, quart, demi nègres et proches orientaux, fornicateurs, déchaî­nés, n’ont rien à faire dans ce pays. Ils doivent foutre le camp. [...]Les Juifs sont ici pour notre malheur. [...] Ce sont les Juifs qui ont coulé l’Espagne par métissage. Ils nous font subir le même traitement. [...] Nous nous débarrasserons des Juifs, ou bien nous crèverons des Juifs, par guerres, hybridations burlesques, négrifica­tions mortelles. »
    Ces phrases viennent de « Bagatelles pour un mas­sacre » (1937) et de« L’École des cadavres » (1938). Elles sont copieusement citées dans un épais volume où Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff disent vou­loir en finir avec la « légende littéraire » et les « admira­teurs dogmatiques » qui, depuis un bon demi-siècle, nous auraient caché quel « sale type » était Céline. Le voilà donc présenté comme un délateur cupide, stipen­dié par les nazis, informé du sort qui attendait les juifs déportés. Ses deux procureurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Mais leur réquisitoire n’a pas été bâclé sur un coin de nappe. Il compile une masse impression­nante de documents, notamment pour recontextua­liser les positions de l’écrivain en les situant dans un océan de textes assez abominables, où l’on voit bien comment la vieille droite française, obsédée par la pho­bie du métissage et par une sourde haine de la démo­cratie, s’y prend pour fabriquer des boucs émissaires. Résultat · : « Céline, la race, le Juif » est un pavé de 1200 pages, dont un bon tiers de notes et de références bibliographiques. C’était sans doute le plus sûr moyen de ne pas passer inaperçu, De « L’Express » au « Monde » en passant par « le Figaro Magazine » et « la Grande Librairie » sur France 5, le livre a été accueilli comme un événement.
    Chez les spécialistes de Céline, pourtant, la per­plexité domine, sinon la colère. « J’ai appris que Céline était antisémite, j’ en suis tout retourné, dit David Alliot, qui publie ces jours-ci un ’’Paris de Céline" (Ed.Alexan­drines). Affirmer que c’était un salaud, c’est un peu facile. Mieux vaudrait apporter des documents inédits. Ici, on n’apprend rien. Plutôt que de marteler, contre la chrono­logie, que Céline a dénoncé le Dr Hogarth pour prendre sa place à Bezons, les auteurs auraient mieux fait d’expli­quer d’où vient son antisémitisme : Céline est né pendant l’affaire Dreyfus, avec un père qui lisait Drumont. Là,il y avait un grand livre à faire. » Même déception chez Emile Brami, auteur de « Céline à rebours » en 2003 :
    « J’aurais volontiers reçu des critiques argumentées de Céline, qui était un antisémite de course et un arriviste forcené, mais ce livre totalement à charge veut en faire un monstre total. C’est absurde.Pour dire qu’il était payé par les nazis, par exemple, il faudrait une preuve, car les services secrets nazis étaient très bien tenus. Même chose à propos des chambres à gaz : il est très difficile d’avancer, sans le démontrer, que Céline connaissait ce secret d’Etat dès l’été1942. »
    D’un célinien l’autre, le bruit a vite couru que le tandem Duraffour-Taguieff n’apportait pas vraiment de scoops. Certains n’ont même pas prévu de les lire. Les interviews des auteurs leur ont suffi, à commencer par celle parue dans « le Monde des livres ». Elle était accompagnée, dit un universitaire, d’un « dessin indigne » : Céline inhalant avec bonheur la fumée des fours crématoires. Le raccourci a heurté le professeur Henri Godard, qui l’a édité dans la Pléiade.« Il a voulu écrire une réplique, puis renoncé », confie Jean-Paul Louis, le patron des Editions du Lérot, qui a notamment publié les 26 numéros de « l’Année Céline » (soit envi­ron 7000 pages de travaux et de documents). Lui a été tenté de « leur rentrer dans le lard ». Il a élaboré avec d’autres spécialistes un texte de protestation, finale­ment remisé « pour le moment ». Le texte dénonçait des « falsifications et manipulations de faits et de textes connus depuis longtemps et présentés trop souvent comme des découvertes, alors qu’ils sont puisés dans l’ensemble des travaux de nombreux chercheurs publiés depuis plus de quarante ans ».

    ON PASSE POUR DES NÉGATIONNISTES

    Le problème se situe aussi à ce niveau-là. D’autant que le réquisitoire est très sévère pour des céliniens qu’il traite volontiers de « célinolâtres ». Il ne les met pas exactement dans le même sac que le négationniste Robert Faurisson, mais tous sont accusés de « complai­sance », depuis les premiers biographes de l’écrivain, comme François Gibault, jusqu ’à un universitaire aussi reconnu qu’Henri Godard en passant par Philippe Sollers, Stéphane Zagdanski ou Julia Kristeva. « On passe tous pour des salauds, alors que tous les documents viennent des céliniens, résume Brami. C’est une forme de malhonnêteté intellectuelle. La charge contre Godard est incroyable : c’est un chercheur, il n’a pas à prendre des positions tranchées. Et Gibault, qui a été d’une grande honnêteté, a publié les lettres de l’Occupation dès les années 1980. » Alliot, lui, se trouve promu parmi « les plus habiles des célinolâtres contemporains ».
    Le compliment ne l’amuse pas : « Tout le monde est consterné dans le milieu. On passe pour des néga­tionnistes, alors qu’on travaille depuis soixante ans à déterrer les documents utilisés par Taguieff et Duraffour. Pour accabler Céline, ils citent Hermann Bickler, le SS alsa­cien qui lui a donné son passeport pour le Danemark ... mais c’est moi qui ai exhumé son témoignage ! Si j’étais un négationniste fou furieux, je l’aurais planqué sous la table. »
    Même l’universitaire Régis Tettamanzi, dont se réclament plus volontiers les auteurs du livre, se déclare gêné par leur démarche et sa médiatisation. Lui qui a méticuleusement décortiqué les pam­phlets de Céline, dans une thèse dirigée par Godard et éditée au Lérot, n’a pas oublié le silence de la presse française quand il a publié, au Québec, la première édition scientifique des « Ecrits polé­miques » de Céline (Editions 8).
    « Cette édition, absolument ma­gistrale, est interdite en France !, s’énerve Sollers. Il faut commencer par dire ça. C’est autre chose que cette invasion de procès qu’on fait à Céline avec une moraline tout à fait acharnée. Car bien sûr, je vois tous les jours dans le bus des gens plongés dans Céline, et qui ont tous des têtes à voter Front national, de même que ceux qui lisent Heidegger ont tous des têtes de nazis. »
    Dans l’affaire, le plus placide semble encore Frédéric Vitoux, pourtant qualifié de « biographe empathique et emphatique » par Taguieff et Duraffour : « En 2017, ça n’a pas de sens de mettre un type au poteau. Nous n’avons plus besoin de procureurs, nous avons besoin d’historiens. Son anti­sémitisme était irrationnel, délirant, donc compliqué. Ça ne l’a pas empêché, par exemple, de correspondre après­ guerre avec l’écrivain israélien Jacques Ovadia et d’in­tervenir en sa faveur auprès de Gallimard. » Pourquoi, s’interroge-t-il avec d’autres, ce volumineux ouvrage ne mentionne-t-il pas aussi que, sous l’Occupation, des résistants se réunissaient chez Champfleury, qui était le voisin de Céline ? « Il ne l’a pas dénoncé, il lui est même arrivé de soigner des résistants qui s’étaient trompés d’étage. On ne comprend rien au bonhomme si on ne part pas de ses contradictions. »
    Au bout du compte, considère l’éditeur Jean-Paul Louis,« ces pseudo-historiens veulent expulser Céline de l’histoire littéraire et de la littérature. Ils ont du boulot ». C’est là que le fossé est le plus profond. Car Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff font aussi le procès d’une œuvre dont, « Voyage au bout de la nuit » excepté, ils remettent violemment en question la valeur littéraire. Même s’il déploie un style spectaculaire, affirment-ils en substance, le nihi­lisme ricanant de Céline — son côté « chauffeur de taxi » comme disait Malraux — offre une vision du monde sans nuance qui n’apporte rien. Autrement dit, il serait peut-être temps de lui faire redescendre quelques marches sur le podium des grands écrivains du XX" siècle. Mais « que fait-on avec une œuvre d’art antisémite ? », répond Brami. « Ce qui emmerde les anticéliniens, ajoute Alliot, c’est qu’un génie littéraire pareil ait pu se fourvoyer à ce point. Il ne rentre pas dans les cases. Mais son ori­ginalité, c’est justement ça : parce qu’il ne croit pas en l’humanité, il offre un voyage vers les profondeurs humaines. C’est undiamant noir, un démon, c’est ça qui intéresse : le goût du fruit dé­fendu. Les seuls moments d’émotion et de pure beauté sont quand il évoque la mort, que ce soit celle du chat Bébert ou celle de la concierge au début de "Mort à crédit". Alors, c’est à pleurer. »
    Tettamanzi va plus loin : « Il faut un certain aveuglement à la littérature pour lire la trilogie allemande de l’après-guerre comme de la propa­gande. Aucun personnage n’en sort indemne ! Et si sa remise en question de la phrase a des implications idéo­logiques, c’est d’abord de contester la langue de la domination. Enfin, comme chez Thomas Bernhard, autre pessimiste absolu, il y a dans ce travail formel un humanisme en creux : il parie sur la capacité du lecteur à le comprendre. »
    Avec Duraffour et Taguieff, Céline a perdu son pari. Henri Godard le déplore : « En dehors de ses distorsions et de son caractère obsessionnel, la question posée par ce livre est celle de l’existence d’une valeur propre à la litté­rature. Peut-on prendre plaisir à la lecture des huit romans de Céline et tenter de comprendre les causes de ce plaisir indépendamment du jugement moral porté sur l’homme et sans être soupçonné de partager ses passions ? Pour quiconque attache de l’importance à la création artistique dans l’état actuel de notre civilisation, plutôt que d’anathématiser Céline il faut le lire et réfléchir sur lui, parce qu’il est, sous ses deux faces, un cas limite. »

    Grégoire Leménager, L’OBS du 2 mars 2017.

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