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Céline et le Mal radical

Muray, Lévy, Zagdanski

D 6 décembre 2009     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Reprenons (suite de Céline et l’abjection devant l’art) :

« Céline ! Après Weinniger... Bien sûr... [...] Je pense à Mea Culpa [1]... Tous les ennuis de Céline, en 1936, sont venus de là... C’est son pire pamphlet, le plus lucide... « L’envie tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion... Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. » Retour d’URSS... C’est-à-dire de l’avenir... Blasphème... Après, il a foncé directement dans l’antisémitisme, idiotie superficielle... Oubliant le mal en soi... Voulant trouver une cause... Isolant les juifs, comme s’ils étaient pour quelque chose dans l’origine de la mécanique animée ! Il se met à défendre la santé, l’authenticité, la femme ! Contresens gigantesque ! Erreur de diagnostic ! Médecin de banlieue ! Génial périphérique ! À l’envers ! Au contraire, au contraire... [...] »

Philippe Sollers, Femmes, 1983, p. 312 (je souligne).

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Céline au Panthéon ? On voit bien que la question ne se pose pas et ne se posera jamais [2]. Il y a des écrivains qui font consensus (ce n’est pas pour ça qu’on les lit comme il doivent être lus) et d’autres qui seront toujours l’objet de polémique : Céline est évidemment de ceux-là. Ce n’est pas pour ça qu’on le lit vraiment. L’argument des détracteurs est connu : l’antisémitisme revendiqué de Céline. Il est indéniable et, bien sûr, insoutenable. Mais est-ce une raison pour ne pas lire ? A ce jour, à l’exception de Mea Culpa, les célèbres pamphlets — Bagatelle pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938), Les beaux draps 1941) — ne sont pas réédités [3]. Dans un récent article du N.O., Jacques Drillon rappelait ces mots de Philippe Muray : « Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appellent la vie, et se berce de l’illusion que l’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie. » Drillon ajoutait : « Si l’on ne peut pas lire les pamphlets antisémites de Céline, on ne pourra pas démonter son antisémitisme, ni même démontrer que Céline était antisémite. Or il l’était. Donc, trompés, nous mentirons à notre tour. » [4] En 2009, on en est donc là...

En 1957, dans un entretien avec Albert Zbinden, Céline se défend :

Albert Zbinden : — Disons le mot, vous avez été antisémite.
Céline : — Exactement. Dans la mesure où je supposais que les sémites nous poussaient dans la guerre. Sans ça je n’ai évidemment rien — je ne me trouve nulle part en conflit avec les sémites ; il n’y a pas de raison. Mais autant qu’ils constituaient une secte, comme les Templiers, ou les Jansénistes, j’étais aussi formel que Louis XIV. Il avait des raisons pour révoquer l’édit de Nantes, et Louis XV pour chasser les Jésuites... Alors voilà, n’est-ce pas : je me suis pris pour Louis XV ou pour Louis XIV, c’est évidemment une erreur profonde. Alors que je n’avais qu’à rester ce que je suis et tout simplement me taire. Là j’ai péché par orgueil, je l’avoue, par vanité, par bêtise. Je n’avais qu’à me taire... Ce sont des problèmes qui me dépassaient beaucoup. Je suis né à l’époque où on parlait encore de l’affaire Dreyfus. Tout ça c’est une vraie bêtise dont je fais les frais. (Entretien avec Albert Zbinden, 1957)

On voit bien que Céline, s’il reconnaît « une erreur profonde », voire « une vraie bêtise », tente une justification irrecevable : en quoi le fait d’être né à une « époque où on parlait encore de l’affaire Dreyfus » serait-il un argument ? Peut-on affirmer comme il le fait que « les sémites » (il ne dit pas « les juifs ») « constituaient une secte, comme les Templiers, ou les Jansénistes » ?
D’ailleurs Céline a-t-il vraiment renoncé à son antisémitisme ? Dans le même entretien il déclare :

je ne renie rien du tout... je ne change pas d’opinion du tout... je mets simplement un petit doute, mais il faudra qu’on me prouve que je me suis trompé, et pas moi que j’ai raison [5].

Il faut donc y regarder de plus près. A la loupe.

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1e édition, Seuil, Tel Quel, 1981

C’est — après Julia Kristeva et son essai Pouvoirs de l’horreur [6] — ce qu’a fait Philippe Muray, en 1981, dans son Céline que Philippe Sollers a publié dans la collection Tel Quel [7].
Sur les raisons de son livre, Muray s’expliquait dans un long entretien avec Jacques Henric publié dans le numéro 51 d’art press de septembre 1981. Nous le reproduisons ci-dessous dans son intégralité.
Nous n’avons pas toujours été convaincus par Philippe Muray, notamment celui de la dernière période, plus préoccupé à critiquer un monde et une époque qu’il n’aimait pas (et que nous n’aimons pas) qu’à défendre ce qu’il aimait [8], pas convaincus non plus par le grand romancier qu’il rêvait d’être, mais ce Muray-là, des années quatre-vingt, est, il faut se rendre à l’évidence, un grand penseur. Il voit lucidement le siècle tel qu’il est — et ce « XIXe siècle à travers les âges » qu’il diagnostique et annonce [9] — et qu’il ait dû en passer par une lecture admirable de Céline, est plus que symptomatique. A un moment où certains se préoccupent beaucoup de la guerre — irrégulière ou pas — on lira avec intérêt ce que Philippe Muray en disait, en appelant à Orwell, Céline ou Heidegger (ce que peu d’écrivains faisaient à l’époque). On appréciera aussi ce qu’il disait de l’« hallucinant revival panthéogonique » que « nous n’arrêtons pas de revivre » !
Une fois de plus, l’entretien était dû à l’écoute patiente de Jacques Henric : qu’il en soit, ici, remercié.
Suivent :
— une analyse du livre de Philippe Muray par Bernard-Henri Lévy auteur, au même moment, d’un autre livre important L’idéologie française [10]
— un autre texte de Philippe Muray, de 1997, réplique à des "anti-céliniens"
— des extraits du livre de Stéphane Zagdanski, Céline seul, également publié par Sollers (en 1993).

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La présentation de Jacques Henric :

Il y a tout juste un an nous annoncions qu’un essai important sur Céline était en train de s’écrire ; cet essai sera ces jours-ci en librairie : Céline. (Le Seuil. Coll. Tel Quel). Nous recommandons chaleureusement sa lecture car c’est un livre qui non seulement aide à comprendre une des oeuvres les plus fortes et les plus complexes de notre siècle mais qui évoque quasi prophétiquement notre futur. Nous avons demandé à son auteur, Philippe Muray, pourquoi, aujourd’hui, revenir sur Céline ? Comment interprète-t-il le clivage existant entre les pamphlets antisémites et les grands écrits romanesques ? Toute la critique a jusqu’à maintenant achoppé sur cette contradiction apparemment insoluble : un écrivain pris dans l’idéologie la plus réactionnaire nous donne une des oeuvres les plus puissantes de notre temps ; ce Céline nous permet enfin de penser cette anomalie. Philippe Muray est lui-même écrivain. Il travaille actuellement sur deux autres livres : un essai sur le XIXème siècle et un roman [11]. Il s’explique sur la place qu’occupe son Céline par rapport à ces deux autres ouvrages.

Photo : Céline dans son jardin à Meudon, art press n° 51

L’entretien :

J’ai écrit ce livre sur Céline pour la simple raison qu’il me semble que nous sommes aujourd’hui, et de plus en plus, entre deux dimensions fondamentales que j’appellerai le vouloir-guérir et la guerre, et que tout le problème est de savoir celle qui fait le moins de dégâts. Il faut établir une distinction radicale entre la croyance que ce monde est malade et qu’il pourrait guérir, et la découverte que loin d’être malade il est la maladie même et qu’il n’y a pas à chercher à le guérir de quoi que ce soit, mais plutôt à trouver l’écriture qui permette de sortir du cycle du vouloir-guérir. A première vue, bien sûr, il faudrait avoir mauvais esprit pour imaginer que le vouloir-guérir puisse déboucher sur des issues catastrophiques comme par exemple l’antisémitisme. Chercher le bonheur de l’homme, son mieux- vivre, des solutions à ses maux, ne devrait « normalement » pas conduire à la persécution ni au génocide. C’est pourtant ce qui s’est passé pour Céline et ses pamphlets. Et je crois qu’il n’a pu sortir du vouloir-guérir, de cette maladie qui consiste à vouloir guérir l’humanité de sa maladie, qu’en découvrant un langage nouveau qui était précisément celui de la guerre.

Ce qui me frappe au fond dans ses romans, dans ses derniers romans d’après le passage à l’acte antisémite, c’est qu’il y devient le dernier écrivain de la guerre. Je dis bien le dernier : expliquer qu’il est l’écrivain de la guerre, des deux Premières Guerres mondiales, ça court les livres sur Céline, nous le savons bien. Il est même le premier écrivain de la guerre telle que le XXe siècle en a fait l’apprentissage, c’est-à-dire la guerre qui n’en finit pas de se répéter dans sa totalité, à qui une victoire et une défaite ne suffisent plus. Je n’en vois que trois à avoir compris ça à peu près en même temps Orwell imaginant que le guerre allait cesser d’exister parce qu’elle devenait continue ; Céline démontrant par son écriture que les guerres désormais ne finissaient plus par la paix mais par la guerre ; et Heidegger si bien nommé découvrant en pleine « seconde » guerre que calculer la fin d’un conflit était désormais une opération dépassée puisque la guerre était devenue une des variétés de l’usure de l’étant. Céline me paraît à la pointe avancée de ce trio puisqu’il se charge, lui, de transposer cette découverte dans le langage. La guerre joue donc désormais le double jeu de la paix et de la guerre, ce qui fait que nous ne sommes même pas, nous, dans un entre-deux-guerres comme nous le croyons, dans la Belle Epoque de la Dissuasion. La paix appartient en propre à la guerre, elle n’en est qu’un des simulacres. Je dis que Céline est le dernier écrivain de la guerre parce que la prochaine, si elle se déboîte un jour de l’état de guerre rampant sous la paix actuelle, eh bien il n’y aura probablement personne pour en avoir été en même temps témoin et être en mesure de la raconter. Alors Céline au fond, mort il y a exactement vingt ans, mort le 1er juillet 1961, répète déjà en quelque sorte le futur que nous aurons sans doute à peine le temps d’entendre. C’est donc l’oeuvre la moins superflue qui soit puisque nous pouvons y lire la manière dont quelqu’un est sorti de notre propre avenir, et que ni Nord ni Rigodon n’auront d’héritiers. C’est ce côté angle sortant de Céline qui m’intéresse d’abord. Sortir du XXe siècle, comme on dit aujourd’hui ! Mais pour en sortir, il n’y a pas d’autre porte que celle de la guerre ! Et d’ailleurs, ce n’est même pas du XXe qu’il s’agit de sortir, ce n’est pas du XXe siècle que Céline sort par ses derniers romans, mais plutôt de tout le long cycle de siècles du vouloir-guérir, c’est à cela qu’il échappe, c’est-à-dire aussi bien à ses pamphlets qui en étaient l’expression.

le XIXeme en nous

J’insiste sur cette affaire de guerre parce que je crois que Céline agissait dans ses romans en vue d’une finalité très précise qui consistait à engager toute la collectivité, toute la collection, l’ensemble de la ruche, vers une fin qui n’était pas prévue dans la finalité de la collectivité, la faire sortir donc de ses finalités, la conduire â s’écouter du dehors, dans la fin de l’univers en expansion, le rouge du spectre des galaxies. Littérature apocalyptique ? Si on veut — mais au fond pour moi ce n’est que la fin du XIXe siècle, la fin de l’idée qu’un écrivain serait l’écho, la voix d’une société, la fin de cette époque des temps modernes — où nous sommes — où l’art a été ravalé au rang d’expression de la vie humaine. Et d’ailleurs, je comprends très bien que ce soit là une perspective apocalyptique pour tout ce qui est dix-neuvième encore en nous, tout ce qui pense dix-neuvième et pensera encore dix-neuvième au XXIe car le dix-neuvième est l’espèce même, c’est-à-dire entre autres une volonté féroce que la littérature ne soit qu’une catégorie de la culture, qu’elle soit le traitement de l’homme et du monde et ne se permette pas en plus de s’occuper de ce qui leur manque. Il ne s’agit donc plus chez Céline de la mise en place d’une représentation cohérente, mais de l’écho de quelque chose qui n’a même pas besoin d’être pour exister comme terreur pour nous. Céline est à la fin de toutes nos ruines futures, il dit la dérision de tous les Projets sacrés dans lesquels nous mettons encore nos espoirs communautaires, il est l’antiplan, l’antiplanifié, l’anti-Projet, l’anti-norme de production — comme l’est d’ailleurs devenue maintenant vingt ans après sa mort, notre réalité au jour le jour, ou plutôt au spot le spot, qui dévalue sans cesse tout programme, tout rêve dix-neuviémiste d’homogène...

Puisque je m’occupais de Céline, je crois que je devais le remettre aussi dans ce qu’il faut bien appeler l’histoire de la littérature. Et l’histoire de la littérature, au XXe siècle, qu’on en pense ce qu’on veut mais c’est définitivement celle des avant-gardes, ce qui fait d’ailleurs qu’il n’y a plus à être contre ou pour les avant-gardes. L’étrange est que Céline ait été si longtemps laissé du côté des Giono, Morand, Montherlant, Aragon, comme s’il avait quelque chose à voir avec eux, alors qu’il n’a cessé au fond de se poser les mêmes questions que Joyce, Artaud, Pound, ou Kafka. Des questions sur le sens et le style bien sûr. Après 1945, Céline s’est voulu styliste strictement, il n’a cessé de répéter qu’il ne voulait plus entendre parler de message (de sens) ; que le message c’était l’affaire de l’Eglise, pas la sienne. Pour qu’il en vienne au style exclusivement, et en fasse l’antagoniste de l’ « Eglise », il a fallu qu’il y ait touché justement à l’Eglise, et qu’il soit allé jusqu’au fond de ce qui fait l’Eglise, jusqu’à l’effrayante religion humaine, l’antisémitisme. Le style, après guerre, l’accent mis sur le style, c’est la musique qui essaie de vivre sa vie toute seule hors des décombres du « sens », du « message ». Le message de Céline, son « Eglise », son axis mundi sacré, c’est bien sûr dans les pamphlets qu’on en trouve l’expression. La partie positive de son oeuvre, donc criminelle : sa dimension de vouloir-guérir.

la danseuse

J’ai essayé d’étudier de près ce qui est présenté, par exemple dans Bagatelles, comme « positivité » contre les Juifs, comme solution contre ceux dont il prétend qu’ils sont la cause de la maladie : la danseuse, les belles « légendes » celtiques, toute une camelote médiévale incroyable, les ballets, mais aussi et surtout un grand projet social — médecine, urbanisme, information, art, etc. — pas si délirant qu’on voudrait le faire croire, en tout cas pas plus délirant qu’aucun projet politique, qu’il finit par baptiser dans les Beaux Draps le « communisme Labiche »... La guérison à la portée de tous à condition de supprimer les Juifs ! Cent ans d’idéologie traînent là-dedans. C’est ça, « l’Eglise », le vouloir-guérir. D’autres à la même époque, avec la même ardeur, allaient se positiver dans le stalinisme, le trotskysme. Il n’est pas étonnant qu’après cela, et presque jusqu’à nos jours, on n’ait plus entendu qu’une petite musique, rien qu’elle, plus de sens, surtout pas. Le signifiant exclusivement. Le sens — l’Eglise — avait fait assez de ravages comme ça. Je ne crois pas d’ailleurs que nous soyons guéris des Eglises panthéistes, des Panthéons. Comment vivre sans sens ? Comment ne pas se tromper sur la question du sens ? C’est revenu cent fois, ça revient, ça reviendra toujours, c’est l’éternel retour du vouloir-guérir qui finit systématiquement en lynchage, en persécution, en acharnement thérapeutique...

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Source art press 51

pacifiste comme Brejnev

On n’a cessé de dire pour l’excuser que ses pamphlets étaient en fait des oeuvres pacifistes qui avaient mal tourné. Je dis aussi que ce sont des oeuvres pacifistes, pas pour l’excuser mais parce que je constate que Bagatelles, par exemple, est bien une oeuvre pacifiste en ce sens qu’elle trouve automatiquement quelque chose et quelqu’un contre qui faire la guerre pour faire semblant de sauver la paix, c’est-à-dire pour camoufler précipitamment la continuation de la guerre rampante. Céline est pacifiste dans ses pamphlets exactement comme Brejnev et comme d’ailleurs à peu près tout le monde. Cela dit, comment s’est effectué le passage tournant entre romans et pamphlets, entre pamphlets et romans, le renoncement à écrire la guerre pour la faire au nom de la « guérison » communautaire, puis le retour de la guerre sur le guérir ? Je crois qu’il faut regarder de près le scénario de Bagatelles qui est parfaitement clair. Céline avait un coté savant fou puisqu’il était médecin. Le savant fou est celui qui, ayant foi dans une possibilité de guérison du monde, prépare de-s plans pour l’avenir de l’homme et son bonheur associatif. L’avenir de l’homme, c’est clairement dit dans Bagatelles, c’est la danseuse : l’antisémitisme de Céline passe par là, entre les entrechats et les tutus. La danseuse est pour lui l’avenir de la femme, c’est-à-dire du genre humain, il écrit que c’est un oiseau, presque déjà un ange, la divinité androgynique. Il se plaint que les Juifs l’empêchent d’accéder à ses idoles. Il est donc au coeur même de l’attitude « religieuse » — attitude qui s’oppose comme de juste au refus « Juif » des idoles, à ce qu’il sent être une contradiction irréductible de sa volonté de réconciliation de la communauté humaine par le biais de la dénégation sexuelle (sous la forme de la constitution du fantasme de la déesse androgynique). On est en pleine théologie, et je crois que quand Céline après guerre dit enfin que le sens c’est l’affaire de l’Eglise, c’est alors seulement qu’il est sur le point de comprendre quel était le sens de son antisémitisme. Personne ne s’est jamais demandé pourquoi, comme par hasard, ses pamphlets ne lui avaient demandé que six mois, trois mois, alors que ses romans exigeaient des années et des années. C’est une espèce de démonstration, pourtant, éclatante il me semble, de ce qui arrive quand on est dans le vouloir-guérir, dans le positif, l’affirmatif : on retombe dans le monde, c’est-à-dire dans le court-circuit, le trouble sexuel de mémoire qui passe entre les jambes de la danseuse, et c’est l’éjaculation précoce. Il faut donc étudier ce style, ces écarts dans la composition, parce que c’est la qu’on voit le mieux les conséquences du tournant, et le sens qu’il a, intégralement religieux, a tous les sens du mot religion.

le « rathée »

En disant que le sens c’était l’affaire de l’Eglise, Céline était en train de comprendre dans quelle question piégée religieuse il avait été pris. Et qu’il n’avait cessé toute sa vie d’essayer de s’en dégager. Lui l’athée, lui le moderne. On pourrait définir le moderne comme l’athée à répétition, le rathée, celui qui n’arrête pas de se contredire à propos de sa propre répétition religieuse et qui s’énerve. Je trouve tout de même très suspect qu’on ait si longtemps passé sous silence l’antichristianisme des pamphlets. Céline avait un ennemi global pourtant : « la connivence judéo-chrétienne ». Et si avant guerre c’est bien sûr l’antisémitisme qui éclate, après guerre c’est sous l’antichristianisme que l’antisémitisme passe à la clandestinité. II n’ose plus parler des Juifs, il hurle contre les Chinois et les chrétiens. Qu’on ouvre Rigodon aux premières pages, on trouvera son ultime profession de foi : « absolument antireligieux ! ». Le cri du coeur du XXe siècle, non ? Celui qui republierait les pamphlets expurgés de l’antisémitisme mais mettant en valeur l’antichristianisme aurait la sympathie de presque tout le monde. Or son antichristianisme n’est que l’autre nom de son antisémitisme, et il est bien difficile de dire par quoi Céline a commencé, si c’est l’antichristianisme qui l’a conduit à l’antisémitisme, ou l’inverse. J’ai tendance à penser qu’il s’agit d’une seule et même haine, les exemples que je donne, tirés des pamphlets ou des derniers romans, me paraissent assez clairs là-dessus. Céline au fond est, comme la plupart des gens, syncrétiste : toutes les religions sont bonnes a condition qu’elles ne viennent pas de l’hébreu. Et quand on ne peut plus exécrer l’hébreu ouvertement, on se rabat sur le christianisme qui, même s’il le trahit, en dérive... Je crois qu’on a là le dossier complet, tragique, d’une affaire exclusivement religieuse, et que le style, après guerre, l’accent mis sur le style en apporte une preuve supplémentaire.

Le style, dit en somme Céline, c’est le contraire de l’Eglise. Je traduis : c’est le désespoir de s’être scotomisé l’Eglise par une manie très moderne. Et ce n’est finalement qu’un détour pour tenter d’y revenir sous une autre forme parce que, lorsqu’on arrive assez loin dans l’expérience littéraire, on s’aperçoit que c’est là que tout se joue.

On commence, je crois, a s’apercevoir que l’écriture de Céline n’a rien il voir avec du parlé populaire, le Père Duchêne ou Coluche. De Voyage à Rigodon, il s’agit au contraire d’un effort très savant d’allègement, de lâchage du lest rhétorique, pour montrer par de plus en plus d’artifice quel artifice est à l’oeuvre dans ce qu’on croit être la nature et la langue naturelle. Et c’est vécu dans les termes mêmes de la question religieuse. Exemple : l’émotion, la fameuse émotion opposée comme par hasard au Verbe. Mais c’est exactement le Verbe tel qu’il s’est lui-même privé des moyens de le comprendre ! Emotion, exmovere, mettre en mouvement, mouvoir hors, sortir... Autre exemple : la manière extrêmement pathétique — je veux dire moderne — dont il explique dans les Entretiens avec le Professeur Y comment il a eu sa révélation d’écriture. Il prend la métaphore du métro, mais à quelle autre célèbre révélation compare-t-il la sienne ? A celle de Pascal, à son Mémorial mystique : « Joie, joie, joie, pleurs de joie ». Voilà, c’est le voyage au bout de la nuit de feu. Céline emmène toute la ruche de l’autre côté et finit dans ses quatre derniers romans en psychopompe, en Passeur d’âmes. Comment a-t-il failli intituler chacun de ses derniers livres ? Le Passage du Styx. Un titre qu’il a abandonné à chaque fois, mais rien ne nous interdit de penser qu’il recouvre et définit parfaitement sa tétralogie. De nos jours, avec l’héritage dix-neuvièmiste, il n’était probablement pas possible de sortir des vicissitudes et des événements autrement que par l’interminable détour du style, du signifiant. Je- désespère qu’il devienne jamais clair que ça aura été au fond la seule et unique préoccupation des écrivains, surtout depuis que le XIXe historique, réel, a rejoint le dix-neuvième éternel, l’entité dixneuvième, la dix-neuvièmité de toujours...

la ventouse Marx collée à Balzac.

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Ph. Muray, 1981
Source art press 51

C’est pourtant ce que je voudrais montrer, et mon livre sur Céline est une partie de ce projet critique, qui lui-même n’aurait pas de sens s’il ne s’accompagnait pas d’un projet romanesque à plus long terme. J’essaie de partir du XIXe historique pour tenter de démontrer l’existence d’une dix-neuvièmité perpétuelle dans laquelle le XXe aura été lui aussi ligoté, et il n’y a pas de raison que ça s’arrête. Le problème n’est pas de sortir du XXe, comme on croit, mais bien toujours de la dix-neuvièmité, qui est toute notre culture, toute notre humanité, ses obsessions psychologiques et politiques, son immense piétinement de vouloir-guérir. Je crois donc qu’il faut une fois encore tout relire, à commencer par ce dont nous nous croyons le plus émancipés : les « classiques » par exemple du XIXe... Je viens d’écrire un chapitre sur Balzac [12] et j’ai constaté qu’il a dressé sa Comédie Humaine entre le swedenborgisme obligatoire de l’époque (qui donne Séraphita, l’hermaphrodite angélique) et un retâtonnement obscur vers la théologie (toute la problématique de la paternité de l’état-civil incluant la découverte du retour — métempsychotique — des personnages, la découverte donc paternelle du côte métempsychosé de la sociéte). Mais pour finir, Balzac, qui est-ce qui le lit ? Marx ! Marx premier lecteur de Balzac, Marx horizon indépassable de la dix-neuvièmite. Et c’est un événement capital, parce qu’au fond si Balzac a si paternellement fait horreur à la modernité, est-ce que ce n’était pas pour elle une façon de résister, même sans s’en rendre compte, à la ventouse Marx collée à Balzac, au noyé Marx entraînant Balzac dans les hauts-fonds de la dix-neuvièmité ? Il y a comme cela des noyés accrochés aux écrivains. L’adhérence de Sartre à Baudelaire par exemple... Passons à Hugo : pourquoi les tables tournantes, pourquoi ce rêve de la réconciliation de Satan, de son émancipation-socialisation ? Si les dieux des religions mortes, comme dit Freud, deviennent des démons dans celles qui prennent le relais, pourquoi ces démons à leur tour ne deviendraient-ils pas les divinités providentielles d’une nouvelle religion, celle du Progrès par exemple ? Il faut refaire l’histoire de « Satan », voir comment un nom commun pluriel chemine de la nuit des temps à notre nuit pour se transformer en un nom propre singulier et triompher du monothéisme, au terme du XIXe siècle comme procès de béatification de Satan et instauration du monodémonisme. Hugo mettant les morts à table par ses tables tournantes c’est notre éternelle obsession dix-neuvièmiste des cimetières. Nous n’arrêtons pas de revivre un hallucinant revival panthéongonique. Plus on croit à la possibilité de guérison du monde et plus on se recueille dans les cimetières. C’est la raison pour laquelle l’occulte fait très bon ménage avec le vouloir-guérir. L’occulte est sur la trajectoire darwinienne. Les Surréalistes ont aussi donné là-dedans à tour de bras, Breton s’est agenouillé devant Mélusine, la femme-enfant initiatrice, l’usine marée- matrice. La dix-neuvièmité est un éternel retour à la nécromancie, c’est un roman, un nécroman d’aventures et d’épouvante. On donne dans ce que Céline appelait (à propos du mage Papus qu’il a fréquenté dans sa jeunesse) « l’entre-terre-et-je-ne-sais-où »...

la théosophie

Aujourd’hui, je crois que nous sommes arrivés au paroxysme syncrétiste parce que nous avons dépassé le point de non-retour de l’embouteillage absolu, nous avons glissé dans l’Empire du Middle communautariste dont la vocation religieuse est le syncrétisme à base théosophique (je rappelle la définition de la théosophie par Blavatski : toutes les religions sont vraies sauf la juive !) La théosophie est l’oubli totalitaire du seul écrit biblique. Nous sommes donc dans l’état-civil mondial faisant une concurrence sans faiblesse à l’Unique impossible. L’embouteillage de la dix-neuvièmité c’est ça : être plus Grecs que jamais, en ce sens que les Grecs, au fond, ce qui en reste de plus remarquable, c’est qu’ils ne surent jamais très bien combien ils avaient de dieux : un, deux, cent ? Je crois que nous sommes redescendus vers cette incapacité à compter. Dans ce sens, si mon travail critique consiste finalement à tenter de faire sentir la syncrétinisation généralisée à l’oeuvre dans la dix-neuvièmité, mon travail romanesque, lui, consisterait à essayer de forcer ce monde à se voir comme cohue indifférenciée, comme accroissement d’imbroglio démographique. Je parle d’un roman auquel je travaille depuis longtemps, mais au fond cette affaire de multiple comme obstacle, de quantitatif se revendiquant de plus en plus comme qualité, m’intéresse depuis plus longtemps encore parce que je crois que nous en sommes arrivés à ce point (conséquence du fait que la guerre pour le moment en est à sa stase de guerre cachée rampant sous l’illusion de guérison) où l’Incalculable exige de la littérature une capitulation sans condition. Il y a une phrase de Monet qui, si on la détourne, résume mon projet : « Ce que je veux reproduire est ce qu’il y a entre le motif et moi »... Bien entendu, il ne s’agit pas de reproduire ; quant au motif, il ne peut plus être qu’une sortie, une sortie hors de quoi ? De ce qu’il y a entre, c’est-à-dire l’embouteillage, notre « Mâya » fourmillante, le voile des multiplicités d’illusions, l’unitas aggregationis comme disait la théologie, le mélange qui croit à l’ange, bref la bouche d’ombre qui m’empêche de dire... Je ne vois guère que la forme romanesque pour mettre en oeuvre efficacement la stratégie de la théologie négative et épuiser le multiple, négation par négation, afin d’émerger de l’ensemble, transcender...

terra pestifera

L’ensemble ne peut être que l’objet d’un discours extrêmement isolé pour la bonne raison que chacun — croyant vivre sa séquence unique, croyant son aventure propre et son alvéole unique dans l’impos- sibilité de saisir la ruche — aura à s’écrier qu’il s’y reconnaît... D’où la difficulté, l’isolement. Et il n’y a pas de raison que ça ne continue pas, dans un paroxysme élargi de domination du quantitatif prétendant à passer tout entier au rang de peuple élu, dans l’incapacité générale en fin de compte à ressentir la moindre agoraphobie. Je plaiderais donc plutôt pour un roman qui commencerait par l’agoraphobie et s’appuierait sur l’idée qu’il n’y a pas de raison que ce monde comme ensemble reste à l’extérieur de la littérature, comme un état-civil planétaire qui aurait finalement vaincu l’art après avoir rivalisé longtemps avec lui. Si je me trouve à la Sixtine, pour prendre un exemple, je me demande ce que Michel-Ange avait prévu comme spectateurs de son Jugement Dernier. Pas cette mosaïque de meute spectatrice en tout cas, pas ce cadrage effervescent. C’est pour cela qu’il faut aussi sans cesse chercher ce qui prend ses distances par rapport à la figure du monde. La Bible, bien sûr, la Cabbale, les gnoses qui ont eu des mots gentils pour ce monde : globus horribilis, terra pestifera... Tout ce qui a essayé de démontrer que ce monde était impensable seul, à moins de le diviniser, ce qu’on ne se prive d’ailleurs pas de faire dans la dix-neuvièmité. Tout ce qui s’est toujours retrouvé dans les poubelles de l’histoire pour avoir vu l’histoire comme une poubelle. Balzac, Baudelaire, Céline (beaucoup plus catastrophiquement) écrivaient contre la poubelle historique embouteillée, contre leur temps qui commençait à s’accumuler en cherchant des sorties de plus en plus introuvables parce que, comme disait Chateaubriand, Dieu n’écarte plus la nuée du fond de laquelle il agit. Pour en revenir à Céline, il n’aimait pas beaucoup les commentateurs, il avait une prévention anti-intellectuelle très académique. Cette prévention ne me gêne pas. Un peu de théorie me paraît nécessaire par les temps amnésiques qui courent : théorein, regarder, désocculter ; le latin a traduit par contemplari. Un peu de théorie n’est qu’un peu de vie contemplative dans la prison de la ruche, c’est tout.

Réponses à des questions de Jacques Henric, art press n°51, septembre 1981.

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Bernard-Henri Lévy
art press n°45, février 1981

Comme un paladin d’ordure et de vérité

par Bernard-Henri Lévy

L’antisémitisme de Céline était-il « progressiste » ? C’est la thèse, à la fois stimulante et conflictuelle, soutenue par Bernard-Henri Lévy.

Si vous continuez vous aussi de ne pas très bien comprendre pourquoi la légende du siècle a régulièrement dégénéré en religion de la persécution. Si vous êtes de ceux qui, comme moi, attendent encore qu’on leur explique cet âge de raison où s’ouvrent, en pleine lumière, des gouffres abominables. Si ici même, en France, vous ne parvenez pas à vous déprendre d’un indéfinissable malaise face à tant de fantômes, de paisibles revenants qui semblent là pour nous dire que le temps des délires n’est peut-être pas révolu. Bref, si vous êtes las de cette incroyable légèreté avec laquelle l’époque — la nôtre, celle des fascismes — décide d’éluder ses plus brûlantes questions, alors je vous invite à suivre le conseil que donne Philippe Muray dans son superbe essai, et à relire, très vite, le plus grand, le plus actuel des historiens du XXe siècle : je veux parler, bien entendu, de Louis-Ferdinand Céline... [13]

Au commencement, c’est bien connu, il y a « le bout de la nuit ». Ces paysages de mouroirs, de cimetières, de terrains vagues qui, du « Voyage » à « Rigodon », respirent la même hideuse détresse. Cette longue, cette raisonnée saison en épouvante qui nous mène aux confins d’un univers moite, absolument sinistré, tout ruisselant d’horreur, de crimes, de massacres. On a tout dit, ou presque, sur le fameux « style » célinien. Les céliniens ont écrit toutes sortes de sottises sur cette forme « populaire », parfaitement « naturelle » et « branchée », à les entendre, sur le gargouillis communautaire. Ce que Muray dit, lui, c’est que cette langue superbe, infiniment plus travaillée qu’on ne le croit d’habitude, torturée et presque chauffée à blanc par l’infernale forge du monde, est d’abord et surtout la première langue française moderne à être, pour le meilleur et pour le pire, contemporaine d’un temps de guerre, d’ossuaires, de charniers ou de camps de concentration.

Voyant aveuglé

2e édition, Denoël, 1983 {JPEG}

Mieux, et plus concrètement peut-être, la seule langue française moderne à être véritablement contemporaine d’une époque de foules, de cohues et de meutes hébétées. A avoir su entendre cette effervescence sourde qui, sur fond de décombres et bas-reliefs d’émeute, s’est emparée de l’humaine fourmilière. A voir, et à montrer, ces grands tas de cadavres, ces immenses amas de vivants que roule, agglutine, pulvérise l’horrible mouvement des guerres qui succèdent aux guerres. Toujours, dit Muray, la même obsession du tas, de l’amas, de la masse grégarisée. La même intuition d’une humanité nombreuse, réduite à cet état de nombre, de grand nombre, d’innombrables nombres en folie. Et la même intuition, du coup, d’un âge nouveau de l’espèce dont la catégorie fondamentale deviendrait celle du Multiple ; où les « individus » de naguère ne seraient plus qu’une irréductible et saignante pluralité ; où la « politique » elle-même ne consisterait plus qu’en une obscure, macabre comptabilité — dénombrement sans fin de réprouvés, de trains entiers de réfugiés, longues cohortes de morts vivants filant droit vers l’enfer...

Je ne prétends pas, bien entendu, que cette vision soit réjouissante. Tous les lecteurs de Céline savent qu’elle est, parfois, littéralement insoutenable. Mais on ne peut nier, en revanche, qu’elle ait quelque chose à voir avec le siècle qui l’enfante. On admettra qu’il n’est pas courant qu’un romancier se risque à un si long, si têtu, si total face-à-face avec l’horreur. Ce n’est pas tous les jours, surtout, que l’on va aussi loin, de l’autre côté du miroir social, pour y déchiffrer le filigrane de sang qui trame les communautés. Muray a raison de rappeler, à cet égard, que ce Céline-là, ce Céline tragique et sombre, fut méthodiquement censuré par Hitler, Staline ou Pétain. Il est certain que ce mal radical, incurable auquel il nous confronte ne pouvait, ne peut encore que heurter les apôtres de la société totale, transparente à elle-même et réconciliée avec l’histoire. Pour cela, rien que pour cela, même s’il n’y avait que cela dans toute l’ ?uvre célinienne, je crois qu’elle mériterait d’être lue, érigée en monument et même — pourquoi pas ? — commentée dans les écoles.

D’autant, continue Philippe Muray, qu’il n’y a pas que cela justement dans l’ ?uvre célinienne ; qu’on y trouve, comme chacun sait, autre chose, à l’exact opposé de cette belle lucidité ; mais que cet autre chose, cette autre aventure, si l’on veut, est au moins aussi instructif quant à la vérité du siècle... Tout se passe, explique-t-il à peu près, comme si Céline, le voyant, était lui-même aveuglé, frappé de stupeur et d’effroi par l’horreur de sa vision. Comme si, au moment même où, de sa propre écriture, il commence de le creuser, il était saisi de vertige devant le gouffre innommable qu’il sent s’ouvrir sous ses pas. Comme si, malade lui aussi du Mal qu’il a découvert, il convoquait alors à son chevet un autre Céline, un semblable, un double, chargé de suturer la plaie, de soulager tant de douleur, d’effacer jusqu’à la trace de l’insupportable voyage. Ce second Céline, on l’aura deviné, n’est autre que Destouches. Louis Ferdinand Destouches, le médecin, que l’écrivain, pour advenir, avait commencé par chasser. Et à qui il suffira, du haut de sa science, d’expliquer que ce Mal radical, ce Mal incurable de tout à l’heure, n’étaient en vérité qu’une vulgaire maladie, une peste très locale, une vague épidémie à soigner de toute urgence.

Une potion de providence

En clair, cela veut dire qu’un nouveau versant se dessine, là, dans l’ ?uvre, à lire maintenant comme un long, un interminable diagnostic. Le génial écrivain des romans va partir en quête du virus, du bacille qui, instillé dans le corps du monde, y a induit tout son désordre. Lui qui croyait à la tragique éternité d’une douleur qui était comme l’autre nom du monde se lance dans une odieuse, une misérable imprécation contre les « nègres », les « chinetoques », les « étrangers » en général. Brusquement. optimiste, brûlant de trouver son coupable, affreusement impatient d’instruire le procès du siècle ; il part en guerre contre la littérature et le cinéma yankee et, il tombe ainsi dans le panneau de cet antiaméricanisme primaire qui, depuis quelques années déjà, figurait dans l’arsenal idéologique de l’extrême-droite fascisante. Et puis, bien sûr, à bout de souffle, au bout de sa longue traque, à l’horizon de toutes ses menues et provisoires inculpations, il détecte enfin son microbe, le vrai, le seul, le corrupteur par excellence, celui que deux mille ans d’histoire occidentale avaient désigné à sa fureur : en un mot, le juif.

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Céline, à ce point, est devenu le pamphlétaire imbécile de « Bagatelles » [14] ou des « Beaux Draps » [15]. Il n’a su conjurer sa folle, son insensée terreur qu’en la fixant sous les traits d’une figure abominée. Il n’a pu sortir de la crise qu’il avait lui-même ouverte, et où il s’était enferré, qu’en devenant l’abject collabo errant, bave aux lèvres, dans les bas-fonds du Paris occupé. Et si Philippe Muray dit, que ce Céline-là est au moins, aussi instructif que l’autre, c’est qu’il nous dit la logique du passage, justement, et la genèse de l’abjection. C’est qu’il nous apprend pourquoi, dans l’ordre des sociétés, « guérir » est criminel, et la « volonté de guérir » la matrice même des fascismes. C’est qu’il nous met sur la piste d’une « histoire de la clinique » qui n’est pas celle que l’on a dite mais la chronique véritable des tentations totalitaires. Concrètement, et aussi atroce que cela paraisse : avant d’être un délire, le racisme est un remède, une potion de providence, un peu d’ordre dans le désordre et le non-sens du monde — un rai de lumière, enfin, à l’horizon de la nuit.

Le « communisme Labiche »

Et de fait, lisez ! Oui, lisons-le donc enfin, ce Céline des pamphlets ! Voyez la lumière crue sans mystère ni réserve où il s’installe maintenant ! Entendez comme sa voix a mué, comme elle est claire maintenant et purgée, miraculeusement, de toute espèce d’anxiété, d’angoisse, de négativité ! C’est comme un convalescent, guéri de ses propres songes, et qui recommencerait à croire au monde et à ses positivités. Un très ancien exilé, longtemps absent à toute place, qui découvrirait sur le tard le charme des terroirs, des folklores, des douces racines françaises. Un féministe même qui, oubliant d’un seul coup tous ces corps torturés et souillés d’accouchures qu’il mettait en scène dans ses romans, se met à rêver de belles danseuses musclées dont l’entre-chat souverain devient l’image mobile d’une histoire épurée, déculpabilisée. La danseuse contre le juif ? Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Céline antisémite est un Céline souriant, presque radieux maintenant, qui a perdu sa mine sombre, son aspect sinistre et revêche, et qui, pris d’un fol, d’un brusque amour pour ses semblables, va même s’offrir le luxe de devenir « progressiste ».

Je sais que le mot est fort mais je ne vois pas comment nommer autrement un homme qui, changeant radicalement de projet, proclame à cor et à cri sa volonté de soigner, donc de réformer le genre humain. Je vois mal au nom de quoi lui en dénier le titre quand s’accumulent, dans « les Beaux Draps » et ailleurs, tant d’heureuses propositions de lutte contre la misère, de décentralisation de la France, de rénovation de l’école ou de réforme des transports en commun. II est « social » comme personne, ce philanthrope avoué qui, maintenant qu’on est entre Français, propose « du grand air pour petites bourses », de vastes programmes d’urbanisme destinés aux petites gens et même, pour résoudre le chômage, la « nationalisation » du crédit, des assurances, de l’industrie [16]. Oui, il faut s’y faire. Il faut lui faire sa place, peut-être, au doux soleil du progressisme. Car, Céline le salaud, Céline le raciste, Céline le collabo revendique, qu’on le veuille ou non, sa part à la fondation du « socialisme à la française » qu’il appelle, assez drôlement d’ailleurs, le « communisme Labiche ».

Là encore, il a tout dit. Du fond de l’immondice, il a compris l’essentiel. Il a deviné, cerné et fait lui-même l’épreuve du paradoxe de l’époque. Car s’il peut être ainsi progressiste et raciste c’est, on l’aura compris, que racisme et progressisme sont les deux figures, simplement, de la même volonté de guérir. C’est qu’il y a en matière de médecine politique, deux conseils de l’ordre rivaux ; mais parfois aussi associés, qui conspirent l’un et l’autre au même grand ?uvre fondamental. C’est que le thérapeute socialiste qui prétend en finir pour toujours avec la souffrance, la contradiction, l’opacité du monde travaille dans le même horizon que son. confrère raciste qui prétend, lui, chasser de toutes terres leurs insectes les plus nuisibles. Lire Céline, c’est comprendre, autrement dit, pourquoi il n’y a pas de rêve communautaire qui ne porte comme son ombre et sa limite la tentation de l’exclusion. Pourquoi, si l’on préfère, l’ère moderne a inventé une religion, et une seule, capable comme dit l’étymologie, de recueillir les fils épars du lien social dénoué : la religion fasciste.

Bouches d’ombre

On pourrait, bien entendu, s’attarder longtemps encore sur ces multiples figures de la positivité célinienne. Evoquer les fantasmes de « celtitude », par exemple, ou les belles légendes gauloises dont s’enivre le pamphlétaire. Citer les textes où, au nom de son programme commun de régénération sociale, il va jusqu’à tendre la main aux marxistes et à leur proposer alliance. Rappeler le Céline voltairien, enfin, qui, reprenant le bon vieux mot d’ordre de lutte contre « l’infâme » et les « superstitions » en tout genre, vitupère l’Eglise catholique, cette « vieille sorcière judaïque » où il reconnaît, lui aussi, l’ultime repaire du microbe. Admirer même, en un sens, l’habileté tactique, avec laquelle il comprend, avant tout le monde ou presque, qu’avec l’antichristianisme, il ne court plus le moindre risque et qu’il peut tranquillement, dans l’assentiment général, faire passer sa contrebande antisémite derrière des diatribes contre « les burnes du pape » ou « le pucelage de la vierge Marie » [17]... La Vérité, c’est qu’on trouve tout dans le célinisme. Toutes les pièces, du, dossier réunies en un seul homme. Toutes les séquences du film noir mises à nu et à plat. Et cette invraisemblable impudeur avec laquelle, finalement, il dévoile les moindres trucs, les ficelles les plus obscures de la folie persécutrice...

On comprend que Philippe Muray puisse se demander alors, dans un des passages les plus éblouissants de son livre, si ce n’est pas là, dans cette impudeur justement, qu’il faut chercher la raison de l’universelle exécration qui semble l’entourer. Si, davantage que ces fameux « crimes » que la société, au fond, lui avait par avance pardonnés — et dont François Gibault [18] fait en partie justice, d’ailleurs, dans sa biographie —, ce n’est pas cette mise à nu, cette tranquille assurance, j’allais dire cette « innocence », qui, aujourd’hui encore, demeurent impardonnables. On peut rêver à la façon dont ses pires délires antisémites auraient été reçus, au soulagement même, peut-être, qu’ils auraient apporté aux lecteurs du « Voyage » ou de « Mort à crédit », s’il s’était contenté, comme tant d’autres, comme tant de phares incontestés de la pensée française, de les chuchoter, de les murmurer entre les lignes et de passer en ombre discrète au lieu de vendre ainsi la mèche. Ah ! si ce pauvre Louis-Ferdinand s’était borné, comme eux, comme l’essentiel de la cléricature à dîner aimablement avec le lieutenant Heller ! Le bougre a préféré aller partout, dans la cité, éventer le terrible, l’indicible, le brûlant secret de la communauté [19].

C’est en ce sens, pour toutes ces raisons à la fois, que, je proposais de le baptiser, en commençant, le plus grand et le plus actuel des historiens du XXe siècle. A présent, au vu de cette gaffe monumentale qu’il a en quelque sorte commise, de cette vivante et hurlante gaffe qu’il est lui-même en train de devenir, j’ajoute qu’il est, de ce même siècle, le symptôme et le révélateur. Seul ou presque dans les caves de la maison de Meudon, traqué par la meute maintenant à ses trousses, assourdi par le couinement qui se fait autour de lui, il a quelque chose du gêneur, de l’indésirable témoin et, donc, de l’homme à abattre. Immense écrivain ou fasciste typique ? Les deux à la fois, bien sûr, et indissolublement. Le même paladin d’ordure ou, parfois, de vérité. A la limite de l’âge moderne, remonté depuis ses combles, surgi de ses plus noires bouches d’ombre, il y a un raté, un ratage, une propre vomissure et comme inaudible lapsus — qui s’appelle Louis-Ferdinand Céline.

Bernard-Henri LÉVY, Le Nouvel Observateur du 17 octobre 1981.

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Suite à divers ouvrages des "anti-céliniens", Philippe Muray revient à la charge en 1997.

On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne

par Philippe Muray

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Philippe Muray

C’est ainsi que l’actuelle campagne anticélinienne, avec en éclaireurs deux petits livres complémentaires, L’Art de Céline et son temps de Michel Bounan et Contre Céline de Jean-Pierre Martin [20], n’a d’autre objectif ultime que le bannissement de Céline des bibliothèques. Pas le Céline des pamphlets, bien sûr, introuvable depuis longtemps, mais le reste, tout ce qui reste encore de Céline, depuis Voyage jusqu’à Rigodon, avec en point d’orgue son expulsion manu militari de la collection de la Pléiade. Plus émotif que son collègue en purification éthique, Martin nous le dit d’emblée avec une belle franchise : " quatre volumes dans la Pléiade ", c’est trop pour ses nerfs. D’une façon quelque peu lourde, et afin que nul n’en ignore, il l’énonce dès le sous-titre de son ouvrage : D’une gêne persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible. Il y revient plusieurs fois, il s’en plaint amèrement : " Céline, Maître penseur aigri de notre fin de siècle, Céline sur papier bible. " " Le consensus est désormais de son côté. Il est sur papier bible. Il est au programme de l’agrégation. " Nous voilà prévenus, on ne fera pas de cadeaux. Le temps est révolu où on pouvait prétendre lire encore Céline, et le commenter, et le critiquer. Il convient maintenant de l’instruire en bloc. Comme une cause jugée d’avance. Comme une affaire de droit commun. L’inquisiteur moderne est au travail : regardons-le donc exercer son pouvoir. Et tentons de comprendre au nom de quoi il juge. L’intelligence de la société hyperfestive est le commencement de sa critique.

Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l’histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus. Bounan et Martin sont des employés de l’Espace Bien. Ils n’analysent pas Céline ; ils confessent en long et en large une foi antiraciste dont on ne peut que les féliciter, ainsi que le désir de liquider un problème qui leur paraît un scandale, et une survivance abominable en nos temps rénovés. Ils ne veulent plus voir le problème puisqu’ils connaissent la solution. Ils n’ont pas de questions à poser puisqu’ils disposent des réponses. Ils ne questionnent pas Céline, ils le mettent à la question. La bataille qu’ils engagent ne vise pas à éclairer d’une façon nouvelle les livres de leur bête noire, elle a pour objectif de les disqualifier. Il ne faut pas que Céline soit seulement responsable des crimes qu’il a commis. Il faut enfin qu’intégralement il soit accusé. Et de naissance, comme on le verra.

D’où le recours à des inventions ou des exagérations qui ne tendent qu’à sur-accabler un inculpé jugé d’avance. Ce n’est pas assez que Bagatelles existe, comme un crime ineffaçable ; il faut dénicher encore d’autres forfaitures ; ou supposer à celles que l’on connaît d’autres motifs que ceux qui tombent sous le sens. il est d’ailleurs curieux de noter que les anticéliniens en viennent assez vite à l’accumulation de griefs imaginaires, comme si ceux que l’on sait ne suffisaient pas. Parce que ceux que l’on sait ne leur suffisent pas à eux. Sartre fut un pionnier dans cette voie, avec sa phrase célèbre, véritable chef-d’oeuvre dans la recherche de causalité postiche à l’ignominie évidente des pamphlets : " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé. " La pratique de la calomnie surajoutée n’a guère entravé, jusqu’ici, le célinophobe de bonne volonté. Elle le gêne moins que jamais dans la mesure où la réalité n’existe plus. La vieille critique marxiste reprochait à la religion d’offrir aux hommes un bonheur illusoire, et se proposait de détruire cette illusion au profit d’un bonheur réel. Mais le réel, aujourd’hui, n’est plus une valeur sûre. Il doit donc sans cesse être restauré par quelque chose dont on peut conclure rapidement qu’il tient du conte de fées, c’est-à-dire de quelque chose qui, pas davantage que les miracles ou les prodiges, ne se conteste. Or, dans les contes de fées, il faut des sorcières.

Ce n’est donc pas un écrivain, et encore moins un romancier, dont nous entretiennent Martin et Bounan ; c’est un criminel perpétuel, dont la criminalité est homogène dans toutes ses manifestations. Loin de décomposer l’" objet " Céline, et de tenter de conceptualiser ses parties, Bounan et Martin les réamalgament. Ils réunifient cette oeuvre disloquée par l’Histoire en général et par le délire de son auteur en particulier. Ils ne veulent voir qu’une seule tête de Turc. Leur éthique totalisante et unitariste exige un objet d’exécration totalement cohérent. La division, les incompatibilités qui cohabitent, leur apparaissent comme des trahisons par rapport à la communauté ; par rapport à eux, qui ne sont personne que le commun. L’ambiguïté n’est pas leur fort. Ils s’éclairent aux slogans comme jadis à la chandelle. Cette stéréotypisation en rappelle bien d’autres. Elle se produit sans doute par mimétisme avec ce qu’ils ont décidé de nous faire savoir qu’ils ne pouvaient plus du tout supporter.

Le rejet de Céline m’est toujours apparu comme un droit imprescriptible. On ne peut contraindre personne à lire ses livres, encore moins les aimer, et même pas le seul Voyage. Son art ne le disculpe de rien. Ses romans ne sauraient excuser ses pamphlets. Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres [21] pour jouir en paix de Mort à crédit. On peut, en revanche, éviter de dire n’importe quoi, et, pour commencer, qu’il y aurait des masses de choses cachées qu’il conviendrait aujourd’hui de dévoiler. On voit mal en quoi, par-dessus le marché, l’immoralisme de certains oeuvres rend plus supportable le déferlement de la moralité. Que le vice soit blâmable ne fait pas la vertu plus drôle ni plus sacrée. Les fautes de Céline, et les pires de ses crimes, sont connus depuis près de soixante ans. Il n’y a rien à soupçonner chez lui puisque sa culpabilité a été publiée dans son intégralité. Céline n’est pas un faux innocent qu’il serait urgent de démasquer. C’est un vrai coupable. On ment quand on affirme apporter du nouveau réellement nouveau à propos de cette culpabilité. À la lettre, les libelles de Bounan et Martin sont des entreprises d’intoxication par lequelles on prétend désintoxiquer le lecteur naïf qui n’aurait jamais rien su de l’infamie célinienne, et c’est bien ainsi que cette double offensive a été saluée : " Il y a, en France, un gros non-dit autour de Céline " (Gilles Tordjman dans Les Inrockuptibles). " Voilà Céline remis à sa place. Ceux que bouleversent ses livres ne pourront plus l’ignorer " (Grégoire Bouiller, Le Monde). " Deux ouvrages viennent d’établir la vérité sous les masques si convenus " (Alain Suied, Le Mensuel littéraire et poétique). Ayant constitué en axiome un aveuglement général qui n’a jamais existé, Bounan et Martin peuvent bonimenter à leur aise. Sans ce bluff du scoop, leurs livres n’auraient même pas lieu d’exister. Et leurs auteurs n’auraient pu se décerner, en les écrivant, de si précieuses brevets de néo-bien-pensance.

Je ne m’attarderai pas sur les critiques obscures de M. Martin concernant mon propre Céline. Je ne sais pas, au juste, pourquoi ce Martin me cherche ; et de toute façon je ne perdrai pas mon temps à défendre un ouvrage déjà vieux de dix-sept ans et que je ne pourrais qu’aggraver si je le réécrivais [22]. Je ne vais pas non plus prendre la défense des romans de Céline, ils le font tout seuls et ils le font très bien [23]. Il me paraît d’ailleurs hors de question de discuter de Céline, au fond du fond, avec un Bounan ou avec un Martin. Le problème des liens effectifs entre les romans et les pamphlets, entre la vision qui se dégage de ceux-ci et ce que nous apprennent ceux-là, est un peu trop complexe pour qu’on en délibère avec des lascars qui voudraient nous faire croire qu’ils sont les premiers à ne pas considérer les pamphlets comme un " bloc à part " (Martin). Si rien de ce qu’ils ont publié ne nous informe sur Céline, tout, en revanche, dans leur prose, nous renseigne sur notre époque. Leurs livres n’ont pas à être contestés ; on ne peut que les commenter en vrac. Au surplus, ces littérateurs vont si bien ensemble que je les évoquerai comme ils m’apparaissent, à la façon des duettistes venant pousser leur chansonnette sur le Théâtre des Droits de l’homme, où ne cessent d’être jugés et rejugés les forfaits du passé, et le passé en tant que forfait. Pourquoi mériteraient-ils un plus grand respect ? Il ne semble jamais venir à l’esprit du Docteur Bounan et de Mister Martin qu’un roman ait pu, en des temps reculés, être autre chose qu’une manifestation de solidarité avec les plus démunis. De même ne paraissent-ils comprendre les oeuvres que dans la mesure où ils peuvent croire qu’elles adhèrent ou militent. De ce fait, les arcanes de l’histoire récente, c’est-à-dire l’étendue des dégâts causés par l’évaluation morale des choses et l’élimination de toute vision critique, leur échappent fatalement. En moins de deux générations, notait un employé de Libération juste après la mort de William Burroughs (mais sans avoir bien sûr, lui non plus, les moyens d’examiner le lièvre qu’il était en train de soulever), ce sont certaines des caractéristiques les plus " marginalisantes " de la personnalité de cet écrivain (le fait, tout simplement, qu’il était drogué et homosexuel) qui lui ont permis " d’intégrer le panthéon de la political correctness ". C’est aussi à la faveur de cette mutation qu’est apparue une nouvelle classe étrange, mais parfaitement logique, d’opposants rituels et officiels : organisateurs de subversion, mécontents appointés, salariés dans la branche rébellion de l’Institution, panégyristes de la guérilla qui décoiffe, révoltés connivents, scouts de l’émeute, Fripounets des barricades et Marisettes du Grand Soir. Autant de personnages inédits dont notre excellent Bounan et notre magnifique Martin n’ont pas la moindre idée puisque, d’une façon ou d’une autre, en tout ou partie, ils les incarnent.

Philippe MURAY, Exorcismes spirituels II (essais) [24].
Cet article a paru initialement en 1997 dans la revue L’Atelier du roman.

Credit : louisferdinandceline.free

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En 1993, un autre jeune écrivain déclare la guerre : Stéphane Zagdanski.

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Stéphane Zagdanski à Rambouillet, été 2009
Source : wikipedia

Céline seul

par Stéphane Zagdanski

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1993

« J’ai désiré en finir une bonne fois avec la bêtise qui englue la question Céline. Bêtise des anticéliniens et bêtise des céliniens, cécité de Sartre et bêtise rebattue de Rebatet, bêtise maximale des antisémites et bêtise râleuse des moralisateurs...
On a beaucoup écrit sur l’épineux cas Céline, de très bonnes choses parfois — rarement, qu’on se rassure —, mais il semble que nul n’ait traité la question en adoptant une position fondamentalement littéraire (ni historique, ni universitaire, ni psychanalytique, ni éthique, ni critique), en laissant autrement dit le texte de Céline penser la position spiralée de Céline.
Prenant le parti de laisser le génie de Céline éclairer son propre parcours, j’ai découvert que du Voyage jusqu’à Rigodon, en passant par les pamphlets, Céline a su et a dit quel était son rapport à la question juive. Non point contre, mais face à face. Face à la Bible, et surtout face à Proust.
Lecteur, la guerre est déclarée, il faut choisir ton camp. Non pas : Céline ou les juifs, mais : Céline, les juifs et la littérature, ou bien le reste du monde. »

Extraits :

« L’antisémitisme est loin d’être un racisme ordinaire, c’est une haine de la joie pulsée et vitriolante du style. Les pamphlets de Céline, trop irradiés de génie stylistique, ne sont pas antisémites : ils sont l’antisémitisme ; ils disent de la manière la plus crue le délire essentiellement anti-littéraire qui accable cet art majeur qu’est le judaïsme, la Bible son instrument, le Talmud son chef d’oeuvre. »

« Consciemment ou non, Céline a ressenti la subversion judaïque de la langue comme concurrente à sa propre entreprise de démolition. »

« Il est indéniable que ces textes [les pamphlets] sont choquants, bouleversants pour qui a concrètement souffert de la haine antisémite. Je ne prétends pas ici "réhabiliter" Céline, le faire aimer des juifs ; j’entends exprimer tout bonnement que Céline, comme Sade, ne s’est jamais adressé qu’à ses semblables rigoureusement, les écrivains, les seuls habilités à le lire, les seuls à savoir lire in petto. Il faut être aveugle pour confondre les pamphlets avec un discours militant à la nation ; leur délire, leur propos, leur style évidemment, leur construction, tout démontre en eux l’oeuvre d’art. En un mot, ils sont fait de mots, non de faits. »

Philippe Muray à Stéphane Zagdanski, 27 mars 1992, après lecture du manuscrit qui allait devenir Céline seul.

*

Céline alone

Seize après, Stéphane Zagdanski nous livre sur son site :
— la première partie de « Céline seul » (coll. L’infini, 1993)
suivi en annexes :
— du chapitre de « De l’antisémitisme » intitulé « Céline »
— et de quelques mises au point et droits de réponse publiés dans différentes revues entre 1993 et 1998 (« Ânes s’abstenir », L’infini n° 45, hiver 1994, — les Temps Modernes) [25]

*

Extraits de Céline alone 

[...]  La question Céline 


On a beaucoup écrit sur l’antisémitisme de Céline. Accusations, admirations, indignations, justifications, énamorations, épurations, anticipations, argumentations, globalisations, dichotomisations, objectivisations, judaïsations, médicamentations, psychanalysations, canalisations...
Toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent, autant dire n’ayant rien à faire avec la littérature, laquelle devrait intéresser exclusivement un célinien digne de ce nom. Il serait évidemment imbécile de
nier, comme Gide entre autres, l’antisémitisme de Céline. Simplement la question n’est pas là. S’il y a une « question » Céline (« the question ! » écrit-il dans Féérie), et il semble bien qu’il y en ait une de même qu’il y a une
« question » juive, ce n’est pas celle de son antisémitisme — cette question-là n’est ni plus ni moins celle de Céline que de n’importe quel autre antisémite au monde —, mais du rapport littéraire entre son écriture et l’antisémitisme. Écrivant sur Céline et l’antisémitisme, il faut partir de ce que Jankélévitch déclare de Bergson et du judaïsme : « Le problème des rapports entre Bergson et le Judaïsme porte tout entier sur la conjonction Et. »
Hormis de très notables exceptions, le kaléidoscope des lectures pointé depuis maintenant près de soixante ans sur la question Céline a résolument évité d’employer le seul critère valable pour étudier ce qui concerne de près ou de loin un grand écrivain, à savoir ses propres textes.
Cela ne veut pas dire que les commentateurs n’aient fait appel à des tonnes de références céliniennes ; seulement ils n’ont pas appliqué à Céline, à tout ce qu’a écrit Céline, cette loi infiniment littéraire du judaïsme selon laquelle c’est la lettre qui juge les hommes, non l’inverse ; que la lettre seule peut interpréter la lettre ; que l’écriture en sait plus sur elle-même que la lecture ; qu’un écrivain
par conséquent sera toujours davantage au fait de ses propres arcanes que les légions de ses admirateurs et détracteurs futurs ; que nul mieux que Céline, enfin, a su lire Céline.
« Lecteurs amis, moins amis, ennemis, Critiques ! me voilà encore des histoires avec ce Guignol’s livre I ! Ne me jugez point de sitôt ! Attendez un petit peu la suite ! le livre II ! le livre III ! tout s’éclaire ! se développe, s’arrange ! Il vous manque tel quel les ¾ ! Est-ce une façon ? Il a fallu imprimer vite because les circonstances si graves qu’on ne sait ni qui vit qui meurt ! Denoël ? vous ? moi ?... J’étais parti pour les 1200 pages ! Rendez-vous
compte !
— Oh ! il fait bien de nous prévenir ! nous n’achèterons jamais cette suite !
Quel voleur ! Quel grossier ! Quel traître ! Quel Juif !
Tout.
Je sais, je sais, j’ai l’habitude... c’est ma musique !
Je fais chier tout le monde.
Et s’ils l’apprennent au bachot, dans deux cents ans et les Chinois ? Qu’est-ce que vous direz ? »

On a raison de soutenir que Céline s’est trompé, on se trompe juste sur la tromperie. Sa seule et unique erreur l’aura été de parallaxe prophétique, par pessimisme : il n’a pas fallu attendre deux cents ans pour qu’« ils » l’apprennent au bachot. [...]

Mail de S. Zagdanski en date du 24 janvier 2011 :

« On peut désormais télécharger la version complète de Céline seul :
— soit en cliquant sur le lien suivant : http://dl.free.fr/lcTxHdfRE
— soit en allant sur la page de téléchargement dans le répertoire CÉLINE

PDF - 1.2 Mo
Céline alone

— soit en ouvrant le fichier pdf Céline alone mis en ligne en 2009 : http://parolesdesjours.free.fr/celinealonecourt.pdf et en cliquant sur le lien indiqué en haut de la première page.

Enfin, de nombreux documents vidéos et audios sont disponibles sur la page « Céline vivant ».

Lire aussi : Stéphane Zagdanski, Suite et fin du professeur Y dans le numéro 63 de L’Infini (automne 1998).

***


Céline, toujours aussi seul ?

publié dans Transfuge n° 40, mars 2011.

L’inscription du cinquantenaire de la mort de Céline sur le calendrier officiel des « célébrations nationales » 2011 fait polémique. Pour l’occasion, notre collaborateur Stéphane Zagdanski revient sur l’antisémitisme de Céline.

Je me souviens de l’accueil débordant d’enthousiasme que me firent Philippe Sollers et Marcelin Pleynet après avoir lu — sur les recommandations non moins chaleureuses de Philippe Muray —, le manuscrit de Céline seul. Qu’un jeune écrivain passionné de pensée juive prenne le parti de comprendre l’antisémitisme de Céline, sans le réfuter ni le justifier mais en l’interprétant sur le mode de l’herméneutique juive afin de l’extirper de la légion des auteurs antisémites de son temps, cela semblait inespéré. C’était au printemps 1992.

Quand mon livre parut chez Gallimard, en février 1993, la question Céline constituait déjà un furieux sac d’embrouilles, où l’imbécillité sermonneuse le disputait à l’infamie fascistoïde, et où l’incompétence journalistique rivalisait avec la mauvaise foi universitaire. Historiens, psychanalystes, professeurs, cultureux variés et polémistes de tous bords tournoyaient autour du gouffre sans pouvoir résoudre l’équation réunissant le Romancier de génie et l’immonde Pamphlétaire dans la même tératologique caboche. Refusant d’accorder la moindre considération aux pro-Céline antisémites, tel Gide ou Rebatet, j’avais pris soin de préciser que les gens ayant souffert de l’antisémitisme (comme tous mes proches) n’ont pas à être convaincus de lire ni d’aimer Céline. J’avais aussi redéfini ce qui fait la substance de l’antisémitisme une " haine de la joie pulsée et vitriolante du style ", afin d’éclairer, depuis l’intérieur des textes céliniens, le fonctionnement délirant de tout antisémitisme, et en le comparant à la poétique du délire revendiquée par Céline lui-même. Conclusion : " les pamphlets de Céline, trop irradiés de génie stylistique, ne sont pas antisémites : ils sont l’antisémitisme ; ils disent de la manière la plus crue (on a un peu vite confondu cette crudité avec une cruauté) le délire essentiellement antilittéraire qui accable cet art majeur qu’est le judaisme, la Bible son instrument, le Talmud son chef-d’ ?uvre " En un mot comme en mille, j’opérais, conformément à une sentence de mon ami Marc-Alain Ouaknin, le tiqoun de Céline (notion mystique juive de réparation des péchés).

Le résultat dépassa toute attente mon livre fut aussitôt attaqué et censuré dans des proportions extravagantes ! N’étant pas exagérément naïf, je compris qu’on me reprochait davantage mon éloge du judaïsme que ma défense de Céline, l’un étant fondé sur l’autre. « J’ai désiré, écrivais-je en effet, en finir une bonne fois avec la bêtise qui englue la question Céline. Bêtise des anti-céliniens et bêtise des céliniens, bêtise saturée de Sartre et bêtise rebattue de Rebatet, bêtise maximale des antisémites et bêtise râleuse des moralisateurs... On a beaucoup écrit sur l’épineux cas Céline, de très bonnes choses parfois — rarement, qu’on se rassure —, mais il semble que nul n’ait traité la question en adoptant une position fondamentalement littéraire (ni historique, ni universitaire, ni psychanalytique, ni éthique, ni critique), en laissant autrement dit le texte de Céline penser la position spiralée de Céline Prenant le parti de laisser le génie de Céline éclairer son propre parcours, j’ai découvert que du Voyage jusqu’à Rigodon, en passant par les pamphlets, Céline a su et a dit quel était son rapport à la question juive. Non point contre, mais "face à face". Face à la Bible, et surtout face à Proust. Lecteur, la guerre est déclarée, il faut choisir ton camp Non pas : Céline ou les juifs, mais : Céline, les juifs et la littérature, ou bien le reste du monde. »

Qu’est-ce à dire ?

que Céline n’est pas l’inventeur de l’antisémitisme littéraire : la tradition française des GRANDS écrivains antisémites est si longue qu’on aura plus vite fait de nommer les rares épargnés (Chateaubriand, Saint-Simon, Proust, Bataille...) que d’énumérer la liste de ceux qui, de Voltaire à Jean Genet en passant par Malherbe, Pascal, Bossuet, Balzac, Baudelaire, Claudel, Blanchot, Artaud ou Céline, ont pour le moins propagé quelques crétins clichés séculaires, et au pire sont demeurés d’indécrottables militants. Sans parler de la cohorte des seconds rôles qui trempèrent chacun à leur manière dans la plus vile abjection. « L’antisémitisme, écrit Céline à son avocat danois en mars 1946, est aussi vieux que le monde, et le mien, par sa forme outrée, énormément comique, strictement littéraire, n’a jamais persécuté personne. »

que Céline avait besoin "inconsciemment" de nourrir sa féerie littéraire par le délire obsidional, et qu’il s’est comme inoculé la rage antisémite pour y parvenir. En ce domaine, son modèle privilégié fut « l’aventure spirituellement prodigieuse » de l’obstétricien hongrois Semmelweis, sujet de sa merveilleuse thèse de médecine. « Cette trame m’a donné le ton de tout ce que j’ai fait depuis lors c’est-à-dire depuis ma thèse. Il est probable qu’avec d’infinies variantes je passerai ma vie à raconter les innombrables existences de P.-I. Semmelweis ! » "

qu’un génie ne pactise pas avec la foule, et que Céline a "inconsciemment" attiré l’opprobre sur son nom pour mieux fomenter son oeuvre. Il écrit le 12 mai 1937, au comble de son obsession antisémite : « je veux bien être seul contre tous. Il me plaît même parfaitement d’en arriver là. Toute approbation a quelque chose de dégradant et de vil. L’applaudissement fait le Singe. En ces temps parfaitement grégaires, il m’est agréable de chier sur n’importe quelle puissance ». Déjà, le 9 mai 1916, il écrivait à ses parents : " « les associations ne me valent rien, mais individuellement je suis invincible aussi bien par la calomnie que parla torpille. »

Lorsque éclata la récente farce autour du nom de Céline, je relus intégralement Céline seul. Je dois dire en toute objectivité que Muray, Sollers et Pleynet avaient raison il s’agit bien du livre le plus audacieux jamais écrit sur la question. Et Louis-Ferdinand Céline est toujours aussi seul.

Stéphane Zagdanski, Transfuge n° 40, mars 2011, p. 41.

*

[1Sur Mea Culpa.

[2Même, apparemment, pour Nicolas Sarkozy qui déclarait pourtant, à propos de Céline, qu’il était son « écrivain préféré », à des journalistes qui l’accompagnaient en Inde, en 2008.

[3Mais on les trouve sur internet : Mea culpa, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, 1937 ; l’École des cadavres, 1938 ; les Beaux Draps, 1941.

Le responsable du site rappelle les propos de Lucette Destouches :

« J’ai interdit la réédition des pamphlets et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l’étranger.
Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apporté à Louis et à moi que du malheur. Ils n’ont de nos jours plus de raison d’être.
Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j’ai, à tout prix, voulu éviter.
J’ai conscience à long terme de mon impuissance et je sais que, tôt ou tard, ils vont resurgir en toute légalité, mais je ne serai plus là et ça ne dépendra plus de ma volonté. »

On a le droit de respecter ce point de vue et de ne pas le partager. Il faut aussi lire les pamphlets, les analyser, les critiquer. C’est le but de ce dossier.

[4Jacques Drillon, Le retour de la censure.

[5Pléiade, t. II, p. 940.

[6Voir notre article précédent : Céline et l’abjection devant l’art.

[7Ce fut le dernier livre publié dans la collection Tel Quel, au Seuil, avant que Sollers crée L’Infini chez Denoël, puis chez Gallimard.

[8« Je n’ai pas cherché, écrit-il, à donner un tableau de notre société. J’ai fait l’analyse de l’éloge qui en est fait. » Guy Debord, lui, disait : « Je dirais ce que j’ai aimé ; et tout le reste, à cette lumière, se montrera et se fera bien suffisamment comprendre. » Ce n’est pas du tout la même chose.

[9 Le XIXe siècle à travers les âges, Paris, Denoël, 1984, 686p, Coll Infini. Réédité chez Gallimard, coll tel.

[10Voir le début de notre article Les deux France.

[11Ce seront Le XIXe siècle à travers les âges Denoël, coll. L’infini, 1984 (réédition Gallimard, « Tel », 1999) et Postérité, Grasset, 1988. Voir notre dossier. A.G.

[12« Balzac, le XIXe siècle, l’occulte », Tel Quel n° 89, automne 1981.

[13Céline par Philippe Muray, Seuil, Tel Quel, 1981 (réédition Denoël, 1984 ; réédition Gallimard, « Tel », 2001).

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3e édition, Gallimard, tel, 2001

[16Les beaux draps, Paris, 1941.

[17Bagatelles pour un massacre, Paris, 1937.

[18Céline, cavalier de l’apocalypse, Mercure de France.

[19cf. sur ce point l’analyse de Philippe Sollers dans Jazz, Tel Quel n° 80, 1979.
Des extraits de Jazz.

[20Sur ce dernier livre voir Petite musique de l’infâmie.

[21Le texte intégral ici.

[22Ph. Muray, Céline. (Le Seuil. Coll. Tel Quel). Voir plus haut.

[23L’une des plus belles apologies récentes de Voyage au bout de la nuit a été composée il y a une dizaine d’années par Allan Bloom dans L’Âme désarmée : « Le seul écrivain qui n’exerce aucune espèce de séduction sur les Américains, qui n’offre aucune prise au charcutage de nos critiques marxistes, freudiens, féministes, déconstructionnistes ou structuralistes, qui ne propose à nos jeunes gens ni pose, ni sentimentalité, ni soporifiques, est justement celui qui a le mieux exprimé la façon dont la vie se présente à un homme prêt à s’interroger courageusement sur ce que nous croyons et ce que nous ne croyons pas : Louis-Ferdinand Céline. C’est un artiste beaucoup plus doué et un observateur beaucoup plus perspicace que Thomas Mann ou Albert Camus, pourtant bien plus célèbres que lui. Robinson, l’homme qu’admire Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, est un égoïste, un menteur, un truqueur et un tueur à gages. Alors pourquoi l’admire-t-il ? En partie pour son honnêteté, mais surtout parce qu’il préfère se laisser tuer par sa maîtresse que de lui dire qu’il l’aime. Il croyait en quelque chose, ce dont Bardamu est incapable. Les étudiants américains sont rebutés et horrifiés par ce roman ; ils s’en détournent avec dégoût. Mais si on pouvait le leur ingurgiter de force, cela pourrait les inciter à reconsidérer bien des choses, à admettre qu’il serait urgent de repenser leurs prémisses, à expliciter leur nihilisme implicite et à l’examiner sérieusement. Si je cherche une image de notre condition intellectuelle actuelle, je ne puis m’empêcher d’évoquer les bandes d’actualités cinématographiques qui nous ont montré les Français s’éclaboussant joyeusement sur une plage, lors des premiers congés payés décrétés par le gouvernement de Front populaire de Léon Blum. Cela se passait en 1936, l’année où l’on a laissé Hitler réoccuper la Rhénanie. Tous nos grands thèmes se trouvent évoqués dans l’image de ces congés payés. »

[24Ed. Les Belles Lettres, 1998, pp. 126-152. Ce recueil comporte six autres articles sur Céline extraits de diverses autres revues.

[25Le style volontiers pro-vocateur de Stéphane Zagdanski ne manque pas de faire réagir. Ainsi le philosophe Alain Finkelkraut, en juin 2006 :

Extraits des émissions " Qui Vive " des 11 et 18 juin 2006, présentées par Ilana Cicurel et diffusées sur RCJ. Alain Finkielkraut répond au livre de Stéphane Zagdanski intitulé De l’antisémitisme.


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2 Messages

  • Alma | 28 juin 2013 - 04:12 1

    Me rappelant vaguement ce que Sollers avait écrit à propos des pamphlets dans Femmes, je suis revenue à votre remarquable dossier pour vérifier certains détails, puis j’ai pensé que peut-être vous ne connaissiez pas une publication récente en droite ligne avec ce dossier sur Louis-Ferdinand Céline : Écrits polémiques, une édition critique établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi, professeur de littérature française du XXè siècle à l’Université de Nantes. On trouve dans cette édition publiée en 2012 aux Éditions 8 (Québec) le texte intégral de Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres, Les Beaux draps, Hommage à Zola, À l’agité du bocal et Vive l’amnistie, Monsieur.

    J’ai lu dans l’introduction de ce volumineux ouvrage que le délai légal n’étant que de 50 ans au Canada (alors qu’il est de 70 ans en France), la réédition de l’oeuvre de Céline dans son intégralité est autorisée chez nous depuis le 1er janvier 2012. Il semble bien que Madame Lucette n’ait pas le bras assez long pour imposer sa volonté de l’autre côté de l’océan... Je pense, avec Régis Tettamanzi, que le phénomène des quelques « clics » sur l’Internet fait en sorte qu’il soit vraiment temps de proposer ces textes avec un appareil critique qui les fasse échapper à une lecture banale... Son édition comprend donc les trois principaux pamphlets non réédités jusqu’à ce jour. Réunir ainsi tous ces textes permet en somme de souligner que « la veine polémique est permanente chez l’écrivain, du début à la fin de sa carrière littéraire ».


  • Emmans | 13 novembre 2010 - 07:10 2

    Essayiste souvent pénétrant et intéressant A.Finkielkraut évoque un texte consternant de haine, mais il me parait s’égarer dans son analyse du "fascisme ontologique" : de ce point de vue le rock serait fasciste.La violence et le sentiment de toute puissance existaient bien avant 1924 ou 1933..
    On a même l’impression désagréable et gênante qu’il fait une généalogie contentieuse du "style français " : pamphlétaires aristocratiques, antidreyfusards, céliniens, tous de la même veine ? Il parait menacé par la tentation de l’amalgame ;sa judaïté est elle en cause dans son analyse ? Le moins que l’on puisse dire est que son adversaire ne donnait pas une leçon de style dans ce mélange de procès d’intention intellectuel et d’images ordurières...