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Rigodon pour la fin

D 10 février 2017     A par D. Brouttelande - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Après avoir suivi Philippe Sollers au Parc Monceau (Du parc au château in L’Infini 99), puis évoqué son "parc" disparu de Talence (L’enfance d’un écrivain français in L’Infini 130), nous accompagnons ici Céline dans un jardin public danois. Qui se souvient en effet que Céline achève son dernier roman et donc son œuvre romanesque par une scène matinale au Jardin d’Hellerup de Copenhague ? Banal fait romanesque ? Simple anecdote biographique ? Pas si sûr.

Quelque chose de particulier pourrait bien se jouer pour Céline dans cette ultime scène de Rigodon, qui ne serait d’ailleurs pas sans rapport avec son propre jardin de Meudon. Cadre de la fin d’un roman pour l’un, de la fin d’une vie pour l’autre, ces jardins nous permettent de proposer un certain éclairage sur le Céline de la fin...


« Dansez vite ! Obéissez donc
Au ménétrier de Meudon.
Dansez vite ! Obéissez donc.
Il est le roi du rigodon. »

Pierre-Jean Bérenger, Le Ménétrier de Meudon
Chansons Nouvelles et Dernières

Si Céline a entamé son premier roman, Voyage au bout de la nuit, avec un « ça a débuté comme ça », aussitôt suivi de « Moi j’avais jamais rien dit », comme pour marquer l’origine du commencement, il n’a pas au terme de Rigodon, son dernier roman, dit comment cela avait fini. Pas de formulation aussi explicite qui aurait achevé d’une manière symétrique, au-delà du roman même, un cycle romanesque définitivement circonscrit pourtant par cet ultime écho en dernière séquence, à deux reprises, de Voyage. Du moins, n’a-t-il pas estimé utile de prévenir, d’annoncer. Cela allait sans dire ? Peut-être..., sans doute. Au risque toutefois de créer à propos de la fin du roman un certain malentendu.

Il suffit d’interroger son entourage qui se targue de fréquenter l’écrivain Céline pour relever son embarras à répondre sur la fin exacte de Rigodon. S’il n’a pas oublié cette histoire de Chinois à Cognac, Reims ou Epernay, retenue aujourd’hui pour une truculente ou affligeante « anecdote » (pour son auteur, le destin de l’homme blanc est en jeu, rien de moins), il restera généralement muet sur le récit des derniers faits en clôture du roman. Une prophétie délirante, en cela mémorable, bénéficierait ainsi du statut de scène finale quand celle-ci, sur le plan des faits vécus, et les derniers rapportés par le narrateur, a échappé aux lecteurs inattentifs, incapables dès le temps de leur lecture de s’en souvenir. Or, plus que son inscription chronologique dans le déroulement du texte, la fin romanesque est logée là, dans une formulation choisie que Céline nous aurait pourtant bien donnée à lire.

Que se passe-t-il donc à la fin de Rigodon ? Quels sont les derniers événements rapportés ? Que s’y joue-t-il exactement quand cette fin du roman présente cette singularité de recouvrir celle de son auteur, pour la précéder de si peu ? Et pourquoi ce soudain changement de titre, annoncé au terme de la rédaction du roman par un auteur épuisé, la veille de sa mort ? Comment et pourquoi passe-t-on en effet de Colin-maillard à Rigodon pour mourir le lendemain [1] ? En somme, comment tout « ça s’est terminé » ?

De son retour du Danemark en juin 1951 à sa disparition dix ans plus tard à Meudon, Céline aura travaillé à finaliser et à écrire pas moins de six livres : les deux volumes de sa Féerie (entamée en 1946), les Entretiens avec le professeur Y et les trois volumes de la « trilogie », D’un château l’autre, Nord et Rigodon.
Céline aura ainsi consacré les cinq dernières années de sa vie à écrire son épopée à travers l’ « Allemagne en furie nihiliste », à retracer ce parcours chaotique, erratique (cela ne date alors que de dix à quinze ans) à travers un pays bombardé, en feu, en ruines… Sigmaringen, Kränzlin (Zornhof), les voyages en train jusqu’à Copenhague… Sa trilogie ne coïncide pas exactement à la chronologie de sa propre expérience. Mais ainsi placé, Rigodon s’inscrit dans une dynamique, achève une trajectoire, et s’affirme comme le roman de la sortie de l’Allemagne, qui mènera en réalité à un véritable enfermement au Danemark.

Des titres pour une fin

Rappelons d’entrée quelques particularités de Rigodon : celle d’être le dernier roman de Céline, qu’il n’aura pas vu publié, d’être sans doute plus court qu’il aurait dû être, de clôturer de fait un cycle (une « trilogie ») qui aurait probablement pu ou dû se poursuivre, d’être ainsi le dernier élément d’un ensemble inachevé lui-même né d’un projet en plusieurs volumes (quatre tomes prévus pour Féerie), et encore celle pour son entourage d’avoir été connu jusqu’à la mort de son auteur sous un autre titre…
La force créatrice de Céline se sera d’ailleurs étendue aux titres de ses livres ; et, durant cette période, livres abandonnés ou seulement envisagés inclus. Au-delà de leur propre autonomie, ces titres éphémères, mis en perspective, dans leur succession voire leur combinaison, semblent permettre de tracer un cheminement conduisant au dernier, et même aux deux derniers, dès lors que ces deux-là, demeurant associés, ne se côtoieraient pas par hasard. Voire encore, et peut-être surtout, à poser les jalons de la dernière scène romanesque de Rigodon.

La scène finale [2]

Cette scène ultime qui nous intéresse ici, et qu’au terme du roman rien ne paraît annoncer, manifestement Céline entend à tout prix la placer, au point de devoir recourir pour la justifier à quelque artifice romanesque tel qu’ un expéditif mais indispensable « …je vous ai jamais parlé… », pour évoquer par exemple le double fond de la musette, cachette jamais signalée jusqu’alors. En quoi cette scène s’imposait-elle donc à lui ?
Enfin au Danemark, après une nuit à l’Hôtel d’Angleterre de Copenhague, il faut retrouver au matin (« il n’est pas encore sept heures »), un endroit idéal pour s’isoler, un jardin public, en l’espèce le Jardin d’Hellerup : « …je sais bien ce que je veux voir, pas du tout la ville ! je vous ai jamais parlé !...de notre petite planque… », et ce dans un but précis, vérifier quelque chose, faire un inventaire : « …il s’agit de quelques objets et papiers au fond de la musette… » Cachés dans le double fond du sac, depuis Bezons. Qu’on s’est bien gardé d’ouvrir dans la chambre d’hôtel, ce lieu clos transpercé, « où sûr y avait des trous partout et des voyeurs et microphones… »
Bref trajet en tramway, on en descend, la mémoire revient, joue des tours, et l’endroit est localisé : « maintenant je me souviens parfaitement…c’est un chemin de sable de teinte je dirais presque rose… » Tout réapparaît, « le banc !...de l’autre côté du chemin et en contrebas, les ruines…même le nom : la Citadelle… » Et aujourd’hui comme hier, « aucun promeneur…j’avais remarqué avant la guerre…y avait presque jamais personne dans ce chemin pourtant très bien tenu, sable rose… »
L’inventaire ? « …juste nos vrais passeports, notre livret de mariage, et quatre ampoules de cyanure… » Dans les pires circonstances, comme vous risquez « d’être accusé en faux nom, faux passeport, faux tout… », se donner les moyens d’être en mesure de justifier que vous êtes en règle ; vrais papiers, identité-nom, situation familiale-couple. « …pas de livret de mariage… on nous séparait, on se revoyait plus !... » Ou s’échapper dans la mort en croquant une ampoule…On sort le chat Bébert de la musette, l’être du recouvrement, de la clandestinité, « lettre volée » en quelque sorte, on ouvre, tout est là, même le pistolet Mauser de dame. « …le reste était à la banque, enfin devait y être ». Pourtant, comme un doute curieusement sur le contenu de la musette dont il faudra une autre fois inspecter le fond.
Puis, apparaissent des oiseaux. Un premier : « pas oiseau habituel…un oiseau je dirais « de collection » de Jardin des Plantes…un oiseau grosseur d’un canard, mais mi-rose, mi-noir… ». D’autres encore : ibis, aigrette, paon, et un « oiseau-lyre ». « ces oiseaux, je suis sûr sont en « rupture de volières »… »
La situation de ce couple seul, avec chat, si tôt, occupés à fouiller ici un sac ne manquerait pas, découverte, de paraître ambiguë : « …si il venait quelqu’un il se demanderait ce qu’on leur fait, si des fois nous ne sommes pas charmeurs…charmeurs d’oiseaux…
- Allons-nous-en ! »
Retour « au terminus »…d’où nous sommes venus…on va se retrouver… ». Nous ne connaîtrons pas la suite…
Retrouver donc un certain jardin public (désert), pour vérifier qu’on détient toujours dans sa musette-viatique ce qui sert à survivre ou mourir, voire tuer, et déguerpir pour ne pas risquer d’être vus en charmeurs-voleurs d’oiseaux, en direction d’un « terminus » d’où pourtant l’on vient. Ainsi s’achève ce long voyage, se termine ce bout de la nuit-là, quand le jour s’est levé, par le récit de ce dernier matin relu avant de mourir.

Des titres pour rien ?

Se rendre dans un jardin public au petit matin ? Fouiller le double fond d’une musette, cachette encore inconnue du lecteur ? Décamper pour ne pas être pris pour des voleurs d’oiseaux ? Revenir « au terminus…d’où nous sommes venus » ? Singulier cul de sac, cette histoire de musette fouillée dans un jardin aux oiseaux, en fin de roman. Pour aider à la compréhension de cette dernière séquence et davantage apprécier sa place dans le roman, peut-être faut-il en imaginer le ressort. Cet exercice nous est paru possible par la confrontation des éléments essentiels de la scène avec les titres de livres que Céline n’aura pas conservés, dont le résultat pourrait laisser penser que quelque chose se serait peu à peu construit avec et grâce à eux, pour la fin.
Durant cette dernière décennie, Céline aura en effet achevé une série de romans mais aussi abandonné certains projets. Rentré en France en juin 1951, Céline achève la composition de Féerie pour une autre fois pour une publication en juin 1952, dont subsistera d’une première version intitulée Maudits soupirs pour une autre fois au moins une partie du titre. Normance (Féerie pour une autre fois II) paraît deux ans plus tard. Le 8 décembre 1954, Céline évoque dans une lettre à Gaston Gallimard avoir déjà débuté le troisième tome sous le titre Ombrette (aussi désigné L’Ombrette). Mais il n’en poursuivra pas la rédaction. L’échec commercial des deux premiers volumes aura en effet raison de la suite prévue dont l’ensemble devait constituer quatre romans.
[L’]Ombrette ? Qu’était-ce alors à dire ? Rappel du nom de cet oiseau appelé Ombrette africaine (aussi du Sénégal) ? Ou synonyme d’ombrelle dont l’usage comme on sait apporte cette ombre protectrice d’un soleil aveuglant ? L’oiseau ou le refus de la lumière ? Quel sens logé dans ce titre ? Les deux ?
Céline abandonne [L’]Ombrette pour se lancer ensuite dans la rédaction de ce qui deviendra la trilogie allemande, D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon. Le 4 décembre 1959, alors qu’il vient d’achever Nord, Céline annonce dans une lettre à Roger Nimier, l’écriture prochaine d’un « petit pensum peut-être amusant » sur l’homme qu’il voit « jaune, très bientôt, bon ou mauvais… », intitulé Bi du Bout. Parce que ce thème inaugure et clôture Rigodon, il est considéré qu’il s’agit là sinon du premier titre du dernier roman au moins la préfiguration de celui-ci. Pourtant, annoncé au même Roger Nimier un bon mois plus tard, le 16 janvier 1960, Céline intitule déjà son nouveau roman Colin-maillard.
Que faudrait-il néanmoins entendre par cet autre titre abandonné, Bi du Bout ? Cette expression de la fin du XIXe siècle, bi du bout du banc pour sa formulation complète, par son assonance avait alors pour effet de renforcer le sens du mot « bout » et d’insister sur l’extrémité. Expression oubliée, nous dirions simplement aujourd’hui « au bout du bout ». Pour Céline, l’homme maintenant promis à devenir « jaune » atteignait ainsi son terme ? De quelle fin est-il réellement question ? En quoi chez Céline cette idée d’extrémité, de « bout » lui était à ce point familière ? En 1932, Voyage n’était-il pas déjà annoncé au bout (de la nuit) [3] ? De quelle définitive extrémité se sentait-il être toujours ou davantage le voyageur ? Depuis son jardin, seul ou avec Lucette, assis sur son banc…
Des titres pour rien, ces titres-là ? N’y trouvons-nous pas des oiseaux, la lumière et son éclat, l’extrémité, le banc… ?

De la couverture au texte

Après [L’]Ombrette et Bi du bout, un troisième titre s’ajoute à la liste des titres abandonnés : Colin-maillard. Celui-ci se distingue pourtant des précédents par le sort particulier que Céline lui réserve : à la fois écarté de la couverture du livre à venir et maintenu en tant que tel dans le corps du texte. De réel, il devient ainsi fictif, tout en conservant dans le registre romanesque toute la valeur que son auteur avait pu lui conférer dans la réalité. Le titre est certes remplacé mais en aucun cas supprimé, ni perdu. Il était et reste tout à fait plausible et légitime comme tel, son maintien dans le roman-même le prouvant.
Si les deux précédents titres concernaient encore deux livres tout juste commencés ou envisagés, Colin-maillard est le titre d’un livre dont l’achèvement impliquera son éclipse pour un autre titre, tout en intégrant le texte.
Enfin, n’oublions pas encore que pour son auteur, ce dernier roman se sera intitulé Colin-maillard tout au long des dix-huit mois de sa rédaction, quand très singulièrement, depuis son édition, nous le lisons sous un autre titre.


Forêt de Meudon - Colin-Maillard à l’Etang des Fonceaux
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Que venait (et vient toujours) signifier ici Colin-maillard  ? Ce jeu de l’identification de l’autre, de la quête de l’identité dans l’obscurité ludique des yeux bandés. Eclipse, disait-on ? A l’extrême fin, Céline soulève le bandeau des yeux. La couverture de Voyage dans sa première édition du Livre de Poche, en février 1956, dessinée par Lucien Fontanarosa qui représente justement un jeune homme bras tendus marchant à tâtons la nuit, les yeux grands ouverts, n’avait pu que recueillir l’accord de Céline, en ce qu’il illustre parfaitement Voyage et préfigure ce qui se poursuivra jusque dans ce dernier roman. Ne reste-t-on pas d’ailleurs les yeux grands ouverts derrière un bandeau ?

Vers la lumière

Quand le roman encore au stade de l’écriture s’intitule Colin-maillard, Céline l’assimile dans une acception d’errance (et de délire ?) à « une divagation dans un paysage ». Quel paysage ? Assurément celui de l’Allemagne en feu et détruite. Doit-on pour autant écarter celui qui se présente alors à ses yeux et grâce auquel il divague ?
A évoquer Céline à Meudon, on pense immédiatement aux pavés de la route qui mène à la maison, à cette grille avec grillage, sonnette et ses plaques (Dr L.F. DESTOUCHES de la Faculté de Médecine de Paris de 14 h à 16 h sauf vendredi, LUCETTE ALMANZOR DANSES CLASSIQUES ET DE CARACTERE), aux chiens, au jardin, à la maison elle-même… On s’arrête peu en revanche sur le point de vue dont Céline disposait depuis l’emplacement de cette fameuse maison.
Céline vit au cœur d’un vallon situé au sud du premier méandre de la Seine en aval de Paris. Dans l’axe nord-ouest, de chaque côté du fleuve, s’alignent en enfilade, comme autant de ricochets qu’un seul coup d’œil aurait provoqués, les différents sites ou villes dont Céline se plaît tant à citer les noms : le bois de Boulogne, Sèvres, Saint-Cloud, le Mont Valérien, Puteaux, Suresnes,…Courbevoie. En face de chez lui, et même à ses pieds, Céline voit surtout derrière l’île Seguin au premier plan, Boulogne. Mais encore un certain quartier de Boulogne, légèrement sur sa droite, en direction de Paris, au nord-est cette fois, le Point du Jour. A la différence des noms précédents, celui-ci n’est cité qu’à deux reprises dans son œuvre romanesque (Mort à Crédit et D’un Château l’autre) et en rapport à sa seule enfance. Le nom de ce quartier tous les jours à sa portée de vue depuis qu’il est établi à Meudon, ne doit pourtant pas le laisser indifférent. N’a-t-il pas fini par produire sur lui un singulier effet, quand après avoir inauguré son œuvre romanesque par un voyage au bout de la nuit, Céline l’achevait depuis les hauteurs de son jardin, assis sur son banc, en surplomb du point du jour ? Impliquait-il inéluctablement la fin du voyage ?
Le Point du Jour à l’époque de Céline ? Un quartier pour partie donc en bord de Seine, et pour l’autre, à compter de 1957, en chantier avec la construction de plus de vingt-cinq immeubles, vaste projet immobilier qui finira par faire l’actualité judiciaire avec l’arrestation de son architecte, Fernand Pouillon… Disons qu’au cours des dernières années de sa vie, quand Céline regarde en cette direction, par-dessus l’usine Renault posée sur son île, sur laquelle autrefois existait un tir aux pigeons, et avant la Tour Eiffel en arrière-plan, il doit voir à l’horizon se dresser et tournoyer des grues. Des oiseaux aux longues pattes au bord de l’eau… ?
La transformation de ce quartier s’inscrit dans le redéploiement urbain de cette période d’après-guerre. Quelques cartes postales anciennes (généralement des années 1900) nous permettent d’en découvrir l’ancienne configuration et vraisemblablement ce qui devait encore subsister du cadre des années 1880 (son apogée) tel que l’auront fixé notamment les gravures de Jules-Adolphe Chauvet. Peut-être nous est-il ainsi permis d’imaginer l’essentiel de ce qui se présentait à la vue de Paul Verlaine (L’aube à l’envers, in Jadis et Naguère 1884) ou bien de Joris-Karl Huysmans. Celui-ci, par exemple, écrivait en 1885 un texte précisément intitulé Le Point du Jour. [4] Si le pittoresque des lieux noté un dimanche au cours d’une « partie de campagne », avec Hirondelles (bateaux-mouches), guinguettes, fritures, piccolo, tables ombragées, amusements, attractions, musique, bals, danses…en motivait l’écriture, nous en retenons ici la lecture pour ses points de contact, hypothétiques mais par-delà les décennies si surprenants, avec Céline et Rigodon.
Sa première phrase d’abord : « La banlieue est maintenant le dernier asile des intimistes que les Américaines, parures du nouveau Paris, effarent. »…raisonne curieusement à l’image d’un Céline qu’on verrait réfugié à Meudon, fuyant encore le fantôme parisien de l’effarante américaine Elisabeth Craig depuis longtemps disparue…
Meudon alors ? « …une côte, peuplée de frais cottages, traversée par le viaduc de Meudon, sur lequel passe, dans le ciel, tout en haut, une file ininterrompue de trains. » Déjà, encore, toujours les trains avec Céline… En 1885, sa maison déjà construite figure au paysage.
Au cours du texte, Céline a pu nous sembler personnellement interpellé par quelques personnes de sa connaissance : « Des gens s’enfoncent des doigts entre les lèvres et sifflent : « Par ici ! Viens donc ! … Hé Louis !... » Que se passe-t-il donc depuis cette autre rive, qui concernerait spécialement Céline ? L’appel d’outre-tombe à franchir, par exemple, obole enfin sur sa langue, le Styx depuis Meudon ? Ou n’entendrait-on pas ici l’invitation taquine de l’un des participants de ce jeu qui consiste à identifier les autres joueurs les yeux bandés, à tâtons, qu’on appelle Colin-maillard ? Et à l’entendre une nouvelle fois, comme ce « Par ici ! Viens donc ! … » lancé par ces gars du Point du Jour nous rappelle encore, dans la dernière lettre de Céline à Roger Nimier, s’ajoutant à l’annonce du nouveau titre, ces quelques mots d’accroche qu’il verrait bien figurer sur la bande publicitaire du roman : « Par-ici, vite ! Par-là »…
Enfin, cette dernière phrase, bien étonnante en son terme : « Et comme indifférent aux douleurs que ce quartier recèle, au dessus de Point-du-Jour, le ciel, maintenant balayé de nuages, blute au travers de son bleu tamis de la poussière d’or et inonde de joies lumineuses l’eau du fleuve, qui semble pétiller d’aise. » Voilà qui nous propulse aux propres derniers mots de Rigodon avec « ces profondeurs pétillantes que plus rien n’existe. »

L’extrémité en son jardin

Depuis son jardin, assis sur son banc, Céline a-t-il donc fini par voir apparaître cette pointe du jour ? Avec ses grues-oiseaux tournoyer en silence ? Cette vue persistante sur le Point du Jour marquait-elle la sortie de l’obscurité ? Fin de partie pour ce Colin-maillard « abouti » ?
Disons que ce « jeu » avec la nuit n’avait que trop duré, qui n’avait pas seulement débuté trente ans plus tôt. Déjà dans Casse-pipe, pour un épisode d’inspiration autobiographique antérieur à Voyage, la patrouille déambulait la nuit, parce qu’incapable de se souvenir du mot de passe pour relever la garde à la poudrière, qui lui aurait permis de sortir de sa marche en rond. Comme bloquée au bout de la nuit. A proximité, si l’on y pense, de la formidable lumière qu’aurait produit la poudrière en cas d’explosion… A propos, quel était ce mot de passe oublié ? Marguerite. Certes, un « nom de putain », mais encore celui de la propre mère de Céline, c’est-à-dire de celle qui lui a donné le jour… Aussi, chez Céline, l’oubli de ce nom-là condamnait-il la petite compagnie à l’obscurité.
Gravures et tableaux nous l’auront prouvé depuis le XVIIIe siècle, le jardin (voire le parc) est le cadre privilégié du colin-maillard. Or, c’est précisément en ce lieu que nous est dévoilé, mis à jour et vérifié ce qui nous avait été caché au cours du périple. Lorsque dans le Jardin d’Hellerup, on décide de tout montrer (nouveau « Montretout » ?), la partie de colin-maillard est jouée. Le titre est dès lors voué à être remplacé par un autre, même pour subsister dans le corps du texte, au moins en souvenir de ce qu’il signifiait encore la veille.

Avec le dévoilement, le jardin, bien que symboliquement originel, est encore associé à l’« aboutissement », à l’extrémité, ce que son évocation au terme du roman viendrait aussi exprimer. Pour ne pas risquer d’être considéré comme de vulgaires voleurs-charmeurs d’oiseaux, il est recommandé de partir au plus vite. « Allons-nous en », « au terminus »… d’où nous sommes venus… on va se retrouver… » Commandement, précaution, confirmation ; au-delà de leur caractère anodin, voilà des déclarations singulières et équivoques. Puisqu’aussi bien nous pouvons comprendre que nous nous retrouverons bientôt au « terminus », celui-là même qu’on a commencé par quitter pour ce jardin où nous ne pouvons pas rester… Repartir donc, comme si avait été franchie la limite, dépassé le terme, le bout, mais repartir signifie encore revenir vers la fin, buter dans ce terminus, « se retrouver » bloqué dans le trompe-l’œil de cette nouvelle et illusoire fuite, quand le roman arrivé à sa fin ne nous emmènera pas plus loin.
Il faut ici rappeler la raison de cette destination du Danemark : Céline entend y retrouver l’or déposé à la banque avant guerre, qu’une amie aura ensuite récupéré. Une fois arrivé, il apprendra que cette dernière en a dépensé une partie et enterré le reste dans son jardin… Aussi, quand quinze ans plus tard Céline choisit le jardin d’Hellerup pour évoquer son or (« …le reste était à la banque, enfin devait y être »), il ne peut pas malgré certaines apparences de jardin enchanteur, voire paradisiaque, qui serait visité par ce couple fondateur à l’aurore de la création de l’humanité, l’imaginer pour autant en jardin de l’âge d’or. Au mieux, il pensera à un jardin où son or aura… fini.
Nous sommes de toute façon dans une situation imparfaite, presque étrange. Cet épisode matinal qui confirme l’entrée libératoire au Danemark aboutira dans la réalité à la prison. Ce jardin public demeure désert, aujourd’hui comme hier. Cette musette dont on vient de vérifier le contenu appellera un nouvel examen. Ces oiseaux remarquables, vraisemblablement là pour une identique raison de fuite (« en rupture de volières »), empêchent de rester davantage en cet endroit. Ces curieux oiseaux qui « au petit matin » ne chantent pas…

Du silence à la danse

Bien que Céline n’en fasse état, ces oiseaux en effet ne chantent pas au lever du jour, moment pourtant si propice à leur manifestation. Silencieux, ce point du jour ne serait pas musical ? Ou le retour à la lumière réduirait-il l’acuité auditive propre au temps des yeux bandés ? Quel est le sens de l’absence de musique chez Céline ?

Du silence en musique

Souvenons-nous une nouvelle fois du début de Voyage. Bardamu comprend que les « choses » vont commencer, en l’espèce cette magistrale confrontation à la guerre, à la mort (cet autre « dépucelage »), grâce à un signe précis. Quand avec l’euphorie de l’engagement a disparu la musique militaire qui l’avait sinon motivé au moins soutenu : quand en effet « la musique s’est arrêtée ». Conclusion immédiate : « En résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » L’arrêt de la musique annonce la mort. Ou quand le silence s’érige en musique de la mort. Tel ce silence des oiseaux parfois relevé à l’imminence de catastrophes naturelles.
Comme pour conjurer la mort côtoyée durant ses expériences militaire et médicale, Céline n’aura de cesse de parler musique, surtout rapportée à l’écriture. A commencer par cette volonté de retrouver dans l’écrit « l’émotion du langage parlé », ce « rendu émotif » qui relève d’une démarche musicale. Il reste cet inventeur d’une « petite musique », sa fameuse « petite » justement. Il déclarera pourtant sur un ton faussement réducteur et ironique : « je me vois en somme (…) en musicien raté… ce qui n’est pas si mal », lui l’« oublié des fées de la musique ».
Lucette Almanzor nous livre une information d’importance. « En prison, je lui ai enseigné à reconnaître le chant des oiseaux et le temps lui paraissait moins long lorsqu’il s’absorbait dans leur contemplation. C’était le spectacle enchanté du monde des vivants. » Démarche naturelle pour elle puisque « les danseuses sont des oiseaux ». Doit-on rappeler que la période de Rigodon précède celle de la prison située justement au Danemark ? En somme, ce rappel des oiseaux à Hellerup les laisse silencieux, parce que Céline ne les entend pas encore. Mais il les voit en plumes et couleurs, comme en grands costumes de scène…

La danse à temps plein

Retenir Céline et la danse (et ses danseuses) serait davantage approprié, parce qu’indissociable ? « Musique !…aile de la Danse ». Sa vie sentimentale suffirait seule à légitimer ce rapprochement et ce goût prononcé. « Ma petite religion de la danse ! » Pourtant, selon lui, dans des énoncés provocateurs (amers ?), son intérêt pour la danse ne produira que des « ballets, sans musique, sans rien ni personne… », c’est-à-dire encore « sans malice et sans politique et sans « messâge » ! », « ces vingt ballets pas dansés ». Ses fameux ballets à l’origine de tant de problèmes…
Lucette Almanzor, « danseuse absolue », nous renseigne sur cet autre point. « J’aimais écrire des ballets sur des musiques de Couperin ou de Rameau que j’allais chercher à la grande bibliothèque de Musique. » [5] Les fréquentes références dans les romans de Céline à ces musiciens prouvent qu’il était devenu un familier de la musique de cette période, la musique française pour lui. Céline, qui avait pris l’habitude de pincer sur des cordes à linge ses manuscrits, connaissait-il alors cette pièce de clavecin intitulée Le Rappel des oiseaux [6] de la Suite en mi du Deuxième livre de Rameau, pièce immédiatement suivie d’un Rigaudon puis d’une Musette ? Devrions-nous maintenant continuer à nous étonner de ce titre Rigodon surgi après cette dernière scène où sans raison apparente sont réunis musette et oiseaux ?
Rigodon… Avant de devenir titre, le mot « rigodon » appartient au lexique de Céline qui l’emploie à plusieurs reprises tout au long de son œuvre. Nous savons qu’il désigne une danse sur un air à deux temps comme encore la cible, ou l’action de faire mouche et par extension le saut sur place de satisfaction… Quels seraient ici ces deux temps de la danse ? La nuit, le jour ? La veille et le lendemain ? Ce passage de l’un à l’autre en un saut, sur place ?
Nous savons enfin que les derniers mois de la vie de Céline auront été marqués par une « affaire » de danse à l’occasion d’un poste d’enseignement à l’Opéra de Paris souhaité pour Lucette Almanzor. Elle y aurait dispensé sa technique permettant plus de souplesse dans le haut du corps, épaules, bras, mains… (si sollicités lors d’une partie de Colin-maillard…) D’ailleurs, nous dit-elle, « Louis s’apprêtait à écrire un livre sur la danse quand il est mort. Il souhaitait expliquer ma méthode avec ses mots à lui. »

Céline a choisi de clore Rigodon par la reprise de ses considérations sur le péril jaune et la fin de la race blanche qui ouvraient le roman. Ainsi, initialement placées dans les toutes premières pages, suivaient-elles de peu la fameuse dédicace « Aux animaux ». Sans doute, Céline n’ignorait-il pas le rôle symbolique des animaux dans la civilisation chinoise. Mais savait-il par exemple, assis en face de l’île Seguin, le regard attiré par les grues à l’horizon du Point du Jour que pour les Chinois, la Terre est une île posée sur le dos d’une tortue [7] ? Savait-il, lui l’écrivain, que les premiers idéogrammes viendraient des craquelures et fêlures visibles sur une carapace passée par le feu ? Savait-il encore que comme la tortue symbolise aussi la longévité, la grue assure aux hommes qui la chevauchent l’immortalité ? Et que cette qualité de la grue procéderait d’un mode de respiration particulier que l’homme n’aurait cessé de vouloir imiter ?
Ecriture, respiration, immortalité… Pour une « petite musique » de nuit ? Du jour ? Sérénade, ou déjà aubade ?
Ce pénible voyage, sinon en un éclair, se sera donc achevé en une période de temps compressé, en un instant ténu, quasi imperceptible, presque théorique, mais d’une parfaite réalité astronomique : quand la nuit disparaît dans la naissance du jour. Dans ce passage de la veille au lendemain, d’un temps à l’autre. Basculement du Temps. Mais si ce nouveau « terminus » dans la lumière du matin annonce la mort, alors, il faut danser. Céline avait prévenu : « Où qu’on irait mort sans danse ? ».

Septembre 2016

Dominique Brouttelande



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Quatrième de couverture


[1C’est en effet le 30 juin 1961, veille de sa mort, que Céline annonce à Gaston Gallimard et Roger Nimier le nouveau titre du roman.

[2Pour une lecture intégrale de la séquence, nous renvoyons aux pages 295 à 303, Rigodon, Folio et aux pages 918 à 923, Rigodon, Romans, Tome II, Bibl.de la Pléiade.

[3Rappelons qu’un voyage au bout de la nuit n’est pas un voyage vers le bout de la nuit.

[4Pour une édition récente, cf Les Habitués de café, Joris-Karl Huysmans, Editions Sillage, 2015

[5A l’occasion de ses recherches, Lucette Almanzor aurait-elle été amenée à lui signaler ce compositeur homonyme, André Cardinal Destouches (1672- 1749), auteur en 1711 du divertissement intitulé Le Professeur de Folie ? Louis-Ferdinand Destouches se plaira lui aussi à imaginer un professeur (Y) dans une série d’entretiens généreux en…divertissements.

[6Le Rappel des oiseaux est le sous-titre de l’essai de Philippe Bonnefis sur Céline, qu’il ouvre et ferme sur la présence des oiseaux. Pour notre part, ce rappel demandait à être prolongé, spécialement en rapport avec la fin du roman.

[7Lucette Almanzor surnommait Marcel Aymé, le fidèle visiteur de Meudon, la tortue…

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 17 février 2017 - 16:52 1


    Lucette et Céline devant leur pavillon de Meudon
    ZOOM... : Cliquez l’image.

    Meudon. Un pavillon tout brûlé et un jardin assez triste. Des chiens aboient, je pense, derrière la maison ; on ne les voit pas… On me fait entrer dans un petit garage emménagé à la hâte. Ça sent la résine et le bois neuf et aussi je ne sais quoi d’assez délicat. C’est ici qu’habite Lucette Almanzor, « professeur de danse classique et de caractère ». La femme de Céline. J’étais venu chercher quelques renseignements sur Rigodon, le dernier livre à paraître de Céline, celui que ses lecteurs attendent depuis bientôt sept ans…

    Philippe Dijan : Qu’est-ce que Rigodon ?

    Lucette Destouches : Rigodon, c’est la suite de Nord, puisque en somme cela s’est terminé avec la guerre. C’est vingt et un jours de sauvette à travers l’Allemagne en flamme. Nous nous sauvions comme des rats…

    « Nous », c’est-à-dire vous, Céline et Le Vigan ?
    Non, dans Rigodon, Le Vigan apparaît très peu ; il nous a quitté au bout de dix jours en nous laissant Bébert (le chat). Nous l’avions retrouvé à Baden-Baden à moitié nu… il ne savait pas où aller, nous l’avons pris avec nous. Nous sommes allés à Berlin afin d’obtenir une permission de sortie. Elle nous fut refusée. Puis on nous a envoyé à Zornhof dans un camp d’objecteurs de conscience. Il nous était interdit d’en bouger, mais lorsque tout fut bombardé, nous sommes partis retrouver le gouvernement français à Sigmaringen pour soigner blessés et malades (cf. Nord et D’un château l’autre). Enfin, au bout d’un an, « tout a éclaté », alors nous essayé de venir nous réfugier au Danemark. Il nous a fallu retraverser l’Allemagne jusqu’à la frontière… C’est ça Rigodon.

    Puisque Céline est mort quelques heures après avoir terminé ce roman, quelle est la dernière image qu’il nous lègue ?
    Rigodon se termine par une sorte de délire visionnaire ; la France est envahie par les Chinois…

    Comment se fait-il que Rigodon ait attendu sept ans avant de paraître aux éditions Gallimard ?
    Céline n’avait pas eu le temps de recopier son manuscrit ; des mots plusieurs fois raturés et une écriture devenue souvent difficile du fait de son bras malade nous ont heurtés au délicat problème de la retranscription. Cette tâche s’est déroulée en deux temps ; j’ai tout d’abord remis le manuscrit à un avocat, Maître Damien, qui s’est livré à un pénible travail de défrichement auquel il consacrait ses moindres loisirs ; mais un énorme et délicat travail restait à accomplir. C’est avec Maître Gibault que commença la seconde phase de cette besogne ; en effet, il y avait encore le problème de la ponctuation et de certains mots qui demeuraient incompréhensibles. Ce fut surtout une question de patience et de probité ; nous n’avons rien omis, ajouté ou changé. Mais Céline m’avait lu une grande partie de son livre ; ainsi, nous avons retrouvé certains mots, par le rythme… nous entendions si cela sonnait juste…
    Lorsque vous avez sauvé Rigodon du pillage auquel fut livré votre appartement, les pages du manuscrit étaient-elles classées ?
    Oui, d’ailleurs Céline les avait numérotées. Pourtant, nous avons trouvé des pages en double, mais nous n’avons pas rencontré de sérieuses difficultés de ce côté-là : le choix était déjà fait.

    Céline avait-il une méthode de composition ?
    Non, il écrivait avec son cœur, ses impulsions, et sa formidable envie de dire quelque chose ; il était musicien dans sa chair et composait comme tel ; il plaquait ses phrases sur une gamme pour chercher sa « petite musique ». Souvent, il restait des journées, des mois sur quelques lignes. D’ailleurs, avant cette version définitive de Rigodon, Céline en avait fait peut-être dix ou vingt qu’il avait jetées.

    Et ces vols de manuscrits dont Céline a tant parlé ? Peut-on s’attendre à voir réapparaître des romans entiers ?
    Oui. On lui a volé au moins quatre ou cinq manuscrits ébauchés, enfin des œuvres qui en étaient peut-être au quatrième ou au cinquième remaniement… la fin de Casse-pipe, certainement ; ce roman devait être entièrement terminé je pense. Mais un grand nombre de ces documents réapparaîtront à ma mort. Personnellement, il me reste une assez grande quantité de lettres de Céline ; peut-être les ferai-je publier, mais pas dans l’immédiat. D’ailleurs, la vie pour moi, maintenant, n’a plus beaucoup d’intérêt… Ce que je voulais, c’était finir Rigodon ; c’est dans cette volonté que j’ai puisé les forces nécessaires à l’aboutissement de ce travail.

    Revenons un peu en arrière. Rigodon raconte votre fuite à travers l’Allemagne jusqu’à la frontière du Danemark. Quelle en fut la suite ?
    Céline fut incarcéré à Copenhague, il est resté deux ans dans le quartier des condamnés à mort ; le Ministre de la Justice le relâcha après avoir lu Les beaux draps, n’y trouvant pas les raisons nécessaires pour retenir un homme en prison. Ensuite, nous avons passé cinq ans, sous caution de notre avocat, en pleine forêt, à Klarskovgard, près de Korsör, dans la neige… une misère totale… sans eau, sans électricité, sur un sol de terre battue… un paysage triste et sauvage, seuls tous les deux. Là, il a terminé Féerie qu’il avait commencé en prison. Durant ces cinq années, il se comportait comme un animal, se refermant sur lui-même ; et puis il écrivait, quand il en avait la force. Il était très malade ; il a eu la pellagre, perdu près de trente kilos… mais c’est surtout moralement qu’il fut le plus atteint… Vous savez, Céline agrandissait tout, mais bien des fois, la réalité fut pire qu’il ne l’a dit… il avait deux paires de gants, des houppelandes à l’infini... et ça a duré cinq ans.

    Sartre fait un hommage à Céline dans la dédicace de La Nausée. Que savez-vous de ce qui a ensuite séparé les deux hommes ?
    Oui, dans la dédicace Sartre cite une phrase de Céline qui figure dans L’Église : « C’était un garçon sans importance collective, tout juste un individu ». D’ailleurs, au début, Sartre admirait beaucoup Céline ; je n’ai jamais rien compris à un revirement si complet de sa part. Céline en fut très touché…

    Et Marcel Aymé ?
    Ah, Marcel a été admirable ; il a été d’une patience et d’un dévouement extraordinaires… D’ailleurs, dans une petite étude qu’il a faite sur Céline (cf. Les cahiers de l’Herne), Marcel dit toute la vérité. Il a parlé du vrai Céline et tout a été dit.
    Mais Céline, cet homme qui s’est donné tant de visages, qui se plaisait même à entretenir autour de sa personne une fausse légende, qui était-il vraiment ?
    Un homme d’une immense bonté. Tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour le bien ; il aimait la France, son pays, il aimait les gens en général… Il était beaucoup plus tendre qu’on ne l’imagine, mais il ne le montrait pas et c’est cela la vraie tendresse… il en est mort, d’ailleurs…. Et si par moments, il était un peu dur avec les gens, c’était pour qu’ils se réforment, pas pour autre chose. Il n’aimait pas détruire, non plus, et s’il brisait quelque chose, c’était que cette chose lui semblait inutile. Il voulait créer… un artisan, sans aucune vanité. Il était prêt à admirer un autre si celui-ci avait travaillé autant que lui. Ce qu’il voulait, c’était du travail ; il pensait que l’on ne « creusait » jamais assez profond pour trouver ce que l’on cherche. « Ils restent à la surface » disait-il en parlant des autres. Une seule pensée, le travail… ce côté Moyen Age… c’était un voyeur… pas un exhibitionniste… il aimait regarder, examiner…
    Comme un médecin, sans doute ?
    Oui, d’ailleurs l’écrivain vient du médecin… cette façon de voir les choses… Il aurait donné sa vie pour un malade, sa vie ne comptait pas… la vie… ne pas supprimer la vie. Amoureux de la vie. Sa passion : la Jeunesse ; il adorait les enfants, les animaux, tout ce qui est jeune et neuf… C’est pour la Jeunesse qu’il écrivait, parce qu’il savait bien qu’il n’avait plus rien à attendre des hommes… qui ne l’avaient pas compris. Plus tard, peut-être…

    Propos recueillis par Philippe DJIAN
    Magazine Littérairen°26, février 1969.
    Crédit : www.lepetitcelinien.com