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GODARD : "Adieu au langage"
la BANDE-SON commentée (I)

D 14 juin 2014     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’ENQUETE ET LA BANDE-SON COMMENTEE


En guise de prologue :
un OVNI à Cannes

Jean-Luc Godard a reçu le prix du Jury à Cannes, ex aequo avec le jeune Canadien Xavier Dolan pour Mommy :
le couronnement de deux générations, celui d’une légende du cinéma et d’un jeune talent. Même si le prix du Jury n’est pas la plus haute marche du podium (équivalent d’une médaille de bronze dans la hiérarchie olympique), c’est bien un passage symbolique de relais qui a été honoré.

Et Cannes qui avait jusque-là boudé son fils rebelle, s’honore de mettre fin à ce désamour et d’accueillir en son sein, le fils prodigue. Même si tardivement et même si les réserves ont fusé : entendu sur une radio, avec un fort accent américain, cette réflexion : « Godard est un génie ! Il a fait des bons films et des moins bons films. C’est un moins bon film... », un commentaire qui me convient. Reste que Jean-Luc Godard appartient à la grande famille du cinéma et qu’il a marqué son art, de façon indélébile. Le laisser repartir, une nouvelle fois, sans distinction, aurait été une grande erreur pour l’Institution du Festival qui se devait d’accrocher Jean-Luc Godard à son palmarès. Dans le champ littéraire, Gaston Gallimard avait aussi tardé à reconnaître le talent d’un Proust ou d’un Céline...

Avant même cette distinction, nous avions décidé de mener l’enquête, à la manière d’une enquête policière, de recueillir et analyser les indices et pièces à conviction diverses laissés intentionnellement ou non par les divers protagonistes de l’affaire.

La plupart des commentaires soulignent, en effet, le caractère insolite du film.
Pointe parfois le sarcasme.
Face à un objet qui échappe largement à la compréhension rationnelle, demeure le mystère.

C’est cette part de mystère que nous avons eu envie d’explorer en marge des articles de la presse :

« Jean-Luc Godard perturbe à nouveau la Croisette avec "Adieu au langage" » (RTL.fr)

« "Adieu au langage" : Cannes tente de décrypter le dernier Godard... » (ladepeche.fr)

« #cannes2014- Adieu au langage, apprendre à parler Godard » (live.orange.com)

« "Adieu au Langage", l’ovni philosophique de Jean-Luc Godard
 » (huffingtonpost.fr)

« Cannes 2014 : "Adieu au langage", la surprise de Godard en 3D » (culturebox.francetvinfo.fr )

« Adieu au langage : Jean-Luc Godard nous laisse sans voix » (lefigaro.fr)

« “Adieu au langage” : la poétique technologique de Godard fonctionne encore » (telerama.fr)

« "Adieu au langage" de Jean-Luc Godard : aussi génial qu’épuisant... » (lexpress.fr)

« “Adieu au langage” de Godard : même “chaotique”, il charme la presse étrangère » (telerama.fr)

« Cannes 2014N°44 - Adieu au langage de Godard, un "film punk impressionniste". » (allociné.fr) - Attention, c’est un jugement positif, émis par l’un des acteurs du film, Christian Gregori.

L’affaire a débuté ainsi pour le public, comme un fait divers sur la Croisette :
Insolite, étrange comme un OVNI.
Venu d’ailleurs ? D’où ?
Du laboratoire du maître en Suisse, à Rolle sur les bords du Lac Léman.

Des acteurs inconnus (pour le moment) en guise de petits hommes verts. Ils nous ressemblent : une femme (mariée, précise Godard dans ses explications sur le synopsis), un homme (libre, précise également Godard), se rencontrent, se déchirent. Il y a du sang et des larmes - au moins métaphoriques pour les larmes : les métaphores abondent comme dans un univers parallèle au réel. Au milieu, un chien, qui assure le lien entre les humains quand les liens se défont ou sont rompus - il a son nom au générique : Roxy Miéville ! Le patronyme d’Anne-Marie, la compagne de Godard. Et Roxy est le propre chien de Godard. Dans les scènes d’intérieur, la femme est nue comme aux premiers jours du monde - comme les animaux qui ne connaissent pas la nudité.

Nombreuses maximes en voix off. Un montage syncopé, fait de plans animés ou fixes qui s’enchaînent sans lien apparent, ponctué de sons parfois stridents, saturés, interrompus brutalement. Comme une plongée métaphorique dans l’univers chaotique des temps premiers aussi bien que les temps historiques (Flashes sur Hitler, la guerre) ! Les images se succèdent et s’enchevêtrent, en désordre apparent, comme celles de la pensée, affranchie du temps, comme peut-être les pensées du réalisateur, se promenant sur les bords du Lac Léman en compagnie de son chien Roxy. Les saisons se succèdent au bord du Lac. La vie, la mort aussi : En final un chien aboie comme un hurlement à la mort... celle de son maître ? Tandis que l’on entend le cri d’un nouveau né.
La naissance du langage selon Jean-Luc Godard : la rencontre de l’image et du son - le langage du cinéma - le vrai langage selon JLG et sa métaphore de l’enfant qui naît à la vie, ébloui par la lumière et qui crie son émoi.

La projection du film

Paris, cinéma Le Panthéon, une petite salle de cinéma d’art et d’essai, le samedi 24 mai, séance de 14 heures. Le palmarès de Cannes n’était pas encore connu. Il serait rendu public le soir, mais cette petite salle avait réussi à projeter le film pour les cinéphiles fidèles ou curieux de Godard. J’étais venu, une demi-heure à l’avance craignant une queue ! Juste un couple devant moi. La petite salle de moins de 150 places était encore quasi vide. Elle se remplira dans la demi-heure qui suivit, mais il restera encore quelques places vacantes quand l’écran s’illuminera et s’animera. L’assistance n’est pas de la première jeunesse. C’est vrai que le maître, Jean Luc Godard a désormais l’âge vénérable de 83 ans, et certains doivent le suivre depuis longtemps...
Chacun a chaussé les lunettes 3D qui lui ont été remises à l’entrée. L’expérience va pouvoir commencer. Quelques toussotements de ci, de là, vite couverts par la musique du film qui happe violemment les spectateurs dans une tornade sonore, tandis que les premières images au relief saisissant défilent. Sans crier gare, nous sommes entrés dans un autres univers, un univers parallèle à celui du commun des mortels, nous sommes plongés dans l’univers de Godard...
Quand les lumières se rallument dans la salle, après une 1H10, le « format moyen » choisi par JLG pour ce film, les spectateurs ne poussent pas un cri. Pas d’applaudissements non plus.
Sonnés ?
« Adieu au langage » laisse sans voix.
Si c’était l’objectif de Godard, c’est réussi !
Il va falloir laisser décanter un peu avant de retrouver la voix et le langage...

Au sortir du cinéma, la librairie attenante présente un choix de livres sur Godard. J’achèterai le livre de Zoé Bruneau, actrice, héroïne du film, « En attendant Godard », son journal du tournage.

La scène du "crime"

Nous sommes « en famille », à Rolle, en Suisse, l’atelier, laboratoire, lieu de tournage, c’est aussi la maison de Jean-Luc Godard. C’est ce que nous apprend Olivier SÉGURET de Libération qui a rendu visité à JLG lors du tournage - un intéressant témoignage. Dans le puzzle kaléidoscope, déconstruit..., on pourrait aussi prendre la métaphore du jeu de piste, ces témoignages sont autant de fiches d’information utiles.

« Dans cette petite maison qui est un domicile, un plateau, un studio et une remise technique, on trouve essentiellement, outre le nécessaire domestique [...] rien de spectaculaire, à part la taille de certains écrans plasma, mais une quantité incroyable de petites choses high-tech qui constellent étagères et placards : caméras flip-flop et caméras go-pro, smartphones vidéo, petits et grands appareils photos-vidéo, ordinateurs ? Et tous en plusieurs exemplaires, alignés, numérotés. ».

Olivier Séguret
Libération

*
« À Rolle [où Jean-Luc Godard vit depuis trois décennies], charmante bourgade sur les bords du Lac Léman, il a fait le vide autour de lui. Il ne vit plus sous le même toit que sa compagne, Anne-Marie Miéville. Il n’a pas d’enfants, déjeune du plat du jour au bistrot du coin et refuse systématiquement les invitations, nombreuses, adressées par les cinémathèques du monde entier. Lorsqu’on lui a remis un Oscar d’honneur en 2010, il n’a même pas fait le déplacement à Los Angeles.

Jean-Paul Battaggia m’accueille. Il me fait entrer dans le salon-cuisine, puis m’indique l’escalier, au fond. Je gravis lentement les marches qui me mènent à Dieu. La petite pièce, un bureau, est jonchée de livres et enfumée par son cigare. Le voici enfin, en chair et en os. Le visage a vieilli, les cheveux sont en bataille. L’homme, qui fut le pygmalion d’Anna Karina et l’amant de Marina Vlady, ressemble à un grand-père un peu négligé, avec un pull-over bleu et des doigts jaunis par le tabac. Derrière les grosses lunettes, le regard pétille. Je me présente, il me salue : « On va y aller. »

Florence Colombani (*),
Vanity Fair
(*) La journaliste a été sélectionnée par JLG pour tourner une des séquences finales du film, où l’on voit ses mains dessiner une croix de Lorraine. On y entend aussi la voix de Jean-Luc Godard la guidant dans cet exercice.

L’USINE A GAZ

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Devant L’USINE A GAZ : Godard, Christian Gregori, de dos, (M. Davidson), Marie Ruchat (la jeune fille rousse)

L’autre lieu de tournage se situe à Nyon, en bordure du lac Léman, un banc sous un arbre pour tout décor. En arrière plan, dans le film, à plusieurs reprises, sur un muret bas, qui délimite un enclos attenant à une construction, on voit peint en très grands caractères rouges « USINE A GAZ ». Ce que j’avais pris pour un slogan godardien n’en est pas un, je l’apprendrai dans le livre de Zoé Bruneau [1] - c’est le nom, bien réel, d’un lieu culturel, une salle de spectacles et concerts prêtée par la ville de Nyon pour accueillir l’équipe.

La Nature est aussi omniprésente : la forêt et l’eau, - celle du lac et des torrents - font partie du scénario.

Les protagonistes

Les personnages principaux :

Un premier couple : Josette/Gédéon
Un deuxième couple(Couple miroir, le double du premier, mais, de fait, le couple principal à l’écran) : Ivitch (la jeune femme au chapeau, la jeune femme nue qui descend l’escalier et crève l’écran)/Marcus.
(Les scènes concernant les deux couples alternent ou s’enchevêtrent, voire se superposent dans un montage tout godardien.
Un philosophe : Davidson
Mary Shelley(l’auteure de Frankenstein...) : Mary

Les comédiens.

Kamel Abdelli (Gédéon) / Héloïse Godet (Josette), Zoé Bruneau (Ivitch) / Richard Chevallier (Marcus), Jessica Erickson (Mary Shelley) / Christian Gregori (le philosophe Davidson)
ZOOM... : Cliquez l’image.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Premier couple : l’actrice Héloïse Godet (Josette) et l’acteur Kamel Abdelli (Gédéon, ...ce qui n’est pas très important à savoir. ...Ne me souviens même pas avoir entendu son nom prononcé dans le film).
Deuxième couple : Zoé Bruneau (Ivitch) - dans la vie, la fille de la comédienne Claire Nadeau, et la petite fille du fondateur de la Quinzaine littéraire : Maurice Nadeau (décédé en 2013 pendant le tournage du film). Son amant : Richard Chevallier (Marcus). On entend plusieurs fois, le nom de Marcus cité par Ivitch, elle-même appelée ainsi par Marcus.
Physiquement les deux couples, intentionnellement, se ressemblent (du moins, à l’écran), mais le couple Ivitch/Marcus est plus grand. Josette a une cicatrice distinctive au dessus de la lèvre, et signe distinctif d’Ivitch : elle porte un chapeau dans les scènes d’extérieur.

L’actrice américaine Jessica Erickson joue le rôle de Mary Shelley, Christian Gregori celui du philosophe. Et c’est Daniel Ludwig qui joue le rôle du mari trompé, dans la brève scène violente où il apparaît, bondissant de sa voiture, un pistolet à la main.

Dans les seconds rôles, au générique également : Marie Ruchat (Marie, la jeune fille rousse), Jérémy Zampatti (le jeune homme), Dimitri Basil (Percy Shelley).

*

Dans le journal de Zoé Bruneau : « En attendant Godard » :

Dans l’équipe, outre les comédiens nous avons Fabrice[ Aragno] qui s’occupe de toute la technique. Je comprendrai plus tard qu’il est l’ombre de Godard. Il est de toutes les recherches, de tous les essais. ]Je ne sais pas si le film serait le même sans lui.

Puis Jean-Paul [Battaggia], assistant personnel, régisseur, administrateur, secrétaire. Jean-Paul fait tout. Si on veut parler à Jean-Luc, on doit passer par Jean-Paul. Et Jean-Paul sait très bien entretenir la crainte autour de Godard. Ce premier jour, en les observant tous les deux, je devine un peu mieux leurs rapports. Jean-Paul admire et respecte énormément Godard. Il tient à le préserver de tous les tracas du quotidien, de toute intrusion extérieure.

L’équipe est sacrément réduite. Je savais qu’il n’y aurait pas beaucoup de monde mais côté technique, ils ne sont que deux. C’est tout. Et ils ne seront jamais plus nombreux

En plus de Richard [Chevallier], mon binôme, il y a Marie Ruchat, jeune femme rousse et jolie comme un cœur et Daniel Ludwig, supposer jouer mon mari violent que je vais quitter.

Christian Gregori interprète un prof de philo. Il doit dire son texte assis sur un banc sans bouger. Il est trempé, lèvres bleues, il grelotte. Godard se défait de sa veste pour lui en couvrir les épaules. Il n’est pas si vicieux que ce que l’on m’a dit.
Il sait ce qu’il veut (depuis le temps...)
Il ne prend pas de gants et place ses acteurs d’une main virile. Parfois presque brutale.
Toute la journée nous referons le même plan, du même point de vue mais avec des caméras différentes.

Mes chaussures à brides, empruntées à ma mère, sont gorgées d’eau. En plus d’être un rien trop petites... je suis glacée et je tremble.

Godard, on dirait un clochard suçotant un cigare, en vieille parka marron rafistolée. Bonnet noir en polaire :
- Ayez le feu intérieur me marmonne t-il.

Entre deux prises, je me réchauffe dans sa voiture. Tout est de bric et de broc et ca me fait rire.

Je me concentre comme je peux en essayant de faire abstraction des glaçons qui me servent de pieds. Je me dis et redis mes quelques mots de texte. Et me lance.
Quelques plans plus tard, précédant ses mots d’un clin d’œil :
- Vous l’avez le feu intérieur !

A un moment, lors d’un changement de caméra, alors que je me dirige vers la voiture et lui vers le plateau, nous nous croisons. Pris d’un élan commun, nous nous donnons une accolade et nous embrassons.

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Jean-Luc Godard et Zoé Bruneau pendant le tournage
© Camille de Chesnay, 2014, en illustration de la première page de « En Attendant Godard »


RTS - Radio Télévision Suisse

Le chien Rocky

Autre protagoniste et pas des moindres, le chien Rocky,

C’est lui seul qui est sur l’affiche du film

C’est dire le rôle que lui assigne Godard dans le film
Véritable fil rouge du film, il déambule de plan en plan, assurant le lien entre les images et entre les humains.


Note.
Dans le roman de Clifford D. Simak, un recueil de nouvelles de science-fiction écrit en 1944 :

« Voici les récits que racontent les Chiens quand le feu brûle clair dans l’âtre et que le vent souffle du nord. La famille alors fait cercle autour du feu, les jeunes chiots écoutent sans mot dire et, quand l’histoire est finie, posent maintes questions :

« Qu’est-ce que c’est que l’Homme ? » demandent-ils.

Ou bien : « Qu’est-ce que c’est qu’une cité ? »

Ou encore : « Qu’est-ce que c’est que la guerre ? »

Les chiens, alors, se racontent les histoires d’êtres mythiques, aujourd’hui disparus, qui dans un passé lointain auraient dominé le monde. »

*

« Ce n’est pas l’animal qui est aveugle, dit Godard, mais l’homme, aveuglé par la conscience et incapable de voir le monde. » Citant Darwin et Buffon, il ajoute : « Le chien est le seul être sur Terre qui vous aime plus qu’il ne s’aime lui-même. »

Que vous apporte Roxy ?

Question posée à JLG par Philippe Dagen, dans une interview publiée dans Le Monde du 12 juin 2014.

Un lien, entre deux personnes. Le lien dont parlait ce vieux philosophe qui était le prof de ma mère, Léon Brunschvicg. C’était une des sommités de la philosophie française à l’époque. J’ai lu un petit livre de lui qui s’appelait Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. Descartes, je sais, Pascal, je crois, et Montaigne, je doute. Il disait l’un est dans l’autre et l’autre est dans l’un. (citation reprise dans le film). Je trouve intéressante, très vivante, cette sensation de trois personnes. J’aime au cinéma, non pas l’image contre le texte, mais ce quelque chose d’avant le texte, qui est la parole. Le langage, c’est - pour employer le verbe " être " - parole et image. Non pas la parole, la voix ou la parole de Dieu, quelque chose d’autre qui ne peut pas vivre sans l’image. Dans l’image au cinéma, il y a autre chose, une espèce de reproduction de la réalité, une première émotion. La caméra est un instrument comme, chez les scientifiques, le microscope ou le télescope. Vient ensuite l’analyse des données - on dit les données, mais elles sont données par qui ? (Rires.)

Nature et culture

« Ce chien, frère de ceux déjà souvent invoqués (notamment dans Je vous salue Marie et Hélas pour moi, puisque les ouvrages sont cent fois sur le métier remis) fait exister la possibilité d’une vie d’avant la séparation entre la nature et la culture, cette culture que Godard désigne ici de manière ajustée comme « la métaphore ». Il témoigne silencieusement d’un en-deçà du langage.

Si « le face-à-face invente le langage », la désintégration de cette relation d’humain se tenant devant un autre humain - notamment sous l’effet des technologies numériques - parachève l’anéantissement des puissances de la parole. En ce sens, Soljenitsyne sur un iPhone emblématise le dépassement du langage, la chute de l’autre côté, tandis que le chien convoque un possible redépart, autrement. »

(Crédit : www.slate.fr/culture/87407/cannes-godard-adieu-langage)

Nota : "autrement", un mot du lexique de Godard. JLG aime aussi dire qu’il fait du cinéma, autrement.

JLG par lui-même

« Je suis (du verbe être) un chien, qui suit (du verbe suivre) Godard." »


LA BANDE-SON COMMENTEE ( Partie I )

LE DEBUT (non inclus dans l’extrait de la bande-son présenté ici)
Nous empruntons la description du début du film à l’excellente analyse de Jean-Luc Lacuve, Cinéclub de Caen [2]

« 1- La nature ». Une petite brocante de livres conduite par deux étudiants, une jeune fille rousse et un jeune homme. Davidson est assis sur une chaise du parc avec, à l’arrière-plan, un mur sur lequel est écrit en rouge et blanc "USINE A GAZ". Davidson lit L’archipel du goulag et demande à Josette le sous-titre du livre de Soljenitsyne. Il ne veut pas qu’elle le cherche sur internet puisque c’est marqué sur son livre : "Essai d’investigation littéraire". Il l’interroge sur ce que fait son pouce sur son smartphone, sur ce qu’il faisait avant. Avant, il poussait répond Josette. C’est donc le petit poucet réplique Davidson, et les icones sont les cailloux. Mais alors, où est l’ogre ? conclut-il. Davidson consulte son smartphone et regarde la page consacré à Jacques Ellul qui a tout compris : "Le nucléaire, les OGM, la publicité...". Arrive le mari, dans une grosse voiture avec des hommes de main. Des coups de feu sont échangés. Le mari s’en prend à Josette qui s’accroche à sa chaise.

LA SUITE (qui correspond aux extraits de la bande son présentés ci-après)

« 2- La métaphore ». Ivitch est derrière une grille, une main d’homme s’approche de la sienne et, off, il lui propose d’être à son service. Davidson feuillette un livre avec des reproductions de Nicolas de Staël pendant que, off, une voix parle de 1933 où fut inventée la télévision et où Hitler accéda au pouvoir. Espoir aujourd’hui insensé ; victoire de ceux qui ont perdu mais ont imprégné le monde de leur idéologie. Ce fut le cas pour Napoléon, vaincu à Waterloo mais qui répandit les idées de la révolution. Ce fut le cas pour Hitler ; il perdit mais imposa le besoin d’un chef. Devant l’usine à gaz une voiture arrive avec des hommes armés. Des coups de feu sont échangés. Les deux jeunes gens de la brocante de livres ont décidé de partir pour l’Amérique. Ivitch préfère partir pour l’Afrique. Le ferry le Savoie navigue sur les eaux du lac Léman. "Rank, dit la voix off a analysé la proximité des rêves de l’eau et de l’idée de naissance". (Crédit : Jean-Luc Lacuve, Cinéclub de Caen [3])

Notre transcription de la suite de la bande-son, avec les références littéraires en marge :

Extrait 01 (42")

[...]
H. : (voix d’homme) : Je suis à vos ordres [leitmotiv qui sera repris plusieurs fois dans les dialogues]

[bruits stridents]

Samuel BECKETT (L’image)

La citation complète de Beckett :

« La langue se charge de boue un seul remède alors la rentrer et la tourner dans la.... la boue je reste comme ça plus soif la langue rentre la bouche se referme elle doit faire une ligne droite à présent c’est fait j’ai fait l’image. »

Nota : Les vignettes des livres sont cliquables. Lien sur amazon.fr : acheter le livre, ou simplement lire le descriptif.

F. : [voix de femme]  : Il faut que j’arrive à tenir jusqu’à la fin
[... ?] Et ce n’est pas commode.

[...]

H. : J’ai soif

F. : La langue rentre dans...
La bouche se referme

[... ?]
C’est fait,
j’ai fait l’image
.

*

Extrait 02 (1’39’’)

Alain BADIOU, (Circonstances, tome 6 : Le réveil de l’histoire)

Le début du live :
«  Que se passe-t-il ? De quoi sommes-nous les témoins, mi-fascinés, mi-dévastés ? Continuation vaille que vaille d’un monde fatigué ? Crise bénéfique du même monde, en proie à son victorieux élargissement ? Fin de ce monde ? Avènement d’un autre monde ? Que nous arrive-t-il donc, à l’orée du siècle, qui ne semble avoir aucun nom clair dans aucune langue tolérée »

[Bruits ]

H. : Que se passe-t-il ?
Continuation vaille que vaille
D’un monde fatigué ?
Fin de ce monde ?
Avènement d’un autre monde ?
Que nous arrive-t-il donc, à l’orée du siècle,
Qui ne semble n’avoir aucun nom clair
Dans aucune langue tolérée ?

*

H. (Jeune Homme) : On vient vous dire au revoir.

H. (Davidson) : Alors vous allez aux Amériques ?

F. (Jeune fille aux cheveux roux) : Eh oui Mr Davidson

H. (Davidson) : Vous avez de la pacotille ?

H. (Davidson) : La philo...

[Sirène de bateau]

Jean Paul SARTRE (L’être et le néant)

C’est une découverte importante de la pensée sartrienne, la conscience de l’altérité nécessaire de l’être : «  La conscience est un être pour lequel, il est dans son être question de son être en tant que cet être implique un être autre que lui »

La philo est un être
pour lequel il est dans son être
question de son être
en tant que cet être
implique un autre être que lu
i.

H. (Davidson) : Et vous Marie ?
Et vous Marie,
Vous pourriez aussi dire comme en Europe que le bonheur n’est pas une idée neuve ?

SAINT JUST

« Le bonheur est une idée neuve en Europe ». (Rapport à la Convention, 3 mars 1794.)

Avant Saint Just, il y avait eu, bien sûr, des apôtres du bonheur, mais La Révolution française et Saint Just lui donnent un sens politique. L’article 1 de la constitution de 1793 postule de façon explicite que « le but de la société est le bonheur commun », idée qui sera développée dès l’année suivante par Saint-Just avec sa célèbre phrase dans son rapport à la Convention.
On ne peut comprendre le sens de cette citation sans réaliser que les Lumières assignent à l’État un rôle en tout point comparable à celui qu’occupait précédemment l’Église. Ainsi, au fil du temps se développera le concept d’État-providence, le « bonheur ici-bas » (bien-être) occupant la place jusqu’ici détenue par « le salut dans l’au-delà ».


Le bonheur est donc probablement la meilleure expression du matérialisme de l’époque. Saint Just n’aura guère le temps de donner vie à sa déclaration, il sera guillotiné le 10 thermidor (28 juillet) de la même année.

Aujourd’hui, après une période de mépris par les philosophes au profit de la recherche métaphysique de la vérité ou de la réflexion sur la science, le bonheur reprend du service chez certains philosophes comme André Comte Sponville ("Le bonheur, désespérément"), Clément Rosset("La force majeure"), Robert Misrahi ("Traité du bonheur"), Michel Onfray ("L’art de jouir")... [4]

F. (Ivitch) : Pour moi, c’est l’Afrique [basculement sur le personnage féminin d’Ivitch]

H. (Davidson) : Bonne chance

Wir haben schon [...] das gesagt
[Quelques phrases en allemand]

H. : J’appelle la police

F. : Il est malade...

F. [autre voix éloignée]  : Juste une question.

H. : C’est les vacances, on reprend en septembre.

*

Extrait 03 (2’20")

[ Tandis que Davidson feuillette un livre d’art sur Nicolas de Staêl, assis sur son banc, avec Ivitch, à ses côtés, on entend leurs voix off]


F. (Ivitch, voix off) Alors, deux questions :
Alors, deux questions :
Est-ce que la Société est prête d’admettre
Le meurtre comme moyen de faire reculer...
[le chômage] [ces derniers mots du scénario ont été coupés au montage. C’était pourtant l’incursion ironique et iconoclaste (en associant le mot meurtre à chômage) de JLG dans l’actualité économique de notre temps ! JLG a préféré rester elliptique, laissant au spectateur le soin de choisir ce qu’il serait prêt à faire reculer ...par le meurtre.]

H. [Davidson, voix off] : 2ème question.

F. [Ivitch, voix off]  : Quelle différence il y a ...entre une idée et une métaphore ?

H. [Davidson, voix off] Une métaphore est... [la phrase est interrompue]

Il faut demander aux Athéniens quand ils prennent le tramway ! [JLG s’amuse. En grec « métaphore » désigne le tramway]

Philippe SOLLERS, « Proust et l’expérience intérieure » ( La guerre du goût)


Dans un entretien avec Philippe Forest :

PH. S. - Il est tout à fait clair que l’expérience intérieure de Proust, en ce qui concerne le temps, est principale. Commençons par le commencement : l’expérience intérieure est désormais interdite. D’une façon drastique, totalitaire par la société en général et par le spectacle en particulier qui avale tout cela pour projeter sans arrêt le sujet dehors et le couper de sa vie intérieure. C’est un programme qui est en cours de façon tout à fait saisissante.

Commençons par le commencement.

L’expérience intérieure est désormais interdite
par la Société en général
et par le Spectacle en particulier.

Vous parliez de meurtre.

[Le philosophe feuillette un livre d’art sur Nicolas de Staël, assis sur un banc, devant le lac Léman, en compagnie de la jeune femme au chapeau.]

Ce qu’ils appellent les images
devient le meurtre du présent.

F. [Ivitch]  : Le présent est un drôle d’animal.
[bruitage]
_ Ca m’est égal !

[superposition d’images de la scène de la voiture, avec le mari armé d’un pistolet. Mais dans la scène, ce n’est plus Josette comme dans la scène initiale, mais Ivitch, la jeune femme au chapeau.
Le mari dit une phrase en allemand ]

F. [Ivitch]  : Ca m’est égal ! [crié, en réponse]

*

H. [Davidson]  : Quand dit-on la vérité ?
Platon déclare
Que la beauté est la splendeur de la vérité.

Une métaphore de la vérité...

[Klaxon de voiture]

LES ENFANTS JOUENT AUX DES
« Ils jouent sans connaître les règles du jeu », précise Olivier SÉGURET de Libération, ce journaliste qui s’est rendu chez « le maître » pendant le tournage et a pu débusquer quelques secrets de « fabrication », pour parler trivialement. Bien sûr, il faudrait plutôt dire « création ». D’autant plus que pour cette séquence, JLG avait peut être en référence, la célèbre phrase d’Einstein constatant le bel ordonnancement des lois du cosmos et de la physique : « Dieu ne joue pas aux dés ». Mais des enfants qui ignorent tout des règles du jeu peuvent jouer aux dés.

Regardez ! ...Un enfant qui joue aux dés !

[L’homme se lève, salue en soulevant son chapeau ]
Madame !
[L’homme s’en va]

[à l’image apparaissent un garçon et une fille, 6-7 ans, assis à terre, sur le pavé. Ils jouent aux dés.]

[Ivitch regarde la scène - c’est ce que l’on suppose - des enfants jouant aux dés derrière une grille - les deux scènes se suivent. Une main d’homme se pose près de celle d’Ivitch]


[Bruit de sirène de bateau]

H. [Marcus, voix off]  : Je suis à vos ordres [leitmotiv]

*

INTERTITRE : 1. LA NATURE

Extrait 04 (2’45")

[Leitmotiv musique]

[A l’image, une voiture roulant sur une route enneigée]

H. [On suppose qu’il s’agit de Marcus, voix off]  : Une fille ou une femme
Une femme ou une fille

F. [voix éloignée] : Vous allez le voir
[A l’image, la voiture arrive devant un feu rouge signalant des travaux]

H. : Si j’y suis...
J’y suis encore jamais arrivé
_Passer au moment où ça change

[Phrase en allemand]

...Mao Tsé Toung, Che Guevara

*

[scène d’intérieur]

H. [Marcus, voix off]  : Vous l’avez connu
où ça ?

[Ivitch descend un escalier, nue]

F. [Ivitch, voix off]  : A Kinshasa

V. S. NAIPAUL (À la courbe du fleuve )

(titre original : A Bend in the River)
Se déroule dans un pays africain sans nom après l’indépendance, La première phrase du livre est considérée comme emblématique de la vision du monde de Naipaul : Le monde est ce qu’il est ; les hommes qui ne sont rien, qui se permettent à eux-mêmes de ne rien devenir, n’y ont pas leur place ("The world is what it is ; men who are nothing, who allow themselves to become nothing, have no place in it.")
À la courbe du fleuve a été candidat au Prix Booker de 1979.

Dans la courbe ...du fleuve

[image de pieds immobiles d’un homme que l’on peut supposer préhistorique... une momie..., mais les pieds finissent par amorcer un mouvement quand l’image change...]

[Bruits]

H. [voix off] : Ca me dit quelque chose
Un titre de
Un titre de
roman

[La caméra a subi une rotation et filme maintenant la scène à l’horizontale, les corps nus d’Ivitch et qui se déplacent dans la pièce]

F. [voix off] : Oui, prix Nobel de littérature.

H. [voix off]  : Il n’y a jamais de prix Nobel pour la peinture
Ni la musique !

F. [voix off]  : Oui, je sais !

[Bruits]

H. [voix off]  : Eh dans quelle branche il travaillait ?

F. [voix off]  : Hélas...

[...]

H. [Voix en arrière plan]
 : Il ne faudra pas rester là !

[Josette et Gédéon sont nus dans un lit, un écran de télévision est allumé. Notez l’effet d’ "écran-miroir" de la scène ! Un beau plan à la Godard.]

F. [Josette]  : Je vous dis que c’est dangereux.

H. [Gédéon]  : N’ai pas peur Josette
Absolument pas.

F. [Josette]  : Bien sûr que si
Aujourd’hui, tout le monde a peur.

*

ILS APPELLENT LE MONDE LA FORET

Extrait 05 (2’40")

[A l’écran : sexe féminin, pubis poilu, cadrage type « L’Origine du Monde » de Gustave Courbet]

Les Indiens Apaches de la tribu des Chihuahuas
Ils appellent le monde la forêt.

Jorge Luis BORGES<

Dans « L’Autre », une nouvelle de Borges publiée dans le recueil « Le livre de sable », Borges fait rencontrer son héros avec son double jeune :
« Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser que le rêveur c’est lui »

F. [voix off]  : Cette matinée est un rêve

Chacun doit penser que le rêveur c’est l’autre.

H. [voix off]  : Une femme ne peut pas faire de mal...
Elle peut vous gêner, elle peut ...vous tuer mais c’est tout.

Jean ANOUILH (Antigone)

« Je ne veux pas comprendre. Moi, je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir. »

A Thèbes, les deux fils d’Œdipe, Étéocle et Polynice, se sont entre-tués sous les murs de la ville. Le roi Créon a ordonné de n’enterrer qu’Étéocle, laissant sans sépulture celui qu’il considère comme traître, Polynice (ce qui, selon les Anciens, condamne son âme à errer éternellement). Quiconque enfreindra la loi sera puni de mort. La sœur d’Étéocle et de Polynice, Antigone, ose braver l’interdit et défier Créon : elle accomplit à deux reprises les rites funéraires.
La règle à laquelle obéit Antigone, est supérieure au décret pris par le roi. C’est une obligation intérieure, indépendante des circonstances. Elle affirme la liberté de la conscience.

F. [voix off]  : Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur
La vie qu’il faut aimer coûte que coûte
Moi je suis là pour autre chose
Je suis là pour vous dire non
et pour mourir
Pour vous dire non et pour mourir.
(la phrase est répétée)

*

PEINDRE QU’ON NE VOIT PAS

Marcel PROUST, (Jean Santeuil)

Les critiques qui suivirent la projection d’ « Adieu au langage », à Cannes ont souvent déformé la citation en écrivant : « peindre ce que l’on ne voit pas » alors que la citation exacte est « peindre qu’on ne voit pas. »
La voix off mentionne immédiatement dans un raccourci godardien : « Claude Monet » en fin de citation. Et les critiques de tomber dans le piège et d’attribuer la citation à Claude Monet ! Mais elle est de Marcel Proust analysant la toile de Claude Monet : Bras de Seine, près de Giverny. Eh bien sûr, la citation est si précise que, JLG le sait.

La citation :

"Quand, le soleil perçant déjà,
la rivière dort encore dans les songes du brouillard,
nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même.
Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée,
on ne voit plus rien que le néant,
une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin.
A cet endroit de la toile,
peindre ni ce qu’on voit
parce qu’on ne voit plus rien [5]
ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit,
mais peindre qu’on ne voit pas."

La citation est extraite de Jean Santeuil, ces textes de jeunesse publiés tardivement après la mort de Proust mais qui témoignent déjà de l’ acuité de de l’analyse proustienne.

[leitmotiv musique]

H. [voix off] Quelques uns d’entre eux ont tiré de la rivière une certaine, certaine [répété en réverbération] vérité
Mais aucun d’eux...
[phrase interrompue]

Quand le soleil perçant déjà
La rivière dort encore dans les songes du brouillard
Nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même
Ici, c’est déjà la rivière
Et là [arrêt de la musique soulignant les mots qui suivent], la vue est arrêtée
On ne voit plus rien que le néant
Une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin
A cet endroit de la toile
Peindre ni ce qu’on voit
Puisqu’on ne voit rien
Ni ce qu’on ne voit pas
puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit
Mais peindre qu’on ne voit pas.

Claude Monet

Dès la naissance
On nous prend pour un autre.

On le pousse,
On le tire,
On le force à entrer dans son personnage.


ZOOM... : Cliquez l’image.
Claude Monet, Bras de Seine, Près de Giverny, 1897
Huile sur toile, 75 x 92,5 cm, Paris, musée d’Orsay.

H. : Vivre ou raconter.

F. : On dit qu’il n’y a pas le choix.

H. Regardez Ivitch
Regardez dans le miroir Ivitch

Influence des thèses de Freud sur l’inconscient, et l’
« acte manqué »,
dont Lacan disait : « Un acte manqué est un discours réussi »...

F. : Il y a les deux
Vous voulez dire les 4
En fait.
Un fait ne traduit pas ce que l’on fait, Marcus
Mais ce que l’on ne fait pas.

Nous ferons des enfants

Je déteste les personnages.

[Leitmotiv musique]
[Cloches d’église]

*

SCATOLOGIQUE

[L’homme est dans les toilettes de l’appartement, assis sur la cuvette des WC, la porte est ouverte.]

JPEG - 18.1 ko
Rodin, Le Penseur

F. : Oui Monsieur

[...]

F. : ...faut que je passe
...Dépêchez-vous


[...]

H. : La sculpture de Rodin
Le Penseur, vous connaissez

[...]

F. : Je sais pas

H. Voilà une image de l’égalité,

[bruits de serrure...]

Une fonction, une position
Un instant qui appartient à tout le monde
Le seul, le b a ba de l’égalité
Parce que la pensée de chacun dans cette situation donnée
La pensée retrouve sa place dans le caca

*

JE VAIS MOURIR, JE NE VEUX PAS VOUS QUITTTER

George SAND, Alfred de MUSSET (Lettres d’amour)
édition présentée par Françoise Sagan :

Quand Musset réalise qu’il aime Sand et qu’il ne peut se résoudre à vivre sans elle, il lui écrit :

«  Adieu, adieu, je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien, j’ai les genoux par terre, et les reins, brisés, qu’on ne me parle de rien. Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t’aime plus mais je t’adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m’en passer.[...] Adieu, [...],mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez-vous en, mais tuez-moi en partant. »

F. : Eh bien oui vous êtes jeune
Vous êtes dans votre beauté, dans votre force
Essayez donc...
Moi, je vais mourir
Adieu
Adieu
Je ne veux pas vous quitter
Je ne peux pas vous reprendre
Je ne veux rien, rien
J’ai les genoux par terre
Et les reins brisés.

[Bruitage]
[...]
Nous ne nous aimons plus
[...]
Nous ne nous sommes jamais aimés[...]

Otto RANK (Le mythe de la naissance du héros)

JLG reprend ici des thèses développées par Otto RANK, un temps proche disciple de FREUD avant de s’en éloigner, et développées notamment dans ses ouvrages :
- Le mythe de la naissance du héros
- Le traumatisme de la naissance (son ouvrage le plus connu) et qui a marqué les débuts de la psychanalyse.

H. : Dans les mythes relatifs à la naissance des dieux
[...]
L’immersion dans l’eau
Et le sauvetage
[... ?]
Jouent un rôle analogue aux représentations de la naissance
Qui se manifestent dans le rêve.

EH BIEN, QU’IL MEURE !

Extrait 06 (1’00")

[Leitmotiv musical, accostage bateau]
[bruitage]

F. : J’entends rien.

F. : (Jeune fille aux cheveux roux) : Il dit qu’il meurt !

[Bruit d’écoulement d’eau dans la baignoire/bassin extérieur en ciment, et image d’eau mêlée de sang]

Eh bien, qu’il meure !

*

AH DIEUX

Extrait 07 (2’05")

[musique]

L’INTELLIGENCE DES CORBEAUX

[Coïncidence : la rubrique Sciences du JDD du 8 juin contient un article sur l’intelligence des corbeaux. Comment imaginer que ces images de corvidés soient présentes par hasard dans le film de JLG ? Adieu au langage qui fait la part belle à la Nature et au monde animal : l’homme n’est pas le seul à partager le monde, pas le seul à partager « langage » et « intelligence ».
Les corvidés (choucas, corbeaux freux, corneilles, grands corbeaux...) affichent des performances étonnantes, parfois similaires à celle des singes... et des humains : sens de l’observation, perception du temps, conscience de l’autre...

Une récente expérience filmée par la BBC nous montre un corbeau de Nouvelle Calédonie qui a réussi à récupérer de la nourriture en effectuant huit tâches successives dans un ordre donné : « Attraper des cailloux, les empiler dans une boîte pour ouvrir une trappe qui libère un bâton assez long pour attirer la nourriture jusqu’à lui... Il commet quelques erreurs, mais c’est impressionnant » nous dit Valérie Dufour, chercheuse en éthologie et évolution à Strasbourg (IPHC/CNRS) [...] « En proportion, l’aire analogue au cortex préfontal des primates (zone de l’apprentissage et des associations est presque aussi développée chez les corvidés que chez l’homme. ». Adultes, ces monogames s’installent en couple jusqu’à la fin de leurs jours : « Vivre à deux et entrer en interaction avec d’autres favorise l’adaptation et implique de mémoriser nombre d’éléments. D’autant qu’ils vivent jusqu’à 15 ans, voire 40 ans pour les grands corbeaux en captivité. » ajoute la chercheuse.

...Le face-à-face des corbeaux ! JLG aurait aimé cet article qui contient diverses autres observations très étonnantes.

H. [voix off] : Il existe, vous le savez, depuis 20 ou 30 ans
Une déclaration universelle des droits de l’animal

[A l’image, le chien déambule dans la nature]
Elle comporte dix articles
Elle fut mise au point 200 ans après 1789.

[A l’image, un «  corbeau » s’envole et croasse,

des oisillons corbeaux, becs grandement ouverts, fond de la gorge rouge, réclament la becquée,

...puis le chien au bord d’un torrent, la musique s’interrompt brusquement]

Paul VALERY (Aphorismes*)
Regards

« Des regards qui se rencontrent font naître d’étranges rapports.
Personne ne pourrait penser librement si ses yeux ne pouvaient quitter d’autres yeux qui les suivraient. Dès que les regards se prennent, l’on n’est plus tout à fait deux, et il y a de la difficulté à demeurer seul.
 »

(*) Publié dans La Nouvelle Revue Française N° 204, 1er septembre 1930

H. [voix off] : Personne ne pourrait penser librement
si ses yeux ne pouvaient quitter d’autres yeux
qui les suivraient
Dès que les regards se prennent,
on n’est plus tout à fait deux
Il y a de la difficulté de rester seul.

*

Extrait 08 (2’38")

[Parenthèse musicale. A l’image, un train arrive en gare, freine et siffle. Image de torrent et bruits de l’eau du torrent. Rocky se roule et s’ébroue dans la neige, puis autre saison, c’est l’automne, cimes des arbres aux belles couleurs rousses sursaturées dans une danse tournante de la caméra sur fond musical plein d’allégresse : dernière danse de la fin de l’été ? de l’automne de la vie ? Puis image de Rocky, à l’arrêt, dans la neige, oreilles dressées...]

H : Il y a de la difficulté de rester seul [répète la voix off]
[Autre saison, Rocky marche dans l’herbe verte au bord d’un champ labouré]
Ce n’est pas l’animal qui est aveugle
Mais l’homme, aveuglé par la conscience
Est incapable de regarder le monde
Ce qui est dehors est-il la vérité ?

[Rocky semble-t-il au même endroit, mais le paysage est maintenant enneigé. Rocky regarde la caméra]

Nous ne le savons que par le regard de l’animal
Et Darwin citant Buffon
Affirme que le chien est le seul être sur terre
Qui nous aime plus qu’il ne s’aime lui-même

*

L’OMBRE DE DIEU

[ Ombre de femme sur une route enneigée. La nuit est noire, la route est éclairée au niveau du sol, phares de voiture, projecteurs, l’ombre noire se dessine longiforme, sur le blanc de la neige]

[Ombre d’homme entrant dans le champ]

NIETZSCHE ET L’OMBRE DE DIEU

Voir la suite (IIème partie)

*

F. : L’ombre de Dieu !
Ne m’appelle pas...
[la suite n’est pas distinctement compréhensible]

H. : Tout le monde préfère qu’il n’y ait pas de dieu.
Mais personne ne le sait [on entend « fait » et non pas « sait »
[...?]

F. : Désolée.

H. : [...?] Non, pas vous Josette.

F. : ...Rien n’est épuisé,
Rien n’était même abordé à ce moment de l’Histoire.
La cause même...
[...]

[Bruit industriel, Images de fonderie industrielle ? Masse lumineuse, ... en fusion ? Images non stabilisées de lumières de phare sur une route ? )]
[Image de station service, voiture à l’arrêt près d’un distributeur d’essence. C’est la nuit. Les images ne sont pas nettes. Le dialogue se poursuit entre l’homme et la femme, mais n’est pas distinctement compréhensible]

H. Allez, dégage sac de puces [à l’adresse du chien à l’arrière de la voiture. L’homme se tient debout devant la portière arrière ouverte]
_ Allez !

[Klaxon]

*

Extrait 09 (2’17")

[Images d’intérieur, le chien se promène dans la maison, son d’émission télé]

F. : Tu habites cette maison depuis longtemps

H. : Pourquoi tu dis « depuis longtemps » ?
« Tu habites cette maison » ? suffit.

F. : S’il m’en parle, en même temps... [... ?]

*

LE FACE-A-FACE INVENTE LE LANGAGE

LE FACE-A-FACE INVENTE LE LANGAGE

La formule de Godard est merveilleusement ramassée.
Mais que sait-on de l’invention du langage ? D’un point de vue paléontologique, c’est l’Homo habilis, il y a plus de deux millions d’années, qui pourrait être le plus ancien préhumain à avoir employé un langage articulé, ce qui ne signifie pas pour autant que cet hominidé ait usé d’un langage comparable au nôtre. On suppose la préexistence d’une proto-langue chantée par la race de l’homme de Néandertal (the singing Neandertal), qui, au niveau de connaissance actuelle, ne possédait pas de syntaxe. Notons que Godard accrédite aussi la thèse musicale en faisant suivre son aphorisme de :

«  Si do ré mi fa sol la si... »

La vision rousseauiste de l’origine du langage et son évolution passe aussi par des chants mélodiques qu’il associe aux passions humaines. Premiers face-à-face !
Autre variante de face-à-face avancée pour les Homo erectus, par Michael C. Corballis, de l’université d’Auckland : la thèse d’une origine gestuelle du langage proche de celle employée par les sourds-muets...
...Pourquoi pas le geste et le chant ?

« Si do ré mi fa sol la si... »

H. Le face à face...

[en fond sonore, dialogue en anglais d’un film à la télévision]

F. : Si...

H. : le face à face...

F. : Si...

H. : le face à face invente le langage.

F. : Si do ré mi fa sol la si...

H. : La...

[dialogue en anglais du film]

H. : La...
[silence]

MIROIR | ЯIOЯIM

Comment expliquer cela ? En réalité, il est un peu abusif de dire que le miroir échange la gauche et la droite. Certes, lorsque vous levez votre main gauche, votre reflet lève sa main « droite »... mais cette main est celle qui est située à gauche du miroir, juste en face de votre main gauche.
Il s’agit donc bien du reflet de votre main gauche, mais vous aurez tendance à la considérer comme une main « droite » que parce que vous vous imaginez à la place du reflet. (encore un mauvais tour de notre égocentrisme qui s’imagine au centre de l’image, comme au centre du monde.)

Gauche et droite ont été inversés [dans le miroir]

Mais pas le haut et le bas

Pourquoi ? [difficile à expliquer, mais effet de nos sens abusés]

[musique]

*

PAS DE POURQUOI

Extrait 10 (2’25")

[Ce visage de femme à l’écran. Celui de Josette.]

F. (Voix seule sans fond sonore) :
Lorsqu’il entra dans la chambre à gaz
Un enfant demanda à sa maman, pourquoi ?
Et un SS cria : « Hier ist kein warum. »
Pas de pourquoi !

*

H. : [voix seule sans fond sonore] : Quand je faisais des maths,
On nous apprenait
La courbe de Laurent Schwartz-Dirac,
 [6]
_ Infinie en tous ses points,
Sauf en un où elle est nulle.
[Témoigne de l’intérêt de Jean-Luc Godard pour les mathématiques et les sciences, n’hésitant pas à tenter de résumer ici, un concept très pointu, extrêmement difficile à résumer avec des mots simples.]

F. [voix seule]  : Ou le contraire.

H. [voix seule] : ...Et de grandes inventions :
l’infini et le zéro.

F. [voix seule] : Les mots,
le sexe
et la mort.

H. [voix seule] : Seuls les êtres libres
Peuvent être étrangers les uns des autres,
Ils ont une liberté commune
Mais précisément, cela les sépare.

[Bruitage,
musique, A l’image le chien, la femme est nue]

F. : Il y a quatre ans
Vous m’avez donné l’adresse...
Vous avez oublié ?

FAITES EN SORTE QUE JE PUISSE VOUS ¨PARLER

BLANCHOT (L’attente l’oubli)

«  faites en sorte que je puisse [vous] parler »
que la femme reformule plus avant, en :
«  persuadez-moi que vous m’entendez »

F : Faîtes en sorte que je puisse vous parler.

H. : Je dois quoi faire ?

[Cris de chien, plaintifs]

F. : Persuadez-moi que je dois [... ?]

H. : Je ne dirai presque rien
Je cherche la pauvreté dans le langage

*

Extrait 11 (1’51")

F. : Ou tu vas bordel ?

H. : Je vais te montrer

EVANGILES

« Dieu résiste aux orgueilleux mais donne sa grâce aux humbles » (Jacques 4.6)
(Jean-Luc Godard a été élevé dans la confession protestante.)

F. : Il n’a pas pu faire de nous...
Il n’a n’as pas pu faire de nous ...des humbles.

H. : Qui ça ?

F. : ...Ou pas su ou pas voulu !
Alors il a fait de nous des humiliés !

H. Qui ça ?

F. Dieu !

[bruitages stridents et divers]

*

[hélicoptère à l’image, musique]

Victor HUGO (Les Châtiments)

«  Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
 »

Dans le poème de Viktor Hugo, les deux vers cités par JLG
suivent ceux-ci :
« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
 ».

Dans ton cirque,
De bois, de côteaux, de vallons,
La pâle mort,
Mêlée à des sombres
bataillons...

*

Extrait 12 (3’12")

[patchwork chaotique de sons et d’images dont il émerge des bribes de dialogue audibles ou inaudibles. A l’image une voiture roule sur une route, phares allumés, la caméra est à l’intérieur. Images de la route ou des cadrans ronds du tableau de bord]

[bruitages]

H. : Je suis à vos ordres (leitmotiv)

[stridences]

F. : Où allez vous ?

H. : Là où il faut !

F. : A Kinshasa
Un journaliste m’a raconté une histoire
A propos de Mao Tse Toung
Il voulait savoir ce qu’il pensait de la révolution de 1789
...Ah, un grand silence !
Il a répondu que c’était trop tôt pour le savoir
Et vous savez qu’en russe, « caméra » veut dire prison ?

[ bruit dialogue inaudible]

La Russie ne fera jamais partie de l’Europe

F. : Si jamais des Russes deviennent des Européens, ça ne sera plus jamais des Russes.

[image de voiture, arrivant au niveau d’un feu rouge signalant des travaux]

H. : ...J’y suis jamais arrivé : passer au vert sans ralentir

F. : Il y’a qu’à employer une formule d’autrefois :
Abracadabra, Mao Tsé Toung, Ché Guévara !

*

[Bruits stridences]

F. : Pourquoi vous êtes là ?

H. : Parce qu’il n’y a pas d’autres personnes !
...En Afrique il y a quelque chose à voir ?
[La caméra filme alors le couple, nu, dans une scène d’intérieur, déambulant dans un salon. Images tronquées de troncs, de jambes. L’homme masse les cuisses de la femme. L’homme se rhabille. Visage de la femme, assise. Elle retire des roses du vase sur la table et les sens]_

F. : Le silence...
il y a mille sons,
il y a la guerre,
il y a les animaux,
le silence arrive...
Et puis, ...un autre pays
ouvre la porte,
Il te parle.

H. [... ?]
Il agit contre la liberté pure.
« Je parle » : sujet.

F. : ...Faut pas que je reste là !

H. : « J’écoute » : objet.

[silence, image de la femme assise, nue, elle fume une cigarette, prend une rose du vase devant elle et la sent...]

H. (voix seule) : Vous avez renoncé à tout...
renoncé [...ez, er ?] à la liberté elle-même,
et tout...
[L’homme rit bruyamment]

F. : Il va falloir qu’on engage un interprète...

*

Voir aussi : Bande son commentée (II)
et L’article de A.G.

*

[1Zoé Bruneau, En attendant Godard, Editions Maurice Nadeau, 2014

[4Crédit : d’après Wikipediia (bonheur)

[5devenu « puisque qu’on ne voit rien » dans le film

[6(Laurent Schwartz-Dirac (1915-2002), Paris) est l’un des grands mathématiciens français du XXe siècle, le premier à obtenir la médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel en mathématiques), en 1950.

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