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Jean-Luc Godard, Adieu au langage

Premières critiques

D 21 mai 2014     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Adieu au langage


Le 21 mai, à Cannes, en compétition officielle.
Sortie en exclusivité au cinéma Panthéon à Paris (5ème).

Jean-Luc Godard, absent à Cannes, a envoyé une lettre-vidéo de 8’46 à Gilles Jacob et Thierry Frémeaux, visible sur le site du Festival.

Comme d’habitude, Godard ne fait pas consensus. Tant mieux.


(durée : 8’46")
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Le synopsis

Résumé manuscrit. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Bande-annonce


Preview : Roxy 1

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Jean-Luc Godard, invité du 7/9 de France Inter

En compétition à Cannes avec le film Adieu au langage, mais absent de la Croisette, le cinéaste a accordé une interview exclusive à Patrick Cohen (82’30").

A propos des citations qu’il affectionne : « Sollers que j’admire, que je respecte, dit souvent : "ce ne sont pas des citations, ce sont des preuves". »

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Morceaux choisis

Sur Cannes et le milieu du cinéma :

J’ai souvent eu des films à Cannes. Si on peut concourir et faire plaisir aux producteurs ou à moi qui suis coproducteur, l’aspect commercial que ça amène aujourd’hui...

Les professionnels, ils parlent un autre langage que moi : la critique, les officiels, le producteur. C’est dans un autre monde. Je me souviens d’un entretien avec un enfant autiste qui avait progressé, qui commençait à parler le langage des Terriens, il disait : « Je me souviens, quand je suis né, je n’étais pas là ». Eh bien voilà.


Godard : "Pourquoi je ne vais pas à Cannes par franceinter

Sur les nouvelles technologies :

Ce n’est plus un film, c’est un dvd sur un petit écran, même sur un écran un peu grand. La salle de cinéma c’était une invention. Aujourd’hui, c’est comme si un moine disait : est-ce que ça vous arrive de retrouver Dieu chez vous ? Il n’y a plus d’église...


Jean-Luc Godard : "Pourquoi j’ai tourné en 3D"

Les techniciens inventent la brouette mais elle va servir à quoi ? On peut s’en servir d’une autre façon. La brouette est une image. La 3D est quelque chose qui vous fait croire sur une surface plate que vous pouvez la voir en relief, très modestement. Mais on voit plus la profondeur dans Citizen Kane. Il y a le désir de faire de la profondeur, qu’a rarement eu la peinture, sauf à la Renaissance.

Je m’intéresse à ce qui se passe, je regarde un peu la télévision, je me sers d’un iPhone pour communiquer. A mes amis j’envoie des films plutôt que des textos. J’envoie pas de fichiers, ça c’est la police. Mais de petites vidéos. (...) J’ai des milliers de vidéo de mon chien Roxy.

Roxy 2

Il ne faut pas restaurer des films. il ne faut pas restaurer la Sixtine, si elle s’effondre, elle s’effondre. Ils feraient mieux de faire des films plutôt que de sauver le visage de X ou Y. On n’a pas besoin d’engranger du capital culturel, la seule chose intéressante, c’est la valeur ajoutée.

On ne peut pas tout sauver. Vous n’allez pas transformer les pyramides d’Egypte en tour Montparnasse. On peut les entretenir, un peu mais pas trop. On ne va pas sauver chaque saison les feuilles qui deviennent automnales.

Sur quelques acteurs et réalisateurs :

Je n’ai pas envie de revoir, j’ai envie de voir ce qui se fait ou ce qui ne se fait plus. Si je vois un vieux Lino Ventura, je me dis au moins je ferais pas ça, je le trouve toujours aussi abominable. Il n’a jamais fait de bons films.

De Funès me fait rire, comme tout le monde. Je suis normal, si vous voulez. Pour moi, il n’a pas pu faire des films à la mesure de son talent.

Tarantino ne m’intéresse absolument pas. Un faquin, comme on disait au XVIIIe siècle. Un pauvre garçon, tant mieux s’il est heureux.


Godard : "Tarantino est un faquin"

Bertolucci est devenu un bon gros notaire, je crois qu’il a eu des accidents, paix à son âme.

La notion d’auteur, c’était seulement pour protester contre le fait que l’auteur était juste le scénariste, que le réalisateur était juste un technicien, et ça existe encore aujourd’hui.

Hitchcock n’avait pas son nom au-dessus du titre. Après la Nouvelle Vague, il l’a eu. Il est le seul poète maudit qui a réussi. Stroheim, Rimbaud, Vigo, n’ont pas connu ça.

Sur ses amis de la Nouvelle Vague :

La dispute avec Truffaut est la seule qui a été mise en exergue. Mais on ne se disputait pas. Sur les films, un peu. On ne connaissait rien l’un de l’autre, dans le groupe de la Nouvelle Vague, on était des moines, on ne savait pas combien de fois par semaine l’autre forniquait.

J’ai mis longtemps à dire à François [Truffaut] que je trouvais absolument nuls ses films. Rivette un peu moins longtemps. Rohmer, j’appréciais pas ce qu’il commençait à faire, mais on habitait le même immeuble, on se croisait, on ne se disait rien. On était nos propres fantômes.

Rivette avait dit de Une femme est une femme : “C’est un Picasso”. J’étais fier. Aujourd’hui c’est un film que je trouve nul.

Sur les animaux


Godard : "Les animaux ne communiquent pas, ils... par franceinter

Sur le sport :

Le football ça m’a passé aussi, il faudrait être sûr de ne tomber que sur les penalties, qu’il y ait au moins une chaîne qui diffuse que ça. Ça m’intéresse parce que jeune j’ai joué gardien de but. Et puis on n’a pas envie de voir tout le match, c’est mal filmé. Est-ce que ça peut être bien ? Est-ce qu’on peut filmer le foot comme le basket ? Le tennis, c’est effroyablement mal filmé. Télérama.

Voir aussi : entretien exclusif de JLG à la RTS.

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Jean-Luc Godard. Exclusive Interview


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Un Jour Godard viendra...

par Zoé Bruneau, actrice

Zoé Bruneau Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Il bruisse une question dans Cannes ces derniers jours. Au milieu des belles robes et des décolletés, entre les nœuds pap’ et les beaux souliers. Viendra, viendra pas ? Godard fera-t-il le déplacement de sa Suisse calme ?

On me pose beaucoup cette question. Au-delà de mon amour pour le film ou de sa qualité, au-delà du travail, de la technique et même de la 3D, ce qui intéresse et interroge, c’est "Est-ce qu’il viendra ?".

J’ai travaillé avec Godard, nous avons tourné un film ensemble. Je ne le connais pas intimement et ce n’est pas devenu mon "copain".

Mais maintenant je peux prévoir de ne pas prévoir, je sais que quoi qu’il arrive, rien ne se passera comme prévu, pensé, imaginé. Par quelqu’un d’autre que par lui.

Que ce soit pour le tournage d’une scène, l’horaire d’un train, un séjour en Suisse, tout peut être remis en question. J’en ai pâti, je l’ai subi, mais ça m’a fait le cuir plus épais. Cette appréciation contrariée des priorités, des urgences ou des nécessitées, cette façon de voir la vie, m’ont tellement interpelée que j’en ai écrit un livre.

C’est qu’il a l’art du suspens le monsieur, il sait se faire désirer. Il intrigue, laisse perplexe, et ne va jamais là où on se dit qu’il sera. Alors peut être que cette fois il fera taire les sceptiques et se déplacera. Mais rien n’est moins sûr.

En même temps, je suis tiraillée. Évidemment que je veux que Godard soit là. Que je veux son regard et son soutien lors de la projection, évidemment que je veux le voir fumer au bout de ce grand tapis rouge, l’œil rieur, le sourire en coin et le cigare au bec. Mais il y a quelque chose qui ne cadre pas. Quelque chose qui démange.

Il faut dire que de la fabrication du film au festival de Cannes il y a un monde. Voire un univers.

Je me suis retrouvée en Suisse sur les berges du lac, à tourner dans une équipe constituée de cinq personnes. Dix au plus fort moment de fréquentation... Alors le décalage, ai-je vraiment besoin de le souligner ? Quand les choses se font dans un tel cadre d’intimité, il est compliqué de se projeter et de faire cadrer l’un avec l’autre.

Pas de loge, pas de maquillage, pas de costumes. Pas de cantine, pas de stagiaire régie, pas d’assistant caméra.

Zoé Bruneau Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Si Godard est là, il est fort envisageable que nous montions ces marches avec la totalité de l’équipe. Avec tous ceux qui ont été sur ce tournage. Je ne sais pas si ce sera le cas mais c’est une possibilité. Tous ces gens qui ont vécu comme moi la fabrication méticuleuse, qui ont vu le travail se faire par petites touches, comme un peintre fignolerait son tableau. La précision du détail, l’art de la minutie. Dans le film rien n’est là pour faire joli ou par le fruit du hasard. Tout est là pour quelque chose et veut dire quelque chose. Tout a un sens. Le son, les mots surtout. Ce qui est dit, ce qui est montré, ce qui est suggéré. J’y trouve beaucoup d’humour aussi, car Jean-Luc Godard est drôle.

Alors si "Le Maître", comme il est communément appelé dans le petit milieu du cinéma godardien, ne trouve pas de sens à sa présence, il ne viendra pas.

Le chemin qui mène à Godard est loin d’être sans embûches. Même quand on pense que cette fois les choses vont se faire avec facilité, non, non, non. Ce n’est jamais le cas. Les tergiversations, les délais, les annulations sont monnaie courante. On pourrait lui en vouloir, et pourtant, sa singularité et son intelligence le dédouanent toujours. Et quand finalement on se retrouve en sa présence, on oublie tous les désagréments vécus par le passé.

C’est un homme qui n’a plus rien à prouver cinématographiquement parlant. C’est un artiste, un cinéaste, un philosophe. C’est un homme affranchi des codes et des devoirs. Comme un enfant qu’on menace d’une punition, si à ses yeux la punition n’en est pas une il n’y a pas de moyen de levier. J’ai pris des notes pour moi pendant le tournage pour ne rien oublier des choses que je vivais. Parce que faire un film avec Godard ce n’est pas se rendre sur le plateau pour tourner deux scènes, c’est pour ma part deux ans de vie à trouver son rythme, comprendre son fonctionnement et s’abandonner, se laisser guider.

Alors ce qu’il faut se dire, c’est qu’il fait cadeau de son film, dans toute sa particularité, sa beauté et avec ce regard si pointu sur le monde. Si il vient le présenter, ce ne sera que la cerise sur le gâteau. Et je serai la première à m’en délecter d’une cuiller.

Huffington Post

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Entretien avec l’équipe du film

1. Ils ont pu découvrir ce que c’est qu’être acteur sous la direction de Jean-Luc Godard : rencontre avec Héloïse Godet, Zoé Bruneau, Richard Chevallier et Jessica Erickson.

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2. Entretien de l’équipe « Adieu au langage » avec Héloïse Godet, Jessica Erickson, Kamel Abdeli, Zoé Bruneau, Christian Gregori, Richard Chevallier.

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Ils ont vu le film et... ne sont pas du tout d’accord.

« Adieu au langage » de Jean-Luc Godard

par Christophe Kantcheff

On peut rester interdit devant Adieu au langage, de Jean-Luc Godard, présenté aujourd’hui en compétition (et en sortie parisienne), comme devant les Cantos D’Ezra Pound, Finegane Wakes (sic) de Joyce ou les écrits poétiques de Christophe Tarkos. On peut, et il ne manquera pas de voix pour entonner les vieilles antiennes rabâchées depuis des lustres, évoquant le vieux cinéaste creusant lui-même sa tombe (dixit l’invité aujourd’hui de « la Marche de l’Histoire » sur France Inter) et autres billevesées qui trahissent avant tout les intolérances de ceux qui les prononcent.

On peut aussi considérer que, dans la même voie que ces poètes, Jean-Luc Godard a inventé une langue, la sienne, une langue cinématographique à nulle autre pareille, inédite et peut-être, parfois, indicible (les autres disent « illisible ») dans la mesure où ce qu’elle exprime n’existe pas, ou plus précisément renvoie à un réel qui nous échappe. Pas d’autre moyen, pour tenter désespérément d’atteindre ce réel, d’inventer une langue. Le langage (c’est-à-dire le parler courant) en est parfaitement incapable.

Voilà le sujet même d’Adieu au langage, autant que sa forme. Imaginer qu’il y aurait là du mépris (Ah, le mauvais jeu de mot qui refleurit ! cf. Le Figaro), est une erreur de vue. Si Jean-Luc Godard n’est pas venu à Cannes, c’est parce qu’il ne se sent plus de la partie. Non pas au-dessus mais ailleurs, comme il le dit magnifiquement dans la lettre filmée adressée au président du festival, Gilles Jacob, et au directeur, Thierry Frémaux, mise en ligne juste après la projection officielle : « Je ne suis plus là où vous croyez encore que je suis encore. En fait je suis d’autres pistes. (...) J’irai dorénavant là où je suis resté ».

De la même façon, s’il y a un énorme orgueil chez le cinéaste, propre à tout créateur d’envergure, il faut aussi considérer Adieu au langage comme une proposition, à prendre ou à laisser, qui a sa part d’humilité. Son caractère a priori hermétique n’est pas un acte d’exclusion de l’autre. Mais une invitation à la bizarrerie du Beau, chère à Baudelaire.

Son utilisation de la 3D ne relève pas d’autre chose. Godard a toujours été un expérimentateur, y compris sur le plan technique. Il n’y a pas recours par opportunisme, mais pour en faire quelque chose à lui, c’est-à-dire en exploiter toutes les ressources. Faire « entrer le plat dans la profondeur ». C’est ainsi qu’Adieu au langage recèle une innovation géniale, qui permet au spectateur, à certains moments du film, de choisir entre deux images, celle que voit l’œil gauche ou celle que l’œil droit perçoit. Autrement dit, en fonction de l’œil qu’on garde ouvert, de faire son montage soi-même en cours de projection. Jusqu’à ce que les deux images se fondent à nouveau.

Rien de gratuit dans cette innovation. Hormis l’alternative visuelle qu’elle suscite, elle met en jeu ce qui depuis longtemps est un objet central de recherche pour JLG : ce qui fait lien, c’est-à-dire le bon ou le mauvais raccord. Adieu au langage en multiplie les aspects. Qu’il s’agisse de ce qui relie deux rives, celles du lac Léman, où de nombreuses scènes du film ont été tournées, ou du lien entre un homme et une femme, deux amants en perte d’amour, ou bien le mari et la femme qui s’opposent. Godard met alors en exergue le rôle d’intercesseur du chien, sa faculté à « communier » avec les uns et les autres, le chien du cinéaste, Roxy, jouant ce rôle. Ce peut être aussi la relation entre deux images, que constitue une troisième image virtuelle, qui naît des deux premières. Un exemple parmi de nombreux autres : tandis que la voix off dit : « la tribu des Chihuahua appelle le monde “la forêt” », la caméra filme le pubis d’une femme. Ce qui se forme alors dans l’esprit du spectateur, à son insu, est cette troisième image.

A contrario, la solitude et la séparation sont aussi au centre du film. Mais Adieu au langage (moins encore que Film socialisme) n’a pour autant la dimension sombre, voire apocalyptique qu’avaient les Histoires du cinéma, il y a 15 ans. Son prosaïsme, scatologique en particulier (nous sommes tous égaux devant la défécation, Godard aime à réactiver cette image populaire et... politique !), y contrebalance son lyrisme romantique. Il y a même quelque chose de lumineux dans ce film aux couleurs franches, saturées, où les plans de fleurs sont nombreux, et qui se termine sur des aboiements et des cris de bébés.

Contre le langage « usine à gaz », Jean-Luc Godard oppose sa langue d’éclats. Les spectateurs qui s’y laisseront aller auront le privilège de passer de la « nature » à sa « métaphore », les deux parties explicites du film. Or, l’étymologie grecque de « métaphore », comme aime à le rappelle le cinéaste, venant du mot « transporter », il y a tout lieu de penser qu’ils feront un beau voyage. Politis, 22 mai.

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Roxy Miéville.

« Adieu au langage » : Godard nom d’un chien !

Gérard Lefort et Olivier Séguret

Un jeune acteur inconnu est le personnage principal d’Adieu au langage. Il s’appelle Roxy Miéville, et tout prouve, à longueur des plans le cadrant, qu’il s’agit d’un chien. Un chien de famille, un familier en tout cas, puisque Miéville est aussi le patronyme d’Anne-Marie, la fidèle compagne de Jean-Luc Godard. C’est une blague ou quoi ? Oui, c’est une blague, un vrai gag. De ceux qui, comme dans un Charlot d’antan, nous font suffoquer de rire, nous soulagent de l’esprit de sérieux, nous vengent des nuques raides qui, au choix, embaument prématurément Godard ou le massacrent a priori. Roxy, peut-être, est le vrai héros du film, corniaud de rêve, qui pisse, qui dort, qui gémit, qui furète, chien cinéaste, donc mélancolique, qui a toujours l’air de n’en penser pas moins. Si la parole lui manque, son bon regard est là qui nous dit : « Allez, on y va, pas de panique, ça va aller. » Alors allons-y franchement, dans le sillage de son panache, cet idéal quant à soi.

Tourné en 3D avec des smartphones, des caméras Go-Pro, des appareils photo, Adieu au langage peut être accueilli comme une prouesse technique éblouissante. Mais c’est plutôt comme un peintre moderne (Nicolas de Staël à la volée) qu’il faut envisager Godard face au défi du relief et aux disciplines qu’il impose : dessiner un motif parfaitement classique sur sa toile, avant de le brouiller en y projetant du sable, en faisant péter ou dégouliner les couleurs, en accusant les perspectives, en soulignant les jointures, en saturant les prises sonores et en barbouillant de merde, s’il le faut, les angles trop nets des conversations. « Ploc, ploc », fait l’étron dans la cuvette des chiottes. « Dépêche-toi, moi aussi j’ai envie d’y aller », quémande une certaine fille à la porte des toilettes.

Météoritique. Rien d’autodestructeur dans ce processus. Le résultat est magnifique et parfois sublime. Il a beau s’appeler Godard, on a le sentiment que le montreur d’ombres n’a pas pu se retenir de faire joujou avec la 3D comme le premier enfant hollywoodien venu : à certains moments, il fait le frère et la soeur Wachowski à lui tout seul, comme dans ce plan sidéral, météoritique, qui nous jette au visage l’envol d’un canard bleu... « C’est idiot, l’effet », dit-il à propos de la 3D. OK, d’accord, mais c’est cool aussi. Même chose avec la prolifération de plans penchés ou inclinés, ou encore avec cette scène en voiture où Godard applique des essuie-glaces sur nos lunettes d’insecte polarisé. Même s’il est alimenté à la mélancolie, un feu de joie scopique fait cramer en beauté Adieu au langage, et pas seulement à l’occasion d’un incendie de lumière orangée dans les feuillages d’automne. Le monde, pardi, est une matière 3D que Godard observe en artiste-scientifique, façon Michel-Ange et Vinci. Adieu au langage est une opération réussie de chirurgie optique. On voit trouble, on est troublé ; on voit double, on est doublé ; on voit flou, on voit fou.

Godard fait valoir « un essai d’investigation littéraire », comme il est écrit sur l’écran. Et encore une fois, comme dans pratiquement tous ses derniers films, il fait entrer dans le champ et dans nos crânes le plan majestueux d’un bateau glissant sur le lac... Un lac « majeur » sur lequel « on peut imaginer qu’est né Frankenstein ». De fait, façon bouffée d’un Straub-Huillet inédit, on voit Mary Shelley et Byron se promener en costumes sur ses rives circa 1820. Littéraire aussi, parce que le film est chapitré (1 : Adieu ; 2 : la Métaphore) et ses dialogues entièrement composés de citations puisées dans la bibliothèque perso de « JLG », dont il donne aimablement les sources au générique final. A ce titre, ça ne fait pas de mal d’écouter ce qu’on a déjà lu ou ce qu’on devrait lire : Maurice Blanchot, Pierre Clastres, Van Gogh ou Monet, qui a écrit : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas. » Nous voilà à deux doigts d’effeuiller la Marguerite, cette bonne Duras qui résumait ainsi son cinéma : « Filmer le désastre du film. » Hélas pour moi, disait Godard dans un essai antérieur.

Serpent. Mais foin de mamours, Godard investigue, mais il investigue quoi ? Autrement dit : c’est quoi l’histoire ? « Le propos est simple », résume Godard (in dossier de presse) : « Une femme et un homme se rencontrent, ils s’aiment, les coups pleuvent, un chien erre entre ville et campagne, les saisons passent, l’homme et la femme se retrouvent, le chien se trouve entre eux... » Dans ce billet calligraphié à la main, Godard a rajouté en incise que la femme est « mariée » et que l’homme est « libre ». Elle s’appelle Ivich ou Josette ou Mary, il se nomme Marcus, Gédéon ou Davidson. Ménage à six ? On connaît la chanson : « Dans masculin, il y a masque et cul ; dans féminin, il n’y a rien. » Mais près de cinquante ans après Masculin Féminin, le déséquilibre bascule cette fois en faveur de la femme. Adieu au langage est un film féministe qui dit que l’homme, cette salope, quitte toujours la maman pour la putain. Vive la mariée, donc. Même si elle est en noir. « Les deux grandes inventions : le zéro et l’infini. Mais non : le sexe et la mort. » Et les nus de la femme et de l’homme sont filmés comme Cranach peignait Eve et Adam : sexy, pudique, au paradis sous le signe du serpent.

« Le philosophe est celui qui se laisse inquiéter par la figure d’autrui », est-il dit. Pétard, Jean-Luc, on t’inquiète tant que ça ? Libération.

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En sortant du Godard

Pierre-Yves Quiviger

En sortant du Godard, et pendant aussi parfois, on est irrité par quelques facilités politiques, quelques plans pas totalement formidables et quelques sons au mixage exagérément agressif, des lectures de texte un peu lourdingues et des références philosophiques parfois convenues (parfois beaucoup plus originales), mais au final, il reste quoi ? un film dont une heure tient de l’évidence parfaite, de l’accomplissement sans égal, du geste de très grand maître. De même que je me moque que certains dessins et céramiques de Picasso soient décevants, ou que quelques tableaux de Watteau soient fadasses (comme Le montreur de marmottes, conservé à Saint-Pétersbourg), ou bien que toutes les pages de Hölderlin n’aient pas l’écrasante majesté de tant d’autres, il m’importe ici d’avoir la chance d’être le contemporain de ces minutes, de les voir dans l’agréable confort d’une salle de cinéma et d’un grand écran.

Deux choses rendent d’avance farcesque l’attribution de la Palme d’or à un autre film (et pourtant, il est évident qu’Adieu au langage n’aura pas la Palme d’or, et cette évidence était déjà expliquée, il y a vingt ans, par Godard dans le magnifique JLG/JLG : « il est de la règle de l’Europe de la culture de ne pas souffrir l’exception » ; il est évident que le festival de Cannes ne peut pas être ainsi capable d’honorer l’infiniment honorable) : 1) Godard est le seul grand cinéaste à ce jour, avec Scorsese et son sous-estimé Hugo Cabret, à savoir faire quelque chose de ce gadget qu’est la 3D : il invente, il avance, il repousse les limites, il réforme la forme — c’est la grande liberté qu’on a à 83 ans, et qu’on est le dernier survivant - avec le grand Rivette — d’une certaine manière d’avoir su, déjà, réinventer la forme d’un art. 2) Un chien — le chien le plus vivant, le plus émouvant, le plus métaphysique, le plus poétique, qui ait jamais été filmé : quelque chose comme l’introduction gigantesque, merveilleuse, simple et définitive, de l’animal selon Montaigne, Derrida et Peter Singer dans le cinéma occidental. Si l’on avait du bon sens sur la Croisette, c’est Roxy qui aurait la Palme d’interprétation — il devient des feuilles d’automne, il devient un vieux sage et un vieux singe, il devient un torrent, il devient la lumière de l’été qui jaunit les fleurs jaunes, il devient le vent qui agite au bord de la route les pavots rouge sang.

Après, peut-être que c’est un peu frustrant. Peut-être que Godard pourrait assumer un peu plus son lyrisme, nous emporter, ne pas couper exprès la Septième quand on commence à avoir la chair de poule. C’est théologiquement caricatural et c’est — pardon — presque du Sainte-Beuve, mais on ne saurait reprocher à Godard de n’être pas Malick. JLG est un pasteur, ce n’est pas un prêtre. Il ne s’épanche pas, il montre le chemin, à nous de le finir comme des grands, il ne nous tient pas la main — le chien, Beethoven, l’eau, la fleur jaune, l’incipit du livre de Jocelyn, la cicatrice aux lèvres de l’actrice, il nous dit le début, et puis c’est tout, à nous de nous débrouiller seul après. Pas un chagrin idiot, mais une élégance dans la mélancolie, celle d’un grand seigneur.

Bref : allez-y. Dans soixante ans, vous pourrez dire : moi, je l’ai vu quand il est sorti. Il y a quelques jours, j’entendais deux adolescents discuter boulevard Saint Michel : « Tu as déjà vu des Godard ? / T’es dingue, ça a l’air chiant. / Ouais, mais en même temps, c’est genre le dernier Mallarmé. T’imagines : le mec qui a acheté le dernier recueil de Mallarmé de son vivant. Ben là, c’est pareil, Godard est pas mort, et tu peux voir son dernier film. / Ouais, putain, t’as raison, je vais y aller ».

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Godard, un chien dans le jeu de Cannes

Par Jean-Michel Frodon

Derrière l’excitation médiatique et festivalière, on trouve un film, « Adieu au langage », en 3D mais aussi en relief. Et dont un plan vaudrait au chercheur Godard un Prix Nobel de cinéma, s’il existait.

Il y a Adieu au langage, qui sort au cinéma ce mercredi 21 mai, et il y a « le Godard à Cannes », assez sidérant phénomène d’excitation médiatique et festivalière. Entre les deux, un gouffre insondable, où le réalisateur Jean-Luc Godard s’est bien gardé de venir se laisser happer, ce qui se serait immanquablement produit s’il avait mis les pieds sur la Croisette. Il s’en explique d’ailleurs dans une lettre filmée à Gilles Jacob et Thierry Frémeaux.

Dudit phénomène, au-delà de l’expertise des spécialistes des relations publiques qui s’en sont occupé, il faut constater une remontée de la cote people du nom de Godard, qui tient à la disjonction désormais totale avec ce qu’il fait (et que si peu de gens vont voir). Godard a atteint le moment où la radicalité dérangeante et mélancolique de son oeuvre ne gêne plus du tout le besoin d’adoration fétichiste d’un public de taille conséquente.

Sur un horizon accablant, la défaite de ce que pour quoi Godard aura filmé et lutté toute sa vie, c’est une sorte de minuscule victoire, son travail de cinéaste n’ayant plus du tout à rendre des comptes aux statues qu’on a commencé de lui ériger il y a longtemps, qui lui ont longtemps nui, et dont voit bien qu’elles n’attendent que son décès pour proliférer à l’infini.

Plus il est clair, moins on le comprend

Le film, lui, est un nouvel « essai d’investigation cinématographique ». Il le dit très clairement — Godard dit toujours tout très clairement, et ne cesse de constater que plus il est clair, moins on le comprend. D’où la mention, dans le film, de la nécessité de traducteurs pour se comprendre, proposition qui pointe l’impuissance du langage, mais n’y apporte nulle solution.

Ce n’est évidemment pas en ajoutant du langage au langage qu’on se comprendra mieux. Comment alors ? Ni Jean-Luc Godard ni son film ne le savent, mais du moins flairent-ils une piste. Ou plutôt, le chien qui est le protagoniste principal du film la flaire pour eux — « protagoniste » et pas « personnage », cet être duplice dont Godard a souvent condamné la fabrication, et qui est ici à nouveau stigmatisé sans appel.

Ce chien, frère de ceux déjà souvent invoqués (notamment dans Je vous salue Marie et Hélas pour moi, puisque les ouvrages sont cent fois sur le métier remis) fait exister la possibilité d’une vie d’avant la séparation entre la nature et la culture, cette culture que Godard désigne ici de manière ajustée comme « la métaphore ». Il témoigne silencieusement d’un en-deçà du langage qui ne fait disparaître ni les images ni les histoires, mais les réinscrit dans la continuité d’un être-au-monde où le trivial et le mythologique, la pensée et la merde ne sont pas disjoints.

« Si le face-à-face invente le langage », la désintégration de cette relation d’humain se tenant devant un autre humain — notamment sous l’effet des technologies numériques — parachève l’anéantissement des puissances de la parole. En ce sens, Soljenitsyne sur un iPhone emblématise le dépassement du langage, la chute de l’autre côté, tandis que le chien convoque un possible redépart, autrement.

La 3D malmenée et interrogée

Ici se déploie la quête de ressources nouvelles de la 3D, comme arme de combat avec le binaire, qui est le cadre commun du numérique et de la dictature. Combat inégal, incertain, mené plan après plan, dans la disponibilité douce aux mouvements du quadrupède comme dans les coups de forces sur les couleurs, le cadre et le montage.

Il serait crétin de croire que le passage de la 2D à la 3D excède la mortifère bipolarité, c’est d’abord plutôt le contraire qui se produit : le « relief » accentue la division de l’image, c’est à dire son aliénation, le devant et le derrière, le fond et la surface, toutes ces imbécilités malfaisantes. La 3D se révèle d’abord un redoutable amplificateur de ce piège logique, cette misère historique de la pensée, la dialectique (que Godard, toujours très fasciné par les Grecs, ne remet jamais explicitement en cause, quand bien même son activité d’artiste cherche à la déjouer ou à la combattre).

Très loin de ce qu’il avait fait avec son récent court-métrage Les Trois Désastres, qui inventait à chaque séquence des beautés inédites propres à ce dispositif, cette fois il le malmène, l’interroge, cherche à lui faire rendre gorge — ou plutôt à lui faire rendre poésie, à lui faire accomplir ce que réclamait Claude Monet : « Peindre ce qu’on ne voit pas ».

Et voilà que le miracle advient. Voilà qu’il y avait deux images, et qu’il y en a une seule, née des deux précédentes et différente. Voilà, à l’intérieur même de l’image, la puissance du montage recherchée depuis près de 60 ans (« Montage mon beau souci », un de ses grands textes critiques, publié en décembre 1956 dans les Cahiers du cinéma) par le rapprochement de plusieurs images. Pour ce seul plan, le chercheur Godard pourrait recevoir le Prix Nobel de cinéma — mais ça n’existe pas.

Ce qui existe n’est pas le prix, seulement la recherche.

A la fois méthodique, prêt à répéter la même expérience comme doit le faire tout scientifique, et capable d’embardées foudroyantes à la poursuite d’une forme, d’une sensation, d’un écho à une lecture lointaine, L’Éducation sentimentale, Rilke ou Van Vogt, Adieu au langage est en effet un film en relief, pas tant grâce au procédé optique binoculaire dont il éprouve jusqu’au malaise les potentialités, que parce qu’il se replie et se recombine dans une épaisseur qui fait chambre d’écho et labyrinthe. Au vu des « fans » (ce mot-clé de le soumission contemporaine) à la sortie de la séance, on songeait au « Nous sommes pour un langage auquel vous n’entravez que couic » du Chien du vieux Ferré.

Film du XXe siècle et absence de pensée

Adieu au langage est un film du XXIe siècle, n’en déplaise peut-être à son auteur (qui ne veut pas non plus être auteur). Il a été montré à Cannes le même jour qu’un film qui pourrait porter le même titre, mais est, lui, un film du XXe siècle, alors même qu’il concerne des événements très récents. Maidan, tourné sur la place en insurrection de Kiev depuis le début de la révolte jusqu’au départ du président Ianoukovitch, de novembre 2013 à février 2014, est un film de Sergei Loznitsa. Documentaire, c’est surtout une œuvre épique composée en tableaux, qui évoque les riches heures du cinéma soviétique des années 20 et 30 par sa puissance formelle, au moment même où il met en évidence un mouvement qui se veut adopter des objectifs très différents.

Images somptueuses et impressionnantes d’affrontements contre les forces spéciales, opéras nocturnes illuminés d’incendie et de bravoure, détermination face au froid, aux balles et aux mensonges : Maidan est un hymne à l’insurrection ukrainienne — à plusieurs reprise d’ailleurs redoublé par l’hymne national ukrainien entonné par la foule.

Et pourtant, ce film aussi pourrait s’appeler Adieu au langage, tant le débat en est absent, tant il ne fait aucune place à ce qu’on appela naguère la politique. Hormis une bonne dose d’exhortations religieuses, les seules phrases proférées affirment l’héroïsme des héros, le génie sui generis de l’Ukraine et de ses fils, la détermination à tenir bon face aux ennemis. Etrange mutisme tautologique, dont on peine à discerner dans quelle mesure il reflète la réalité de Maidan ou l’approche qu’a voulue privilégier le cinéaste.

Magnifique et problématique, le film de Loznitsa s’est aussi trouvé faire écho, géographiquement et thématiquement, à l’autre film de la compétition du même mercredi, film qui est sans hésiter le pire de ce qu’a présenté la compétition officielle cette année, et même sans doute les années précédentes. Superproduction bien-pensante d’une laideur assez sidérante, The Search de Michel Hazavanicius fabrique un personnage de Française militante des droits de l’homme (Bérénice Béjo) dans la Tchétchénie en proie à la deuxième guerre infligée par les Russes, en 1999.

L’enchaînement des situations est aussi navrant que les ressorts psychologiques en fonte supposés faire avancer ce pensum. Au début de Adieu au langage, Godard se demande si l’absence de pensée peut infecter la pensée. Réponse hélas ici évidemment positive.

Jean-Michel Frodon, Slate.fr.

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Cannes, jour 7 : "Adieu au langage", un film incompréhensible

par Fabrice Leclerc

Désolé d’être vulgaire (c’est pas mon genre ça, vraiment pas) mais Cannes vient de vivre une expérience unique : une séance de masturbation cinématographique de Jean-Luc Godard. Je n’ai aucune envie de prendre parti entre les pro et les anti Godard, je n’ai pas envie de crier au chef d’oeuvre ni à la purge absolue. Adieu au langage n’est pas un film mais un plaisir personnel de Jean-Luc Godard. On le sait, Godard s’aime beaucoup et il a donc décidé de faire l’amour avec la personne qu’il aime le plus. Vous me direz, le mépris, il sait ce que c’est. Timbré, halluciné, images et sons triturés et saturés dans un déluge mystico-intello barré, le film est incompréhensible pour toute personne normalement constituée.

Je cite : "Ce qu’ils appellent les images devient le meurtre du présent". Ah, euh...ben... surement. Vous pouvez répéter la question ? Je cite encore : "Nous sommes tous égaux devant le caca". Bien sûr, bien sûr. Et sinon, chez vous, ça va ? Je cite toujours : "Je cherche la pauvreté dans le langage". Là, je comprends la phrase. Je comprends les mots. C’est peu mais c’est déjà ça. Et une petite dernière pour la route : "Je cite Darwin qui cite Buffon". Et moi, je me demande si je vais mettre des chaussettes noires ou blanches demain.

"Totalement barré"

Le film est en 3D et joue avec les surimpressions d’images à la limite de la résistance oculaire. Le syndicat national des ophtalmos pense déjà à attaquer le cinéaste franco-suisse en justice pour atteinte à l’ordre public. Pas grave, Jean-Luc n’a même pas daigné venir présenter son film à Cannes. Il est au-dessus de ça, Jean-Luc. Très au-dessus d’ailleurs. Tout là-haut, là-haut même. Totalement barré en fait.

Je suis sorti hagard de ce délire visuel, bien décidé à dévaliser toutes les pharmacies de Cannes en paracétamol pour tenter de venir à bout de cette céphalée tenace. Et puis, je suis tombé sur Ken Loach avec qui j’ai échangé quelques mots et qui m’a offert un chocolat. Un moment de douceur dans un monde de brutes. Avec Ken, j’ai croisé les doigts pour Jimmy’s Hall, son film qui arrive dans l’arène ce jeudi. C’est un petit Ken Loach vont dire ceux qui disent toujours la même chose quand ils voient un Ken Loach. Adieu au(x) (abus de) langage. Un petit Ken Loach est toujours un grand film. Simple, direct, humain, politique et bienveillant. Ce que Godard ne sait plus faire depuis bien longtemps. L’Express.

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Godard : de l’art ou du cochon ?

par Thomas Malher

Un homme, une femme, un chien, des aphorismes et un pet retentissant. Voilà, en gros, ce que furent conviés à voir les festivaliers durant 1 h 10, soit le temps de l’unique projection cannoise de L’Adieu au langage de Jean-Luc Godard. Pour les fidèles de "God-art", parfois aussi abscons que leur idole, c’est "un poème technologique", l’équivalent filmé du Finnegans Wake de Joyce, un "bilan poétique du XXe siècle", voire le témoignage "d’un en deçà du langage qui ne fait disparaître ni les images ni les histoires, mais les réinscrit dans la continuité d’un être-au-monde où le trivial et le mythologique, la pensée et la merde ne sont pas disjoints" (Jean-Michel Frodon de Slate, palme de l’exégèse ). Pour les mécréants, ce qui se présente comme un nouvel "essai d’investigation cinématographique" est en fait une "imbitable purge" ou une farce du facétieux ermite de Rolle (du nom de la commune suisse où il vit, NDLR) qui a depuis longtemps fait son adieu au langage commun.

Officiellement, le propos est simple : "Une femme mariée et un homme libre se rencontrent. Ils s’aiment, se disputent, les coups pleuvent." Sur l’écran, cela donne une cascade d’images syncopées et un torrent de citations qui se veulent autant de pistes de réflexion situationnistes. Florilège : "Reste à savoir si de la non-pensée contamine la pensée". "Ce qu’ils appellent les images devient la mort du présent". "Les deux grandes inventions : le zéro et l’infini". "Une femme ne peut pas faire de mal. Elle tue, ou gêne, mais c’est tout". On retrouve aussi un parallèle entre l’invention de la télévision et l’arrivée au pouvoir d’Hitler (le point Godwin est atteint au bout de deux minutes) ; un homme nu sur les toilettes imitant le penseur de Rodin et expliquant que "la pensée retrouve sa place dans le caca" (Dieu est revenu au stade anal) ; ou encore une comparaison entre une forêt et le pubis d’une femme, digne d’un collégien s’essayant à sa première métaphore grivoise. Enfin, Godard use du name-dropping à foison — Soljénitsyne, Nicolas de Staël, Jacques Ellul — et des intertitres aux jeux de mots audacieux ("Ah-Dieu").

La grande nouveauté d’Adieu au langage, c’est que Godard s’amuse comme un enfant en passant en 3D et au smartophone, ce qui, en plus de la prise de tête pour essayer de décrypter les propos, laisse le spectateur avec une migraine carabinée. Que retenir, en sortant du Palais des festivals, de ce testament épileptique ? Une citation, "Bientôt, tout le monde aura besoin d’un interprète pour comprendre les mots qui sortent de sa propre bouche", qui s’applique si bien au cinéaste lui-même. Et puis les images émouvantes de Roxy, le cabot du réalisateur, filmé amoureusement dans l’eau, la neige, la forêt ou les excréments (décidément...). Preuve, après Michel Houellebecq, que le chien est bien le meilleur ami du génie misanthrope. Le Point.fr

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Statistiquement, les critiques négatives l’emportent au palmarès. Inutile de les citer toutes.

Lire : Jacques Drillon, Les 43 secrets de Jean-Luc Godard.

Ceci n’est pas une image d’Adieu au langage.

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