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De Gaulle surréaliste

La première radio libre

D 25 août 2014     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Paris est libéré le 25 août 1944 par la division Leclerc (2ème DB). De Gaulle entre dans la capitale et prononce les mots désormais célèbres : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple... [1] »

Discours intégral du général De Gaulle le 25 août 1944.

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Mais avant cette date...

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De Gaulle à la BBC.

La première radio libre
ou De Gaulle surréaliste

par Philippe Sollers

Quel est ce général dissident et à peu près inconnu qui se permet soudain, en juin 1940, de Londres, de parler au nom de la France ? Comment a-t-il fait pour squatter la radio anglaise et y lancer des messages de révolte contre le gouvernement ? Qui sont les quelques traîtres qui l’accompagnent ? C’était il y a soixante-dix ans, mais c’est toujours là. Une voix, des voix, un concert de voix.

J’ai entre 6 et 8 ans, j’écoute ça avec mes parents dans un grenier de Bordeaux. Ici Londres, les Français parlent aux Français, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. Je n’y comprends pas grand-chose, sauf qu’il y a une grande perturbation dans le ciel. Les Allemands occupent le bas des maisons, Londres parle sous les toits, des aviateurs anglais sont cachés la nuit dans les caves, la radio libre est constamment brouillée, c’est encore plus excitant, une vraie guerre des ondes. Il y a le gémissement chevrotant de Pétain, et, à Vichy, toutes les voix blanches, pincées ou vociférantes de la collaboration. Les autres, lyriques, viennent de Londres, sur fond de bombardements. C’est Hitler, le premier, qui a compris l’importance de la radio comme « bombardement psychologique ». Qui tient la radio tient les esprits, la moindre intervention discordante fait date.

Il y a l’appel du 18 juin, bien sûr, que personne ou presque n’a entendu. Mais ce général est têtu. Le 23 juin :

« La guerre n’est pas finie, le pays n’est pas mort, l’espoir n’est pas éteint. Vive la France ! »

Le plus émouvant, en lisant tous ces discours de résistance, ce sont des phrases comme : « Aujourd’hui, 48e jour de la résistance du peuple français à l’oppression », qui font de chaque jour un grand jour.

Voici Eve Curie :

« Mon seul titre pour m’adresser à vous est d’être la fille de deux grands savants français Ces deux savants m’ont appris à être fière d’un pays où la liberté pouvait être dite, où la liberté existait. Avant de devenir française par son mariage, ma mère, Marie Curie, avait grandi en Pologne opprimée, sous un régime de servitude. Je me souviens avec quel accent passionné elle disait parfois à des amis, à des collègues de la Sorbonne : "Vous ne connaissez pas votre bonheur de vivre dans un pays de liberté. C’est un si grand privilège d’être français." »

Quelqu’un lit un message de Bernanos, Raymond Aron fait une apparition pour parler de la mort de Bergson, les informations militaires se succèdent, l’Angleterre est en grand péril, et voici Churchill :

« L’Angleterre a trouvé, à l’heure de l’épreuve suprême, son Clemenceau, un vieux lutteur dur, sarcastique, indomptable, de la trempe de ceux qui forcent la victoire et qui l’attachent à leur nom. »

Moment décisif :

« L’aviation allemande, l’armada de Hitler a subi sa première défaite, l’Angleterre ne sera pas vaincue. »

Comme on sait, la partie, à l’époque, n’était pas du tout jouée.

De Gaulle intervient 67 fois à la radio, c’est vraiment le speaker de choc.

« L’ennemi et les gens de Vichy ont entrepris de nous faire croire qu’il fallait nous résigner, subir le châtiment avec docilité ou, comme on dit à Vichy, avec discipline. »

On entend ceci :

« Vous êtes près de votre poste de TSF. Dans l’ombre de la pièce, vous êtes accrochés à une faible voix autour de laquelle chaque jour des millions d’hommes se regroupent. »

La radio libre est française, soit, mais elle est aussi mondiale puisqu’il y a encore un empire français. Et puis, on ne le dira jamais assez, la guerre est aussi métaphysique.

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Maurice Schumann

Voici Maurice Schumann, un des intervenants les plus inspirés :

« Ce n’est pas au moment où Hitler impose à la France une législation raciste, contraire à toutes ses traditions nationales et solennellement condamnée par l’Église de Rome, qu’un doute quelconque peut voiler les intentions du personnage. Les grotesques mascarades du culte néo-païen, l’adoration du soleil et des pierres noires, on a eu et on a tort d’en rire. La vogue de la magie et des fables astrologiques dans l’entourage et jusque dans la maison de Hitler, on a eu et on a tort de les tourner en dérision. La déification du Führer par les profiteurs de son régime et par lui-même pose un problème dont on ne se débarrasse pas par un éclat de rire. D’abord elle oblige tous les croyants à livrer au faux dieu, à tout instant et dans tous les domaines, une guerre sans répit et sans merci. Ensuite elle prouve que l’ordre nouveau dont parle Goebbels, c’est en réalité l’âge des cavernes. » [2]

Magnifique discours, peu entendu, hélas, par des masses de croyants mous, tandis que l’autre nouveau dieu, Staline, est à la manoeuvre (voir le pacte stalino-nazi, et le martyre de la Pologne, qui a dû épouvanter Ève Curie, pacte de faux dieux qui débouche, comme c’était prévisible, sur un antisémitisme rabique).

De Gaulle a son style :

« Il est maintenant établi que, si des chefs indignes ont brisé l’épée de la France, la nation ne se soumet pas au désastre. »

Ou bien :

« La flamme de la résistance française, un instant étouffée par les cendres de la trahison, se rallume et s’embrase. »

Ou encore :

« Nous avons en ce moment 35.000 hommes sous les armes, 20 vaisseaux de guerre en service, un millier d’aviateurs, 60 navires marchands sur la mer, de nombreux techniciens travaillant à l’armement, des territoires en pleine activité, en Afrique, en Inde française et dans le Pacifique, des groupements importants dans tous les pays du monde, des ressources financières croissantes, des journaux, des postes radio, et par-dessus tout la certitude que nous sommes présents à chaque minute dans l’esprit et dans le coeur de tous les Français de France. »

Tous les Français de France, c’est-à-dire bien peu, contrairement à la pieuse légende.

Mais voici le plus beau : les messages codés, « personnels », envoyés à ceux qui comprennent aussitôt ce qu’ils ont à faire (exploser un train, par exemple). Écoutez ça de très près, ou même lisez à haute voix, en répétant chaque formule, cet extraordinaire poème surréaliste :

« Le renard aime les raisins, / Croissez roseaux ; bruissez feuillages, / Je porterai l’églantine, / Je n’entends plus ta voix, / Je cherche des trèfles à quatre feuilles, / L’acide rougit le tournesol, / Les dés sont sur le tapis, / Les colimaçons cabriolent, / Son costume est couleur billard, / Nous nous roulerons sur le gazon, / Les reproches glissent sur la carapace de l’indifférence, / Véronèse était un peintre, / Les grandes banques ont des succursales partout, / L’évêque a toujours bonne mine, / Le cardinal a bon appétit, / J’aime les femmes en bleu, / Rodrigue ne parle que l’espagnol, / C’est le moment de vider son verre, / Le temps efface les sculptures, / Elle fait de l’oeil avec le pied, / La brigade du déluge fera son travail, / Ne vous laissez pas tenter par Vénus, / Ayez un jugement pondéré, / Saint Pierre en a marre, / Le lithographe a des mains violettes, / Son récit coule de source, / Les débuts sont contradictoires. »

Et bien d’autres, avec l’humour qui convient aux actions clandestines peu déchiffrables. Tête de l’occupant essayant de trouver la signification de ces signaux traversant le brouillard. En tout cas, l’écrivain que je suis devenu doit tout à cette poésie délicatement explosive.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 25-06-10.

« Les Français parlent aux Français. Juin 1940-juin 1941 », tome 1, présenté par Jacques Pessis, préface de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Omnibus, 1138 p.

Lire aussi : Pour qui votez-vous Philippe Sollers ? Je vote De Gaulle !

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Radio-Londres — Les Français parlent aux Français — Honneur & Patrie — 1943/44

Voici quelques extraits des émissions "Les Français parlent aux Français" et "Honneur & Patrie", diffusée par la France Libre sur la BBC à destination de la France occupée.
On entendra tout d’abord quelques messages personnels, suivis des annonces du speaker. Malheureusement, il manque le bulletin d’information. Puis, Maurice Schumann s’adressera aux maquisards et Résistants de la Haute-Savoie, dans le cadre de l’émission "Honneur & Patrie". Enfin, un extrait de la "Discussion des 3 amis", puis une chanson célèbre de Pierre Dac, "Radio-Paris ment".
Le tout datant probablement de 1943/44.

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Enfance d’un écrivain

Le 29 juin 2010, quatre jours après la publication de cet article, lors d’une conférence-débat au Collège des Bernardins, Sollers revient sur son enfance pendant la guerre, à Bordeaux. Lisant des extraits de ses Mémoires sélectionnés avec Julia Kristeva, il fait entendre la voix de « la France aux Français », cette première radio libre [3]. Sollers « gaulliste » ? A sa manière, — bien sûr. Il écrivait dans le JDD du 27 juin 2010 :

Qui a entendu le discours d’un obscur général transmis, le 18 juin 1940, à travers les ondes de la BBC ? Presque personne. Pourquoi, soixante-dix ans après, vrai retour du refoulé, n’est-il question que de De Gaulle ?
Voyons les dates : si De Gaulle meurt en 1940, il passe à la trappe ; en 1950, il est placardisé ; en 1960, la guerre d’Algérie risque de lui coûter la vie ; en 1970, on l’enterre ; en 1980, Mitterrand est bien décidé à le rayer de la carte ; en 1990, même topo ; en 2000, il est trop lourd à porter pour Chirac ; en 2010, le revoilà, mais comme un spectre, puisqu’on n’interroge que de vieux revenants, d’ailleurs sympathiques. [...]
Je n’ai jamais été gaulliste, on s’en doute. Mais ce général réfractaire m’a ému, et j’aimerais l’entendre aujourd’hui, sur une radio clandestine, dire ce qu’il pense des marchés financiers.

(durée : 10’33")
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Valenciennes, 2 septembre 1944

Paris est libéré le 25 août 1944. Le 2 septembre, les troupes américaines entrent dans Valenciennes avec leurs Sherman M4 et autres tanks et libèrent la ville. J’ai conservé quelques photos, prises par je ne sais qui, sans doute mon futur parrain, correspondant de guerre à L’Echo du Nord devenu La Voix Du Nord clandestine (gaulliste). Ces photos témoignent de la joie des habitants parmi lesquels mes grands-parents maternels et ma mère. Conscients de l’importance de l’événement, beaucoup regardent l’objectif.
Pour moi, d’une certaine manière, l’histoire commence là, 16 mois et demi avant ma naissance.

Le char américain s’arrête. Mon grand-père, tout sourire, fixe l’objectif ; ma grand-mère est derrière lui, elle regarde sa belle-fille, qui deviendra ma marraine, se faire embrasser par un soldat américain ;
ma mère, longue chevelure brune, attend son tour... Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Arrivée des Américains, avenue du général Horne (aujourd’hui, avenue Georges Pompidou).
Mon grand-père est sur la droite.
A gauche, le bas de la rue rue Louise d’Épinay : je naîtrai au 27 [4]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Arrivée des Américains (suite).
Mon grand-père, mains dans les poches, est sur la droite. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Arrivée des Américains (suite) : salut ! Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ouf ! Photo. — Avec mon grand-père maternel et ma grand-mère maternelle. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Et après ça ?

Après ça, c’est à Reims que, le 7 mai 1945, à 2h41, la capitulation de l’armée allemande est signée dans une salle de l’actuel lycée Roosevelt [5]. Le 8 mai, à 15h, le général de Gaulle annonce à la radio la fin de la guerre [6].
Le 8 mai 1945, mon père apprend sa libération (c’est le jour de son anniversaire), après cinq années de captivité en Allemagne, à Dornhan (district de Fribourg-en-Brisgau) dans la Forêt Noire. A son retour en France, au lieu de reprendre sa place de clerc de notaire, il deviendra journaliste, en entrant à La Voix du Nord, sur proposition de mon futur parrain, et deviendra le premier rédacteur-en-chef du « bureau détaché » de Valenciennes.
Il faut rattraper le temps perdu. Je nais donc neuf mois plus tard, le 16 février 1946, à 10h30, à Valenciennes, patrie de Watteau. Mes parents me donne le prénom du frère de mon père, tué par la Wehrmacht, dans l’Est de la France, le 21 juin 1940 (veille du honteux armistice), à l’âge de 25 ans. Je serai baptisé à la basilique Notre-Dame du Saint-Cordon. La peste, une fois de plus, a momentanément été vaincue [7].
Il me faudra un certain temps pour comprendre le sens et la portée de tout cela. Curieusement, c’est l’« anti-gaullisme » de Mai 68 qui libérera la mémoire.

A.G., Reims, le 25 août 2013.

1ère mise en ligne le 25-08-13.


[3Cf. l’intégralité de la conférence : Enfance et jeunesse d’un écrivain français.

[4Louise d’Épinay, née à Valenciennes le 11 mars 1726 et morte à Paris le 17 avril 1783. Femmes de lettres et amie de Rousseau et de Grimm.

[5J’y serai affecté, à ma demande, en 1993.

[7Sur la peste de Valenciennes et le "Saint-Cordon", voir le miracle du Saint Cordon.

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