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Sollers : Entrez mes textes dans un ordinateur, il va fumer / "L’Eclaircie" (III)

Une exclusivité pileface

D 22 janvier 2012     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Tout ce qu’on a dit sur moi et de mes livres, mettez-le dans un ordinateur !...Il va fumer ! »

C’est une boutade familière de Sollers. De là à l’appliquer à ses propres textes, selon le principe que toute formule dit aussi son propre retournement, son avers et son envers, il n’y avait qu’un pas, un détournement que nous n’avons pas hésité à suivre.
Nous l’avons donc pris au mot... ; nous avons entré L’Eclaircie dans un ordi.
...Dans la fumée montante,
des nombres sont apparus,
pas ceux de Nombres, ce livre qui inaugure la période chinoise de Sollers, et il ne fallait pas moins que Jean-Michel Lou, d’ascendance chinoise, pour le décrypter (Cf. Corps d’enfance, corps chinois - Sollers et la Chine). Période d’écriture expérimentale et chinoise. C’est dire difficulté au carré ! (le carré est aussi une figure importante de la symbolique chinoise). Même la devenue célèbre Lisbeth Salander, l’héroïne de Millenium, hacker de haut vol avait renoncé à craquer ce livre.

Dazibao de fumée magique montant de la clairière, les nombres s’inscrivaient, lumineux, dans la nuit noire, comme les constantes qui gouvernent l’Univers... - au moins l’univers sollersien de L’Eclaircie. Les voici révélés dans leur vérité nue.

Le dessous des mots

Vocabulaire

L’ECLAIRCIE

234 pages
Nombre de mots uniques : 7326
Exclus : 164 (articles, pronoms, prépositions, mots d’une ou deux lettres, mots triviaux...,)
Occurrences des mots uniques (hors exclus) : 21878
Nombre total de mots dans le texte : 47123
Nombre moyen de syllabes par mot : 1,6
Longueur moyenne de la phrase (mots) : 15,3

Un vocabulaire de plus de 7000 mots peut surprendre d’autant plus que les textes de Sollers, faciles à lire (depuis Femmes), sans usage de mots savants, nous apparaissent utiliser un français courant, à l’exception de quelques mots « céliniens » crées, ça et là, par l’écrivain, mais ceci demeure marginal.
Aurais plus volontiers parié pour un nombre de mots uniques plus faible. Il faut toutefois le pondérer un peu : le singulier et le pluriel d’un mot, les différentes formes grammaticales d’un verbe( j ’étais, il était, ils étaient, nous étions... ) sont considérées comme des mots différents par l’outil utilisé [1], ce vocabulaire inclut aussi les noms propres et noms de lieux.

Demeurent que l’impression de facilité de lecture renforcée par le style de Sollers guidé par l’oreille - la musique des mots et de la phrase, son rythme - sur un fond de références culturelles, artistiques, littéraires riche - y compris les références sociétales à caractère satirique, procurent du plaisir à la lecture, et ceci d’autant plus que la curiosité d’esprit vous anime .

Si vous recherchez la primauté du fil romanesque, ce livre vous décevra. Si vous aimez apprendre en vous distrayant, ce traité de peinture écrit en forme de roman, ce vagabondage dans les tableaux de Manet et Picasso, la vie de ces peintres, l’imbrication de l’ ?uvre et de la vie, les femmes derrière les modèles, les portraits sublimes qui les transcendent éclairés des correspondances des artistes et écrits de contemporains, alors ce livre est pour vous, même avec de possibles restrictions en fin de lecture, à l’heure du bilan. AAA ou AA+ ?

L’appareillage des mots


« C’est de l’assemblage des atomes
que naissent toutes les qualités sensibles... »

Démocrite

L’originalité de Sollers n’est pas dans le vocabulaire mais dans l’assemblage des mots, « l’appareillage » dirait un maître-maçon tailleur de pierres, les artisans-artistes qui ont construit les murs de Cusco au Pérou ou les beaux murs de vieilles ou récentes bâtisses du patrimoine de chez nous que l’on peut regarder comme des ?uvres d’art. C’est aussi dans cet appareillage que Sollers introduit ses rapprochements inusuels et créatifs, de mots à effet esthétiqueet littéraire, ses formes paradoxales et elliptiques. Là,cesse la facilité pour laisser place à l’interrogation, la réflexion, le rêve, la perplexité, le mystère, l’inconnu... et si l’inconnu peut être connaissable, l’inconnaissable nous dépasse... place à la spiritualité et au divin - surtout pas moralistes, puritains, ou gallicans... Les mots dieu, déesse, jouissance, vie, mort se glissent dans les draps sollersiens.

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Appareillage d’un mur de pierres à Cusco, Pérou (crédit : Yves Picq)

Sollers écrivain appareilleur de mots :

Notons ces rapprochements improbables :
« Cet ecclésiastique génial et suspect... »

« Dieu est mort ; tout est silence emporté ; »

et d’autres dans l’extrait qui suit :

« Le sermon rythmique de cet ecclésiastique génial et suspect (il y en a eu un autre : Gracián) est tout à fait clair, et on se demande pourquoi on le trouve en général « obscur ». Dieu est mort ; tout est silence emporté ; les espaces infinis vont désormais en effrayer plus d’un, à moins de recourir à la discipline de l’ivresse ; les récits, les fables, les romans n’ont plus aucune garantie stable ; l’Amérique est à nous comme une gigantesque hallucination niant l’Ancien Monde ; aucune Inquisition, d’où qu’elle vienne, n’y pourra rien. Pas de sentiments : une nouvelle physique atomique. Pas d’érotisme simplement humain : chaque passage de substance veut jouir de lui-même. »

Les citations


«  Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau ;
la disposition des matières est nouvelle
 »


Debord, Mémoires, détournant Pascal

Puisque les références culturelles, artistiques et littéraires constituent le fonds documentaire du livre, et que celles-ci s’expriment beaucoup sous forme de citations, au-delà des sempiternelles formules « riche en... » « abondance de... » ou « ramassis de... », etc. selon le degré d’appréciation ou non que l’on porte à l’usage qu’en fait Sollers, que peut-on en dire ?

Sollers écrivain appareilleur de citations :

Lui, les considère comme des « preuves », et parle de « l’art des citations ». D’autres, avant lui ont exploré les substrats d’intertextualité [2] dans la Bibliothèque, l’infinie continuation du même livre à travers les livres.

« — Vous faites beaucoup de citations.
— Ce ne sont pas des citations, mais des preuves.
— Des preuves de quoi ?
— Qu’il n’y a qu’une seule expérience fondamentale à travers le temps. Formes différentes, noms différents, mais une même chose. Et c’est là, précisément, le roman. »

Ou encore :

« Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes[...] »

complète-t-il dans Fleurs en citant le Panégyrique de Guy Debord

Et cet échange :

Votre livre est parsemé de citations, mais vous dites que ce sont des " preuves " qu’il n’y a qu’une « seule expérience fondamentale à travers le temps »

Ce qui est intéressant, c’est non pas de faire des citations,
des citations, ça n’a aucun intérêt, et d’autre part, il faudrait savoir qui sait les faire ? Est-ce qu’un ordinateur arriverait à les faire de façon aussi pertinente, aussi percutante ? C’est peu probable. Donc, ça suppose un énorme travail qui ne doit pas se voir, parce que comprimer en quelques pages les Upanishad, ou les Cantos de Pound, ou les poèmes de Wang Wei, ou bien une digression très électrique sur Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, ou bien encore... vous voyez, des choses qui ont l’air très éloignées... Et non ! Au contraire ! Elles sont très proches et disent la même chose ! Par rapport à quoi ? Au refoulement et au puritanisme, et à ce qui veut empêcher que l’être humain atteigne à la joie !

L’Etoile des amants (II), 307

Ou encore lors d’un entretien avec Anne Deneys-Tunney :

Ph. S. : Des preuves, oui, des preuves. L’art des citations est l’un des plus difficiles, il demande une grande virtuosité.

Le verdict des nombres :

LES CITATIONS

Nbre de citations : 146
Nbre de mots utilisés dans les citations : 4314 [3]
Nbre total de mots dans le livre : 47123
 % des citations par rapport à l’ensemble du texte : 9, 2% [4]

Mais ceci suffit-il à caractériser l’importance des citations dans le texte sollersien ? Comme les météorologues distinguent la température physique de la température ressentie, on pourrait dire que cet indicateur est la mesure du phénomène physique, mais le phénomène ressenti, l’importance ressentie des citations dans le texte est beaucoup plus grande. Pourquoi donc ? Parce que dans le phénomène ressenti, entrent en jeu, non seulement la citation proprement dite, mais aussi l’introduction de la citation qui participe de l’art de l’appareillage des composants de l’ ?uvre évoqué plus haut, et plus encore le commentaire qui prolonge la citation, souvent, beaucoup, beaucoup plus important que le corps de la citation.

A propos de l’art de l’appareillage qui est un art de la composition, on le retrouve dans tous les arts. L’art de la composition florale, Ikebana, le musicien compose une partition, le critique d’art parle de la composition d’un tableau, ...jusqu’aux écoliers de l’école de Jules Ferry qui pratiquaient la « composition française », avant que celle-ci ne cède le pas à la « rédaction », infléchissement de l’art vers l’utilitaire : le rédacteur rédige... il rend compte !

Au-delà de la citation, on peut considérer les textes de Sollers chargés de références et de sens ; il en résulte que le livre ne s’épuise pas à la fin de la lecture. Il y a du patchwork encyclopédiste dans son approche d’un sujet [5]. Sur Manet, Picasso, par exemple, il multipliera les détails biographiques, les commentaires de contemporains aux siens propres. En outre, nombreuses sont les références littéraires, artistiques et culturelles qui participent à « l’effet citation », bien que sans le support de celle-ci.

Ce sont des preuves

Revenons un instant, sur ce mot « preuve » de Sollers qu’il utilise pour justifier son usage des citations. « Preuve », un mot qu’affectionne Sollers. Il en use volontiers dans les interviews, qu’il ponctue de : « c’est vérifiable ! », d’autant plus que l’affirmation qu’il vient d’émettre est étonnante ou paradoxale. Au-delà du mot, il révèle un élément de la psychologie de Sollers, sa tournure d’esprit, son besoin de convaincre, son besoin de surprendre...

Au-delà du discours oral, on en trouve aussi des traces dans L’Eclaircie

« [...] les morts ne sont pas morts mais « nous ont quittés », et la preuve est leur photo toujours souriante »

« Baudelaire étonné, plutôt jaloux, n’était donc pas au courant de l’existence de Suzanne, preuve de l’extrême discrétion de Manet. »

« En recourant massivement à l’incinération (ça fait de la place !), les êtres humains font la preuve qu’ils n’aiment pas leurs os [...] »

« je peux commencer par une tournée de conférences en Chine [...] Inutile de dire que Sylvie serait ma première assistante. La preuve : elle parle couramment le chinois et l’anglais. »

« Je choque un peu Lucie, mais ça l’intéresse. Elle n’a jamais entendu ça nulle part, et elle est elle-même la preuve de ce que j’avance. »

« Mais la preuve, ici, est dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C’est en s’embrassant passionnément, et longtemps, qu’on sait si on est d’accord. »

« Eluard tient absolument, comme preuve d’une amitié fraternelle, à lui offrir sa femme, la jolie Nusch. »

La peinture comme sujet principal du livre avec Manet et Picasso en grands invités.

LE THEME DE LA PEINTURE

Manet (260)
Picasso (200)

Autres peintres en contrepoint (67)

Matisse (30), Cézanne (18), Degas (5), Fragonard (3), Goya (3) Chagall (2), Dali (1), Duchamp (1), Ernst (1), Kandinski (1), Mondrian (1), Poussin (1).

Autres références associées

Les modèles et tableaux pour Manet :

Suzanne, sa femme (38), Berthe Morisot, son beau modèle devenu sa belle soeur (32), Méry Laurent, « Portrait mystérieux de cette Méry Laurent (22), « maîtresse de Mallarmé (et de bien d’autres). On ne voit que les yeux et la bouche sous la voilette. Ces étoffes moelleuses et soyeuses, laines, soies, fourrures, ça ressent le toucher. » , Victorine Meurent (22) , la « scandaleuse » Olympia, et au premier plan du Déjeuner sur l’herbe , «  belle comme un cheval chinois de Lascaux » (sic), quelle chevauchée fantastique imagine le narrateur ...? ... Victorine n’est pas contre mais souhaiterait, d’abord, en parler avec Freud. Suzon (10), — « la merveilleuse serveuse du bar des Folies-Bergère », Nana (5), L’Olympia (30), Le Déjeuner sur l’herbe (20), L’asperge (1).

Les modèles et tableaux pour Picasso :

Lola de Valence (27), Eva (25) « la tragédie de la mort d’Eva » , son tableau « J’aime Eva »,
Dora (22), « l’orage à venir de Dora. », Marie-Thérèse (15) « le soleil de Marie-Thérèse », « rencontrée à la sortie des Galeries Lafayette, à Paris, quand elle avait 17 ans ? Les tableaux parlent d’eux-mêmes. Cette blonde vient tout droit du 18e siècle, elle a été baigneuse chez Fragonard. Le Minotaure n’en finit pas de foncer sur sa proie, résultat heureux dans ce cas, mais négatif sur d’autres. », Olga (19) « Usure et ressentiment conjugal permanent avec Olga », « de plus en plus pétrifiée et froide », Françoise Gilot (10) « elle fait de la mauvaise peinture « abstraite » (qui deviendra de plus en plus spiritualiste), Matisse lui fait des compliments pour embêter Picasso, elle en vient à abandonner le Minotaure (qu’elle croit fini) pour un jeune peinturlureur communiste. », Jacqueline, Jacqueline-Lola (8) elle a séduit Picasso parce qu’elle parlait espagnol. « Voyez-la en Lola de Valence , ou Lola de Málaga et de Barcelone ? Jacqueline est la dernière femme de Picasso, sa s ?ur, qui le guérit vite de sa grande crise des années cinquante (surveillance communiste, hostilité de Moscou). », Guernica (7).

Et aussi :

peinture (65), tableau tableaux (70), portrait (29), l’art (4).

L’autofiction

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D’après rue8.com

De livre en livre, Sollers multiplie ses autoportraits, comme un peintre : ressemblants ou distanciés par le roman, la composition, transmutation et appareillage littéraires. Appelons cela de l’autofiction, alors, ce livre est un livre d’autofiction...!
Mais Sollers ne pratique pas le monogenre : roman et essai, digressions sur l’actualité, la littérature, la société..., et plusieurs profondeurs de lecture, en prime. Tout en un ! ...ou Tout en moi ?

Que disent les chiffres ?

<

"L’AUTOFICTION..."

JE, MOI et variantes (474)
Je (136)
J’ ( 80)
moi (77)
m’ (61)
ma (67)
mon (53)

Les héroïnes Lucie et Anne (130)
Lucie 89
Anne 41


Verdict sans appel !

Le thème de l’éclaircie : Jeux d’ombre et lumière

Jeux d’ombres chinoises, Jeux d’oppositions entre l’éclaircie, l’éclairé, la lumière..., et son contraire le noir, l’ombre, le sombre... au propre et au figuré, que dit la fumée de l’ordinateur ?

LE THEME DE L’ECLAIRCIE

L’ECLAIRCIE et mots voisins (26)
éclaircie, éclairé(s), éclatant(e) (17)
lumière, lumineuse (2), éclair (2), clairière (5)

LE NOIR et mots voisins (93)
noir(s), noire(s), noirâtre (59)
nuits (29), sombre(s) (6), ombre ( 6), jais (3)

Le noir est déclaré gagnant à trois contre un !

Mais c’est un jeu d’alternances qui va rythmer le texte, le battement du c ?ur de l’ ?uvre. Il y a de la composition d’inspiration musicale chez Sollers. Le noir n’est pas que visuel, il vibre pour l’ ?il et l’oreille, il résonne, avant de laisser la place à l’éclaircie, et l’apaisement ... mais l’ombre et le noir sont aux aguets. Le noir et la lumière se répondent, s’écoutent, s’observent, jouent ensemble, ou se narguent :

Côté lumière

... dans une éclaircie bordée d’ombre

« Spectacle de mort évité, bavardages effacés. J’allume un cierge à Notre-Dame en pensant à elle. Je rêve d’elle de temps en temps. Elle a toujours12ans, elle me regarde avec ironie ou reproche. Le plus souvent, elle est dans le jardin d’autrefois, près du cèdre et des vérandas, dans une éclaircie bordée d’ombre. »

... dans l’éclaircie de ce qui vient en présence.

« Prenons le plus profond penseur qui s’est occupé de ces choses au20e siècle [6] : « Un dieu grec n’est jamais un dieu qui commande, mais un dieu qui montre, qui indique. » Et surtout : « Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence. » Voilà ce que pensait et voyait, sans arrêt, la main de Manet. »

... Lucie, lumière, éclaircie

« De son prénom, Lucie sait seulement qu’il a un rapport avec la vue, et une sainte qu’on a invoqué beaucoup, dans le lointain passé chrétien, à propos des yeux. Je lui fais donc un petit topo [...] C’est la sainte personnelle de Dante, qu’elle aurait guéri d’une maladie oculaire : Lucie, lumière, éclaircie.

Elle apparaît au chant 9 du Purgatoire, pour un drôle de transfert nocturne. Dante se réveille, il a changé d’étage, ou plutôt de corniche. Il s’étonne, et Virgile, son guide et protecteur, lui dit : « Une Dame est venue : “Je suis Lucie, dit-elle, celui qui dort laisse-moi l’enlever, je veux l’aider au cours de son voyage.” Elle t’a couché là... » Elle réapparaît au chant 32 du Paradis, où elle a été envoyée par Béatrice pour sauver l’auteur. On voit que ce poète pouvait compter sur des amitiés féminines solides dans l’au-delà, et sûrement, aussi, ici-bas. Sept siècles après, nous sommes perdus dans l’ici-très-bas ; plus de Lucie pour les yeux, plus de Cécile pour la musique, plus d’anges, plus de saints ni de saintes, plus de Vierge Marie, plus de Père, de Fils, de Saint-Esprit. Terre dévastée, Ciel vide, Phynance d’abord, Spectacle accéléré, communication vide. »

...« Sequere deum », : L’intime, l’instant, l’éclaircie, la rencontre, le hasard

« Tous et toutes me poussent vers la mort, alors que quelque chose me pousse sans arrêt vers la vie. Deux fois par an, au bord de l’eau, j’embrasse les arbres, surtout le vieux cèdre et le jeune acacia. Je les revois toujours pour la première ou la dernière fois. « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels », écrit l’incroyable Spinoza. « Dieu comme la Nature. » La devise de Casanova, grâce à qui j’ai rencontré Lucie, était : « Sequere deum », « Suivre le dieu ». Quel dieu ? L’intime, l’instant, l’éclaircie, la rencontre, le hasard, à moins qu’il n’y ait pas de hasard. »
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François Morellet, plasticien

Côté noir & ombre

Un petit échantillonnage parmi les 93 apparitions du noir ou ses variantes

On dirait qu’elle est en grand deuil

« Je pense à toi en voyant le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes, la future belle-s ?ur de Manet, que ce dernier a peint en 1872. On dirait qu’elle est en grand deuil, mais elle est éblouissante de fraîcheur et de gaieté fine. Ce noir éclatant te convient. Ce que Manet a découvert dans le noir ? Le regard du regard dans le regard, l’interdit qui dit oui, la beauté enrichie de néant. » c’est-à-dire le néant
Comme les humains adorent inconsciemment la mort, ils ne peuvent pas entrer dans le noir vivant, c’est-à-dire le néant vivifiant qui les fonde. Ils ne sont pas là.

yeux de jais ou avec beaucoup de nuit

« Les yeux d’Anne, ceux de Lucie, ceux de Berthe Morisot, autant d’yeux de jais à travers le temps. »

Son Austin noire

« Cette jolie jeune femme brune[Lucie] en train de garer sa petite Austin noire rue de l’Université donne-t-elle l’impression d’avoir un rendez-vous spécial rue du Bac ? Elle est pressée, c’est vrai, elle aime arriver à l’heure. »

Méry Laurent en chapeau noir

« ...scandaleuse Méry Laurent : le portrait de cette dernière, en chapeau noir, au musée des Beaux-Arts de Dijon, éclaircit soudain, en bleu d’oiseau, toute la ville. »

Habit noir

« Et, tout à coup, une Amazone, chapeau haut de forme, habit noir, trouble le jeu. De toute façon ses femmes [celles de Manet] emportent la toile, leurs chapeaux s’envolent, comme celui de Méry ou de Mme Gamby dans le jardin de Bellevue. Ou alors, c’est carrément le confort de Suzanne sur son canapé, le visage un peu ahuri d’avoir un aussi bel homme pour mari. »

L’écriture de Casanova

« La petite et fine écriture noire de Casanova. »

Noir clair

« "Non, Suzanne, s’il te plaît, du Haydn !" Elle sait quelles sonates l’enchantent [Manet], celles qui sont pour lui un encouragement pour ses pinceaux. Énergie et délicatesse, ivresse de la raison, noir clair. Les bougies sont allumées, il y a un feu de cheminée et une carafe de vin sur la table, c’est la fête. »

Energie sombre

Sollers ne dédaigne pas une petite digression de vulgarisation scientifique :

« Résumons : la matière ordinaire de l’Univers, la seule visible, n’est que de 4 %. La matière noire, indétectable, représente 23 % de la masse totale du cosmos, et on l’appelle parfois matière exotique. Mais c’est l’énergie sombre qui défie la pensée. Cette force répulsive, dont la nature est inconnue, occuperait 73 % du contenu cosmique. C’est elle qui est responsable de l’accélération, commencée il y a environ 3,5 milliards d’années, de l’expansion de l’Univers.

Essayez d’imaginer tout ça : le big-bang, il y a 13,7 milliards d’années, la vitesse de la lumière (300 000 km/s dans le vide), celle de la rotation de la Terre (220 km/s, là, en ce moment même), la vitesse de propagation des sons audibles (340 mètres/s dans l’air, 1 430 dans l’eau, 5 000 dans l’acier), hauteur, intensité, timbre, mais aussi infrason, ultrason. Qu’est-ce qu’une seconde ? Regardez votre montre. »

Les « trous noirs » de Picasso

« Il a ses "trous noirs", Picasso, on les aurait à moins. En 1935, par exemple, où il ne crée presque rien. Il a sur le dos la folie de sa femme légitime, Olga, celle, bientôt, de Dora, et il va y avoir la guerre d’Espagne. Le poète communiste Eluard tient absolument, comme preuve d’une amitié fraternelle, à lui offrir sa femme, la jolie Nusch. Picasso dira plus tard à sa jeune amie Geneviève Laporte (encore une positive française) : "Nusch était admirable [on peut le vérifier sur les photos de Man Ray], et Paul voulait que je couche avec elle. J’aimais beaucoup Nusch, mais pas pour ça. Paul était furieux. Il me disait que je n’étais pas vraiment son ami pour refuser... Parfois, il allait à l’hôtel avec une prostituée. Nusch et moi, on l’attendait au café, en bas, en bavardant." »

« los ojos con mucha noche »

« Dès ma première rencontre avec Lucie, une formule espagnole m’est revenue à l’esprit : « los ojos con mucha noche », les yeux avec beaucoup de nuit. Les « coups de foudre » sont rares, les coups de nuit encore plus. Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j’étais peintre, devraient être envahis par l’intensité de ce noir sans lequel il n’y a pas d’éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise. »

Etc. (Sans oublier Re-noir !)


Quelle signification donner à « L’Eclaircie ? »

Sollers a répondu à cette question dans l’émission « RenDez-Vous » du 10 janvier (France Culture), animé par par Laurent Goumarre. Invités avec lui : Claire-Marie Legay (pianiste), Werner Spies, (historien d’art, spécialiste de Picasso et Max Ernst).

Transcription de la réponse de Sollers :

Quelle signification...? [...] La plus importante étant celle que je glisse dans le livre

qui est une définition de Heidegger : la clairière, la Lichtung en allemand ...

c’est-à-dire quelque chose comme une épreuve métaphysique,

épreuve physique et métaphysique :

« Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur

Dans l’éclaircie de ce qui vient en présence »

Et, quand je vois Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe,

les dieux,

les dieux grecs,

qu’on a trop oubliés

Ce ne sont pas des dieux qui forment des lois,

ou des injonctions, qui vous donnent des ordres

Ce sont des dieux qui font signe

qui vous présentent parfois une éclaircie furtive

qui vous appellent , d’une façon que vous entendez, ou pas

C’est le contraire même de la funeste existence de Dieu

qui est mort depuis bien longtemps

mais qui résiste

et dont le cadavre est en décomposition.

*

Dans une deuxième partie, Sollers commente le fil romanesque du roman

Ce qu’il y a d’intéressant dans cette histoire d’amour,

de noir qui produit une éclaircie...

C’est le sujet !

Le sujet du livre c’est cette s ?ur

C’est-à-dire quelque chose qui ressemble à l’inceste

Qui aurait pu se produire

mais ne se produit pas

Et là, je crois que c’est fondamental dans la vie amoureuse

Et c’est ce que j’essaie de montrer

A travers la peinture mais aussi à travers ma vie

Que ça marche

Quelque chose marche

ça n’est pas du tout romantique

C’est quelque chose qui au contraire est extrêmement serré

Comme la musique de Haydn

Qu’aimait tellement Manet.

ça n’est pas du tout romantique

ça n’est pas du tout l’état d’âme.

ça n’est pas du tout la langueur

ça n’est pas du tout la Russie (allusion à ce que disait la pianiste sur le morceau qu’elle venait d’interpréter et que Sollers qualifiait de « XIXème », ce qui dans sa bouche est très dépréciatif.)

C’est l’Italie !

C’est pas sec, c’est extrêmement précis et net.

Bref , la chose qui m’intéresse c’est que je crois que quand ça marche, il y a partage d’enfance entre les partenaires.

... « Mais le vert paradis des amours enfantines »

que je peux vous réciter si vous voulez...

(que Sollers n’a pas récité — l’animateur ne le lui a pas demandé

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

Charles Baudelaire

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Fractales d’effets de fumée. Crédit : 123rf.com

L’innocent paradis... peut-on le rappeler avec des cris plaintifs ?
... pas vraiment dans le registre Sollers.
... Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?.

Là, la question est beaucoup plus pertinente.
Reformulée : est-ce que la partie romanesque de L’Eclaircie y parvient ?
Est-ce que ça marche ?
Est-ce que ça marche le partage d’enfance entre les partenaires
Entre le vert paradis des amours enfantines
et les palettes de Manet et Cézanne.
Le vert est quelque peu étouffé par ces riches palettes.
« Traité de peinture » en forme de roman, traité plus que roman,
les nombres de L’Eclaircie le disent.
« C’est vérifiable ! ». C’est maintenant vérifié.

Les jeux d’ombre et lumière s’animent comme dans un spectacle, l’auteur est aux manettes :
ils vont, viennent, se réfléchissent,
ils aboutissent bien dans la clairière, sous le cèdre
où jouait un jeune garçon et sa s ?ur Anne,
mais le transfert sur Lucie D, la grande bourgeoise, collectionneuse de manuscrits
ne fonctionne pas bien.
Il y avait là une bonne idée : faire revivre les amours enfantines dans les yeux, la peau et la chair de Lucie, mais le personnage ne prends pas corps. Au delà de la satire et l’ironie, l’auteur en prendrait-il conscience lorsqu’il écrit : « Le Dieu social et son Diable sont très occupés, leur imagination est bornée, ils n’ont que faire de cette histoire d’amour à dormir debout ».

Pourtant, les ingrédients sont apparemment là : « le studio », « les séances », ses yeux de jais, mais il lui manque quelque chose... le personnage m’est apparu non abouti. Les femmes de Manet et Picasso apparaissent plus incarnées par le commentaire du narrateur. Sollers peinerait-il à la tâche avec Lucie ? Mais est-ce vraiment l’auteur qui manquait de souffle à communiquer à son héroïne, ou peut-être est-ce le lecteur qui fatiguait à une heure tardive...?

...Entre l’ombre et la lumière, à chacun de trouver son chemin dans la forêt : les GR balisés de rouge et blanc, ou les chemins de traverse, les impasses, et les clairières. Le maillage est riche et dense. Place à la découverte !

...Vous pouvez aussi prolonger cette promenade entre ombre et lumière sur le ponton du Linea d’ombra à Venise, dans ce chapitre : « L’homme lumière à la frontière de sa ligne d’ombre ».

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VOIR AUSSI :

Personne ne bouge

*

L’Eclaircie (I) : Notre premier dossier.

L’Eclaircie (II) : L’hymne à Manet & Extraits

L’Eclaircie (IV) : Aux Bernardins

L’Éclaircie (V) : Le regard des dieux grecs

L’Eclaircie (VI) : Invraisemblable Góngora

Picasso et Matisse dans L’Éclaircie


[1analyse réalisée, pour l’essentiel, à l’aide du logiciel « Hermetic Word Frequency Counter » qui présente l’avantage de traiter l’accentuation du français, de spécifier une liste personnalisée des mots exclus, ainsi qu’une longueur minimale des mots, de traiter comme une forme unique ou non les majuscules et minuscules, de prendre en compte ou non l’apostrophe, etc. Ainsi certains logiciels comptent comme quatre mots différents : L’Eclaircie, l’Eclaircie, l’éclaircie, éclaircie.
Dans ce logiciel, restent néanmoins traités comme des mots différents : le singulier et le pluriel d’un mot, les différentes formes grammaticales d’un verbe( j ’étais, il était, ils étaient, nous étions... )

[2conceptualisée par Julia Kristeva

JPEG - 39.9 ko

Roland Barthes

Barthes l’a déjà fait remarquer : texte, tissu et tresse sont des mots de même origine signifiante.

Dans Le plaisir du texte, il y revient : « Texte veut dire Tissu [...]nous accentuons maintenant, dans le tissu, l’idée générative que le texte se fait, se travaille à travers un entrelacs perpétuel ; perdu dans ce tissu - cette texture - le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constructives de sa toile. »

[3citation proprement dite + références de la citation (source/auteur, titre...)

[447123/4314 = 9,2 %

[5le travail encyclopédiste de Diderot le fascine, comme le travail de Joyce sur sa propre langue, et aussi Céline pour son inventivité verbale, ses phrases sveltes bien balancées : l’art de la composition guoailleuse, trois maître-références pour Sollers

[6Heidegger, Parménide (note pileface)

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2 Messages

  • V.K. | 26 mars 2012 - 12:40 1

    Merci Alma de votre commentaire et de ces précisions qui éclairent une zone d’ombre non décrite par le narrateur.
    _ Mais le narrateur s’est « couvert » par avance en déclarant : elle [Lucie] « sait seulement... »
    _ ... Elle ne sait pas tout, et n’a pas de lunettes infrarouge pour voir dans le noir ou dans l’ombre. Par contre, si l’auteur s’était souvenu de ce passage, le premier où Lucie apparaît dans La Divine Comédie, il est permis de penser qu’il l’aurait cité. De là, je conclus que votre connaissance de l’oeuvre de Dante est plus précise que celle de Sollers. Peut-être le choix de votre pseudo, n’y est-il pas étranger ?

    Quant à votre « sic », dans [Lucie, à propos de son prénom] « sait seulement qu’il a un rapport avec la vue, et une sainte qu’on a invoqué [sic] beaucoup dans le lointain passé chrétien, à propos des yeux. », je partage le même étonnement !

    Pour les lecteurs de pileface, ai ajouté l’illustration et extrait de L’Enfer chant II, tirés de la traduction de Jacqueline Risset dans l’édition de La Divine Comédie de Dante Alighieri, illustrée par Sandro Botticelli [1].


    Baccio Baldini, d’après Sandro Botticelli, illustrations pour les chants Il et III
    (première et deuxième versions) de L’Enfer (Florence, bibliothèque Riccardiana).
    .
    ZOOM, cliquer l’image

    Au deuxième chant, le soir est tombé. Dante perd courage à l’idée de partir en voyage dans l’au-delà. L’illustration du manuscrit manque. L’estampe montre deux fois Dante et Virgile dans un paysage vallonné. Dans la première scène, Dante hésite à se risquer vivant sur le chemin du monde éternel, où seuls avant lui Énée et saint Paul ont pénétré. Si leur entreprise fut importante pour l’histoire de l’humanité, il doute en revanche de sa propre mission. Dans la seconde, Virgile l’incite à reprendre confiance et à revenir à son intention précédente. Il lui montre la figure d’une femme qui, cernée de rayons, flotte sur un nuage. C’est Béatrice, l’amour de jeunesse de Dante et l’incarnation de la Religion et de la Théologie ; envoyée du Paradis aux Limbes par sainte Lucie sur l’ordre de la Vierge Marie, elle prie Virgile de secourir Dante dans sa détresse. Dans la première colline à droite s’ouvre la porte de l’Enfer, où est inscrit le début du chant suivant.
    _

    _

    L’Enfer, Chant II
    Dante a peur - Virgile le rassure _ - Descente de Béatrice dans les Limbes - Dante reprend courage _ Vendredi saint 8 avril 1300, au soir

    L’extrait

    Béatrice à Virgile

    Ô âme courtoise de Mantoue
    _ dont la gloire dure encore dans le monde,
    _ et durera autant que le monde
    _ [...]
    _ Va donc, et aide-le si bien
    _ par ta parole ornée, et ce qui peut servir
    _ à son salut, que j’en sois consolée.
    _ [...]
    _

    Virgile à Béatrice

    Mais dis-moi la raison qui t’ enlève la peur de descendre ici[...] :
    _

    Béatrice

    « Puisque tu veux savoir un tel secret,
    _ je te dirai brièvement, répondit-elle,
    _ pourquoi je n’ai pas craint de venir par ici.

    Il faut avoir peur seulement de ces choses
    _ qui ont pouvoir de faire mal à autrui ;
    _ des autres non, car elles ne sont pas redoutables.

    Je suis faite par Dieu, et par sa grâce, telle
    _ que votre misère ne peut me toucher,
    _ et que la flamme de cet incendie ne m’atteint pas.

    Noble dame est au ciel qui a pitié
    _ de la détresse où je t’envoie,
    _ si bien qu’elle brise la dure loi d’en haut.

    Or cette dame a appelé Lucie
    _ et lui a dit : - Ton fidèle a maintenant besoin
    _ de toi, et moi, à toi je le recommande -.

    Lucie [2], ennemie de toute cruauté,
    _ se mit en chemin, et vint là où j’étais,
    _ assise auprès de l’antique Rachel,

    et dit : - Béatrice, louange de Dieu vraie,
    _ pourquoi n’aides-tu pas celui qui t’aima tant
    _ que pour toi il sortit de la horde vulgaire ?

    N’entends-tu pas la pitié de ses pleurs,
    _ ne vois-tu pas la mort qui le menace
    _ sur le grand fleuve où la mer ne vient pas ? -

    Personne jamais ne fut plus prompt
    _ à faire son bien, et à fuir son dommage,
    _ que je ne fus, à ces paroles dites,

    à venir ici-bas de mon siège d’élue,
    _ confiant dans ton parler honnête
    _ qui t’honore toi-même, et ceux qui t’entendent. »
    _

    Virgile à Dante puis Dante

    Après qu’elle eut parlé ainsi,
    _ elle tourna en pleurant vers moi ses yeux brillants,
    _ me faisant encore plus rapide à venir.

    Et je vins à toi ainsi qu’elle voulut :
    _ je t’ôtai de devant cette bête qui t’a privé
    _ du court chemin vers la belle montagne.

    Allons : qu’as-tu ? pourquoi, pourquoi t’attardes-tu,
    _ pourquoi accueilles-tu lâcheté dans ton coeur,
    _ pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité,

    puisque les trois dames bénies
    _ ont souci de toi dans la cour du ciel,
    _ et que mon parler te promet tant de bien ?

    Comme fleurette inclinée et fermée
    _ par la gelée nocturne, quand le Soleil l ’ éclaire,
    _ se redresse épanouie sur sa tige,

    tel j’émergeai de ma vertu lassée,
    _ et tant de bon courage resurgit dans mon coeur
    _ que je commençai, en homme libre :

    « 0 clémente celle qui m’a secouru !
    _ Et toi courtois, qui obéis si vite
    _ aux paroles vraies qu’elle t’adressa !

    Tu as si bien, par ton discours,
    _ disposé mon coeur au désir d’aller,
    _ que je suis revenu à mon premier dessein.

    Va donc, car tous deux nous avons un seul vouloir :
    _ toi mon guide, mon seigneur et mon maître. »

    Je lui parlai ainsi ; et quand il s’ébranla,
    _ j’entrai dans le chemin dur et sauvage.

    *

    [1Ed. Diane de Selliers, 2008

    [2Lucie : Lucie de Syracuse, sainte aimée de Dante, martyre du IVe siècle, protectrice de la vue. - Rachel : femme de jacob ; dans le symbolisme médiéval, elle représentait la vie contemplative.


  • Alma | 24 mars 2012 - 22:32 2

    Intéressante initiative de votre part que celle d’entrer l’Éclaircie dans un ordinateur puisque la chose est mainenant possible... Les nombres parlent en effet et l’analyse s’en trouve enrichie.

    En relisant votre texte, je me suis arrêtée, Côté lumière, à la citation (p. 38 du roman) que vous donnez du « petit topo » que fait le narrateur à Lucie concernant son prénom dont elle « sait seulement qu’il a un rapport avec la vue, et une sainte qu’on a invoqué [sic] beaucoup dans le lointain passé chrétien, à propos des yeux. » [...] « C’est la sainte personnelle de Dante, qu’elle aurait guéri d’une maladie oculaire : Lucie, lumière, éclaircie. Elle apparaît au chant 9 du Purgatoire, pour un drôle de transfert nocturne. » [...] « Elle réapparaît au chant 32 du Paradis, où elle a été envoyée par Béatrice pour sauver l’auteur. »

    J’ajouterai seulement ici que Lucie est déjà présente au chant 2 de l’Enfer, où elle est l’une des trois Dames bénies (la Vierge Marie elle-même, sainte Lucie de Syracuse et Béatrice) placées là dans le poème, au moment où se définit la mission de Virgile (encourager Dante).