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Nixon in China

John Adams

D 7 septembre 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ping pong


Mao jouant au ping-pong en 1963. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
Lu Houmin/CFP Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Regardez bien cette photo, datée de 1963, que je porte toujours sur moi, sauf, évidemment, quand je suis en Russie, en Ukraine, ou à New York. Je ne la montre parfois qu’à quelques amis qui, comme moi, savent un peu jouer au ping-pong. [...] 1963, tout le monde veut l’oublier, c’est la rupture définitive entre L’ex-Union soviétique et la Chine. Staline qui, au premier coup d’œil, avait reconnu dans ce Chinois quelque chose d’inquiétant, est mort. [...]
La diplomatie de ping-pong est ici brillamment illustrée, comme une déclaration politique, par ce grand criminel souple, qui, je dois l’avouer, m’émeut encore.
Vive l’infini ping-pong maoïste ! Vive la révolution !

PHILIPPE SOLLERS
Venise, dimanche 7 septembre 2014, 19h

Cette déclaration de Sollers a été faite deux jours avant la date anniversaire de la mort de Mao le 9 septembre 1976. Nous sommes le 7 septembre 2019. C’est un modeste pongiste qui écrit cet article.

UN PEU D’HISTOIRE. On sait que, quand la Chine décida en 1971 de rompre son isolement international et d’inviter Nixon à Pékin, cela commença par la « diplomatie ping-pong ». On sait moins par quels détails cette subtile diplomatie se mit en place [1].
Lors des championnats du monde de tennis de table qui se tiennent au Japon en 1971 (un Français, Jean Paul Weber, y bat tous les meilleurs joueurs mondiaux), l’atmosphère est lourde — en raison du contentieux sino-américain — entre les délégations des deux pays. Elle manque même de tourner au drame lorsque, un matin, le capitaine de l’équipe américaine, Glenn Cowan, un hippie aux cheveux longs, fumeur de haschich, se trompe de bus et monte dans celui de l’équipe chinoise. Les chinois se demandent s’il s’agit d’une provocation. Finalement c’est Zhuang Zedong, le triple champion du monde chinois, qui décrispe la situation en venant s’asseoir à côté de l’Américain. Les deux hommes engagent la conversation et, à la descente du bus, Zhuang offre à l’Américain une peinture sur soie représentant un paysage de Huangshan, devant des photographes incrédules. Le lendemain, la photo fait le tour de la planète.

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Zhuang Zedong et Glenn Cowan en 1971.
Une photo qui changea le monde.

Aussitôt après, l’un des responsables de la délégation américaine, mandaté par Nixon, vient remercier le capitaine chinois et formule le voeu que l’équipe américaine soit invitée à faire une tournée en Chine. Dans un premier temps, le département chinois des affaires étrangères refuse, Zhou Enlai et Mao Zedong désapprouvent également l’idée, mais quand Mao voit l’information dans un journal d’information destiné aux hauts-dignitaires du gouvernement, il dit : « Ce Zhuang Zedong n’est pas seulement un excellent joueur de ping-pong, il possède un fin esprit politique et semble doué pour la diplomatie » et décide d’inviter l’équipe américaine.
En avril 1971, l’équipe des États-Unis rencontre à Pékin son homologue chinoise (sous le signe de l’ « Amitié ») et, malgré la volonté des Chinois de ne pas humilier leurs adversaires, perd par 13-0. Ce match de tennis de table a été le premier pas vers l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays. En octobre, la Chine entre à l’ONU. En février 1972, Nixon est à Pékin.
Évidemment, il ne s’agissait là ni d’« amitié », comme l’ont dit des esprits angéliques, ni de « manipulation des sportifs par les politiques », mais de la mise en application subtile de L’art de la guerre [2] (Cf. Mao et la diplomatie du ping-pong). !

1972. La Chine sort à peine de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCPC), révolution sanglante qui a fait des millions de morts. Depuis dix ans et la rupture sino-soviétique, l’ennemi principal est l’URSS. Les Etats-Unis sont embourbés dans la guerre du Viet-Nam et, de fait, affaiblis par ce conflit qu’il finiront par perdre quelques années plus tard. C’est dans ce contexte de profonde mutation des rapports de force internationaux qu’il faut toujours avoir présent à l’esprit que Mao invite le président des Etats-Unis, Richard Nixon, à se rendre à Pékin. Stupeur dans les chancelleries et dans le camp "progressiste" en retard d’une décennie dans son analyse du mouvement de l’Histoire. De Gaulle, qui a eu, lui, une longueur d’avance en étant le premier dirigeant d’une puissance occidentale à reconnaître, dès 1964, la République Populaire de Chine (cf. André Malraux / Charles de Gaulle / la Chine) a perdu le pouvoir en 1969. Mort en 1970, il ne verra pas cette rencontre (même à la télévision), mais son ancien ministre de la Culture, André Malraux, qui a rencontré Mao en 1965, livrera ses commentaires dans ses Anti-mémoires en 1972. Vous lirez plus bas comment il a perçu l’entrevue Nixon-Mao.


John Adams. Photo : Christine Alicino Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

1987. Sur cet entrevue historique, il y a eu peu d’écrits littéraires ou d’oeuvres artistiques. Il faudra attendre qu’un compositeur américain, John Adams, sur les conseils du metteur en scène Peter Sellars, écrive un opéra en trois actes, sur un livret de la poétesse Alice Goodman, mis en scène pour la première fois au Grand Opera de Houston le 22 octobre 1987, pour en avoir une représentation à la fois précise, subtile et ironique, warholienne. C’est Nixon in China. C’est un chef-d’oeuvre de la musique contemporaine. Cet opéra a été repris, à Paris, au théâtre du Châtelet, en avril 2012, quarante après la rencontre Nixon-Mao, vingt-cinq ans après la création de l’oeuvre de John Adams aux Etats-Unis. C’est cette version, mise en scène par le Chinois Cheng Shi-Zheng, que vous verrez plus loin.

À propos de Nixon en Chine

A l’occasion de la création au Houston Grand Opera le 22 octobre 1987.

JOHN ADAMS

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Air Force One

Ayant grandi dans le New Hampshire auprès d’une mère démocrate libérale de la vieille école, militante active de surcroît, j’ai développé très tôt une fascination pour la vie politique américaine. La ville de Concord, où j’étais inscrit au lycée, était le centre névralgique des campagnes pour les primaires présidentielles qui se déroulaient tous les quatre ans, apportant avec elles leur inévitable lot de baratin, de petits fours et de candidats proprets et mielleux. J’ai serré la main de JFK la nuit précédant sa victoire à la primaire du New Hampshire en 1960, et mon premier vote s’est porté sur l’opposant Eugene McCarthy, dont la campagne de 1968 a finalement conduit au retrait de Lyndon Johnson et à un infléchissement dans la guerre du Vietnam.

Il était donc assez naturel que l’on me propose le thème de Richard Nixon, Mao Zedong, le capitalisme et le communisme comme sujet d’un opéra. L’ idée en revenait au metteur en scène Peter Sellars que j’avais rencontré assez opportunément dans le New Hampshire l’été 1983. Je n’ai toutefois pas saisi immédiatement à quel point son idée était brillante. À cette époque, Nixon était devenu l’objet de comédies médiocres et sans originalité, et il m’était difficile de faire la part entre mon animosité personnelle (il avait essayé de m’envoyer au Vietnam) et une vision historique plus large. Mais lorsque la poétesse Alice Goodman accepta d’écrire un livret versifié en strophes, le projet a soudain pris une tournure merveilleusement complexe, tout à la fois épopée, satire, parodie des postures politiques et examen sérieux de questions historiques, philosophiques ou relevant des relations entre les hommes et les femmes.

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La poignée de mains entre Nixon et Chou En-laï

Tout ceci se concentrait sur six personnalités extraordinaires : le couple Nixon, le président Mao et Jiang Qing (alias Madame Mao), Zhou En-Lai et Henry Kissinger. N’était-ce pas là quelque chose que seul le grand opéra pouvait traiter, du point de vue de l’ histoire à raconter comme de celui de la caractérisation des personnages ? Le travail sur Nixon in China a pris deux années entières. Au moment où je le composais, j’avais l’impression d’être « enceint » de l’héritier royal, tant était grande l’attention qu’y portaient les médias et la communauté musicale en général.

Plus j’approchais de la fin de la partition, plus il devenait évident qu’il me serait impossible de la finaliser en toute discrétion. Ainsi, l’italienne (filage piano sans mise en scène) qui a eu lieu à San Francisco cinq mois avant la première, a attiré une douzaine de journalistes et a même été critiquée ouvertement sur NBC.

Pour moi, le poème d’Alice Goodman est l’une des grandes œuvres du théâtre américain qui n’a pas encore été reconnue. Ses mots sont un résumé, une incantation de l’expérience américaine, et son Richard Nixon, est « Monsieur « Toulemonde » » à la présidence : banal, pathétique, sentimental, paranoïaque. Cependant, elle ne lui dénie pas une tentative, bien que formulée dans de simples métaphores du voyage dans l’espace et des bonnes pratiques commerciales, d’articuler une vision de la vie américaine.

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Le détachement féminin rouge

Le décor d’Adrienne Lobel pour la production originale de Sellars s’inspire de l’iconographie chinoise communiste. Les rouges, les bleus et les verts étaient brillants et non modulés, conférant ainsi l’aspect de la vieille littérature propagandiste de la Révolution culturelle. L’arrivée de la délégation Nixon à l’Acte I, un coup du théâtre digne de Aïda (qui jouait d’ailleurs à Houston en même temps que Nixon) comportait une immense réplique d’Air Force One, le 747 présidentiel duquel Nixon, Pat et Kissinger descendent accueilli par une longue file de fonctionnaires chinois vêtus de manière identique. Le ballet du deuxième acte, « Le Détachement féminin rouge », une étude sur la danse, le théâtre et la musique agitprop, était basé sur un ballet politique de la période de la Révolution culturelle, modelé et modelé idéologiquement par Madame Mao. La chorégraphie de Mark Morris présentait les mêmes images absurdes de danseuses de ballet bien habillées, vêtues de l’uniforme de l’armée populaire révolutionnaire et brandissant des fusils. En composant pour cette scène, je me suis fixé comme objectif tout aussi absurde de faire croire que c’était la création d’un comité composé de compositeurs dont aucun n’était certain de ce que faisait l’autre. Cela s’inscrivait dans la tradition de créer de l’art « populaire ».

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Nixon trinque avec Chou en laï.

Le voyage de Nixon en 1972 était en fait un événement historique, dont l’ampleur est difficile à imaginer de notre point de vue actuel, et il était parfait pour l’imagination dramatique de Peter Sellars. Nixon en Chine a certainement été le premier opéra à utiliser un « événement médiatique » mis en scène comme base de sa structure dramatique. Même à son jeune âge en 1987, Peter a montré une profonde compréhension de la façon dont les gens au pouvoir ont réussi à s’y maintenir. Il a brillamment compris comment les dictatures de droite et de gauche tout au long du siècle avaient soigneusement géré l’opinion publique par le biais d’une forme de théâtre public et de la culture du « personnage » sur la scène politique. Nixon et Mao étaient tous deux des manipulateurs adeptes de l’opinion publique et la deuxième scène de l’acte I, la fameuse rencontre entre Mao et Nixon, met face à face ces deux personnages complexes dans un dialogue oscillant entre le combat philosophique entre sparring-partners et le combat politique où chacun veut être le meilleur.

John Adams.

Site officiel en anglais du compositeur John Adams.

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« Nixon in China »

John ADAMS

Opéra en 3 actes et 6 tableaux
Livret d’Alice Goodman
Créé au Wortham Theater Center de Houston le 22 octobre 1987.

Direction musicale : Alexander Briger
Mise en scène et chorégraphie : Chen Shi-Zheng

Décors : Shilpa Gupta // Costumes : Petra Reinhardt // Lumières : Alexander Koppelmann // Vidéaste : Olivier Roset // Collaboratrice à la chorégraphie : Yin Mei // Orchestre de Chambre de Paris // Chœur du Châtelet

Richard Nixon : Franco Pomponi
Pat Nixon : June Anderson
Henry Kissinger : Peter Sidhom
Mao Zedong : Alfred Kim
Madame Mao (Jiang Qing) : Sumi Jo
Chou En-Lai : Kyung Chun Kim
1ère secrétaire de Mao : Sophie Leleu
2ème secrétaire de Mao : Alexandra Sherman
3ème secrétaire de Mao : Rebecca de Pont Davies

ACTE 1

L’opéra commence à l’aéroport de Pékin. Un détachement de troupes chinoises défile sur la scène et chante une chanson des années 1930 de l’Armée populaire de libération, Les trois principales règles de la discipline et huit points qui méritent attention (The Three Main Rules of Discipline and Eight Points of Attention). Alors que les soldats attendent, un avion roule sur la piste et atterrit sur la scène ; les Nixon et Henry Kissinger débarquent, et sont accueillis par Zhou Enlai. Nixon est alors présenté à divers officiels chinois par Zhou, et chante ses espérances et ses craintes concernant sa visite historique.
Plus tard, Richard Nixon et Kissinger visitent le cabinet de Mao en compagnie de Zhou. Alors que Nixon tente d’exposer ses intentions avec une vision simple et simpliste de la paix entre les États-Unis et la Chine, Mao voudrait discuter de philosophie avec Nixon et parle en énigmes. La visite n’est pas exactement un succès, et le vieux Mao est vite fatigué. Zhou s’en va alors avec Nixon et Kissinger.
Durant la première nuit de la visite, un grand banquet pour la délégation américaine est tenu dans le "Grand Hall du Peuple" (Great Hall of the People). Les Nixon et Zhou se détendent peu à peu en compagnie de l’autre à mesure que la bonne nourriture et les boissons fortes font leur effet. Zhou se lève et porte un toast à la délégation américaine, empreint d’une flatterie excessive, et souhaite une coexistence pacifique. Nixon répond aimablement, en rendant grâce aux Chinois pour leur hospitalité, et revient sur son opposition à la Chine. La fête continue au gré de compliments mutuels et de toasts.

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ACTE 2

Pat Nixon est emmenée vers plusieurs lieux montrant la vie quotidienne des Chinois — une fabrique de verre, une ferme de cochons et une école primaire. Cependant, ce que disent à Pat les guides chinois est guindé et formel — ils font peu allusion au côté répressif de la vie en Chine qui existe derrière la façade que l’on montre aux dignitaires étrangers. Pat chante une aria à propos de ses espoirs pour le futur, un futur pacifique de modestie et de bonne entente entre voisins, un futur basé sur les valeurs de l’Amérique profonde.
Dans la soirée, les Nixon vont à l’opéra, pour voir une pièce écrite par Madame Mao nommée Le détachement féminin rouge. La pièce est un exemple simpliste de musique et de théâtre influencés par la politique, avec des paysans oppressés sur une île tropicale, et sauvés de leur brutal patron par les femmes héroïques de l’Armée Rouge.
Cependant, les personnages principaux interfèrent en quelque sorte avec l’opéra, chacun révélant sa propre nature : Pat Nixon défend les faibles, Kissinger est du côté du maître brutal, et Madame Mao veut sauver les paysans à tout prix, ce qui la conduit à une brutalité pire que celle du maître. Finalement, une émeute apparaît sur la scène, avec Zhou et Madame Mao de chaque côté - l’opéra devient un remake de la révolution culturelle.

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ACTE 3

Durant la dernière nuit des américains à Pékin, il devient évident aux yeux de tous qu’il n’y aura pas de grand changement — le communiqué de Shanghai n’est rien que des mots, une formule destinée à sauver les apparences vis-à-vis de la presse internationale. Les personnages principaux regardent vers leur passé — les Mao et les Nixon évoquent leurs luttes respectives dans leurs jeunes années, Richard Nixon se souvient de sa jeunesse, alors qu’il était marin. Seul Zhou semble voir plus loin, demandant « Combien des choses que nous avons faites étaient bonnes ? », avant d’écarter ses doutes et de retourner avec lassitude à son travail [3].

LIRE : Mathieu Duplay : « I Speak According to the Book » : écriture et {logos} dans {Nixon in China} de John Adams et Alice Goodman pdf

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Chen Shi-Zheng, le metteur en scène

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Franco Pomponi (Richard Nixon) trinque avec Kyung Chun Kim (Chou En-Lai)
(Marie-Noëlle Robert)

Cet opéra créé en 1987, inspiré du voyage historique de l’ancien président américain en Chine en 1972, est mis en scène par le Chinois Cheng Shi-Zheng, 49 ans, qui a été très marqué dans son enfance par cette visite. Cette nouvelle production célèbre justement le 40e anniversaire de ce voyage, et le 25e anniversaire de la création de l’oeuvre de John Adams aux Etats-Unis, alors dans une mise en scène de Peter Sellars.

Un metteur en scène très marqué par la Révolution culturelle chinoise

Cet opéra en anglais, donné il y a plus de 20 ans à Paris dans sa version originale pour n’y plus revenir, prend cette fois une tout autre couleur avec la mise en scène de Cheng Shi-Zheng. Celui-ci présente l’événement du point de vue chinois. "C’est une expérience déstabilisante", a déclaré à l’AFP le metteur en scène, désormais établi à New York. "J’ai grandi durant la Révolution culturelle. C’était une époque très violente durant laquelle j’ai perdu ma mère à l’âge de quatre ans."

"Pendant des années, j’ai essayé de gommer cela de ma mémoire. Je ne voulais pas y penser." Pourtant, pour monter cet opéra, Cheng Shi-Zheng a dû raviver ses souvenirs et expliquer cette période de l’histoire, documents à l’appui, aux artistes engagés pour le spectacle, qui l’ignoraient parfois. "La venue en Chine de Nixon a changé la Chine et aussi ma vie."

Extraits de répétitions

Les Américains n’étaient donc pas des "démons"...

Chorégraphe, chanteur, acteur et metteur en scène, Cheng Shi-Zheng est pris en main dès son enfance par les grands maîtres de l’opéra chinois. Il a 9 ans quand Nixon visite la Chine : "J’ai vu un portrait de Nixon. Je n’avais jamais vu d’Américains de ma vie. Cela a été un choc de découvrir qu’ils étaient aussi des êtres humains. Nous avions l’habitude de les représenter comme des démons."

"Cette poignée de main" entre Mao et Nixon et le toast porté au président américain "ont semblé à cette époque irréels, comme une fiction", ajoute-t-il. "Soudain les Américains n’étaient plus nos ennemis et tout aussi soudainement ils devenaient nos amis", se souvient-il. Devenu adulte, Chen Shi-Zheng a décidé de partir aux USA. Il y vit depuis 20 ans.

Dans sa version de Nixon in China, Chen Shi-Zheng a concocté une imposante chorégraphie de masse à l’arrivée de Richard Nixon (1913-1994) à Pékin. Selon lui, les responsables chinois avaient "fait d’immenses efforts pour plaire, pour impressionner les Américains. Ils voulaient montrer une Chine belle et propre. Alors même qu’elle était si pauvre. Je n’avais rien. Nous n’avions rien."

Un reportage du Théâtre du Châtelet sur les décors

Ne pas juger Mao

Dans sa mise en scène, il a voulu faire ressentir la violence cachée jusqu’à ce que les Américains assistent au "chaos" : "Soudainement, ils voient la vraie Chine." Mais Chen Shi-Zheng ne voulaut pas "juger" Mao (1893-1976), l’homme fort de la Chine à l’époque tourmentée. "Je voulais dire aux gens que Mao est encore présent. Il a sa statue dans de nombreuses villes chinoises et il a des partisans qui l’adorent dans sa ville natale."

Le metteur en scène, banni de Chine pendant cinq ans pour l’un de ses opéras, estime qu’il ne pourrait pas y montrer son Nixon in China. "C’est une question très sensible. Je ne crois pas que le pays est prêt à en parler. Quand j’étais jeune, l’art était de la propagande, ce n’était pas un mode d’expression personnel. Maintenant c’est juste quelque chose de commercial. Je pense que l’art n’a pas encore trouvé une place en Chine."

Chen Shi-Zheng interviewé pour le Châtelet

francetvinfo,

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La création de Nixon in China

« Après un relatif temps mort dans les années 1980, l’opéra américain fait à nouveau parler de lui en 1987, avec Nixon in China, qui est immédiatement considéré comme une pierre de touche de l’histoire du genre [...]. Nixon in China fut considéré comme l’avatar le plus marquant d’un genre, le « docu-opéra », consistant à prélever les mythologies d’un livret dans l’histoire contemporaine plutôt que dans les mythes éternels [...].

La rencontre, en 1983, avec le metteur en scène Peter Sellars est décisive ; sans elle, Adams n’aurait peut-être jamais abordé ce genre que, en tant que mélomane, il n’a jamais affectionné. [...] A la grande surprise du compositeur, Sellars lui suggère de bâtir un opéra sur le thème du voyage historique du président Richard Nixon en Chine. « J’ai mis du temps à réaliser combien cette idée était brillante » avoue John Adams. En 1983, Nixon était devenu le sujet de mauvais numéros de comédie trop attendus, et il m’était difficile de faire la part des choses entre ma propre animosité (il avait essayé de m’envoyer au Viêtnam) et une vision historique plus large. Mais lorsque la poétesse Alice Goodman a accepté d’écrire un livret en vers rimés, le projet a soudainement pris une allure merveilleusement complexe, tout à la fois épopée, satire, parodie de posture politique et examen sérieux des problèmes historiques, philosophiques, voire même ceux entre les sexes. Tout ceci concentré sur six personnages [...]. N’était-ce pas, tant du point de vue de la narration que de celui de la caractérisation dramatique, quelque chose qui ne pouvait être traité que par le genre du grand opéra ? »

[...] Dans un entretien au Monde, Alice Goodman précisait, peu avant la première française de Nixon à la maison de la culture de Bobigny, en décembre 1991 : « A l’intérieur de notre trio, les divergences politiques sont profondes... C’est en l’occurrence positif : mes livrets s’en nourrissent  ».

[...] En dépit de la propension d’Alice Goodman à contredire le célèbre adage Primo la musica, doppo le parole, Adams reconnaît : « selon moi, le poème d’Alice Goodman est l’une des grandes œuvres encore méconnues du théâtre américain. Ses vers sont un concentré incantatoire de l’expérience américaine, et son Richard Nixon est le président "Monsieur Tout-le-monde" : banal, pathétique, sentimental, paranoïaque ».

Extraits de John Adams de Renaud Machart aux éditions actes Sud/Classica (2004 - 160 pages).

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"Nixon in China", leçon de géopolitique lyrique

Le "docu-opéra" composé par l’Américain John Adams revient en France dans une mise en scène... chinoise.

Par Renaud Machart

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Scène de "Nixon in China" (1985-1987), de John Adams,
au Théâtre du Châtelet à Paris.
MARIE-NOËLLE ROBERT - THÉÂTRE DU CHÂTELET

On aura pu chicaner Jean-Luc Choplin, le directeur du Théâtre du Châtelet, pour ne pas avoir coproduit Einstein on the Beach, de Philipe Glass et Robert Wilson, dont l’Opéra de Montpellier s’est acheté, à gros frais, la primeur française pour la récente reprise dans le cadre d’une tournée européenne du spectacle créé à Avignon en 1976.

Il faudra en revanche saluer sa décision de reprendre, vingt-trois ans après sa création française à la MC 93 de Bobigny, Nixon in China (1985-1987), de John Adams, l’un des opéras majeurs de la fin du XXe siècle, et probablement le premier jalon notoire d’une vogue qui fit, notamment dans les pays anglo-saxons, la part belle à ce qu’on a plus tard appelé les "docu-opéras", en référence aux docu-dramas du cinéma, mêlant fiction et réalité.

Mais, autant Einstein demeure un objet unique — et fascinant — dans l’opéra contemporain (art total mêlant les disciplines artistiques — danse, image, son, lumière — plus qu’ouvrage musical mis en scène), autant Nixon in China est entré dans le répertoire courant pour ses qualités musicales intrinsèques, depuis le spectacle inaugural qu’avait conçu le metteur en scène Peter Sellars pour la création mondiale au Grand Opera de Houston, en 1987.

Ce qui n’empêche pas une grande partie du milieu musical français de continuer de mépriser la musique d’Adams, fêté à peu près partout dans le monde, dans des productions diverses. Depuis El Niño, commandé et créé par le Théâtre du Châtelet, en 2000, aucun de ses nombreux ouvrages scéniques n’a été représenté en France : ni Doctor Atomic (2004-2005, selon nous, hélas, le plus faible d’entre eux) ni le merveilleux Flowering Tree (2 006), un conte indien d’une poésie exquise, en hommage à La Flûte enchantée de Mozart.

The Gospel According to the Other Mary, la suite d’El Niño, à laquelle le compositeur met actuellement la dernière main, n’a été coproduit par aucun établissement lyrique français, et c’est la Salle Pleyel qui l’accueillera, le 23 mars 2013, avec l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et son chef Gustavo Dudamel, dans une version simplement mise en espace par Peter Sellars.

Il faut cependant reconnaître que, sans être intrinsèquement lié au travail fondateur de ses protagonistes (Peter Sellars pour la mise en scène, Alice Goodman pour le livret et Mark Morris pour la chorégraphie), Nixon in China reste très (trop ?) lié au travail exemplaire de Peter Sellars. Et que, par conséquent, peu osent se confronter au travail magistral du metteur en scène américain, désormais coauteur, avec le compositeur, de ses livrets.

Mais cela n’a pas empêché Jean-Luc Choplin d’oser l’impensable : demander à des artistes chinois leur vision de cet ouvrage qui défraya la chronique à sa création, et fut présenté en grande pompe sur CBS, par Walter Cronkite, grande figure populaire du journal du soir, qui racontait, aux entractes de l’oeuvre (un peu moins de 2 h 30 de musique en trois actes), ses propres souvenirs de journaliste invité à suivre Richard Nixon en Chine, il y a quarante ans, lors de ce voyage mythique.

L’une des anecdotes, reportées par la captation télévisée, dont nous possédons une copie, narre comment l’un des confrères de Cronkite avait empoché, comme souvenir de voyage, les baguettes dont Nixon s’était escrimé à user lors d’un dîner officiel, après des mois d’exercice à la Maison Blanche...

Puisqu’il était question de Philip Glass en début de ce propos, il faut admettre ce qu’Adams reconnaît lui-même : l’énorme influence de la musique de son aîné. Dans Nixon in China ,Adams fait encore usage des principes de la musique de Glass (et de Steve Reich), que les Américains qualifient de "minimaliste" (en référence au Minimal Art des disciplines plastiques), tandis que les Français lui attribuent le sobriquet dépréciant de "musique répétitive".

Si ces principes minimalistes — voire répétitifs — sont encore apparents dans ce premier opéra, ils disparaissent progressivement au fil du catalogue d’Adams et de ses ouvrages lyriques suivants. Car, si les ingrédients sont en partie les mêmes que ceux des opéras de Glass des années 1980, la cuisine est, dans Nixon in China, déjà bien différente : Adams développe, combine, accélère le processus de transformation du matériau, varie, bifurque quand Glass lui fait accomplir, la plupart du temps, un surplace au mieux hypnotique. Au point qu’aujourd’hui ce dernier ne fait plus, peu ou prou, que de la musique au mètre, avec deux accords, trois arpèges et ce qu’on aurait peine à qualifier de modulation.

Penser qu’une telle pauvreté musicale est actuellement la plus chèrement payée, au cinéma ou à l’opéra, fait mal. Mais Glass, beaucoup imité et pillé, est presque un pop artist, ce à quoi Adams, même avec sa comédie musicale sociale I Was Looking At the Ceiling and Then I Saw the Sky (1995, un panel de la population de Los Angeles après le tremblement de terre de 1994) n’est pas parvenu.

Depuis la création de Nixon in China à Houston, les critiques visant la "vulgarité du propos" se sont atténuées. Et il est difficile de ne pas convenir combien la figure, certes controversée, de Nixon est mythique, autant que celle des rois d’Espagne et des tsars de Russie célébrés par le grand opéra du XIXe siècle, comme le rappelait justement, dans sa présentation, Walter Cronkite. Nixon in China est désormais un classique, et à ce titre seul il méritait qu’une grande scène française le fasse à nouveau découvrir au public.

Renaud Machart, Le Monde, 12 avril 2012.

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« Nixon in China », quand l’Histoire rencontre l’opéra contemporain

Du journal télévisé à l’opéra, il n’y a qu’un pas, qui fut franchi en 1987 par John Adams avec « Nixon in China ». Vingt-cinq ans après, cet opéra contemporain à succès revient sur la scène du Théâtre du Châtelet dans...

Par Pierre Haski
Publié le 11 avril 2012

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Première rencontre Mao (à gauche) et Nixon (à droite)

Du journal télévisé à l’opéra, il n’y a qu’un pas, qui fut franchi en 1987 par John Adams avec « Nixon in China ». Vingt-cinq ans après, cet opéra contemporain à succès revient sur la scène du Théâtre du Châtelet dans une nouvelle mise en scène et un décor revisité très réussis.

L’événement était de ceux qui peuvent réellement être qualifiés d’historique : Richard Nixon, le plus anticommuniste des présidents américains, serrait la main de Mao Zedong, le chantre d’une révolution mondiale, ouvrant la voie à une réconciliation entre deux géants aux conséquences encore perceptibles aujourd’hui.

L’idée de mettre en scène ce choc de deux hommes aussi radicalement différents est l’oeuvre de John Adams, un compositeur américain contemporain, issu d’une famille très jazz, un temps influencé par le minimalisme, et dont Nixon in China restera la création majeure. Il tentera avec moins de bonheur – et plus de controverse – de transformer en comédie musicale la prise d’otages de l’Aquile Lauro ou les attentats du 11 septembre 2001...

Une échelle de coupe sur un mur gris

Pour cette nouvelle création à grand spectacle, Jean-Luc Choplin, le directeur du Châtelet, a réuni des talents d’origine diverses : le metteur en scène chinois Chen Shi-zheng, formé aux canons de l’opéra de Pékin avant de s’installer aux Etats-Unis et de casser tous les codes traditionnels, l’artiste contemporaine indienne Shilpa Gupta qui signe les décors étonnants, ou l’allemande Petra Reinhardt pour les costumes.

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« Mao » (à dr.) et « Zhou » (à g.)
après la première au Châtelet - Laura Ning

Le spectacle s’ouvre sur un grand mur de briques grises et beaucoup de petits hommes verts, ces fameux « martiens » dont parlait Robert Guillain, le journaliste du Monde qui a assisté à leur entrée dans Shanghaï « libérée » en 1949. On amène une échelle de coupée contre le mur plutôt que contre un avion, image symbolique forte qui donne le ton du spectacle.

Nixon (Franco Pomponi) est un Américain typique de cette époque, bretelles et chewing gum, hanté par la deuxième guerre mondiale, bercé à l’anticommunisme ; Mao (Alfred Kim) est un despote vieillissant (il mourra quatre ans plus tard), lucide sur ses échecs mais aveuglé par le culte de la personnalité qu’il a lui même engendré.

La rencontre entre les deux hommes est le temps fort de la visite – et du spectacle. Le dialogue chanté du spectacle est celui que rapportent les retranscriptions officielles, celle notamment dont fait état « Dear » Henry Kissinger, l’artisan du raprochement, témoin de la scène, qui la raconte dans son livre « De la Chine » (Fayard, 2011).

Nixon a préparé la liste des points à négocier avec le Grand Timonier, mais celui-ci veut parler « philosophie » et renvoie les discussions concrètes à son fidèle Zhou Enlai, le Premier ministre.

Kissinger écrit notamment (p. 263) :

« Il [Mao] fit valoir sa bonne volonté personnelle personnelle à l’égard de Nixon, ajoutant qu’il préférait traiter avec des gouvernements de droite parce qu’ils étaient plus dignes de confiance. Mao, l’auteur du Grand Bond en avant et de la campagne anti-droitière, remarqua de façon insolite qu’il avait “voté” pour Nixon, et était “relativement heureux quand ces gens de droite arrivent au pouvoir” (à l’ouest du moins). »
Sur scène, et chanté, ce dialogue peut sembler surréaliste et fruit de l’imagination de la librettiste Alice Goodman, mais il est authentique !

Dans le spectacle, les deux hommes se reverront aux pieds d’une sculpture tellement géante de Mao qu’on n’en voit pas le sommet, une invention de Shilpa Gupta, la formidable artiste indienne qui a ajouté une touche contemporaine à cet événement très seventies.

Dialogue de sourds

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Jiang Qing (Sumi Jo)

L’autre temps fort et l’autre star du spectacle, c’est Jian Qing, la redoutable et manipulatrice épouse de Mao, ancienne starlette devenue chef de file du clan le plus radical, et surtout, metteur en scène de décoiffants opéras révolutionnaires. Jian Qing est la seule, dans cet opéra comme dans le monde réel d’alors, à croire encore à la révolution qu’elle met en scène dans la rue comme dans les théâtres.

Des opéras avec force kalachnikovs et ferveur révolutionnaire qui, de manière totalement cocasse, indisposent Pat Nixon (June Anderson) qui vole au secours d’une paysanne victime des nervis féodaux...

Le spectacle reflète le fossé entre les deux hommes, leur incapacité à dialoguer réellement, leurs obsessions personnelles, le poids de leur passé guerrier respectif, et celui de l’âge. Il faudra d’ailleurs encore plusieurs années pour que les deux pays renouent, le 1er janvier 1979, des relations diplomatiques complètes.

Mao, en particulier, répond à Kissinger qui lui chante que sa révolution durera « mille ans » qu’il n’a pas réussi à changer le monde et espère qu’il en restera quelques traces à Pékin et ses environs. Se doute-t-il déjà que la Chine sera bientôt, après sa mort, une grande puissance mondiale... capitaliste ?

Nixon, quant à lui, revit ses cauchemars de la deuxième guerre mondiale sans savoir, encore, qu’il sera emporté deux ans plus tard par le scandale du Watergate.

Jubilatoire, instructif, féérique, l’histoire chantée tient la route, même reprise sur scène un quart de siècle plus tard. Attention, il n’y a que cinq représentations de cette superproduction d’« histopéra ».

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L’opéra révolutionnaire de Mme Mao

L’OBS - Rue 89, 11 avril 2012.

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Nixon in China - Paris (Châtelet)

Par Pierre-Emmanuel Lephay

Depuis la création de son superbe oratorio El Niño il y a 10 ans au Châtelet, John Adams n’avait scandaleusement pas eu l’honneur d’une salle lyrique parisienne. Ce Nixon in China était donc fort attendu, d’autant qu’il s’agit d’une immense réussite d’un Adams certes encore sous l’influence de Phil Glass mais qui a créé là l’un de ses meilleurs opéras (sa dernière création en la matière, Doctor Atomic, n’étant, selon nous, pas aussi inspirée).

On est d’autant plus heureux de voir cet ouvrage que le spectacle proposé par le Châtelet est excellent. Évidemment, c’est toujours une gageure de proposer une nouvelle production de Nixon in China dont la création scénique fut assurée par Peter Sellars (que les retransmissions du Met au cinéma ont d’ailleurs permis de revoir l’an dernier). La réussite du metteur en scène chinois Chen Shi-Zheng n’en est que plus remarquable. Il affiche pourtant un réalisme similaire à celui de Sellars (on retrouve ainsi les mêmes fauteuils au deuxième tableau du premier acte par exemple) mais prend aussi du recul en offrant une vision qui ne s’en tient pas au premier degré (l’arrivée de Nixon tel un deus ex machina est fort bien vue) voire plonge dans un humour ravageur (Pat Nixon redonnant vie à une jeune chinoise battue avec une cannette de Coca-Cola !). La direction d’acteurs compense un dispositif scénique minimaliste et réserve des moments intenses (la représentation du ballet révolutionnaire au deuxième acte, superbement chorégraphié et exécuté) ou réellement émouvants (tout le dernier acte, au pied de l’immense statue de Mao, est formidable).

Même brillante réussite au niveau musical avec une distribution parfaite. June Anderson trouve en Pat Nixon un rôle qui lui convient parfaitement, l’écriture lyrique est parfaitement mise en valeur par cette ancienne belcantiste (magnifique air « This is Prophetic ») malgré quelques aigus un peu durs, mais c’est bien peu en regard de l’incarnation magistrale (l’actrice est idéale) et de l’émotion que la chanteuse insuffle à sa partie. Elle en vient à rendre touchante cette femme qui trouve tout « wonderful  » et qui ne réalise absolument pas la réalité sociale du pays qu’elle visite. Sumi Jo est également épatante en Madame Mao. Quel abattage ! Elle se montre très convaincante dans son crucifiant grand air du deuxième acte « I am the wife of Mao Tse-tung ». Surtout, la soprano est bouleversante à l’acte III (celui où les masques tombent et où les surhommes politiques se retrouvent de simples humains) avec des interventions absolument poignantes. Tout comme June Anderson, elle campe son personnage (et ce, jusqu’aux saluts) d’une manière vraiment bluffante.

Côté hommes, c’est du même tonneau avec un extraordinaire Franco Pomponi en Nixon. La voix est superbe et puissante tandis que l’acteur est là encore idéal et touchant quand il campe à merveille autant la surexcitation du chef d’État des premiers tableaux que l’homme hanté par ses souvenirs de la seconde guerre mondiale. À l’instar de Richard Strauss, John Adams n’aime-t-il pas les voix de ténor ? On pourrait le croire à en juger par la partie inchantable qu’il a réservé à Mao. On ne peut donc être qu’admiratif devant l’admirable performance d’Alfred Kim. L’aplomb stupéfiant n’exclue pas une finesse fort appréciable. Le Chou Enlai de Kyung Chun Kim convainc tout autant par une grande élégance, de chant et de jeu. La voix est moins spectaculaire que chez ses partenaires, mais convient à ce personnage discret et finalement très humain. Le Kissinger de Peter Sidhom est là encore idéal, malgré une voix moins « disciplinée » que ses collègues, tandis que les trois secrétaires de Mao sont impeccables à l’image du Chœur du Châtelet vraiment très impressionnant de précision, d’homogénéité et de beauté de son.

La réussite du spectacle doit également énormément à la formidable direction d’Alexander Briger à la tête d’un très bon Orchestre de Chambre de Paris avec notamment un magnifique pupitre de saxophones (leurs interventions à l’acte III sont souvent à fendre l’âme) mais où les cordes solistes dérapent un peu dans les terribles dernières mesures qui leur sont confiées. La direction du chef australien est extrêmement dynamique, faisant ressortir les arêtes de cette musique (bien plus complexe qu’il n’y paraît), les rythmes jazzy tout comme les références à la musique romantique quand il ne s’agit pas purement de citations (par exemple de la Symphonie Alpestre de Strauss).

Une magnifique réussite donc, qui sera par bonheur filmée lors de la dernière représentation mercredi 18 avril, et retransmise en direct sur Mezzo.

forum opéra

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Mao et Malraux en 1965.
ZOOM : cliquer sur l’image.

E/1972.02.20 — André Malraux : « Comment Malraux voit l’entrevue Nixon – Mao », entretien avec Philippe Labro

E/1972.02.20 — André Malraux, « Une grande interview exclusive prise par Philippe Labro. Comment André Malraux voit l’entrevue Nixon-Mao. “On peut très bien imaginer Nixon demandant à Mao : ‘Qu’attendez-vous des Etats-Unis ?’ et Mao répondant : ‘Rien.’” », Le Journal du dimanche [Paris], n° 1317, 20 février 1972, p. 24.

André Malraux

Une grande interview exclusive prise par Philippe Labro
Comment André Malraux voit l’entrevue Nixon – Mao

— Je viens de relire les Antimémoires, ai-je dit.

— Nixon aussi, répond Malraux, et il les a lus de près… Il ne faut pas oublier, tout de même, que ma rencontre avec Mao date aujourd’hui d’il y a sept ans. Mais certaines choses n’ont sans doute pas changé et, particulièrement, ce pour quoi vous venez m’interroger : comment conduire une conversation avec Mao ? Il faut bien que vous compreniez que l’on n’interroge pas Mao Tsé-toung comme un autre homme. Vous pouvez lui dire quelque chose du genre : « Que pensez-vous du destin de la Chine ? », ce qui n’est pas une question et appelle un commentaire. Mais si vous lui demandez : « Qu’est-ce que vous allez faire à propos de la tension internationale ? », il ne vous répondra pas ou, plutôt, il répondra par une question.

— Vous vous êtes assis face à lui ?

— Oui, enfin non. Il était debout et il s’est assis et une infirmière est restée derrière lui tout le temps. Mao est servi par son physique. Cette part d’hémiplégie qui donne une impression de paralysie, sauf pour le bras gauche, toujours actif, le coude gauche précisément, penché sur la table et la main qui agite les cendres de la cigarette vers le cendrier, mais pour le reste, c’est l’immobilité et une part de dignité formidable. Le ton de la voix aussi. Ce n’était jamais un ton de conversation. Un peu comme avec le général de Gaulle. Pour trouver une comparaison, il faudrait dire que ces deux hommes avaient quelque chose… d’ecclésiastique.

— Vous mentionnez Charlemagne, vous mentionnez un empereur dans les Antimémoires

— Oui. Mais si je prends la comparaison ecclésiastique, c’est que cela signifie quelque chose pour vos lecteurs. Un cardinal, on a une vague idée de ce que c’est. Un empereur, cet « empereur de fer » dans son immobilité pétrifiée que j’ai décrite, c’est l’inconnu. Seulement, il y a des différences avec les ecclésiastiques. Je n’ai jamais vu un pape (ce disant, André Malraux n’a pas tellement l’air de le regretter), mais j’imagine le mouvement des mains, quelque chose de rond, quelque chose de bienveillant, et plus vous montez dans l’échelon ecclésiastique, plus la bienveillance dans les mains (que Malraux tourne lentement autour d’elles-mêmes pour illustrer la comparaison) s’accentue. Avec Mao, absolument pas de mouvement. Rien. J’imagine que cela a toujours dû être un homme d’une très grande…verticalité.

— Vous parlez de l’atmosphère de déférence de la part des compagnons de Mao, réunis autour de lui, pendant votre entretien.

— Écrasante. Même de la part de Chou En Lai. Cela dépasse la politique. Là encore, je pense à la déférence qu’il y avait autour de De Gaulle. Il est évident que la déférence qui entourait, disons Clemenceau, n’était pas la même. Clemenceau était quand même le chef d’un groupe à la Chambre. De Gaulle, jamais. Chez Mao, c’est la même chose. Bien sûr, il a eu d’énormes responsabilités dans le parti, mais c’était un peu comme Staline.

— Il était au-dessus ?

— Ailleurs… Nixon, avec qui je viens de parler (ce n’était pas notre première rencontre), m’a reçu de façon chaleureuse. Jamais éloigné. Bien entendu, je sais qu’il est le président des U.S.A. Mais avec Mao il y a l’invisible cercle de craie que vous ne pouvez pas franchir. Avec Nixon, jamais. Il y a une très grande courtoisie de votre part : je ne vais pas sauter sur les genoux du Président américain, mais le ton de voix (je reviens volontairement à ce terme : le ton de voix) est celui d’un dialogue. Comme le nôtre, en ce moment. Avec Mao, jamais.

— Vous mentionnez, cependant, dans les Antimémoires, le rire de Mao. Peut-il y avoir de l’humour entre Mao et Nixon ?

— Peut-être, mais ce n’est pas notre humour. Je pense à Staline et à sa rencontre avec le grand magnat de la presse américaine, Hearst, avant la guerre 39-45. Hearst, en bon américain un peu exaspéré, avait fini par lui demander si dans telle ou telle circonstance il ferait la guerre, et il avait posé la question de façon assez directe. Il s’attendait à des circonlocutions, à des « ça dépend ». Au lieu de quoi, que fait Staline ? Il regarde Hearst et il répond : « Da ». Le même jour, Hearst lui dit : « Il est tout de même difficile de faire la guerre à un pays avec lequel on n’a pas de frontières communes » et Staline répond : « On les trouve… » Bon. Mao pourrait faire les mêmes répliques. Ce n’est pas du tout notre humour. Staline, toujours lui, disait : « Chez nous, en Russie, il y a l’idiot d’hiver et l’idiot d’été. L’idiot d’hiver porte une pelisse, l’idiot d’été porte une blouse blanche. Ils ne s’habillent pas de la même manière, ce sont tout de même, tous les deux, des idiots… » Vous pouvez appeler ça de l’humour, mais pas le nôtre. Si Mao n’était pas Chinois, c’est-à-dire superbement bien élevé, il aurait lui aussi, cette agressivité qu’il y avait dans la conversation de Staline, mais elle n’y est jamais. Car le ton chinois l’interdit. Vous n’imaginez pas un Bouddha agressif.

— Vous décrivez Mao dans votre livre, et vous le redites aujourd’hui, comme un « géant », le dernier des géants, sans doute, comme l’a écrit aussi le journaliste américain Cy Sulzberger.

— Il m’a emprunté l’expression.

— Face à ce géant, cet « empereur de fer », cet homme de légende, de quoi peut avoir l’air Nixon ?

— Le contraire d’un géant. Attention, je ne dis pas que Nixon fera figure de nain. En face d’une statue, il y a … le contraire d’une statue. La statue ne converse pas. Avec Nixon, la discussion est permanente. Il vous réfute, il oppose ses arguments aux vôtres, il répond à vos questions et il vous en pose. La conversation avec lui, à la Maison-Blanche, a été très vivante, empreinte d’une extrême gentillesse. Nous avons dialogué. Nous nous étions déjà vus, je crois vous l’avoir dit. La dernière fois, c’était en compagnie du général. Nixon m’en a parlé trois fois. Il admirait beaucoup de Gaulle et, dans une certaine mesure, il pense qu’il fait ce qu’aurait fait le général : « On ne sait pas très bien ou tout ça va nous mener. » Le rapport entre les gens… Quand de Gaulle disait : « Quand j’aurai vu Khrouchtchev, j’aurai une idée sur ce qu’on peut faire avec cet homme-là. » De Gaulle avait dit à Nixon : « Nous travaillons avec des intermédiaires. Or on ne fait pas une politique historique avec des intermédiaires. » Nixon avait été très frappé par la formule. A juste titre, je crois, car elle est frappante.

MALRAUX.ORG

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[1Philip Short dans son Mao tsé-toung (Fayard, 2005), est beaucoup trop imprécis sur ce point (p. 527).

[2Zhuang, devenu en 1973 le favori de Jian Qing, l’épouse de Mao, verra sa carrière stoppée net en 1976, peu après la chute de la « Bande des quatre » et passera dix ans en prison. Il s’occupera par la suite de deux écoles de tennis de table à Pékin et Jinan. Il meurt le 10 février 2013.

[3Source : wikipedia.

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