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L’art peut-il tout dire ?

1949-1999-2009

D 22 juillet 2009     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philippe Sollers, Jacques Soulillou [1]

DEBAT


Peut-on tout écrire, tout montrer ? Vieille question, ravivée par le développement du « politiquement correct ». Pour Philippe Sollers, l’esprit de Voltaire doit, aujourd’hui encore, être défendu.
Mais Jacques Soulillou nuance : c’est la possibilité de l’interdit qui fait l’auteur.

1949-1999

Il y a cinquante ans, le 31 mai 1949, la Cour de cassation autorisait enfin la publication de six poèmes des Fleurs du mal, interdites depuis 1857 (Le Monde du 7 juin 1999). Baudelaire a été réhabilité mais les « bonnes m ?urs » sont une notion changeante : on ne peut pas plus aujourd’hui qu’hier écrire tout ce qu’on veut. Et d’ailleurs, le faut-il ? Philippe Sollers, écrivain, et Jacques Soulillou, essayiste, en débattent ici.

Le Monde des Débats : Jacques Soulillou, votre ouvrage, dont le titre suggère une « impunité de l’art », signifie-t-il que l’art peut tout dire ?

Jacques Soulillou : La réponse qui vient immédiatement à l’esprit est : « oui, l’art peut tout dire  ». Mais il faut absolument resituer ce « oui » dans une histoire. Des luttes et des conquêtes ont fait que cette réponse paraît aller de soi. Cette histoire est liée à une notion fondamentale dans l’Occident chrétien : celle d’auteur. Ce dernier est doté de talents mais aussi de droits qui, à partir du XVIIIe siècle sont progressivement formulés dans le droit positif.

J’émets pour ma part des réserves sur la fait que l’art puisse tout dire. Les grands procès qui jalonnent l’histoire, comme ceux de Madame Bovary de Gustave Flaubert (1856) ou des Fleurs du mal de Charles Baudelaire (1857), montrent bien que ce n’est pas le cas. Formulons cela autrement : l’art peut-il tout se permettre ? Oui, en théorie car l’artiste revendique le droit de tout faire, de tout dire. Non, en pratique, car, compte tenu des rapports de forces dans une société donnée, intervient une espèce d’auto-limitation de l’artiste. Les propos antisémites tenus par des auteurs de l’entre-deux-guerres ne seraient plus possibles aujourd’hui. L’Amérique actuelle ne tolérerait pas la façon dont Herman Melville parle des Noirs dans sa nouvelle Benito Cereno (1856).


Sade :
« À quelque point qu’en frémissent les hommes,
la philosophie doit tout dire ».

Philippe Sollers : Je pense à une formule de Sade : « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire ». L’artiste, c’est une singularité qui s’exprime, un individu qui signe son désaccord, sa dissidence, sa critique à l’égard de ce qui se croit et se pense communément. Les procès faits aux artistes nous paraissent ridicules. Mais, attention : rien n’est jamais acquis. N’adhérons surtout pas à l’idée d’une société qui progresserait et serait prête à admettre qu’elle s’est trompée à telle ou telle époque. Les Anglo-Saxons ont reconnu seulement en 1934 que Ulysse (1922) de James Joyce n’était pas un livre pornographique. Plus récemment, certains ont refusé à Salman Rushdie le droit d’inventer une fiction compromettant, paraît-il, le prophète Mahomet.

On tend à oublier que l’art est la prise de parole d’un individu singulier, à l’intérieur d’une société donnée, à tel moment de l’histoire. Et l’on va regrouper dans le même sac des individus déclarés mal-pensants, quelle que soit la force de leur formulation. Vous pouvez mettre Sade dans le sac de la pornographie et Céline dans celui de l’antisémitisme : c’est un moyen d’évacuer le problème. À partir de là, vous pouvez faire un procès général à tous les écrivains et à tous les artistes de tous les temps. Je me suis amusé à en dresser la liste : Shakespeare, Dostoïevski, Faulkner, Baudelaire, Flaubert, Sade, et tant d’autres. Il est inquiétant que l’on puisse — dans un souci de balayage et de purification éthique rétroactive — éliminer et aplanir tout ce qui pourrait faire un peu saillie dans la culture.Je peux, si je m’y attache en tant que procureur planétaire, vous démontrer que toutes ces exceptions, aussi géniales soient-elles, comportent une tare, un virus, une tendance malsaine, une anomalie pathologique voire sexuelle : je rafle tout le monde dans un souci de nettoyage rétroactif et futur. C’est là une tendance extrêmement violente de la civilisation planétaire qui s’annonce. On en voit les signes partout.

Jacques Soulillou : Le roman Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury est prémonitoire du scénario catastrophe tel que vous le décrivez.

Philippe Sollers : George Orwell l’a très bien vu dans sa préface à La Ferme des animaux ( 1943). Il y a un disque de la pensée qui veut que tout fonctionne dans le bien. La « bien-pensance » est stable. Certaines, époques sont un peu plus ouvertes que d’autres, et puis cela régresse à nouveau. Il faudrait s’y accoutumer. J’ai relu Malaise dans la civilisation de Freud, écrit en 1920. C’est d’un pessimisme total et pourtant le pire, à cette époque, est encore à venir. 1

Il est nécessaire de bien distinguer entre ce qu’une société se raconte sur elle-même et ce qu’elle se raconte sur l’art. Elle feint d’avoir toujours tout compris. Alors que des exemples prouvent qu’elle se trompe le plus souvent avec une rare violence. Au XXe siècle, la question n’a pas été est-ce que l’on peut tout dire  ? » mais « est-ce que l’on peut dire la moindre des choses ? »,


Jacques Soulillou :
« Il y a un antagonisme irréductible
entre l’artiste et la société. ».

Jacques Soulillou : Il y a une prétention à réguler la parole de l’artiste. Mais il y a aussi une prétention paradoxale de l’art à vouloir tout dire et tout faire, allant ainsi à l’encontre des règles qui s’imposent à tous et qui sont, justement que l’on ne peut pas tout dire et tout faire. C’est un antagonisme irréductible entre l’artiste et la société. Jusqu’à quel point peut-on reprocher à celle-ci de vouloir limiter la parole de l’artiste en tant qu’individu ?

Philippe Sollers : C ’est le procès de la société, et non celui de l’artiste, qu’il faut faire. Il y a un mot admirable de Franz Kafka  : « Eux, ils sont tous. Moi, je suis seul. »

Jacques Soulillou : Il est vrai que l’on n’est jamais à l’abri d’un retournement dans les sociétés occidentales : un jour. l’ensemble des ?uvres de l’art et de la littérature pourraient être convoquées au tribunal pour être expurgées de passages jugés tendancieux. Dans les démocraties, la menace ne vient pas des plus hautes autorités judiciaires. L’exigence vient de la société elle-même, sous la forme d’associations représentant certains groupes (homosexuels, minorités ethniques, handicapés... ), qui mettent en avant les atteintes à leur dignité. Plus nos sociétés veulent donner un droit égal à ces minorités, plus celles-ci vont faire valoir leur droit. Le risque est celui des procès rétroactifs, notamment sur la façon dont les ?uvres d’art les représentent.

L’État devra alors pleinement jouer son rôle de défenseur de la parole libre. Il n’existe pas d’antagonisme entre l’artiste et l’État. Au contraire, dans les démocraties, la loi va être, de plus en plus, l’alliée de l’artiste. Dans les sociétés autoritaires, il est contraint de s’identifier à des valeurs codifiées par l’État, sinon il est exclu, voire exécuté. Mais les rapports sont beaucoup plus complexes en démocratie, où c’est un jeu à trois partenaires : l’artiste, la loi et les minorités.

Philippe Sollers : Vous admettez donc que c’est une bataille. Il s’agit de savoir à quel moment l’État est en avance sur une société civile très régressive. Problème actuel : en France, la situation est menaçante. Il se produit des mutations historiques telles qu’à un moment donné, il peut y avoir repli de la société civile par rapport aux initiatives de l’État. Quand, en 1987, j’ai décidé de consacrer un numéro de la revue L’Infini à Voltaire, cela paraissait incongru [2]. Mais le numéro est paru en pleine affaire Rushdie et. au Trocadéro, on pouvait voir un type avec une petite pancarte : « Voltaire, réveille-toi ! ».

Au lieu de rester dans la même problématique — la responsabilité de l’artiste, l’artiste comme reflet de la société — il vaut mieux se demander quand ont eu lieu les transformations du récit et de la perception. C’est cela, un artiste : un individu qui faitt part de ses impressions, perceptions, sensations. De son corps. Et puis, il y a ce que l’on appelle le corps social qui revendique une sorte de domination absolue sur les singularités. Mais ce sont des singularités de langage. De pouvoir dire. Là est le véritable intérêt. Ce n’est pas un problème de minorités ou d’ethnies : l’artiste n’a rien à voir avec cela. Bien sûr, on essaiera toujours de le réduire à une caricature : Proust et le faubourg Saint-Germain, Céline et l’antisémitisme, Bacon et l’homosexualité... Et si on les posait plutôt comme des exceptions ? Il n’y a rien de commun entre Kafka et Prague, Joyce et Dublin, Proust et Paris.


Philippe Sollers :
« Je ne pourrais pas lire des passages
de
La Philosophie dans le boudoir de Sade
au journal de 20 heures à la télévision. ».

La censure peut être dure (exécution, procès... ) ou douce (faire comme si tout était permis). Ces deux formes de censure sont appelées à se rejoindre sur un plan : l’amnésie, l’ignorance, l’illettrisme. Déjà, pour Voltaire, une dictature a un moyen tout simple de régner : interdire la lecture. Et si l’on programme l’inaptitude à lire ? Je ne pourrais pas lire des passages de La Philosophie dans le boudoir de Sade au journal de 20 heures à la télévision. Le livre est en librairie sur papier bible, mais qui sait le lire ? C’est comme si les signes typographiques n’arrivaient plus au cerveau.

La censure a changé de forme. Ce ne sont plus les procès du XIXe siècle, pour outrage à la morale et aux bonnes m ?urs. Aujourd’hui, Salman Rushdie parle moins de la censure religieuse et davantage de l’écrivain comme d’un corps qui ne prend pas le bon chemin social. Et qui, tôt ou tard, va avoir affaire au pouvoir.

Jacques Soulillou : La censure est indispensable au statut de l’artiste et de l’auteur. Du point de vue de la création, ce dernier pense qu’il peut tout faire. Or, il rencontre des limites, comme le droit des autres artistes à interdire que des morceaux de leur ?uvre ne soient plagiés ou accaparés sans leur autorisation.

Philippe Sollers : Le problème réel est de savoir si une société donnée fait pression directement ou indirectement - vous avez parlé d’autocensure - sur un artiste pour qu’il évite de traiter certains sujets.

Les lois

En France, plusieurs lois ont régi la censure fondée sur la « morale publique »,.

Celle du 17 mai 1819 instaure le « délit d’outrage à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes moeurs  », Les peines sont aggravées par une loi du 25 mars 1822. Cette législation a notamment permis, sous le Second Empire, de condamner Charles Baudelaire pour six poèmes du recueil Les Fleurs du mal et de « blâmer » Flaubert pour Madame Bovary ; et, sous la IVe République, d’interdire J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian.

Une loi du 25 septembre 1946 autorise la révision des procès littéraires « contre des ouvrages qui ont enrichi notre littérature et que le jugement des lettrés a déjà réhabilités »,

Le 16 juillet 1949 est promulguée la loi sur les publications destinées à la jeunesse, qui, modifiée par l’ordonnance du 23 décembre 1958, est toujours en vigueur. Elle permet d’interdire par arrêté « l’exposition à la vue du public et la vente aux mineurs de moins de dix-huit ans des publications dangereuses pour la jeunesse  ». après avis de la Commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. De nombreuses publications qui n’étaient nullement « destinées à la jeunesse » ont été ainsi interdites de fait.

- Aux États-Unis, le droit de tout dire est inscrit dans la Constitution.

Jacques Soulillou : C’est une évolution récente de l’interprétation du 1er amendement, qui stipule : « Le Congrès ne fera pas de loi limitant la liberté d’expression », Actuellement, la jurisprudence est favorable à une expression qui, du point de vue d’un Occidental du Vieux Continent. apparaît comme totale.

En effet. elle passe outre les revendications des minorités si des propos racistes sont exprimés dans des ?uvres. Mais cela n’a pas toujours été le cas. James Joyce, par exemple, n’a pas passé la barrière du 1 er amendement.


- Au nom du I" amendement, la Cour suprême des États-Unis a interpellé le Congrès sur les tentatives de réglementation des sites pornographiques sur Internet.

Philippe Sollers : Attention à bien distinguer la liberté d’expression de la liberté de l’art ! Il peut se produire un détournement de la liberté d’expression qui soit industrialisée comme répression et rabaissement de l’art. Je prends souvent cet exemple : donnez-moi l’Éthique de Spinoza et j’en fait un film avec des images pornographiques. L’industrialisation supprime ce qui pourrait être vraiment gênant dans la pornographie : la pensée de ce qui s’y passe. La censure a trouvé le moyen, sur le plan des représentations sexuelles industrialisées, d’utiliser l’art dans un contexte qui ne soit pas verbalement troublant. Nous sommes dans une époque de la marchandise qui fait semblant de tout dire pour ne pas dire grand chose. C’est la raison pour laquelle je peux difficilement faire comprendre pourquoi un tableau de Picasso représente l’érotisme de la pensée. Imaginez un artiste qui pourrait dire n’importe quoi puisque plus personne ne ferait attention à lui. Les récentes déclarations de Philip Roth vont dans ce sens : « Je continue la littérature, mais c’est comme un poste de radio qui émettrait dans le vide ».

Jacques Soulillou : Il y a une autre forme de censure qui s’exerce contre l’artiste et que l’on pourrait appeler « le champ des possibles ». Toute personne qui écrit est sensible au fait de savoir si cela n’a pas déjà été dit. Soit l’on passe outre cette retenue : c’est le mot d’ordre de William Burroughs qui en appelle à une littérature à base de recyclages. Soit. dans la pratique de l’écriture, on se heurte constamment au fait que des choses ont déjà été dites, des voies déjà occupées... Il faut donc explorer d’autres domaines.

Philippe Sollers : Ce n’est pas une censure : c’est une émulation, une excitation. Un artiste est sensible à son art. Il étudie l’histoire de son art et se dit : je ne peux pas raconter cela de cette façon, parce que Proust l’a déjà fait.

[...]

- Dans certaines universités américaines, on n’enseigne plus Aristote parce que sa pensée n’est pas politiquement correcte (vis-à-vis des femmes ou des esclaves). Qu’en pensez-vous ?

Jacques Soulillou : Ma première réaction est l’indignation. Mais compte tenu de toute la violence que l’histoire de l’art occidental a proféré sur des catégories d’individus - on ne peut ignorer la question du ressentiment. Des gens qui ont été écartés de la parole demandent un jugement de valeur symbolique. a posteriori, contre toutes ces violences. J’ai bien conscience que donner crédit à ces revendications semble être un point de vue réactionnaire...

Philippe Sollers : Un point de vue réactionnaire qui se présente comme progressiste. Vous avez parlé de violence. Mais un art dont toute violence serait exclue ne serait plus un art. Car, précisément, l’art fonctionne comme catharsis : il y a en lui des passions et des pulsions irrécusables, inépuisables. Le théâtre d’Artaud exprime cela. Picasso a dit : « L’art n’est jamais chaste et s’il l’est ce n’est plus de l’art ». La revendication instrumentalisée se présente comme progressiste pour mieux éviter qu’il y ait de la singularité. Moi, ce qui m’intéresse, c’est un peintre comme Basquiat et non un Noir à New York. Rien ne doit jamais faire addition.


photo : Mariola San Martin
...« Rien ne doit jamais faire addition » ? Si, deux seins !

(Illustration de la page au dos du sommaire cliquer pour voir le sommaire de L’Infini N°17, hiver 1987.)

Jacques Soulillou : C’est une revendication, non pas progressiste, mais d’équité.


Philippe Sollers :
Trouvez-vous qu’il a été équitable de dire qu’il fallait qu’un art prolétarien succède à un art bourgeois ?

Jacques Soulillou : C’est une revendication d’équité en ce sens que des groupes, constitués ou non, exigent d’avoir un traitement par l’art qui ne soit ni dégradant, ni insultant. Du point de vue de l’art, c’est irrecevable. La question est de savoir si cette contradiction peut être résolue. Qui pourrait mettre ces deux camps d’accord ?

Philippe Sollers : Cette contradiction est la forme que prend le problème de l’art dans nos sociétés modernes développées. Mais c’est, sous une apparence nouvelle, la même chose qu’au XIXe siècle. Si, par exemple, le témoignage d’une femme de ménage noire pèse plus que telle nouvelle de Hemingway, il n’y a pas d’ ?uvre d’art possible. Cela voudrait dire que seul compte le vécu.

- Le seul crime est de mal écrire, disait Zola.

Philippe Sollers : Et Flaubert dit : « Je crois à la haine inconsciente du style. ». Il y a, dans la fonction même de l’art, quelque chose de sacré. Quelque chose qui fascine, révulse, choque. Quelque chose qui touche l’être humain dans son désir et dans son manque, quelle que soit sa situation ethnique, communautaire ou religieuse. Les Fleurs du mal peuvent redevenir scandaleuses aujourd’hui même. Je peux les dire d’une certaine façon et produire un malaise [3]. Le contenu est aussi important que la manière dont c’est dit.

Jacques Soulillou : C’est tout à fait juste : le contexte est primordial. Imaginez le scandale que pourrait encore provoquer L’Origine du monde de Courbet dans une mairie de petite ville.

Philippe Sollers : l’art est toujours en situation.

Propos recueillis par Marie-Laure Delorme et Jean-Luc Pouthier

Otto Mühl


Otto Mühl est une figure de l’Actionnisme Viennois, ce groupe d’artistes qui, dans les années 60, se distingua par des actions scandaleuses en utilisant le corps humain et la nudité. Otto Mühl commence à faire parler de lui en 1962, en érigeant un tas de fumier à la galerie de Joseph Dvorak, puis en organisant avec Hermann Nitsch une « Fête du Naturalisme psycho-physique » qui lui vaudra quatorze jours de prison. En 1968, avec Günther Brus, il participe à Art et Révolution, à l’Université de Vienne : Mühl souilla d’excréments le drapeau autrichien, ce qui lui valut son deuxième séjour en prison et déclencha un scandale dans la presse populaire.

Fin 1971, Otto Mühl souhaite déplacer ses actions vers la sphère privée. Il crée une communauté, basée sur la libre sexualité et la propriété collective. Mais ce qui était accepté comme normal par la société dans les années 70 est sanctionné dans les années 90. Otto Mühl voit son exposition au Musée d’Art moderne de Vienne annulée, quand il est écroué, à 66 ans, pour une affaire de m ?urs. Selon lui « l’art d’aujourd’hui est une réaction de défense contre le malaise dans une société de consommation de masse dépourvue de sensualité ».

Jacques Donguy

L’épi monstre

L’une des sensations littéraires de 1999 aura été la republication de L’Epi monstre, de Nicolas Genka par une jeune maison d’édition, Exils. Le roman écrit en 1961 par un garçon de 24 ans et presque tout de suite interdit, avait juste eu le temps « d’éberluer Jouhandeau, Cocteau, Nabokov, Pasolini et Mishima... Excusez du peu », rappelait Pierre Mertens dans Le Soir de Bruxelles. Un roman interdit dont la codamnation n’a pas été levée, quel frisson ! « Y a-t-il aujourd’hui un événement Genka, une affaire Genka, un scandale Genka ? Le débat sur la censure est-il d’actualité en un temps où cinéastes et écrivains publient les oeuvres que l’on sait, alors que tout peut être montré ou dit ? » se demandait Laurence Liban dans Lire (février 1999)

L’événement est en fait littéraire : il a permis de découvrir un livre impressionnant. Beau non pas « en dépit » de son thème - les relations incestueuses entre un père, hobereau décavé, et ses filles dont la cadette se pose en rivale de l’aînée - mais beau tout court. Raconté, c’est une chronique campagnarde gênante de vraisemblance, lu, c’est un torrent de lave qui vous entraîne dans un délire d’amour et de destruction à trois, un incendie hallucinant. Sans l’affaire de la censure, on n’y aurait peut-être pas fait attention.

S. Gh.

Crédit : Le Monde des Débats - juillet-août 1999

Archives du "fonds Sollers de Pileface" doté ici par Eric
Eric s’adonne à une autre passion : les parfums. Visitez son site www.biblioparfum.net


Autocensure et hypocrisie politiquement correcte des années 2008-2009

2008 : Cachez moi ce sein que ne sauraient voir mes électeurs.
C’est ce qui est arrivé à la reproduction du tableau de Tiepolo, la Vérité dévoilée par le Temps, qui sert de toile de fond dans la salle de presse de la présidence du Conseil italien.

Le gouvernement italien de Silvio Berlusconi s’est attiré les foudres des historiens d’art rapporte La Repubblica. Même le Vatican réprouve, à travers Antonio Paolucci ( directeur des musées du Vatican) : "Qui pourrait se sentir offensé face à la Vérité nue de Tiepolo ? C’est une sottise absolue".
Une toile pourtant choisie par Berlusconi en personne pour orner le mur de la salle de presse du Palais Chigi à Rome. Et une décision lourde de sous-entendu quand on étudie la symbolique du tableau ! Assis sur un tapis de nuages, un vieillard, le Temps, tient dans ses bras une jeune femme dénudée, la Vérité. Un miroir dans la main droite de la jeune femme reflète son corps vers un personnage, le Mensonge, qui se cache les yeux, incapable de regarder un tel spectacle...

Motif invoqué par les services du « Cavaliere » ? La poitrine dénudée de la Vérité pourrait heurter la sensibilité des téléspectateurs ! ...Après 2000 ans de statues gréco-romaines , des siècles après la Renaissance, des années après la création de la télé Cinquo avec ses présentatrices pulpeuses comme les aime le Cavaliere - il n’est pas le seul , ne soyons pas hypocrite non plus - et un an avant ses dernières frasques avec une toute jeune italienne mineure qui ne fait pas mentir le proverbe local « les belles poitrines n’attendent pas le nombre des années »

2009 : L’affiche de l’expo Jacques Tati

Signe de la marche du temps, la vélocensure après l’auto... On aurait même oublié que « ceci n’est pas une pipe ! » Plus de 2300 ans après Platon et 80 ans après Magritte, on n’a vraiment rien appris ou tout oublié. Même certains ont oublié que l’homme avait marché sur la Lune !

C’est vrai que l’univers étant aussi noir qu’une paire de seins dans une burka, il est facile de prendre des vessies pour des étoiles. Mais l’homme de foi sait voir la lumière par le hublot, tandis q’une voix off crépite dans son écouteur :
« Béni sein qui mal y pense ! »


[1Jacques Soulillou, après avoir longtemps travaillé dans les services culturels français à New York, est aujourd’hui en poste à l’Institut français de Thessalonique.
Il a publié L’impunité de l’art, Le Seuil, 1995.

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