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Vi-val-di !

La musique baroque, radio, mars 1983 (archives sonores)

D 4 mars 2016     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Vivaldi est né le 4 mars 1678. Allez la Musique !


L’église San Giovanni Battista in Bragora où fut baptisé Vivaldi.
Venise, campo Bandiera e Moro.

Photo A.G., 17 juin 2014. Zoom : cliquez l’image.

La plaque de l’église San Giovanni Battista in Bragora.
Zoom : cliquez l’image.
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Janvier 1983 : Sollers publie un grand roman baroque Femmes.
13 mars 1983 : il participe à l’émission de Claude Maupomée Comment l’entendez-vous ? [1]. Le thème : « Vivaldi et la musique baroque ». Vingt ans plus tard Vivaldi aura une large place dans le Dictionnaire amoureux de Venise. Mais la musique dite baroque ne se réduit pas à Vivaldi, lors de cette émission, Sollers parle également de Bach, de Boccherini et de Scarlatti. Qui a lu Femmes sait que ces musiciens y tiennent une place importante à côté de Mozart.

Ce document radiophonique [2] nous fait entendre un paradoxe : il n’y a pas d’un côté la "musique sacrée" et d’un autre la musique "profane", il y a la musique. Sollers le dit clairement : le lien entre le "sacré" et la plus grande allégresse, y compris sexuelle, entre l’érotisme et la "religion" (Bataille) est évident. Les musiciens du XVIIIe sont, de ce point de vue, des "experts", des "savants de la sublimation". Ce qui prime c’est "le jeu pour le jeu" et ce qui est en jeu c’est l’"abolition du Temps". C’est cela qu’on a voulu refouler à partir du XIXe siècle et la terrorisation qui a suivi.

En dehors du Nisi Dominis, du Gloria de Vivaldi, on entend aussi quelques Variations Goldberg interprétées magnifiquement au clavecin par Gustav Leonhardt et des sonates de Scarlatti dont une interprétée par Wanda Landowski en 1940 avant son exil en Amérique. L’enregistrement est daté, le clavecin est "robuste", on entend, semble-t-il, le bruit du canon. « Wanda Landowska allait gagner la guerre » dit Sollers.

On entend aussi — application du "programme" de FemmesLa casa del diavolo de Boccherini. Boccherini avec Sade avant Mozart avec Sade, la série d’émissions que nous vous avons présentée récemment [3].

Femmes :

" Il me fait écouter le morceau qui est, selon lui, la meilleure bande musicale pour Sade... La casa del diavolo de Boccherini, ... Un truc flamboyant dramatique, tout en spirales, de la dernière violence... Boccherini... Méconnu... Mort à Madrid en 1805... Et puis Scarlatti... Domenico ! Clavecin furieux, passion sèche... Mort lui aussi à Madrid (tiens, tiens) en 1757... [...] Tourbillons, soubresauts d’abîmes... Vrillage du nerf... Commotion claquée... Feu de joie... Scarlatti ! Un dieu ! La lettre écarlate ! " (Gallimard, blanche, p.260-265 [4]).

Décidément, 1983 fut une sacrée année...


Vingt-cinq ans plus tard... Ouvrons le Dictionnaire amoureux de Venise (publié en 2004) :

Vivaldi Antonio (1678-1741)


Tiepolo. Plafond de l’église de La Pietà à Venise.
26 juin 2014. Photo A.G.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

« Le 4 mars 1678, en même temps que l’apparition d’Antonio Vivaldi en ce monde, se produit un événement très rare : un tremblement de terre. Panique, et beaucoup de dégâts.
J’aime ce signal divin, il définit sa musique. Tempête, éclairs, repos, tourbillon fiévreux et grand calme.
S’il y a un génie du lieu, et du temps absolument singulier de ce lieu, c’est lui. Deux ou trois accords, et on est immédiatement sur place, dans la lagune, entre ciel et eau, dans la préparation des navires, en bateau. Tout évoque ici le bois profilé et rapide, le violon volant, le lent détour flottant suspendu, les cordes, les cordages, une sorte d’artisanat enflammé tenu par l’archet, la main, les doigts, l’oreille infaillible, et puis gouge, varlope, copeaux, coques bondissantes, éclats.

Vivaldi est un dieu grec. Sa fulgurante odyssée reste, par bien des côtés, incompréhensible.
Quel nom, aussi : VI-VAL-DI.
La vie, la valeur, la variété, la vivacité, le dit.
Des dieux au pluriel. C’est dit et redit.
Tout est mystérieux chez lui : sa prêtrise, sa rousseur ("Prete rosso", le prêtre roux ou rouge), sa fureur de composition, sa fécondité créatrice, sa profusion, sa vie de laboratoire incessant avec les jeunes chanteuses de l’Ospedale della Pietà, sa liaison avec la cantatrice Anna Giro (ou Giraud, puisque son père était français), sa mort misérable à Vienne en 1741, la censure sauvage dont il a été l’objet pendant deux siècles, sa redécouverte récente son succès populaire inattendu, sa profondeur cachée.
Robbins Landon, dans son Vivaldi de 1993, rappelle le rôle du poète américain Ezra Pound (voir Pound) dans la résurrection de Vivaldi :

Pendant deux cents ans, le nom d’Antonio Vivaldi n’était connu que des musicologues et des historiens. Mais au XXe siècle, avec le regain d’intérêt pour la musique baroque, il commença à émerger de l’oubli. L’un des artisans de cette renaissance fut l’écrivain américain Ezra Pound, qui vivait à Rapallo et qui y organisa de remarquables concerts consacrés à Vivaldi. Il comptait au nombre de ses amis la violoniste américaine Olga Rudge qui fut l’une des principales interprètes des concerts de Rapallo entre 1933 et 1939. En 1936, à l’instigation de Pound, elle catalogua les trois cent neuf pièces instrumentales de Vivaldi en manuscrits à la Bibliothèque nationale de Turin ; ensuite de quoi elle devint l’une des principales figures dans la renaissance de Vivaldi au XXe siècle, acceptant les fonctions de secrétaire de l’Accademia chigiana à Sienne, où elle fonda, avec le musicologue intalien S.A. Luciani, le Centro di studi vivaldiani.

Olga Rudge était, bien entendu, beaucoup plus qu’une simple "amie" de Pound. On la voit souvent photographiée avec lui à Venise. Je les ai souvent vus tous les deux marcher sur les Zattere, au soleil.
Ce n’est qu’un début. Il faut attendre des années après la Deuxième Guerre mondiale pour que la musique d’église de Vivaldi commence à être connue, sans parler de ses opéras. Les résistances ont été très fortes, mais rien à faire. Vivaldi est un tremblement de terre dans l’histoire falsifiée de la musique, une vague déferlante de vérité et de beauté, d’autant plus inarrêtable qu’il peut passer aussi pour un musicien d’écoute "facile" (on ne compte plus les enregistrements des Quatre Saisons). Il gagne dans tous les registres. C’est une catastrophe pour tous les carcans. [...]

Le ressentiment qu’il provoque est comique. Prêtre catholique et musicien de génie : impossible à admettre. A ce compte-là, il n’est pas non plus admissible que Monteverdi, l’auteur du tardif Couronnement de Poppée, ait été ordonné prêtre dans les dernières années de sa vie. Bref, c’est toujours Venise qui fait problème et qui choque. S’il n’y avait pas eu les transcriptions que Bach a réalisées de Vivaldi (pour lequel il avait la plus vive admiration), il est possible que le nom du "prêtre roux" eût complètement disparu. Les Allemands, par respect pour Bach, ont continué à le citer. Cela a fini par attirer l’attention. L’Histoire et ses ravages ont précipité la suite. Il y avait donc une lumière intraitable et ineffaçable dans l’océan du négatif ? Mais oui, Vivaldi. [...]

J’écoute une fois de plus Il piacere. Et puis le  Nisi Dominus , chanté par par James Bowman [cf. plus bas] (il faudrait parler longuement de la façon dont les voix de chant, femmes et hommes, ont été refaçonnées par l’exécution de la musique de Vivaldi, la manière de jouer des instruments aussi. Il a ainsi fallu des années pour que de nouveaux corps amoureux surgissent). J’écoute une fois de plus, jamais assez, ce  Gloria  résurrectionnel, fou de joie, avec trompettes et choeurs embarqués dans une affirmation grandiose. [...] »

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, 2004, p. 460-464.

La suite : Vivaldi ! Viva Bartoli !
Voir aussi : Marcelin Pleynet, L’Amour vénitien — L’Amore veneziano.

*


Sollers et la musique baroque (13-03-83)

1. (31’38)

Musique :
Vivaldi, Domine fili unigenite - Gloria, Kings College Choir, Cambridge, dir. David Wilcocks.

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2. (31’29)

Bach, quelques Variations Goldberg par Gustav Leonhardt au clavecin.
Boccherini, La casa del diavolo
Vivaldi, début du Nisi Dominus, The Academy of Ancient Music, dir. Christopher Hogwood avec James Bowman, contretenor.

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3. (31’24)

Vivaldi, Credo, English Chamber Orchestra, dir. Vittorio Negri
Scarlatti (Domenico), trois sonates, Luciano Sgrizzi, clavecin [5]

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Wanda Landowska

4. (25’10)

Vivaldi, Gloria dixit Dominus, Ensemble vocal et instrumental de Lausanne, dir. Michel Corboz.
Scarlatti, sonate, Wanda Landowska, clavecin [6]
Vivaldi, Laetatus sum, English Chamber Orchestra, dir. Vittorio Negri.

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Si vous avez suivi jusqu’ici et noté ce que Sollers dit de l’importance du texte et de la langue — le latin — dans la musique "religieuse", vous pouvez réécouter le Domine fili unigenite par Michael Corboz en suivant le texte en latin sur la partition.



1ère mise en ligne le 12 janvier 2009.

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Portfolio

  • Antonio Vivaldi

[1L’émission a été pré-enregistrée avant la publication du roman qui est sorti en janvier 1983 (il y est fait allusion au cours de l’entretien).

[2Archives personnelles. A.G.

[3La première de la série : Mozart avec Sade.

[4Voir notre article et l’enregistrement complet de la symphonie de Boccherini ici.

[5Domenico Scarlatti a composé pas moins de 555 sonates. Il faut citer ce qu’il écrivait dans la Préface des Essercizi, parus en 1738-39 :
« Lecteur, que tu sois Dilettante ou professeur, ne t’attends pas à trouver dans ces Compositions une intention profonde, mais le jeu ingénieux de l’Art, [Autre traduction : Une manière ingénieuse de badiner avec l’art] afin de t’exercer à la pratique du clavecin. Je n’ai recherché dans leur publication, ni l’intérêt, ni l’ambition, mais l’utilité. Peut-être te seront-elles agréables, dans ce cas j’exécuterai d’autres commandes dans un style plus facile et varié pour te plaire : montre-toi donc plus humain que critique ; et ainsi tes plaisirs en seront plus grands. Pour t’indiquer la position des mains, je t’avise que par le D j’indique la droite et par le G la gauche : sois heureux. ».

[6Un colloque consacré à WANDA LANDOWSKA ET LA RENAISSANCE DE LA MUSIQUE ANCIENNE se tiendra à la Cité de la musique au mois de mars 2009.

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2 Messages

  • A.G. | 17 juin 2012 - 22:06 1

    Le phénomène « Quatre Saisons »

    Réalisateur : Philippe Beziat
    _ Auteurs : Christian Labrande, Philippe Beziat
    _ Producteurs : ARTE FRANCE, 13 PRODUCTION

    Les quatre célèbres concertos d’Antonio Vivaldi conservent bien des mystères malgré des siècles de recherches musicologiques.

    Comment expliquer que parmi les quelques deux cents concertos écrits par le compositeur vénitien, Les quatre saisons aient commencé par sombrer dans l’oubli durant près de deux siècles, pour finalement devenir, dans les années 50, une des locomotives de l’industrie naissante du microsillon et atteindre une immense notoriété ?
    _ C’est à la charnière de cette renommée et de ces zones d’ombre que se situe cette enquête musicale, avec les éclairages de spécialistes comme le chef d’orchestre et violoniste Fabio Biondi, la violoniste Amandine Beyer, les écrivains Marcel Marnat et Philippe Sollers, les musicologues Sylvie Mamy et Frédéric Delaméa...
    _ Ces témoignages sont accompagnés de larges extraits des Quatre saisons, avec les interprétations virtuoses de Nemanja Radulovic et de Nigel Kennedy, les chorégraphies de Preljocaj et de Roland Petit, les grands airs chantés par Philippe Jaroussky et Cecilia Bartoli.

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    (durée : 51’35")

    Et si vous êtes de passage à Venise, n’hésitez pas à aller écouter l’interprétation des Quatre saisons que donne régulièrement le petit orchestre des Virtuosi Italiani (premier violon Alberto Martini) à l’église de la Pietà, là même où Vivaldi enseigna au début du 18e siècle.


  • A.G. | 13 janvier 2009 - 16:31 2

    Un coup de clavecin peut abolir le hasard...

    Si, après la lecture de cet article, vous voulez en savoir plus sur Scarlatti, c’est possible grâce à l’émission de Marc Dumont Grands compositeurs :

    Domenico Scarlatti, au nom du fils.