vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la musique » Vivaldi ! Viva Bartoli !
  • > Sollers et la musique
Vivaldi ! Viva Bartoli !

Dictionnaire amoureux de Venise - The Vivaldi Album

D 12 janvier 2009     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



The Vivaldi Album - La mort de Vivaldi

« [J’écoute], bien sûr, une fois de plus Cecilia Bartoli (voir Bartoli). On peut dire que cette chanteuse inouïe est née de, et pour, Vivaldi. Son corps, sa gorge, sa voix auraient été impensables il y a trente ans. Elle a entendu, elle a compris, elle a travaillé, elle a respiré autrement, elle a lu les partitions (elle en découvre encore), sa vie a changé, la nôtre aussi.

Prenez The Vivaldi album, où Cecilia Bartoli chante, accompagnée par les magnifiques musiciens de Il Giardino Armonico. C’est un extrait de l’opéra de Vivaldi, l’Olimpiade, donné au théâtre de Sant’ Angelo en 1734 :

Tra le follie diverse
Da quai ripieno il mondo
Chi puo negar, che la follia maggiore
In ciascuno non sia quella d’amore ?
Siam navi all’onde algenti
Lasciate in abbandono ;
Impetuosi venti
I nostri affeti sono,
Ogni diletto è scoglio
Tutta la vita è un mar.
Ben quai nocchiero in noi
Veglia ragion, ma poi.
Pur dall’ondoso orgoglio
Si lascia trasportar.

Voilà un air où l’italien, comme toujours, fait merveille (le texte est de Métastase) :

« De toutes les folies
dont le monde est rempli
qui peut nier que la plus grande
n’est pas pour chacun la folie amoureuse ?
Nous sommes des navires abandonnés aux ondes glacées
nos affections sont
des vents impétueux,
chaque plaisir est un récif :
toute la vie est une mer.
Semblable au timonier
en nous veille la raison ; mais elle finit
par se laisser balayer
par les vagues de l’orgueil. »

Ce que fait Vivaldi de ce poème banal et moralisant est prodigieux. Il en renverse le sens, il fait de la passion amoureuse assoiffée et désorientée quelque chose de hautement désirable. Cecilia Bartoli, elle, porte le prodige à son comble. Il suffit de l’entendre dévider « ogni diletto è scoglio » en étirant diletto buttant sur scoglio ("plaisir" et " récif"), et surtout la façon dont le vers « tutta la vita è un mar » (« toute la vie est une mer ») prend ici une ampleur et une âpreté prophétiques.

La mer, en italien, est au masculin.

Toute la vie est une mer : philosophie de Vivaldi. Une mer agitée ou parfois très lisse. Le temps est ici saisonné. Printemps, été, automne, hiver, ignorent les années. S’il a l’air de se répéter (ce qui n’est pas le cas), c’est que Vivaldi a su, dans le mouvement du mouvement, qu’il reviendrait éternellement. C’est lui qui prononce le plus extraordinaire oui à la vie. Pour un violon, pour deux violons, pour quatre violons ?
Pour une vie, deux vies, quatre vies, un millier de vies, et plus, et encore. Toute son oeuvre s’appelle  Encore . Non à la mort, oui à la vie. Encore.

Le corps de Vivaldi cesse de respirer le 28 juillet 1741, à Vienne. Il a soixante-trois ans. Il a été victime d’une " inflammation interne ". Il est enterré le jour même dans le cimetière de l’hôpital. Il n’a droit qu’à l’enterrement des pauvres à la cathédrale Saint-Etienne. Un des six membres de la chorale, ce jour-là, est un jeune garçon de neuf ans. Il s’appelle Joseph Haydn. Vivaldi est jeté dans une fosse commune de la capitale. Cinquante ans plus tard, même lieu, même cathédrale, même sort. Le mort se nomme alors Wolfang Amadeus Mozart.
La nouvelle de la mort de Vivaldi a été commentée de la façon suivante dans les Commemorali Granigo de Venise :

« L’abbé D. Antonio Vivaldi, incomparable virtuose du violon, dit le Prêtre roux, très estimé pour ses compositions et concertos, avait gagné, en un temps, plus de 50 000 ducats, mais sa prodigalité désordonnée l’a fait mourir pauvre, à Vienne ».
La Société enterre et compte l’argent. L’Esprit entend la musique.

Nietzsche aurait été heureux de pouvoir entendre du Vivaldi. O dirait parfois qu’il parle de lui, quand il évoque un « bonheur bref, soudain, sans merci », ou qu’il appelle de ses voeux un « retour à la nature, à la santé, à la gaîté, à la juvénile, à la verte vertu ». Et ceci : « Les pieds ailés, l’esprit, la flamme, la grâce, la grande logique, la danse des étoiles, la pétulance intellectuelle, le frisson lumineux du sud — la mer lisse — la perfection. »

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, 2004, p. 464-467.

*


Vivaldi - L’Olimpiade : « Siam navi all’onde algenti » par Cécilia Bartoli (6’48)

*

"Viva Vivaldi !" - Cecilia Bartoli & "Il Giardino Armonico"

Théâtre des Champs-Elysées, Paris.

*

Voir aussi Vi-val-di !

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document