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Un peu de Chine à La Baule

Eté 2015, Mao revient... (suite)

D 4 août 2015     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Eté 2015. Un peu de Chine à La Baule.

Suite de l’article Mao revient… du 17 décembre 2008

Eté 2015, cette photo à La Baule, récupérée sur la page FaceBook de Marc Pautrel en date du 25 juillet sous le titre « Un peu de Chine à La Baule ». Ce même été 2015, le Comité Olympique consacre l’ascension mondiale de la Chine avec la Sélection de Pékin pour l’organisation des Jeux Olympiques d’Hiver en 2022. Autour de Pékin, la neige se fait rare. La commission d’évaluation du CIO avait bien soulevé ce gros point noir dans cet univers blanc ; le manque de neige naturelle qui nécessitera un recours massif à la neige artificielle, gourmande en eau. Pas de quoi arrêter un pays qui a inventé la campagne des « cent fleurs ». Mao n’est plus mais l’actuel président chinois Xi Jinping, dans un message vidéo (aujourd’hui, le petit livre rouge de Mao aurait sa version vidéo sur les réseaux sociaux), a promis des Jeux« fantastiques » et last but not least, les Jeux« encourageront plus de 1,3 milliard de Chinois à pratiquer les sports d’hiver ». Là, bien sûr, est la clé de la candidature chinoise et celle de l’adaptabilité du Comité de sélection olympique à une météo si peu favorable.
Même que les fleurs perceront dans la neige ! Mao a gagné, malgré lui.

En même temps la presse nationale fait état de la probable entrée de la Chine dans le capital d’Areva qui sanctionne pas seulement l’affaiblissement d’un secteur qui fut longtemps une fierté française ; il signe aussi l’irrésistible montée en puissance de l’industrie atomique chinoise et l’importance de son marché, le premier du monde avec près de la moitié de la soixantaine de nouveaux réacteurs construits sur la planète.« Les Chinois sont incontournables », répète à raison Philippe Varin, le président du conseil d’administration d’Areva.

Le journal local Ouest France, quant à lui, rend hommage à l’art chinois et titre dans son édition du 28 juillet : La Baule. Mille fleurs, une exposition choc qui interpelle.

Mille fleurs, une exposition choc qui interpelle

La Baule, 28 Juillet

29 oeuvres, issues d’une collection privée d’art contemporain chinois, sont prêtées à la ville de La Baule par un couple de collectionneurs passionnés qui aiment l’art et le font vivre

Le contexte de l’époque C’est en mai 1956 que Mao Zedong énonce sa formule désormais célèbre : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent. » et c’est en févier 2007 que sera lancée la « campagne des cent fleurs ». Ce mot d’ordre fait référence aux « cent écoles », qui fleurissaient en Chine aux IIIe et IVe siècles avant notre ère et rapportées dans l’ouvrage fondamental du taoisme, le Zhuangzi, nom de l’auteur et de l’ouvrage. Mao Zedong veut ainsi mobiliser le peuple mécontent des premiers excès de la bureaucratie chinoise. Cette campagne qui se fait par la voie de journaux muraux et de manifestes, ébranle le parti et l’armée. Au bout de 6 semaines, le régime semble remis en cause. Les dirigeants du parti lancent aussitôt une campagne de « rectification de style du travail », qui n’est qu’un retour au centralisme démocratique ; l’Administration, les milieux intellectuels et universitaires connaissent les premières purges. On apprendra par la suite que cette campagne a fait des centaines de milliers de victimes

« En 1956-1957, la République populaire de Chine traverse, comme tous les États communistes, une période de turbulences liée à la déstalinisation et à ses retombées. À la fois chef du Parti communiste chinois (PCC) et président de la République,Mao Tsé-toung (1893-1976) voit sa prédominance et son autorité contestées à l’intérieur de son parti et doit, dans le même temps, faire face à un malaise social évident au sein du pays. Il va dès lors tenter de reprendre la main en initiant un mouvement de libéralisation basé sur le concept de contradiction, un thème central de la pensée maoïste. Mais si le « Grand Timonier » tirera personnellement profit de cette courte période d’euphorie, le peuple chinois, lui, en sortira brisé. » (Crédit : http://bibliobs.nouvelobs.com/ : Mao Zedong. De la juste manière de résoudre les contradictions au sein du peuple. )

En 1956, avant la Révolution culturelle, Mao Tsé-toung lançait le slogan : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent », incitant les artistes à s’exprimer juste avant de juguler brutalement l’élan de création qu’il avait encouragé de ses voeux.
Ironie de l’histoire, ces fleurs ont fini par s’ouvrir et la puissance créative des artistes chinois, tout d’abord contenue dans les ateliers modestes de quelques artistes d’avant-garde, a déferlé sur la Chine puis au-delà de ses frontières pour rayonner aujourd’hui à travers le monde.

Pour les collectionneurs, ces oeuvres forment un jardin où ils viennent se ressourcer, réfléchir, s’interroger sur le monde. C’est tout simplement cela qu’ils souhaitent partager avec le public en prêtant généreusement le coeur de leur collection. Ces collectionneurs font partie de ces quelques rares visionnaires qui ont saisi avant tout le monde la pertinence et l’importance de ce qui se passait alors de l’autre côté du globe.

À cette époque, les artistes présentés ici ont autour de 20 ans. Il ne s’agit pas d’une exposition sur l’engagement politique, mais d’une exposition d’art contemporain marqué par son histoire.Mille fleursest le titre éponyme d’un portrait de Mao, réalisé par l’artiste allemand Anselm Kiefer, avec des fleurs séchées piquées dans la toile pour symboliser ces intellectuels torturés. Quant à l’affiche, elle est la reproduction du portrait de Mao, réalisé en 1970 par Andy Warhol, comme il fit celui de Marilyn Monroe ou de la bouteille de coca-cola.

« Cette collection est l’histoire de deux personnes totalement naïves dans ce domaine au départ. Aucune attache avec cette culture, mais l’intuition et la prescience qu’il se passait quelque chose, a expliqué David Rosenberg, commissaire de l’exposition lors du vernissage.Ils ont assouvi une passion personnelle, faite de coups de coeur. Leur jugement s’est affiné, et c’est ce parcours qui est en filigrane dans cette exposition. »

« Cette exposition est avant tout une rencontre avec la société chinoise à travers son histoire. La Chine fascine et fait parfois trembler, mais la Chine d’aujourd’hui n’a de sens que si elle est mise en perspective avec l’ancienne. Les regards de ces artistes sur Mao sont une façon d’exorciser cette volonté qu’il a eue d’éradiquer la culture et l’art », a souligné Laurence Briand, à l’origine de cette exposition.

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David Rosenberg et Laurence Briand autour d’un portrait d’enfant de LI Tiambing, qui peint en grisaille des enfants solitaires devant lesquels flottent de minuscules jouets colorés qu’ils semblent ignorer du regard.|

Les artistes exposés ici tirent l’essentiel de leur énergie du silence et de l’immobilité à laquelle le pouvoir communiste a voulu les contraindre.

Grandes signatures de notoriété internationale ou artistes confidentiels, peintres, photographes ou sculpteurs, la Ville de la Baule se réjouit de pouvoir présenter pour la première fois au public cette collection privée française, fruit d’une vingtaine d’années de recherches et de découvertes en galeries ou bien encore dans les ateliers des artistes de Pékin ou de Shanghai.

Jusqu’au 30 août, chapelle Sainte-Anne, Place du Maréchal Leclerc.

Ainsi, Mao mort à Pékin, le 9 septembre 1976, à l’âge de 82 ans, et dont le portrait orne la place Tienanmen depuis 1951, continue-t-il à vivre dans l’imaginaire collectif.

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Pékin, aujourd’hui. Place Tienanmen
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Poursuivons, si le coeur vous en dit, avec quelques témoignages pour une plongée, hors de la côte atlantique, dans les eaux et la pensée de cette époque :
- Avec Pierre Chassaigne dans son livre Les années 1970 : Fin d’un monde et origines de notre modernité [1]
- Avec Philippe Forest et son Histoire de Tel Quel 1960-1982 quand la revue emmenée par Philippe Sollers bascule corps et âme dans une sinophilie active, en même temps qu’elle rompt avec l’alors puissant Parti Communiste Français (le PCF). Derrière la façade guerrière, et des épisodes carnavalesques, il y avait aussi une part de jeu, et pour Sollers un réel intérêt pour la culture chinoise qui a précédé ses positions maoïstes.

Les années 1970 : Fin d’un monde et origine de notre modernité

par Pierre Chassaigne

Philippe CHASSAIGNE est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bordeaux 3. Ses recherches portent sur l’histoire sociale et culturelle des XIXe-XXe siècles.

La disparition du « Grand Timonier » entraîna une vague de « maôlatrie » sans borne, même de la part de ceux qui auraient pu être plus réticents. Ainsi, le Président français [Valéry Giscard d’Estaing, note pileface] saluait-il « un phare qui s’éteint ». Alain Peyrefitte, ministre, secrétaire général de l’UDR, féru d’histoire et de géopolitique, considéré comme un expert sur la Chine et auteur de l’ouvrage Quand la Chine s’éveillera, dont le succès fut tel qu’il fit de la phrase-titre un véritable lieu commun, affirmait dans le Point que Mao n’avait à aucun moment « cédé aux vertiges austères, pas plus qu’aux facilités du pouvoir ». On sait maintenant, grâce à plusieurs témoignages et travaux d’historiens qui ont renouvelé le sujet, de quelles démesures ledit « phare » avait été capable et à « quelles facilités du pouvoir » il avait succombé, vivant tel un satrape au milieu de la cruauté et la luxure. Dans Paris Match, Lucien Bodard repassait en revue les chromos de la légende maoïste : La Longue Marche (1934-1935), Les Cents Fleurs (1956-1958), Le Grand Bond en avant (1958-1962), La Révolution culturelle (1966-1969). Cet autre fin connaisseur de la Chine, pourtant en son temps fort critique envers ledit « Grand Bond », dont il avait annoncé l’échec économique, trouvait des accents romantiques pour célébrer la geste du Grand Timonier, la façon dont sa « pensée mystique » avait voulu « fabriquer une Chine de l’homme nouveau, l’homme qui ne serait plus tenu par son orgueil personnel, par ses intérêts personnels, par ses sentiments personnels, par sa pensée personnelle, l’homme qui ne serait plus qu’un grain de sable au sein du peuple ». Finalement, et « malgré tout », il laissait « une chine cultivée, où les hommes ont appris à penser, où ils ont appris à être, où ils mangent à leur faim ». Rien, donc, sur les immenses souffrances infligées à son peuple, sur la famine colossale de 1959-1961, sur le laogai (les caps de détention dans lesquels périrent au moins une vingtaine de millions de victimes) ou les millions (un, deux ou trois ?) de la Révolution culturelle… Pour le magazine américain Time, Mao, de son vivant, était passé (dans l’imaginaire américain) du statut d’« ennemi juré à une figure plus ambigüe qui n’inspirait ni haine, ni amour, mais une admiration maladroite » ; relatant une semaine plus tard (27 septembre) les funérailles du Grand Timonier, le journaliste énumérait les manifestations spontanées de deuil populaire qui avaient suivi l’annonce de son décès. On sait maintenant qu’elles avaient été savamment orchestrées en sous main, devant la rareté des réactions initiales. Mao était à l’évidence moins regretté que Zhou Enlai, le premier ministre décédé en janvier de la même année, à qui la foule pékinoise avait rendu un hommage massif – et totalement spontané – lors de la « fête des morts » traditionnelle, le 5 avril.

Il était pourtant difficile de ne pas savoir du tout. En 1971, déjà, Simon Leys avait publié Les Habits neuf du président Mao, ouvrage dans lequel il levait une partie du voile sur les réalités de la Révolution culturelle et, notamment sur les massacres qui l’accompagnaient – il devait, en 1983, lors d’un débat qui l’opposait à la toujours enthousiaste M-A Macchiocchi[l’auteure de De la Chine, 1971, qui avait fait si forte impression sur Philippe Sollers – note pileface], rappeler qu’il avait, lui, « vu chaque jour depuis [s]la fenêtre le fleuve jaune charrier les cadavres ». Il réitérait en 1974 avec Ombres chinoises, qui mettait en cause les intellectuels maoïstes occidentaux, qui le gratifièrent en retour de leur haine persistante.


Quand Tel Quel et Sollers faisaient leur révolution culturelle [2]


Philippe Forest


Dès 1970, le maoïsme de Tel Quel n’est plus guère qu’un secret de Polichinelle ; c’est avec une complaisance de plus en plus grande que les pro-chinois de la revue laissent voir leur jeu. Dans la mesure où ces derniers ne prennent pas fait et cause pour les gauchistes français, leur « sinophilie » peut n’être pas considérée par les communistes comme un véritable casus belli. Mais pour ne pas percevoir le passage de la revue dans le camp de la GRCP (Grande Révolution culturelle prolétarienne), il faudrait que les intellectuels du PCF aient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre.

En un bel acte manqué qui en dit long sur son désir de déserter déjà le PC, Guy Scarpetta, se trompant d’enveloppes, intervertit deux lettres qu’il comptait adresser à Philippe Sollers et à Claude Prévost : les instances de La Nouvelle Critique ne peuvent plus guère ignorer les vrais sentiments qu’à Tel Quel on nourrit à leur endroit.

Pour être « théorique », le maoïsme de Tel Quel n’en est pas moins extraordinairement explicite. Un travail de fond a été engagé qui porte sur la totalité du corpus marxiste. Avec Jacqueline Risset, on redécouvre en France l’œuvre d’Antonio Gramsci. Après Althusser, Christine Glucksmann s’interroge sur les relations de Lénine à la « scène philosophique ». En des interventions qui fourniront la matière à venir d’un essai, Sollers remonte en amont jusqu’aux sources du matérialisme antique. La référence maoïste revient cependant plus qu’à son tour. C’est avec une insistante régularité que les pages de la revue se mettent à accueillir maintenant des idéogrammes.

Favorable dès 1966 à un ralliement aux thèses de la révolution culturelle, Sollers est à cet égard le plus visiblement en pointe des membres du comité. Lecteur de longue date des ouvrages de Marcel Granet, s’initiant avec Kristeva au chinois, Sollers procède à un travail de fond qui s’inscrit désormais dans ses textes de fiction comme dans ses essais. La matérialité de la langue chinoise fascine les écrivains de Tel Quel comme elle a fasciné avant eux Claudel ou Pound - dont on se rappelle que ses Cantos furent traduits dans la revue par Denis Roche. Nombres s’attachait à intégrer les idéogrammes dans le fonctionnement d’un roman désignant le mouvement de son propre surgissement. A partir de 1969, Sollers procède à la traduction des poèmes de Mao Zedong. Rendant hommage au « Grand Timonier », il prépare l’invention d’une nouvelle langue romanesque qui sera celle de Lois et Paradis. Ordinairement, on traduit la poésie chinoise en la faisant passer dans le moule d’un français quelque peu académique. Le parti pris adopté par Sollers est inverse : il consiste à créer un français nouveau qui puisse s’essayer à rendre le fonctionnement idéogramrnatique du chinois, visant à la même condensation imagée, à la même fragmentation.

Prononcé dans le cadre du GET le 27 janvier 1971, repris en tête du numéro 45 de Tel Quel, le texte dans lequel Sollers commente l’un des essais philosophiques de Mao Zedong (De la contradiction) a une valeur ostensiblement programmatique [3], Expliquant ces pages - après Althusser et en quelque sorte contre lui -, le romancier cherche à faire voir - au lieu de la taire - l’« opacité formelle » même du texte discuté : « Ce qui vient vers nous, dans ces pages, est, de façon hérissée, inversée, monumentale, toute la dimension de la langue et de l’écriture chinoises, et, avec elle, à la fois un immense passé inconnu et un fonctionnement symbolique que nous sommes dans son ensemble, et cela dans notre langage même, préparés à refouler. » Le maoïsme de Sollers s’offre d’abord comme un maoïsme textuel qui, de l’extérieur, vise à faire vivre la poéticité d’une langue indéchiffrable et à faire résonner celle-ci dans le champ désormais sourdement bouleversé de notre propre langue. Tels que les lit Sollers, les idéogrammes s’apparentent aux mots inconnus du Finnegans Wake de Joyce : dans leur brièveté énigmatique, ils condensent une somme vertigineuse de sens esquissés, désignant de manière fugitive tout un passé d’expériences et de mots. Ainsi De la contradiction s’écrit « javelot-bouclier-traité ». Et dans ce simple assemblage, c’est déjà tout un mythe qui se dessine : « Un homme tend d’une main le javelot qui perce tous les boucliers, et de l’autre main le bouclier qu’aucun javelot ne peut percer. »

Ce « maoïsme textuel » est également un maoïsme politique. Dans son intervention, Sollers le proclame haut et fort. S’agissant des « quatre essais philosophiques » de Mao, il déclare : « Notre thèse est qu’ils constituent par rapport à la ligne massive des textes de Marx, Enge1s, Lénine un "bond en avant" considérable et complètement original de la théorie matérialiste dialectique. » Analysée dans ses détours, la spécificité de la pensée de Mao se laisse cependant saisir en une phrase par laquelle Sollers clôt son texte : « C’est dans la lutte seulement que le marxisme se développe. »

Une telle prise de position n’est pas sans susciter la curiosité de certains maoïstes, sinophiles ou sinologues. Ainsi, suite au « Sur la contradiction » de Sollers, Michelle Loi prend-elle contact avec le romancier de Nombres. Elle est universitaire et poète, membre du Parti communiste et althussérienne, et l’une des meilleures spécialistes françaises de la poésie chinoise à laquelle en décembre 1969 elle a consacré chez Oswald un ouvrage intitulé Poètes du peuple. Hostile tout d’abord à TeI Ouel, elle a pris position contre la revue dans les colonnes de La Nouvelle Critique qui, pour l’occasion, l’a qualifiée de « trotskiste » et de « maoïste ». Percevant chez ses adversaires la possibilité d’une évolution, dans une lettre du 10 juin 1971 [4], elle dit à Sollers les remarques et les réserves que son texte lui a inspirées. Michelle Loi met d’abord en garde Sollers contre l’usage un peu libre et imaginatif qu’il fait de ses connaissances en chinois ; elle reproche à l’écrivain de trop vouloir faire dire aux idéogrammes qu’il manipule. Ses objections sont à la fois littéraires et politiques. Sur le fond, Michelle Loi goûte peu les œuvres de Tel Quel qu’elle juge « illisibles ». Elle désapprouve le parti pris de traduction adopté par Sollers. Mais, parlant au nom d’une certaine gauche révolutionnaire, Michelle Loi interpelle également Sollers quant à son attitude politique. Elle lui pose une question qui sera bientôt celle de tous les maoïstes : comment une pratique littéraire élitiste peut-elle se concilier avec l’ambition de mettre la littérature au service des masses ?

Les termes du débat, on le voit, sont posés, et semés déjà les germes du malentendu à venir.

Pour l’heure, un dialogue s’engage à Tel Quel avec de nouveaux interlocuteurs tandis que se fait toujours plus présente dans la revue la référence au maoïsme.

LE DE LA CHINE DE MARIA-ANTONIETTA MACCIOCCHI

Début 1971, Sollers reçoit les premières pages d’un manuscrit qui lui est chaudement conseillé par Louis Althusser. L’auteur est une Italienne et se nomme Maria-Antonietta Macciocchi. Membre du Parti communiste, elle est correspondante de L’Unita. En poste à Paris, elle lit en 1965 le Pour Marx d’Althusser qui la bouleverse. Elle sollicite le philosophe, triomphe de la misanthropie de celui-ci et devient son unie. En 1954, Macciocchi s’est rendue en Chine à la faveur d’un premier reportage qui lui a donné l’occasion de rencontrer Mao. En 1970, elle repart à la découverte de ce pays en pleine révolution culturelle. Elle ramène de son voyage la matière d’un copieux ouvrage qu’elle rédige en l’espace de quelques mois.

S’il faut en croire les propos que Macciocchi prête à ses personnages dans Deux Mille Ans de bonheur [5], son autobiographie, Althusser n’a que peu d’estime pour Tel Quel qu’il considère comme un « plat frelaté ». C’est cependant à Sollers qu’il s’adresse pour obtenir la publication de De la Chine [6]Le romancier est passionné par la lecture du manuscrit. Il négocie la parution directement avec Paul Flamand qui se laisse convaincre. Le livre paraîtra dans la collection « Combats » dirigée par Claude Durand. François Wahl assurera la supervision éditoriale de l’opération.

Macciocchi devient ainsi l’intime de Sollers et des telqueliens. Aux yeux des écrivains, elle est parée du prestige que lui confèrent son amitié pour Althusser, sa connaissance de la Chine et surtout son important passé de militante qui a côtoyé tout le gotha du communisme international. Le bureau de la revue apparaît désormais comme l’un des ports d’attache de la très cosmopolite journaliste et militante.

Le De la Chine de Macciocchi a tout pour produire l’effet d’une bombe. Le livre constitue un très vibrant et un peu naïf éloge du maoïsme. Avec talent mais sans éviter les travers qui caractérisent ce genre de récits apologétiques, l’auteur donne à voir la marche difficile mais glorieuse du peuple chinois vers une forme inédite et supérieure de socialisme. Un tel discours est peu fait pour plaire aux communistes français. Parmi les démocraties populaires, la rupture sino-soviétique a creusé une violente et douloureuse ligne de partage. C’est paradoxalement dans les rangs du PCF que se dénombrent certains des plus farouches adversaires de l’expérience chinoise. Le maoïsme suscite la suspicion quand ce n’est pas l’hostilité déclarée. Ainsi, en 1967, Roger Garaudy publie-t-il Le Problème cbinois [7]. La position qu’il adopte est particulièrement symptomatique des résistances françaises. Le maoïsme tel que le dépeint Garaudy et tel que le perçoivent souvent les communistes, est une pernicieuse doctrine « anti-humaniste » qui, sous couvert de rénover le matérialisme dialectique, relève d’« un idéalisme magique réactivant les rêves messianiques des soulèvements millénaires de la paysannerie chinoise », Une telle hostilité s’est accrue lorsque les événements de Mai ont donné naissance à un semblant de maoïsme français menaçant sur sa gauche le puissant PCE

C’est dans un contexte marqué par de telles préventions et une si forte méfiance que De la Chine paraît en juin 1971. L’été diffère une polémique attendue et c’est à la rentrée seulement que la querelle éclate. Profondément excédés par le virage« révisionniste » du PCF, ne dissimulant plus guère leur fascination pour le maoïsme, les telqueliens ont décidé de se servir du livre de Macciocchi. Ce dernier sera le prétexte de leur rupture avec le Parti, l’enjeu de la première bataille ouverte livrée contre celui-ci. Le terrain qu’ils choisissent pour livrer combat est chargé d’une lourde signification politique. C’est dans la mare de La Courneuve, à l’occasion de la rituelle fête de L’Humanité, que les telqueliens jetteront le lourd « pavé » de Macciocchi.

Les dirigeants du quotidien communiste ont tout simplement interdit la vente de De la Chine dans le cadre de leur fête. Averti de cette décision, Philippe Sollers adresse à la presse un texte qui sera publié le Il septembre par Le Monde. Il y explique sa décision de ne pas se rendre à La Courneuve et fait l’éloge de l’ouvrage de Macciocchi :

J’avais accepté, comme tous les ans, de participer à la fête de L ’Humanité, qui se présente, on le sait, comme une grande fête populaire et démocratique. Devant l’étonnement de quantité de lecteurs, sur le fait que le livre de Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine, ne soit pas annoncé à cette vente, j’ai, très surpris moi-même, demandé des explications. Il en ressort que la présence de ce livre est considérée, parlons net, comme indésirable par les autorités de cette manifestation. Aucun intellectuel d’avant-garde et plus encore aucun marxiste ne peut, me semble-t-il, rester indifférent devant cette mesure. De la Chine représente aujourd’hui non seulement un admirable témoignage sur la Chine révolutionnaire, mais encore une source d’analyses théoriques qu’il serait illusoire de croire refoulées. De la Chine, c’est la puissance et la vérité du « nouveau » lui-même. Son absence, sa censure dans une manifestation d’union de la gauche sont le symptôme grave d’un aveuglement navrant. C’est pourquoi je n’irai pas cette année coudoyer des « écrivains » - dont certains notoirement réactionnaires - à la fête de L ’Humanité. Les livres ne sont pas des produits ménagers. De la Chine est l’un des très rares livres d’aujourd’hui, de demain. Le travail de Maria-Antonietta Macciocchi a devant lui toute l’histoire’".

A la fête de L ’Humanité, le stand de Tel Quel, tenu par Rottenberg avec l’aide de Scarperta, Henric et Houdebine, devient le lieu de débats mimés. Étudiants, ouvriers, intellectuels viennent y discuter de l’affaire suscitée par De la Chine  : ils réprouvent l’interdiction dont le livre a été l’objet mais le plus souvent ils comprennent les raisons de cette censure, manifestant peu de sympathie pour la cause de la révolution culturelle.

[…] En octobre, la presse du Parti va lancer une attaque sauvage contre les « sinophiles » de l’avant-garde. A Tel Quel, cependant, on met la dernière main au texte des explosives .1 Positions du Mouvement de juin 71  ».

TEL QUEL FAIT SA REVOLUTION CULTURELLE (II) : SUR TOUS LES FRONTS

Les « Positions du Mouvement de juin 71  » rendues publiques en octobre de la même année constituent une véritable déclaration de guerre. En 1966, Tel Quel s’était rapproché du PCF afin de rompre avec un milieu littéraire au sein duquel aucune avant-garde authentique n’aurait pu se développer. La revue se retourne maintenant contre ses alliés d’hier, leur réservant ses plus féroces attaques et brûlant ainsi les derniers de ses vaisseaux.

LE CARNAVAL RÉVOLUTIONNAIRE

Soulignons-le : cette guerre fut également un jeu. Elle s’assuma d’ailleurs comme tel. L’entreprise prit un tour souvent carnavalesque. On aurait tort de croire que le comique de l’affaire fut seulement involontaire. Avec une ironie qui prend quelquefois les apparences de la plus extrême gravité, des écrivains d’avant-garde s’amusent à se mobiliser sous le plus coloré des étendards que leur fournit une bien terne époque. Mimant la ferveur militante, ils tiennent le plus orthodoxe des discours. La « langue de bois » est une pesante rhétorique qu’ils ne voient aucune raison d’abandonner aux seuls apparatchiks. Des poètes sauront en tirer des effets bien plus « hénaurmes  ». Bientôt, les déclarations du comité s’achèvent par cette rituelle proclamation :

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Portrait de Mao Zedong ornant la place Tiananmen depuis 1951
Photo d’une peinture de Zhang Zhensi (ca 1950). Source : Wikimedia Commons
« A bas le dogmatisme, l’empirisme, l’opportunisme, le révisionnisme ! Vive la véritable avant-garde ! Vive la pensée maotsetoung ! »

Le maoïsme apparaît comme la formule enfin trouvée d’un scandale qui ne soit pas vain : tout en produisant.de très réelles et positives conséquences politiques, textuelles et theoriques, Il aménage les conditions d’un fort réjouissant désordre. Les hommages au Grand Timonier laissent sans voix et sans bras ceux-là mêmes qui n’avaient pas encore désespéré de Tel Quel. En juin 1971, du jour au lendemain, le bureau de la rue Jacob se couvre de « dazibaos  », Les murs disparaissent derrière ces affichettes où comme à Pékin se trouvent énoncée la ligne juste et dénoncés les adversaires de celle-ci. Écrivains ou employés du Seuil - lorsqu’ils se risquent encore dans les locaux de Tel Quel, exigüe enclave chinoise en terre capitaliste - comparaissent devant des tableaux colorés où se trouve dénoncée la tyrannie du patronat. Chacun des visiteurs a le loisir de méditer : ne serait-il pas au nombre de ces « révisionnistes », de ces « droitiers  » que vise, sans toujours les nommer, tel ou tel « dazibao » ?

On lit ainsi : « Deux conceptions du monde, deux lignes, deux voies : Aragon ou Mao Tsé-toung ? Camarades, il faut choisir ! »

De même : « A Tel Quel : la droite (1962) (Hallier) devenue "gauchiste" n’est pas passée ! La social-démocratie (1967) (Faye) n’est pas passée ! Le révisionnisme ne passera pas ! »

Ou encore : « Le Mouvement de juin 71 est né d’une révolte interne à Tel Quel contre la ligne droitière et révisionniste qui n’a que trop duré ! Camarades ! Sans théorie révolutionnaire pas de pratique révolutionnaire !

À BAS LE DOGMATISME, L’EMPIRISME, LE RÉVISIONNISME ! L’OPPORTUNISME ! VIVE LA PENSÉE MAOTSETOUNG [8] ! »

Tel Quel se constitue donc en mouvement maoïste. Sollers est son « Grand Timonier » et le zèle de certains de ses admirateurs tourne quelquefois au culte de la personnalité. Pour le trente-sixième anniversaire du romancier, une grande fête est célébrée où ne sont conviés que les partisans les plus sûrs de la revue. A l’initiative de Kristeva, un cadeau a été secrètement préparé. Il consiste en un florilège de textes et d’œuvres dédiés à Sollers : Barthes a offert l’une de ses « encres » et Devade l’un de ses dessins ; Guyotat a joint l’un des extraits d’une œuvre à paraître : les autres hommages, non signés, ressemblent à des messages cryptés, déchiffrables sans doute par leur seul destinataire [9].

Une histoire de Tel Quel manquera toujours à faire sentir cette accélération qui alors affecte jusqu’à la trame la plus intime des vies. Fictions et poèmes, entre les lignes, en témoignent. L’énergie à laquelle s’alimente le carnaval politique brûle encore sur d’autres scènes. On ne néglige d’abuser d’aucun stupéfiant et chacun de ceux-ci voit ses effets démultipliés par le recours au principal d’entre eux : l’écriture. Le sexe et la pensée, le « travail » et la « dépense » participent d’une expérience où chaque psychisme se tend à l’extrême dans la perspective de connaître le cercle de ses limites. A cet égard, la première moitié des années soixante-dix constitue comme un cap périlleux que tous les écrivains ne parviendront pas à doubler. Sans mentionner des dérives ou des drames plus secrets, qu’on en juge par le nombre de ceux qui, provisoirement ou définitivement, renonceront à la littérature. La logique de l’avant-garde, l’émulation propre aux groupes chassent chacun plus loin en avant. Chaque œuvre se précipite vers l’horizon d’une catastrophe qu’elle porte en elle. Elle n’y puisera pas toujours l’énergie d’un nouveau départ. Pour un écrivain, le radicalisme politique est aussi l’envers de cette aventure plus décisive. On ne peut comprendre cette dernière si, trop raisonnable, on ignore l’ivresse calculée, le délire déterminé dont elle est indissociable.

Que l’on néglige ces données subjectives, et l’on pourra sans peine ironiser sur la guerre engagée par Tel Quel L’avant-garde s’en tint aux ambitieux Kriegspiele et les grandes manœuvres ne se déroulèrent jamais en dehors des frontières tracées par la rive gauche. Mais la vérité est qu’il ne fut jamais question pour Tel Quel de se transformer en parti politique et de sortir du champ culturel où son action devait s’exercer. A tous égards, le maoïsme de la revue se distingue radicalement de celui dont se réclamait l’extrême gauche française. On pratique le « dérèglement de tous les sens » plutôt que la puritaine austérité militante. On ne vise nullement à conquérir les masses ouvrières mais on s’adresse aux intellectuels et aux étudiants. On ne se croit pas obligé de suivre Pékin jusque dans son éloge du stalinisme mais, explicitement, on se propose de travailler à une critique de gauche de celui-ci. On ne met pas la littérature au service du peuple mais on poursuit les plus « illisibles » des expériences d’avant-garde. On ne part nullement se rééduquer en usine mais, en plein coeur de Saint-Germain-des-Prés, on commente savamment la « pensée chinoise ».

C’est dans ces coordonnées-là que s’inscrit l’expérience. C’est en fonction de celles-ci qu’elle doit être jugée. Les telqueliens mettent,dans leur guerre intellectuelle l’allégresse et le sérieux, l’enthousiasme et la gravité que requiert tout jeu véritablement joué. A bien des égards, l’aventure a l’étrange cohérence d’un rêve. Vécue de l’intérieur, tout s’y tient et s’enchaîne : les gestes s’imposent avec cette évidence et ce faux naturel qu’ils ont dans les songes. Livrant bataille au nom d’une inexistante révolution, les telqueliens suscitent un rêve fiévreux qu’ils vivent éveillés et qui donne à leur existence comme une densité somnambulique. Se mobilisant sous quelque provocatrice bannière, ils jouent de cette énergie, de cette lucidité qui naissent au bout de la plus extrême tension nerveuse. Mais jugée de l’extérieur, à la faveur de cette autre lucidité qui vient au réveil, tout menace de se perdre, de se vider de sa signification vécue. L’épopée peut n’apparaître plus que comme une irréelle croisade, voire une étrange bouffonnerie. Il n’y eut jamais ni guerre, ni révolution. Les combats livrés l’étaient loin de toute réalité.

Les telqueliens, sans doute, rêveront leur guerre. Mais pas plus que les surréalistes se mettant sentencieusement « au service de la révolution » dans l’indifférence générale. Pas plus que tout groupe d’écrivains ne désespérant pas de l’écho de sa parole. Le pari s’énonce ainsi : si l’Histoire est faite aussi de l’étoffe des rêves, agissant sur ces derniers, on en affectera peut-être l’immobilité asphyxiante, ouvrant là - ne serait-ce que pour soi-même - l’espace d’une possible liberté.

Philippe Forest,
Histoire de Tel Quel 1960-1982 [10]


[1Armand Colin, 2012

[2titrage pileface

[3In Philippe Sollers, Sur le matérialisme, Paris, Ed. du Seuil, coll. « Tel Quel », 1974, p. 121-157

[4Promesse, 33, automne 1972 p. 102

[5Actes du colloque publié en deux volumes. Philippe Sollers (éd.), Artaud, Paris, UGE, 1973 ; Bataille, Paris, UGE, 1973.

[6Guy Scarpetta, Bataille, op. cit., p.264

[7Denis Hollier, Bataille, op. cit., p. 76.

[8Philippe Sollers, « Critiques », Tel Quel, 57, p.135.

[9Julia Kristeva, Bataille, op. cit., p. 294-296.

[10Seuil, 1995. P. 378-387

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1 Messages

  • V. Kirtov | 11 août 2015 - 15:24 1

    La Chaîne Histoire a programmé au cours de ce mois d’août 2015 et le 2 septembre plusieurs diffusions de l’exceptionnel documentaire "La grande famine de Mao". Vous croyez ne plus avoir rien à apprendre de ces tragiques événements ? Je le croyais aussi... Plus ICI....