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Débat Perben-Sollers

D 11 juillet 2005     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le ministre et l’intellectuel, fascinés par un révolutionnaire, croisent le fer sur la déprime française.

7 juillet 2005, Le Point 1712


L’un est ministre des Transports du gouvernement Villepin. L’autre est versé dans les transports amoureux. Dominique Perben et Philippe Sollers ne voient pas le monde sous le même angle. Lorsque le premier était ministre de la Justice du gouvernement Raffarin, il avait entrepris d’extrader l’ex-brigadiste Cesare Battisti. Au contraire, l’écrivain a pris la défense de l’Italien condamné pour des attentats dans son pays. Des mondes étrangers l’un à l’autre ? Ce n’est pas une raison pour ne pas se parler d’une passion commune, vouée à un personnage historique, Vivant Denon (1747-1825). Gentilhomme ordinaire duro à 21 ans, auteur de « Voyage dans la Basse et la Haute-Egypte », Denon fut directeur du Musée central des arts, l’ancêtre du musée du Louvre. Rencontre improbable entre l’auteur de lois qui portent son nom et celui du « Cavalier du Louvre » (Gallimard, 1995)


Le Point : Se prendre de passion pour un personnage mort il y a près de deux siècles, n’est-ce pas préférer le passé au présent ?


Philippe Sollers : Je veux d’abord préciser que je rencontre Dominique Perben pour la première fois, malgré des désaccords personnels. Je vous explique pourquoi je suis passionné par Vivant Denon. Il fut un personnage étonnant, aventurier, homme de très grand goût, écrivain majeur, dessinateur non négligeable, né à Chalon-sur-Saône, où il a son musée. Un musée dans lequel est d’ailleurs exposé son autoportrait, qui illustre la couverture de mon livre, paru en 1995. Dominique Perben était maire de Chalon quand j’ai visité ce musée.


Dominique Perben : Un certain nombre de compléments de textes de Denon,
de lettres, ont été rendus publics par l’Association des amis de Vivant Denon, dont je suis le président d’honneur. Quand je l’ai découvert, ce personnage m’a fasciné. Parce qu’il fait partie de cette génération, pour moi incroyable, arrivée à la Révolution relativement âgée. C’est le cas de Denon, qui avait 42 ans en 1789.


Ph. S. : Arrivé à la Révolution après avoir servi dans les services secrets de Louis XV...


D. P. : En effet. C’est une génération qui a maturé, réfléchi, acccumulé des connaissances. Et à un moment donné il y a eu une étincelle, et tout d’un coup ils ont fait la Révolution et l’ont prolongée.


L. P. : L’ambiance en France inspire le sentiment d’une crise dé régime. Sommes-nous aujourd’hui à la veille d’un nouveau 1789 ?


D. P. : Non, car 1789, c’est d’abord le renversement d’un système de pouvoir absolu au profit de mécanismes démocratiques, inspirés de la philosophie des Lumières et de l’expérience américaine. Nul aujourd’hui ne conteste le principe de la démocratie, qui, de plus, porte en elle sa propre capacité de réforme


Ph. S. : L’Histoire ne se répète pas, sauf, souvent, comme farce. Je crois plutôt à une stagnation régressive qu’à une veille de Révolution. C’est inquiétant.


L. P. : La France est maussade, déprimée, amorphe. Est-ce que ce sont les symptômes de la vieillesse d’un pays ? Comment retrouver de la vitalité ?


Ph. S. : Eh bien, en retrouvant l’inspiration des Lumières ! Ce qui va à l’encontre de tout un populisme latent qui n’en finit pas de fantasmer sur les « élites » ..


D. P. : Notre défi aujourd’hui, c’est de donner confiance aux générations nées après Mai 68 et les Trente Glorieuses. Il faut qu’elles puissent prendre leur part dans le partage des richesses et puissent construire leur propre avenir dans un environnement stable. Pour la première fois depuis la Libération, une génération a le sentiment qu’elle est moins bien traitée que celles qui l’ont précédée.


L. P. : Ce qui semble vous fasciner chez Denon, c’est son ambiguité, une forme de liberté perdue.


Ph. S. : Les êtres comme lui accomplisssent leurs ?uvres avec plusieurs identités. Ils sont des hommes à masques. Ils ne sont pas dans la transparence totale, comme on le souhaiterait par exemple des hommes politiques.

D. P. : Ils ne croient pas à cette idée que la transparence soit une vertu. Ce qui est frappant aussi dans ces hommes, c’est qu’ils sont...

Ph. S. : énergiques ... Si vous me permettez une référence : à la fin de sa vie, Baudelaire envisage de rédiger une préface aux « Liaisons dangereuses » de Laclos. Il écrit cette phrase extraordinaire, trop peu connue : « La Révolution a été faite par des voluptueux. » Le cas de Denon est exemplaire. Il occcupe à l’époque une position surplombante. Auteur du bestseller de l’expédition d’Egypte, ensuite fondateur du musée du Louvre, il écrira ce chef-d’ ?uvre érotique, « Point de lendemain », tiré en 1812 par ses soins pour ses amis à quelques exemplaires.


D. P. : Il ne faut pas oublier que la fin du XVIII a été une époque de liberté des m ?urs, très assumée par les uns et les autres, y compris par les femmes. Ce fut un des éléments de cette effervescence de la liberté.


L. P. : Le libertinage n’est pas la moindre des identités de Vivant Denon. Un lien avec la politique, qui est une activité de séduction ?


Ph. S. : La politique est la continuation de la guerre ou de la séduction par d’autres moyens. C’est sa fonction d’être comprise comme une guerre, pas forcément sanglante. « La politique, c’est le destin », disait Napoléon. Napoléon, qui a dit à Goethe : « Venez donc à Paris. » Pour l’essentiel, la politique devrait être une question de style. La plupart du temps, on est loin du compte.


D. P. : Qu’est-ce qui fait qu’un homme ou une femme fait de la politique, avec tout ce que cela signifie de sacrifices, de coups, d’insultes dans les journaux ? Pourquoi est-ce qu’on accepte ça ? Parce qu’on est passionné par l’Histoire, en réalité. Quand, adolescent, on est fasciné par l’Histoire, quand on lisait tard le soir, même quand les parents disaient « il faut éteindre », au bout d’un moment on a envie d’écrire l’Histoire. Il ne s’agit pas de se prendre pour ce que l’on n’est pas, mais un peu d’ambition, ça ne fait pas de mal.


Ph. S. : Le grand style...



D. P. :
Il n’y a pas d’homme politique qui ne soit fasciné par l’Histoire. La question dans la question, c’est pourquoi est-on fasciné par l’Histoire ? Parce que l’on croit au destin humain. Moi qui suis gaulliste, je pense que tout homme politique d’action veut démontrer que l’homme peut peser sur l’Histoire.


L. P. : Ne manque-t-i1 pas une flamme dans la vie politique aujourd’hui ?


Ph. S. : L’Histoire est un grand roman. Vous lisez plutôt ceci que cela : Marx autrefois, Chateaubriand de plus en plus. Mais il est des conditions historiques où l’on a l’impression d’une brutale déperdition du sens, de la culture historique. C’est l’une des choses les plus inquiétantes que nous ayons à vivre. Quel sentiment d’Histoire les hommes politiques ont-ils ? Vous avez dit de Gaulle, bien entendu de Gaulle est très important, mais les Français ne savent déjà plus très bien ce qui a pu se passer avant de Gaulle, et si on remonte au-delà de la guerre de 14-18, on est dans le flou total. L’enseignement de l’Histoire au lycée est devenu très délétère. Que devient l’être humain quand il est à ce point collé au présent et dépourvu d’Histoire ? Moi, je crois qu’il est mûr pour des tyrannies.


D. P. : Une anecdote. En mai, j’étais en Algérie, à Tipasa. L’émotion artistique qu’on éprouve sur le site ...


Ph. S. : Un beau texte de Camus...


D. P. : Cette émotion, elle ne peut être forte que si elle est comprise, que si on sait qui on est. Il faut comprendre l’importance de l’Histoire pour savoir où on est, avec qui on est, et comment on peut parler aux autres.


Ph. S. : Si vous me permettez une plaisanterie. Prenons le lundi de Pentecôte ... Je propose que dans toutes les administrations, dans les entreprises, les mairies, on interroge les employés sur ce qu’est le lundi de Pentecôte. Et ceux qui sauront à peu près correctement répondre à ce qu’est la Pentecôte, sans entrer dans les fins fonds de la théologie, pourront rentrer chez eux. Plus personne ne sait de quoi il s’agit, la Pentecôte, l’Ascension, l’Assomption.


L. P. : Quel constat vous inspire le résultat du référendum ?


D. P. : Il nous impose de faire de la construction européenne
une ambition française partagée. L’envie d’Europe existe chez les peuples qui sortent de la domination communiste. Elle s’est banalisée chez nous, au point de gommer de notre mémoire tout ce qu’elle a apporté.


Ph. S. : Ce résultat paraît venir d’un sentiment de peur et de perte d’identité, dont on voit bien les contradictions internes. C’est à se demander si, quand on dit l’Europe, les Français savent de quoi il s’agit.


D. P. : Le désir, ça existe aussi en Histoire. Est-ce que la France désire encore ? C’est la grande question. Dans le non, il y a sans doute un peu de résignation. Je n’irai pas jusqu’à parler de « moisi » ...


Ph. S. :Vous savez que je n’ai écrit que cela dans ma vie, cet article de trois pages sur « la France moisie » (rires). D. P. : Je dirais la France « raplapla ». Ph. S. : Non, marque déposée, « moisie ». « Raplapla » ne prendra pas (rires).


D. P. : La France croit-elle encore à sa vocation universaliste, a-t-elle encore envie de parler au monde et à l’Europe. Est-ce qu’on croit encore à notre génie littéraire, scientifique, artistique, etc. ?


Ph. S. : D’où ça vient ? Vous avez eu la gentillesse de citer cet article qui date d’il y a six ans. J’ai reçu alors des critiques comme si j’avais écrit un article très réactionnaire, maurrassien, digne
de Rebatet. Alors que c’était au contraire un article extraordinairement patriotique. La France des Lumières plutôt que la France moisie. Je concluais en disant que j’étais un « Européen d’origine française ». C’est la phrase qui a fait le plus scandale. Après le désastre du XXe siècle, est-ce qu’on va avoir un jugement clair là-dessus ? Voltaire, comme on l’a dit, était l’aubergiste de l’Europe. Si Louis XVI et Marie-Antoinette avaient invité Voltaire à déjeuner, cela aurait peut-être pu éviter bien des problèmes et des convulsions.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE DELOIRE

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