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Journal du mois de septembre 2007

D 16 octobre 2007     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


*** Actualisé le 19 octobre 2007 : Guerre des sexes


President Conseils Histoire belge Bébés Mafias Banlieues Littérature

Président


Il y a quelques petites choses intéressantes dans le livre de Yasmina Reza, mais enfin elle n’a pas su prendre Nicolas Sarkozy de l’intérieur, elle le regarde, elle le suit, elle n’entre pas dans son speed profond qui est en train d’ahurir l’Hexagone et le monde. Je l’imagine très bien, moi, le Président, je le capte sur sa longueur d’ondes courtes, ça vibre, ça grésille, ça vibrionne, c’est incessant, épuisant, captivant. Ça y est, je deviens le Président lui-même, et je trouve que tout est trop lent, trop lourd, lamentablement humain, trop humain, et pour tout dire réactionnaire et retardataire. Je n’ai pas été élu pour faire la sieste, et, comme le dit superbement Louis XIII dans Les trois mousquetaires, « je ne dors pas, monsieur, je rêve tout au plus ». Me voici à la télévision, devant deux professionnels : je les largue en cinq minutes, ils ont à peine le temps de balbutier une question que j’en suis déjà à la quatrième question suivante. Ils dorment, voilà la vérité, ils n’en finissent pas d’occuper leurs fauteuils, ils sont comme mes ministres. Ah, ceux-là ! Disons-le calmement : je devrais changer de gouvernement tous les mois, et peut-être même toutes les semaines. Je suis en avion, moi, j’en ai assez de traîner derrière moi ces rampants, ces terriens, qui ne comprennent pas que, désormais, il faut aller plus vite que la musique. Le Spectacle l’exige, et le Spectacle est roi.
Que voulez-vous que je fasse de ce Kouchner qui, tout à coup, parle de « guerre » ? Il est fou ou quoi ? Et l’autre qui lâche le mot « faillite » ? Faut-il le mettre sous antidépresseurs ? La France ne va pas bien, soit, mais moi je vais très bien, et, croyez-moi, ce n’est pas si simple. Il y a des moments où je sens pourquoi les chiens, mal surveillés par Alliot-Marie, deviennent enragés et bouffent des petites filles. La guerre ! La faillite ! Le trou de la Sécu ! Les retraites ! Le bouclier fiscal ! Les syndicats ! Et la grosse Merkel qui me fait maintenant la tête, soi-disant parce que je la touche trop ! Elle semblait aimer ça au début, l’hypocrite ! Décidément, ces protestants de l’Est m’échappent, ils me glacent, ce sont des tanks. Quoi encore ? L’ADN ? La barbe.

Yasmina Reza passée complètement à côté du personnage de Sarkozy ? Peut-être Philippe Sollers a-t-il survolé trop vite son petit livre très retenu, (trop ? La limite du genre... et du respect de l’autre après une expérience partagée ?). Ce petit livre est plein de non-dit, du fait de Nicolas Sarkozy, et du fait de l’auteure. Du dit dans le non-dit ( muette sur Cecilia) et du non-dit qui perce sous le dit comme les crocus sous la terre gelée aux premières douceurs du temps. C’est vrai que les crocus ne figurent pas dans le récent essai Fleurs de Ph. S.

« j’aime pas dépendre et j’aime pas qu’on dépende de moi »
Nicolas Sarkozi à Yasmina Reza
L’aube, le soir ou la nuit, p. 168

« Dimanche 6 mai
...le visage qui apparaît sur l’écran à 20 heures, les bravos comme s’il venait de souffler des bougies d’anniversaire, les coups de fils de Chirac, d’Omar Bongo (« Je t’embrasse mon Omar ! »), de Ségolène Royal [...], la traversée de Paris pour aller salle Gaveau, la folie des motards, la police, les photographes, les caméras de télé, le cortège ivre de voitures suiveuses (je suis irréellement dans l’une d’elles) [...], les larmes secrètes de Pierre et Jean, les fils, la mondanité au Fouquet’s, la furie des portables, le froid de la nuit à la Concorde, Les félicitations auxquelles je ne comprends rien, la désolation du bruit, la désolation des caravanes, les câbles qui traînent derrière la scène, les barrières qu’on déplace, l’attente de l’homme qui n’arrive pas, égaré quelque part dans l’excitation »

Capitaine, victoire et vertu sont mensonges
(...)
Tout est fini depuis longtemps, tout n’est que songe,
Le fer qui doit t’abattre est rongé de sel roux ;
Et ton néant ressemble à celui de nous tous.
Jorge Luis Borges
A l’effigie d’un Capitaine des armées de Cromwell
P 169-170

[...]
Il m’a appelée à son retour de Malte.
Je voulais t’embrasser Yasmina. Je voulais te dire combien j’ai été heureux de ta présence pendant cette campagne. Je le remercie et ajoute, tu te souviens de notre accord ? Il dit oui. Tu te souviens que je t’accompagne jusqu’à la fin du mois de juin ? Il dit, tu restes autant que tu veux.

Une autre vie commence, écrit dans Le Monde, Philippe Rodet. Une vie qui se déroule désormais sans Laurent, sans Jean-Michel, sans Frédéric et sans Elodie.
Quand le prince devient roi, me dit José Frèches, ceux qui ont vu le prince pleurer sont envoyés dans les mines de sel. Depuis la nuit des temps.
Ai-je-vu le prince pleurer ?
(soulignement pileface) »
p. 175

Puis cette ultime rencontre à l’Elysée après sa prise de fonction :

« ... le nouveau chef de cabinet m’appelle pour me dire que le président souhaiterait me voir.
- Comment tu trouves ? un peu triste, non ?
Nous sommes seuls dans son bureau. Le bureau du président de la République, à l’Elysée. Un an presque jour pour jour après notre première rencontre au ministère de l’Intérieur. Sur le trottoir d’en face (comme il s’est plu à le dire).
- J’ai enlevé des tas de trucs que Chirac avait laissés

[...]

Je dis « Tu es content ?
- C’est le mot que tu choisis ,
- Je ne vais pas dire heureux (soulignement pileface).
- Je suis serein.
- Serein, c’est bien.
- Oui. Je suis content en profondeur, mais je n’ai pas de joie ; »
Il a étendu ses jambes devant lui. Je ne suis pas sûr que cette banquette lui convienne. Dans la pièce, il y a trois bouquets de pivoines, blanches et roses.
Je me tais. Je pourrais dire, pourquoi voulais-tu me voir, mais je ne le dis pas. Il pourrait dire, pourquoi veux-tu t’arrêter. A quoi bon ? Nous connaissons les réponses et toute forme d’explication dégrade.
Nous parlons donc... politique. Le nouveau gouvernement. L’ouverture à gauche. Un tel. Une telle.
[...]
Assis, au bout de la banquette sur le grand fond de mur imprimé, et pour peu que l’image soit en noir et blanc, celui qui habite désormais ces lieux me fait penser à un sujet de Diane Arbus, garçon victorieux, figé, seul, sous un ciel de guirlandes. Epaules un peu tombantes sous la chemise blanche bien coupée, abandonné à une stupeur tranquille, sans effort d’attrait. Feuilleté encore Révélations l’album extraordinaire d’Arbus. Assortiment de solitudes, compilations de vies fragiles sur des canapés à fleurs, sur des bancs de parc, au bord de lits vides, des corps enlisés en attente de rien, malgré l’attirail de parures, attifements, coiffures infernales et c’est exactement cela me dis-je, que fuient les hommes dont je parle, l’endroit où il n’y à rien à attendre, les lambeaux d’hier, le train monotone, l’existence qui passe inaperçue.
[...]
- Le président s’en va. (je reste à l’étage car je veux voir Henri - Henri Guaino, "plume" de Nicolas Sarkozy, devenu son "conseiller spécial" note pileface - qui occupe le bureau d’à côté.) Il part en enfilant sa veste. Il file. Il déguerpit. Je le vois marcher, de dod, se tourner pour un dernier signe, vérifiant les poches, le portable, disparaître dans l’embrasure en une claudification légère. Pressant l’allure, me dis-je, à peine la veste saisie sur le dossier du fauteuil doré, pour s’enfuir on ne sait où, glissant le bras dans la manche, frétillant de la faire comme l’attestation même de la vie. Il lui faut sortir, s’en aller dehors, déjouer l’encerclement des murs, leurs silencieuses man ?uvres.
[...]
- Un an, depuis le jour où je le remerciais de me recevoir, m’attendant à un refus, m’attendant au mieux à, je vais réfléchir, et non à ce oui sur-le-champ. Sur mes premières notes du premier cahier, je lis les prophétiques énumérations. Agen, 22 juin 2006 - maquillage - portable - sécurité - vitesse - pas de temps mort - pas une seconde sur place, sauf pour photos - aspect enfant -chocolat - pâtes de fruits - picorant - picorant - riant - Je veux vivre , dit-il dans l’ultime bureau, au cours de cette « conversation réelle », je demande, ça veut dire quoi ? Sur une double page du Paris match de la semaine qui suit son élection, il y a une photo de lui en noir et blanc, sur un vélo à Vesoul, datant de novembre 2001. En boxer de cycliste, engoncé dans un K-Way, bouffant, il roule en se tournant vers l’objectif. Il sourit d’un sourire disgracieux et étonnamment gai (comme celui des enfants dont l’expression n’est pas encore polie pour la séduction), il pédale, il roule, il ne veut rien savoir d’autre. Je ne peux rien tirer de cette conversation réelle, je veux dire rien pour l’écriture. Le jean du samedi, la courbure du corps sur la banquette, le nettoyage de la montre, les détails faiblement éclairés de l’homme me requièrent plus que les mots.

On dit qu’Ulysse, assouvi de prodiges,
Pleura d’amour en voyant son Ithaque

Verte et modeste ; et l’art est cette Ithaque
De verte éternité, non de prodiges.
Borges

Un jour, sur la route, vers Marseille, Patrick Devedjan m’avait dit : « le pouvoir c’est comme l’horizon, plus il s’approche, plus il s’éloigne. Mais il faut voir le paysage qu’il y a derrière la montagne. Peut-être que c’est le voyage d’Ulysse. Parti comme lui à la recherche de ses origines. La présidentielle, c’est le voyage d’Ulysse. »
[...]

Derrière la montagne, il y a la mémoire du temps des prodiges, la trace fuyante de l’éclat, mais il n’y a ni fumée, ni verte prairie, et il n’est pas sûr qu’il y ait quoi que ce soit. »
p. 185-186

Ainsi se termine L’aube, le soir ou la nuit de Yasmina Reza.

...Passée complètement à côté du personnage de Sarkozy ? Vous y croyez, vous ?
... Et si les crocus de Yasmina Reza se mettaient à parler ?


Conseils


Une seule solution : poursuivre l’ouverture, l’élargir toujours plus, foncer sur les socialistes qui ne demandent pas mieux que de participer à la grande union qu’il nous faut. Strauss-Kahn est casé, ouf, mais Jospin m’intéresse. L’impasse, voilà du sérieux. « Guerre », « faillite, » « impasse », vous me direz que ce n’est pas gai. Et si je renversais le jeu en nommant Jospin Premier ministre ? Poker, d’accord, mais pourquoi pas ? Quel titre trouver ? L’issue ? Oui, L’issue ne serait pas mal. Et puis autre carte à couper le souffle : une réconciliation éclatante avec Villepin. C’est vrai, après tout, son Napoléon tient le coup, et il a vu tout de suite en moi le sosie du Premier consul. L’affaire Clearstream, désormais, ennuie tout le monde, le feuilleton a assez duré, c’est Darkstream by night. Je téléphone à Villepin, on se moque en passant de Chirac réfugié chez Poutine, je lui demande de mettre en sourdine son antiaméricanisme d’autrefois, je le nomme à la propagande, on refait du jogging ensemble, et le tour est joué. Il est évidemment trop tôt pour envisager un sacre à Notre-Dame, Cécilia y est très hostile, mais rien n’interdit de sonder Benoît XVI, de loin bien sûr, de très loin, sur cette question. Ah, je rêve. Ce serait quand même très beau, surtout si Ségolène Royal acceptait de venir en Jeanne d’Arc.



Histoire belge

" La Flandre a proclamé son indépendance... Le Roi a quitté le pays... La Belgique n’existe plus..." La chaine publique francophone de télévision belge RTBF a interrompu hier soir ses programmes pour un exercice de politique fiction qui a fait exploser son standard téléphonique et scandalisé les dirigeants du pays. Le "canular" a été fabriqué comme un véritable sujet d’actualité, annonçant la sécession de la Flandre et la disparition pure et simple de la Belgique. Quelque 89% des télespectateurs ont cru à la partition du pays de même qu’un certain nombre d’ambassadeurs et de hauts fonctionnaires.

Quand la réalité rejoint la fiction... C’était le 14/12/2006 !

Le procédé rappelle un autre canular célèbre : celui monté en 1938 par Orson Welles, qui avait lu à l’antenne de CBS la "Guerre des Mondes" de H.G. Wells, provoquant une vague de terreur. Une grande majorité d’Américains avait en effet été persuadée que des extra-terrestres avaient bel et bien envahi la Terre....

Source : France info

La Belgique va-t-elle éclater ? Possible. Les frontières craquent, les langues se mélangent, mais il nous reste une certitude : l’internationale bureaucratique ne bouge pas. Pour preuve, la mésaventure grotesque qui arrive aux deux fils de Pierre Ryckmans, plus connu sous le nom de Simon Leys. Pour une obscure histoire de passeports renouvelables, les voilà, en Australie, décrétés apatrides par le consul de Belgique à Canberra. Mieux : ils relèveraient maintenant de la nationalité chinoise, alors qu’ils veulent, comme leur père, et c’est tout à leur honneur, rester belges. Cette affaire, qui devrait être réglée en dix minutes par un éclat de rire, traîne en longueur à cause de l’entêtement du consul féminin belge (je n’insiste pas). Allons, rouages bruxellois, laissez la famille Ryckmans tranquille ! Vous avez la chance d’avoir, aux antipodes, un sinologue de premier ordre, qui est aussi un grand écrivain. Il n’y a pas qu’Amélie Nothomb, que diable ! Et ne me dites pas que vous voulez accomplir on ne sait quelle vengeance posthume de Mao !

Bébés


Chaque époque a ses symptômes, la nôtre tourne de plus en plus autour de l’enfant mort, voire du déni de maternité avec mise au congélateur des petits cadavres. Après la marée noire pédophile, voici l’obsession de l’infanticide. La conception in vitro y est-elle pour quelque chose ? D’où viennent les enfants ? Le bon docteur Freud nous manque pour analyser cette odeur de morgue. Quoi qu’il en soit, ma décision est prise : où que ce soit, si je suis invité à dîner, j’irai faire un tour rapide dans les cuisines. Ne pas se fier aux apparences : aller droit au congélateur.


Mafias


La Camorra se porte très bien, Cosa Nostra aussi, mais la N’drangheta, elle, est en pleine forme, de même que la Sacra Corona Unita. Les activités sont, pêle-mêle : héroïne, cocaïne, cannabis, ecstasy, LSD, armes, diamants, jeux de hasard, recyclage des déchets toxiques, contrefaçons, immobilier et trafic d’immigrants. Chiffre d’affaires global : 100 milliards d’euros. Il suffit de regarder une carte pour voir que la mondialisation, de ce point de vue, est un succès complet. Les assassinats se succèdent dans l’indifférence générale. Vous n’allez quand même pas me dire que l’Etat tolère la Mafia ? La Mafia ? Quelle Mafia ? Je n’ai jamais vu la Mafia.

Banlieues


Jennifer Schwarz a 30 ans, elle est allée vivre où personne n’a envie d’aller vivre, à Grigny, à 30 kilomètres de Paris. Son livre s’appelle La campagne présidentielle n’a pas eu lieu (1), avec, en sous-titre, La politique vue de l’autre côté du périph’. Si vous ne mettez jamais les pieds dans le 91, vous ferez bien de le lire pour savoir comment la vie de ces quartiers a été escamotée lors des élections. Des voix, des souffrances, des témoignages.
Diagnostic : « La politique nous rappelle, à chaque campagne, qu’elle n’est que l’héritière des anciennes querelles de chefferies... Le vote pour les candidats des émissions de téléréalité nous rappelle à quel point on aime bien assister à l’élimination du vaincu et au sacre du vainqueur... L’élection présidentielle représente la finale de toutes les éliminations. Les médias n’aiment d’ailleurs qu’une chose : fabriquer des duels. La campagne leur donne de la matière. Pour savoir qui sera le plus fort, qui fera le plus d’alliances, qui aura le plus de soutiens, d’amis. Et au bas de la tribune démocratique se trouvent mille cadavres... »


Littérature


Il y a eu le thème de la « fin de l’histoire », il y a maintenant celui de la « fin de la littérature ». C’est fini, on vous dit, rien ne va plus, tout est désenchanté, tout s’effondre. Ce n’est pas ce que je constate. À part les livres des jeunes auteurs que je publie et que je me donne le droit de défendre, je vois arriver un excellent Modiano (2), un Quignard fiévreux plein d’images érotiques (3), un Guyotat émouvant sur son enfance (4), un Denis Roche revisitant la photographie (5). Tous ces seniors sont en grande forme. Avec votre permission, je me mets dans le lot, avec deux livres, Guerres secrètes (où il est beaucoup question d’un chef-d’ ?uvre très actuel, L’Odyssée) (6), et mes Mémoires, bientôt publiés sous le titre Un vrai roman (7). Vous m’en direz des nouvelles.


(1) Robert Laffont. (2) Gallimard. (3) Flammarion. (4) Gallimard. (5) Le Seuil /Fiction Cie. (6) Carnets Nord. (7) Plon.

Philippe Sollers
Le Journal du mois
Le Journal Du Dimanchedu dimanche 30 septembre 2007.

Illustrations de pileface


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