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Mon journal du mois, décembre 2011

DSK à Pékin, La Chinoise (Anne Wiazemsky), Seins, Blasphème - DON GIOVANNI

D 1er janvier 2012     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Godard, 36 ans, est en train de virer gauchiste, d’où La chinoise, petit livre de Mao à l’appui.

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Anne Wiazemsky, Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto dans La Chinoise.

DSK à Pékin

Et le revoilà ! Rasé de frais, en pleine forme, invité par le géant d’Internet en Chine, pour une conférence de quarante-cinq minutes à Pékin. Il parle un anglais parfait, survole l’économie mondiale, critique la gestion de l’euro, sourit à son nouveau destin qui s’annonce. Les camarades chinois ont réussi un coup fumant : si les Américains ont arrêté DSK à New York pour une affaire confuse, il est célébré dans la capitale de l’empire du Milieu. Tout va bien : Anne Sinclair a été élue "femme de l’année" au détriment de Christine Lagarde, notre séducteur national prend des cours de civilisation érotique accélérée. Doué comme il est, il parlera couramment chinois dans deux mois. Quelqu’un de bien informé m’assure que les escort girls chinoises qui accompagnaient DSK étaient toutes des petites-filles des anciennes jeunes expertes convoquées par Mao, le samedi soir, dans le pavillon des Chrysanthèmes de la Cité interdite. Fini les aventures glauques avec n’importe quelle Blanche maladroite surveillée par "Dodo la saumure" ; oublié les bousculades et les vulgarités d’autrefois ! Place aux nuits de Chine raffinées et câlines ! Si j’étais à la place des socialistes, je reprendrais vite ce ténor comme candidat à la présidence française. Lui seul, réhabilité, blanchi, peut l’emporter largement sur Sarko, Marine Le Pen, Hollande, Bayrou. Il faut tout reprendre, réécrire le scénario, enfiévrer ce pays morose, quitter la Corrèze, le Pas-de-Calais, les Bouches-du-Rhône, s’aligner sur le choix éclatant de Pékin. DSK président ? C’est l’évidence. Crise, chômage, récession, agonie de l’euro, devenir mondial de la monnaie chinoise, lui seul a les solutions.

La Chinoise

Il se passait de drôles de choses à Paris en 1966, et elles ont explosé deux ans plus tard dans un événement mémorable. Le livre épatant d’Anne Wiazemsky, Une année studieuse [1], en témoigne. Elle a 19 ans à l’époque, elle vient de tourner avec Robert Bresson, elle écrit à Jean-Luc Godard, qu’elle l’aime, il vient la voir, ils commencent une liaison, ils vont se marier clandestinement en Suisse. Godard, 36 ans, est déjà très célèbre (À bout de souffle, Pierrot le fou, l’admirable Mépris), mais il est en train de virer gauchiste, d’où La Chinoise, petit livre rouge de Mao à l’appui. Les scènes cocasses abondent : Godard demandant la main d’Anne à son grand-père François Mauriac, le mariage expédié devant un maire suisse ahuri, Jean Vilar, au Festival d’Avignon, s’obstinant à appeler le film "La Tonkinoise", etc. On découvre ici un Godard inconnu, fragile, coléreux, jaloux, tranchant, sentimental et génial. J’avais presque oublié qu’il m’avait réservé un rôle dans son film, et je ne regrette pas mon absence. Que voulez-vous, c’était notre jeunesse, et nous n’en aurions pas voulu d’autre. C’est ce que doit encore penser un certain rouquin de Nanterre, université où Anne est censée faire des études de philosophie. Personne ne le connaît à l’époque. Il s’appelle Dany Cohn-Bendit, et il va bientôt soulever des foules. Godard, Cohn-Bendit, et moi dans un coin : trouvez-moi aujourd’hui un autre plateau télé de ce genre.

Anne Wiazemsky était l’invitée de La Grande Table sur France Culture le mardi 3 janvier en compagnie de Nathalie Léger qui publie Supplément à la vie de Barbara Loden (P.O.L).

Extraits (23’16") :


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Et le 10 mars 2012, elle participait à Du jour au lendemain, l’émission d’Alain Veinstein (35’)


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Seins

Le spectacle, désormais, abonde en contradictions hurlantes. D’un côté, les crises d’hystérie des Coréens du Nord à la mort de leur dictateur (femmes convulsées en pleurs, cris de détresse) ; de l’autre, la disparition d’un vrai saint laïque de la liberté, deuil émouvant, à Prague, pour Václav Havel [2]. D’un côté, les massacres à huis clos en Syrie ; de l’autre, les manifestations anti-Poutine. Le vieux Benoît XVI, très fatigué (on le serait à moins), bénit cette planète de plus en plus folle, et parle de la "lassitude" des chrétiens occidentaux abrutis dans leurs fêtes, tandis qu’on tue des chrétiens un peu partout, au Niger et ailleurs. Le clou spectaculaire est quand même la brusque irruption des implants mammaires sur vos écrans. Cachez-moi tous ces seins que je ne saurais voir ! Dans cette charcuterie dangereuse et démente, il y a eu des milliers d’implantations, il y aura maintenant des explantations. On plante, on implante, on explante, on réimplante, voilà le menu. Si vous voulez rire quand même, lisez ou relisez le petit roman prophétique de Philip Roth, Le Sein, publié en anglais en 1972, et seulement en 1984 en français [3]. Plus fort que la Métamorphose, de Kafka, difficile à faire. Un homme est soudain transformé en gros sein et raconte ses aventures. C’est ahurissant et tordant.

Blasphème

J’étais prêt à me déchaîner contre la cathophobie systématique révélée par différents spectacles blasphématoires, comme Golgota Picnic. A-t-on idée ? Imagine-t-on une pièce intitulée « Auschwitz cocktail », « La Mecque lunch », « Dalaï-Lama porno » ? Elle serait aussitôt interdite, et nous n’aurions pas à subir les pénibles démonstrations publicitaires des cathos intégristes, prières à genoux, cierges et croix. Un blasphème réel ? Oui, en voici un, et il a eu lieu à la Scala de Milan, lors d’une représentation étourdissante du Don Giovanni de Mozart. Enfin un metteur en scène [4] qui ose montrer l’ambivalence des héroïnes de cet opéra insurpassable. Anna, pas mécontente de se faire violer avant l’apparition de son Commandeur de père ; Elvire transie d’amour pour son scélérat de mari, se déshabillant et restant frémissante en combinaison de soie verte ; Zerline, enfin, aguicheuse, mutine, menteuse, pas du tout la paysanne bornée et bernée qu’on a l’habitude de figurer. Et voici le blasphème le plus violent de nos jours. À la fin, entraîné en enfer par le Commandeur, Don Giovanni disparaît dans les flammes. Le quatuor des victimes s’avance au premier plan pour se réjouir que justice soit faite avec l’aide de l’au-delà. Stupeur : Don Giovanni réapparaît, désinvolte, et allume une cigarette. Fumer dans un théâtre prestigieux ! Acte beaucoup plus transgressif qu’une scène pornographique ! On sent le public gêné, réticent, sourdement réprobateur, d’autant plus que les représentants du bien, eux, sont expédiés en enfer. Le mal triomphe, cigarette à la main ! On entend quelqu’un mourir de rire en coulisses : Mozart.


Le triomphe final de Don Giovanni (durée : 7’54")

Philippe Sollers, Le Journal du Dimanche, dimanche 01 janvier 2012.

***


Don Giovanni : l’intégrale de La Scala de Milan

le mercredi 7 décembre 2011

Direction musicale : Daniel Barenboim
Mise en scène : Robert Carsen
Avec : Peter Mattei (Don Giovanni), Kwangchul Youn (le Commandeur), Anna Netrebko (Donna Anna), Giuseppe Filianoti (Don Ottavio), Barbara Frittoli (Donna Elvira), Bryn Terfel (Leporello), Anna Prohaska (Zerlina), ?tefan Kocán (Masetto), l’Orchestre de la Scala de Milan.

Interview

Avec le metteur en scène Robert Carsen.

*

Don Giovanni

***

[1Gallimard, janvier 2012. Lire : Godard, Mauriac et moi.

[2Lire l’entretien de 2007 : « Ce que j’ai cru, ce que je crois », par Vaclav Havel (A.G.)

[3Folio n° 1.607.

[4Le canadien Robert Carsen.

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3 Messages

  • A.G. | 1er janvier 2013 - 14:07 1

    Godard dans l’oeil d’Anne Wiazemsky

    2012 se termine comme il avait commencé, avec Anne Wiazemsky. En janvier, elle publiait « Une année studieuse », où elle racontait sa folle histoire d’amour avec Jean-Luc Godard, qui l’appelait son « animal-fleur ». Et voici, en décembre, l’album photo qui accompagne et prolonge joliment le roman. En 1967, le seul cinéaste suisse et protestant d’obédience maoïste épousa la petite-fille du catholique François Mauriac.

    Jérôme Garcin, Le N.O..

    Voir aussi : "Photographies", l’album photos Nouvelle Vague d’Anne Wiazemsky .


  • A.G. | 7 janvier 2012 - 14:35 2

    A propos de La Chinoise (suite)

    «  J’avais presque oublié qu’il [Godard] m’avait réservé un rôle dans son film, et je ne regrette pas mon absence. » écrit Sollers. Voici le récit que fait Anne Wiazemsky dans Une année studieuse :

    Jean-Luc se trompait, Sollers ne « pensait pas toujours la même chose que lui ».

    Le lundi 13 mars se tourna une des scènes les plus inattendues du film qu’un carton intitulera : « Rencontre avec Francis Jeanson. » _ Très tôt, Jean-Luc avait imaginé que Véronique, l’étudiante de Nanterre, rencontrait, par hasard dans un train, un grand intellectuel, peut-être un de ses professeurs, à qui elle confierait ses projets de meurtres et d’attentats. Celui-ci était chargé d’essayer, en vain, de la dissuader. Nous fréquentions un peu, à ce moment- là, Philippe Sollers. Son intelligence enthousiasmait jean-Luc qui adorait discuter avec lui. Il le jugeait si brillant qu’il le pensait capable de combattre n’importe quel discours, si absurde fût-il, et il lui proposa de jouer le rôle. Sollers accepta. Plus tard, dans la voiture, Jean-Luc jubilait : il avait trouvé son personnage. Puis il se tut et, à son air absorbé, je compris qu’il réfléchissait. En me déposant devant mon immeuble, il eut cette phrase qui sonna comme un regret : « je suis ravi d’avoir engagé Sollers. Mais je viens seulement de réaliser que si je le trouve si intelligent, c’est parce qu’il pense toujours la même chose que moi. Au fond, il n’est pas si intelligent... » _ Jean-Luc se trompait, Sollers ne « pensait pas toujours la même chose que lui ». À quelques jours du tournage, il se désista, soudain méfiant. « Je ne veux pas avoir l’air d’un vieux con qui donne des leçons », dit-il. Alors, Jean-Luc fit appel à Francis qui accepta tout de suite, aussi amusé qu’intrigué. _ Ce lundi 13 mars 1967, la SNCF avait mis à la disposition du film un wagon de train de banlieue qui ferait le trajet Paris-Dourdan aller et retour. j’étais enchantée de retrouver Francis : nous avions l’habitude et le goût de parler ensemble, avec lui tout serait plus facile. _ Jean-Luc nous avait donné les principaux thèmes de la discussion : l’université en 1967, la France sous Pompidou, la guerre d’Algérie, le FLN, le terrorisme, etc. Nous étions assis l’un en face de l’autre, contre la fenêtre derrière laquelle défilait le paysage. La caméra nous filmait de profil et j’avais un écouteur dans l’oreille. Jean-Luc et toute l’équipe étaient massés dans le compartiment suivant. Sans nous voir ni vraiment nous entendre, Jean-Luc me dictait des bouts de dialogue que je devais me débrouiller pour intégrer à la discussion en cours. C’était comme un exercice de haute voltige. j’avais en fait deux interlocuteurs, je devais les écouter, obéir aux ordres de l’un, quitte à interrompre à tout bout de champ et brutalement l’autre. Francis, un instant surpris par cette avalanche de pensées abstraites et de coq-à-l’âne, se rétablissait, enchaînait et me répondait avec un naturel stupéfiant. Quand notre dialogue tournait à la cacophonie, je me raccrochais à un des slogans imposés par Jean-Luc : « Je ne suis rien d’autre qu’une ouvrière de la production révolutionnaire. — Oui, Véronique, je comprends, mais... », répondait patiemment Francis. Il se révéla tel qu’il était dans la vie, intelligent, ludique et généreux. _ En fin de journée, en descendant du train, Jean-Luc l’étreignit. « Toi seul étais capable de relever un tel défi ! » dit-il avec émotion. Et à l’intention de son équipe qui déchargeait le matériel : « Francis Jeanson dialoguerait même avec un mur ! »
    *

    La séquence du train expliquée par Francis Jeanson

    La séquence du train expliquée par Francis Jeanson.

    *

    Hommage à Omar Diop

    Anne Wiazemsky poursuit :

    Omar Diop vint à son tour interpréter le camarade X. Jean-Luc lui avait préparé un schéma de discours et quelques questions qu’il lui avait remis une heure auparavant. Je l’introduisais en disant aux autres réunis dans le grand salon vide où se tenaient nos conférences : « Je vous présente Omar, un camarade du cercle de philosophie de Nanterre. » Derrière, sur le tableau noir, était inscrit le thème de son exposé : « La perspective de la gauche européenne. » Puis je rejoignais Jean-Pierre, Michel, Lex et Juliet et nous l’écoutions respectueusement. Omar s’exprimait sur la politique actuelle de la gauche en France et nous incitait à trouver les réponses, non pas au parti socialiste ou au PCF, mais dans le Petit Livre rouge. _ Comme d’habitude, nous faisions beaucoup de prises sans que jamais Jean-Luc ne nous en tienne rigueur. Quand il s’emportait, c’était à cause de problèmes techniques, jamais à cause de nous. Ce qui fit dire à Marilou, la photographe de plateau : « Je n’ai jamais connu un tournage de Jean-Luc aussi détendu. Finalement il n’est odieux qu’avec les vrais acteurs et son équipe quand ça l’arrange... » _ Omar repartit soulagé et un peu ahuri. « C’est bizarre, le cinéma, dit-il en s’attardant sur le palier de l’appartement. Et j’ai déjà fini ? » _ Six ans plus tard, le 20 mai 1973, Omar Diop, devenu un opposant au régime de son pays, sera retrouvé « suicidé » dans une cellule de la prison de l’île de Gorée, en face de Dakar.

    Récit que je ne peux lire aujourd’hui sans une vive émotion : Omar Diop était un ami. Nous nous sommes connus, en 1964-1965, sur les bancs du lycée Louis-le-Grand en hypokhâgne. Comme moi, il préférait lire le Manifeste du surréalisme que Clément Marot. J’ai le souvenir d’une générosité magnifique, d’une intelligence exceptionnelle (un peu illuminée). C’est sans doute, en y réfléchissant, le premier futur "maoïste" que j’ai connu. Comme moi, il allait poursuivre des études de philosophie, lui à Saint-Cloud, moi à Lille. Nous nous sommes perdus de vue. J’ai appris, en 1973, stupéfait, dans Politique-Hebdo je crois, ce que Anne Wiazemsky appelle, entre guillemets, son « suicide » dans les prisons de Léopold Sédar Senghor. A l’époque, je n’ai pas pu en savoir plus...

    La séquence de La Chinoise avec Omar Diop et quelques explications sur sa mort sont visibles ici.

    Outre les images de sa présence dans La Chinoise, j’ai gardé cette photographie :

    Les "polars" de Louis-le-Grand. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    Omar est, on l’aura reconnu, le 5ème du 2ème rang, en partant de la gauche (et moi, le 7ème du 3ème rang).

    Nous avions 18 ans. C’était notre jeunesse. Omar aurait mérité une autre fin.

    *


  • A.G. | 4 janvier 2012 - 17:27 3

    A propos de La Chinoise

    On lit dans le numéro 31 de Tel Quel, automne 1967 (p. 94) :

    TEL QUEL

    _ — La Chine inquiète l’Occident.
    _ — Jean Luc Godard produit la Chinoise où l’on peut voir Francis Jeanson laisser passer un discours du genre : " L’Humanité et le Figaro tout ça maintenant c’est ensemble ! "
    _ — La presse bourgeoise ne s’y trompe pas et se charge du reste idéologique :

    " D’un enfant Godard a la souveraine liberté d’allure... Rien ne lui échappe de ce qui file dans l’espace. En ce moment c’est l’étoile rouge. Elle va tomber, elle tombe... La Russie c’est fini. Un pays industriel comme les autres, qui ne songe qu’à produire et à consommer,. un pays objectivement complice des États-Unis, ces ennemis du genre humain, pour maintenir enchaînés ceux qui veulent changer la vie. "

    Françoise Giroud, l’Express.

    " La Chinoise est un film de combat, non pas parce qu’il met en scène des militants pro-chinois, mais parce qu’il constitue en soit un brulôt, une petite machine infernale (on pourrait parler de "cocktail Godard" comme on parle de " cocktail Molotov") et que ce brûlot est une arme offensive visiblement dirigée contre une certaine organisation politique et sociale du monde occidental. "

    Jean de Baroncelli, le Monde.

    Anne Wiazemsky révèle que Francis Jeanson remplaça Philippe Sollers après que celui-ci eut refusé le rôle que lui proposait Godard...

    Mais... ne chinoisons pas... Tel était la tactique... affichée, à l’époque.