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Lecture

La lecture et sa voix, Le Monde du 21-07-1995

D 30 mai 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Fragonard. Diderot.

" L’écriture et la lecture sont des formes d’activité mentale que je crois profondément menacées. Cela, je m’en explique un peu partout. Le premier devoir d’un tyran et, dans notre monde, il y a toujours une tyrannie possible — c’est d’interdire au maximum la lecture parce qu’elle crée des esprits critiques individuels. Je pense à un beau texte de Voltaire parodiant un édit donné par la Sublime porte interdisant la lecture à tous les croyants. Interdire de lire, c’est interdire de penser. "

Philippe Sollers, L’esprit français


Il n’est pas un écrivain qui, à un moment ou à un autre, ne nous parle de la lecture. Et pour cause : peut-être que le sujet central de tous les vrais livres est là.

C’est Rimbaud inventant la couleur des voyelles et ce qu’il appelle leurs « naissances latentes ». C’est Mallarmé définissant la lecture, comme personne avant lui, comme une pratique, et même une pratique divinatoire ou magique. Un après-midi d’été, à Valvins, tous volets fermés, il ouvre un manuscrit qu’il vient d’achever, et, devant un Valéry stupéfait, commence à lire Le Coup de dés « à voix basse, égale, sans le moindre "effet", presque à soi-même ».

C’est Claudel ayant cette formule lumineuse : « Le but de la littérature est de nous apprendre à lire. » C’est Proust comparant le travail du romancier à celui d’un traducteur. Ce sont Joyce ou Artaud donnant à leurs écrits une portée physique et vocale insoupçonnée jusqu’à eux. La lecture met en mouvement le corps tout entier. Pour en convaincre quelqu’un, il suffit de lui demander innocemment de réciter un poème. Puis de lui demander pourquoi il dit ça comme-ci ou comme-ça. L’effet est immédiat, redoutable. Comme par hasard, le moment d’apprendre certains textes par coeur est en train de revenir. Après tout, il n’y a pas que la Bible et le Coran, et il est capital de s’entendre dire ce qu’on dit. La lecture est d’abord une voix, même silencieuse. L’écriture, on l’oublie trop souvent, est aussi une voix. « Un écrivain sans oreille, disait Hemingway, est comme un boxeur sans main gauche. » Un lecteur sans voix est comme une force de réaction rapide, piétinant sur place à deux pas d’un assassinat.

Le surgissement ou la disparition des corps capables de lire est imprévisible. Ce n’est jamais quand, qui, ni où l’on croit. Quand La Nouvelle Revue française est fondée, au début du siècle, tout semble anesthésié et perdu, et pourtant tout va renaître. Quand Breton et Aragon lisent d’une certaine façon Rimbaud ou Lautréamont, les conséquences sont très concrètes et difficilement évaluables. Ceux qui parlent de la fin du livre et de la lecture font souvent entendre un désir caché plutôt qu’une crainte. Chacun sent qu’il peut y avoir dans un livre une incitation, une insémination, dont la liberté dérange. « Prends et lis » : c’est ainsi que saint Augustin entre dans une révolution dont on parle encore.

Chaque époque a sa tendance tyrannique qui cherche à réduire le langage, à le canaliser, à l’enrôler, à le surveiller. Tantôt on interdit, ou on brûle ; tantôt on noie dans la masse. On peut même imaginer une société (mais c’est la nôtre) qui développerait de façon gigantesque les sources d’information en encourageant, d’autre part, la confusion générale, la publication du n’importe quoi, toutes les variantes de psychoses, de mélancolies, de névroses. Une société hypersophistiquée et pratiquement illettrée. Jean Baudrillard écrit dans son dernier livre, Le Crime parfait : « La critique idéologique et moraliste, obsédée par le sens et le contenu, obsédée par la finalité politique du discours, ne tient jamais compte de l’écriture, de l’acte d’écriture, de la force poétique, ironique, allusive du langage, du jeu avec le sens. Elle ne voit pas que la résolution du sens est là, dans la forme même, dans la matérialité de l’expression. »

Voltaire lisant {JPEG}Autrement dit, la critique idéologique et moraliste (et Dieu sait si elle a la vie dure) ne lit pas, elle flaire, elle repère. Un écrivain, aujourd’hui, sait bien qu’il sera jugé de plus en plus sur sa « correction » morale et politique, c’est-à-dire comme s’il n’existait pas. Ce qu’on lui demande, en somme, est d’oublier ses livres. Dites vos opinions, récitez avec nous le bref catéchisme des valeurs vides. Soyez collectif. Comme la lecture est, de son côté, l’acte le plus individuel qui soit (bien plus encore que l’acte sexuel), on comprend qu’elle soit un « horrible danger » pour toute inquisition réelle ou virtuelle. Voltaire, encore lui : « Quoiqu’il y ait beaucoup de livres, croyez-moi, peu de gens lisent ; et parmi ceux qui lisent, il y en a beaucoup qui ne se servent que de leurs yeux. »

Céline, on pouvait s’y attendre, est plus virulent. Sans cesse, il y revient, il insiste : « vous avez des têtes bien trop minces... des petits fronts trop bas... d’abord y a votre ignoble façon de lire... vous retenez pas un mot sur vingt... vous regardez au loin, fatigués... vous êtes pas artistes... »

Et encore : « Je récapitule... Je condense... c’est le style Digest... les gens ont que le temps de lire trente pages... il paraît ! au plus !... c’est l’exigence ! Ils déconnent seize heures sur vingt-quatre, ils dorment, ils coïtent le reste, comment auraient-ils le temps de lire cent pages ? et de faire caca, j’oublie ! en plus ! et le cancer qu’ils se cherchent au trou, têtes à l’envers, acrobates ! »

Comme tu vis, tu lis. « Pour savoir écrire, a dit une fois Debord, il faut avoir lu, et pour savoir lire il faut savoir vivre. » Cela n’a rien à voir, bien entendu, avec le fait d’avoir « beaucoup lu » (c’est-à-dire beaucoup oublié) ; pas plus que savoir vivre ne consiste à s’agiter pour prouver qu’on existe. C’est tout simplement une question de présence à soi, à laquelle la société vous demande à chaque instant de renoncer (lire, c’est rassembler, recueillir ; vous êtes priés de vous disperser après les grandes messes de convivialité hypnotique).

Nietzsche, cette oreille de génie, notait déjà que l’art le plus subtil était « gaspillé comme si on s’adressait à des sourds. » « Se tromper sur le tempo d’une phrase, disait-il, c’est se tromper sur son sens. » Tempo, tympan : savoir vivre, savoir écouter, savoir parler, savoir lire. Rien de plus accablant que ce que la machine à détruire la pensée se fait un devoir de populariser comme croyance : tout le monde pourrait écrire. Mais voyons.

Rodin. Balzac (1898) {JPEG} Un héros de la lecture ? Oui, Louis Lambert, cet autoportrait à peine déguisé de Balzac : « Souvent, j’ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme l’insecte, qui posé sur quelque brin d’herbe, flotte au gré d’un fleuve. Parti de la Grèce, j’arrivais à Rome et traversais l’étendue des âges modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie et les aventures d’un mot ? Sans doute il a reçu diverses impressions des événements auxquels il a servi ; selon les lieux, il a réveillé des idées différentes ; mais n’est-il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de l’âme, du corps et du mouvement ? A le regarder, abstraction faite de ses fonctions, de ses effets et de ses actes, n’y-a-t-il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions ? La plupart des mots ne sont-ils pas teints de l’idée qu’ils représentent extérieurement ? A quel génie sont-il dus ! S’il faut une grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine ? L’assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu’elles donnent à un mot, dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple, des êtres inconnus dont le souvenir est en nous. »

Et ceci : « Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture, il perdait en quelque sorte la conscience de sa vie physique, et n’existait plus que par le jeu tout puissant de ses organes intérieurs dont la portée s’était démesurément étendue : il laissait, suivant son expression, l’espace derrière lui. »

La lecture, question métaphysique parce qu’entièrement physique ? Mais oui. Au commencement était le Verbe, la voix crie dans le désert, la lumière brille dans les ténèbres. Mais les ténèbres, elles, n’en veulent pas.

Philippe Sollers, Le Monde du 21-07-1995.

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