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Réfractaire

D 4 juillet 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ni homme révolté, ni simple rebelle (humains, trop humains, ceux-ci croient encore trop à la morale, à la politique) : le réfractaire.
Révolté, si l’on veut, mais alors d’une " révolte logique " (Rimbaud, Démocratie).
Ou Rebelle mais comme Artaud : " je ne suis pas social du tout, et je suis par rapport à la société ce qu’on appelle un Rebelle et vous le savez, mais Jules Vallès [1], Jacques Vaché, Arthur Rimbaud et plusieurs autres étaient aussi des Rebelles et des êtres Anti-Sociaux parce que la Société humaine est vilaine et on n’est pas fou pour le dire et le proclamer à haute voix lorsque l’on le dit bien comme tous ces gens-là. "

Le réfractaire « s’appuie » sur un non, mais ce non est plus qu’une simple négation.
" Comment faut-il s’y prendre pour nier et n’y être ? Pour n’être ? [2] "demande Sollers dans Comment aller au Paradis.
Il y faut une " négation de la négation " plus radicale encore que celle de Hegel. Le réfractaire prend Hegel au sérieux - jusqu’à un certain point où tout se renverse : dans le rire [3]. Qu’on relise les Lois : " Négative, immédiate, ma réserve d’essence s’occupe du voyage. Et de l’allumage. Ma négation est passage, suppression du passage. La plupart, n’arrivant pas à la négation, ne supportent pas, c’est normal, la négation de la négation. Autrement dit hésitent dans l’affirmation. Qui est ma friction. "  [4].

On peut appeler ça une « expérience de l’Etre » au sens de Parménide et non de Platon (ou de Hegel). « Est-ce que cette expérience va se répéter sans cesse de la même façon ? Non. Oui. Non. Ce même est-il tout le temps le même « même » ? Oui. Non. Oui. Qu’est-ce qui fonctionne, là, comme négation ? Il s’agit d’une négation très particulière, radicale, qui porte sur la négation elle-même [...], antérieure à tous les registres de négation possibles, imaginables, éprouvables, vérifiables : c’est une négation du Non-être. » (Ph. Sollers, Entretien avec Bernardo Toro, 1993) [5].

C’est aussi un refus du suicide cellulaire , l’apoptose.

"En clair :
LA VIE RESULTE DE LA REPRESSION DU SUICIDE, DONC DE LA NEGATION D’UNE NEGATION.
LA MORT RESULTE DE LA REPRESSION DE LA REPRESSION DU SUICIDE, DONC DE LA NEGATION DE LA NEGATION D’UNE NEGATION. "
(Une vie divine, 2006, p.261)

Le réfractaire : « l’affirmation même » [6].
Là, oui, en ce point, " la victoire est acquise " (Rimbaud encore).

L’étoile des amants.

« REFRACTAIRE : du latin refractarius, querelleur, de refringere, briser. Qui résiste à une autorité. Qui résiste à certaines influences physiques ou chimiques. Qui résiste à de très fortes températures : argiles réfractaires. Biologie : qui résiste à une infection microbienne. Période réfractaire : diminution ou annulation passagère de l’excitabilité d’un récepteur sensoriel ou d’une fibre nerveuse. Prêtre réfractaire : prêtre qui, sous la Révolution, refusait de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Au XIXe siècle, conscrit qui cherchait à échapper au service militaire (on dit aujourd’hui insoumis). De 1942 à 1944, nom donné à celui qui se dérobait au Service du travail obligatoire en Allemagne (tiens donc). [7] »


« Actualisons : on est réfractaire dès la naissance ou jamais. La situation est d’abord confuse, mais l’enveloppe corporelle se souvient de tout. Quelque chose est jeté là, dans un cri, sommé de devenir moi. Quel moi ? ça y est, c’est parti, c’est la guerre. L’enfance n’a pas de bords, le vertige est constant, il n’y a pas à discuter, le numéro est tombé, une fois que le vin est tiré, il faut le boire. Cette histoire est quand même à dormir debout, vous n’en sortirez que les pieds devant, bien raide, annulé comme tout le monde. On fabrique de la mort sans cesse, encore un, encore une, quelques millions, des milliards, et rien de plus naturel , n’est-ce pas, comme dit la pseudo-sagesse des nations, c’est-à-dire la folie globale. Bon, vous êtes né, vous allez mourir après avoir tourné ou détourné votre film, tout cela était-il vraiment nécessaire ? Attention à votre réponse. Si c’est  oui (très rare, hurlements dans la salle), que ce soit fondé sur un non radical, persistant, oblique, rusé. Vous m’avez contraint à l’arithmétique, je vous réponds par l’algèbre, vous me limitez au fini, je me décale infini. Pour qui vous prenez-vous ? Pour rien de ce que vous offrez comme étant à prendre.

Comment atteindre la négation de la négation, l’affirmation même ? ça les préoccupe très tôt, les réfractaires. On croit les élever, les éduquer, les terroriser, les domestiquer, on obtient avec eux les résultats minimaux, ils apprennent anormalement vite à lire et à écrire, mais c’est comme si ce don particulier ne les menait à rien, ils le gardent pour eux, on ne comprend pas ce qu’ils projettent d’en faire. Ils ne partagent pas volontiers, ne semblent pas attirés par les sacrifices et les mortifications, l’ascèse ou lla discipline. Le garçon sera un salarié bidon, un déserteur, un simulateur, incapable de la moindre carrière. La fille ne sera ni actrice, ni mannequin, ni professeur, ni docteur, ni publicitaire, ni bonne mère, et encore moins hystérique ou anorexique. Que leur reste-t-il ? L’art ? Mais comme, là encore, le caractère réfractaire persistera dans cette dérivation, il y a fort à parier qu’il s’agira d’un art non conforme à ce que les contemporains considèrent comme tel. Un art de vivre, alors ? Ce n’est pas impossible, c’est même ce qui fait peur. Que voulez-vous, ce sont des irresponsables. On dirait qu’ils se moquent de leur réputation. Ils s’habillent n’importe comment (mais aussi, parfois, avec une élégance inexplicable), dépensent tout leur argent, interrompent leurs relations d’un moment à l’autre, se lèvent et partent sans s’excuser dans des dîners, oublient leurs amis, leurs femmes, leurs maris, leurs amants, leurs maîtresses, ne font pas de cadeaux, ne donnent aucune indication sur leurs maladies ou leurs états d’âme. Ce sont des asociaux, même pas conservateurs, incontrôlables, irrécupérables. Mal vus à droite, mal vus à gauche, vomis par le centre, étrangers aux marges, où voulez-vous les mettre ? Dans l’au-delà ? Même pas.

Dans la propagande d’anciens réfractaires, on trouve des choses comme ça :
" Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère.
Car je peux dire que la victoire m’est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent. Mes derniers regrets détalent — des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. —
Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne. » [8]

Philippe Sollers, L’étoile des amants.



Pour avoir l’extrait dans son contexte, télécharger le document intitulé Cavale (pdf) (titre sous lequel Sollers a publié — en nouvelle — le début de L’étoile des amants dans le journal Le Monde).

VOIR AUSSI :

L’Etoile des amants (I)
L’Etoile des amants (II)
L’Etoile des amants (III)
L’Etoile des amants (IV)
L’Etoile des amants en vidéo
L’Etoile des amants, La vérité en un sens est violette

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Portfolio

  • L'évangile selon Saint Matthieu
  • Pasolini (tournage de L'évangile selon St Matthieu (1964). Collection (...)
  • Pasolini devant la tombe de Gramsci à Rome (1961)

[1Rappelons que Jules Vallès a écrit un livre qui s’appelle, très précisément, Les réfractaires.

[2"N’être" c’est naître : " on est réfractaire dès la naissance ou jamais. ", c’est la négation du Non-être..
Le réfractaire absolu ? Artaud encore. " Celui qu’il faut bien nommer de temps en temps un poète, ne serait-ce que pour rappeler qu’il faut bien qu’il y ait quelque part quelqu’un pour qu’il n’y ait plus, à partir d’un certain rythmé en mouvement, rien ni personne ou plutôt de l’anti-sujet hors personne - et voilà toute la technique qui peut permettre de dire JE d’une façon qui échappera toujours aux oreilles -, le poète, donc, comme n’importe qui, mais en plein jour, autrement dit comme du langage en nuit-jour, déclenche une haine spécifique, mortelle, pour la seule raison qu’il produit une négation non assimilable à la négation. Si jamais chiffon s’abat sur un tableau noir, c’est bien cette affirmation matérielle. "
(Ph. S., L’état Artaud, TQ 52, hiver 1972)

[3Il ne faut pas confondre ce rire avec le" rire de négation " dont Sollers, citant Rimbaud et " l’affreux rire de l’idiot ", nous parle dans Illuminations (Folio, p.90).

[4Tout le passage de Lois est une reprise humoristique de Hegel (1972, p.120).
Sollers - faut-il le rappeler ? - a toujours pris - jusqu’à un certain point - Hegel au sérieux. Et on ne peut que croire le narrateur de Femmes qui déclare : " J’ai lu tout Hegel, je le jure... La Phénoménologie de l’esprit, la Grande Logique, la plume à la main..." (p.102).
La lecture rigoureuse de Bataille l’imposait.
Les exemples sont nombreux. Ainsi dans L’acte Bataille (TQ 52, intervention au Colloque de Cerisy) : " Le négatif n’est plus, comme chez Hegel "regardé en face", on ne "séjourne" pas près de lui, il ne se transforme pas en "être" à l’issue d’un "pouvoir magique" — bien que l’expérience puisse être aussi décrite ainsi —, le négatif rit. ". Il veut  l’impossible , le jeu majeur (Bataille), alors que " le possible, mineur, [...] exige la position, nie le mouvement, nie la négation de la négation d’une " réalité mobile, fragmentée, insaisissable " [je souligne].
Il y a bien d’autres exemples (dans Sur le matérialisme (1973), dans Paradis (1981), dans la série d’émissions consacrées à Mozart avec Sade, autres "réfractaires" (mai 1983), et surtout dans Le rire de Rome (1992. Premier entretien.), ETC, ETC... Nous y reviendrons.

[5Autre "opération" : dans Paradis II le narrateur, après avoir décrit «  la meilleure annonciation  », « celle de ghirlandaio san gimignano 1482 marron-rose ou plutôt violette voilette » écrit : « voilà la négation de la négation de la négation l’irruption de la légation négation dans la négation [...] nous avons ici et ici seulement l’introduction de l’infini dans le fini le comble du viol ».

L’Annonciation attribuée à Ghirlandaio semble être de son beau-frère Sebastiano Mainardi.

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Et aussi de Ghirlandaio cette autre Annonciation :

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Ghirlandaio. L’annonciation (1486-90)



Sur la "dénégation de la négation" se reporter encore à : Comment aller au Paradis

[6Heidegger : "
L’Histoire n’est pas une succession d’époques mais une unique proximité du Même, qui concerne la pensée en de multiples modes imprévisibles de la destination, avec des degrés variables d’immédiateté. " et : " la richesse de l’Etre s’abrite dans le Néant essentiel. " , cité par Sollers dans la préface de La guerre du goût.

Le réfractaire dit et entend aussi : " l’affirmation m’aime. "

[7Pour mieux connaître les réfractaires au STO voir : Le réfractariat

[8Rimbaud, Adieu, dans Une saison en enfer.

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Rimbaud (Arthur) L’Etoile des Amants réfractaire négation affirmation apoptose annonciation