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L’arche de Buffon

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur (01/03/2007)

D 3 avril 2007     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Des oeuvres de Buffon viennent d’être publiées dans la Pléiade. Un autre aspect des Lumières et du XVIIIème siècle.

Présentation de l’éditeur.
Des trente-six tomes de l’Histoire naturelle, ce volume propose un choix de textes organisé selon le plan tracé et suivi par Buffon ; il est illustré de cent vingt gravures tirées de l’édition originale. L’ouvrage fut l’un des plus retentissants succès de librairie au XVIIIe siècle, lequel reconnut immédiatement le génie littéraire de l’auteur. Au XIXe, on le classe parmi les quatre écrivains les plus éminents du siècle précédent, avec Montesquieu, Voltaire et Rousseau. L’Histoire naturelle est bientôt déclinée en anthologies, du Buffon des écoles au Buffon des familles, en passant par le Buffon des demoiselles. Et, au XXe, Francis Ponge salue Buffon comme « l’un des plus grands poètes en prose de notre littérature » - comme son égal, en somme. Pourtant, il y a quelques décennies, Buffon a semblé s’éloigner, au point qu’on pouvait le croire relégué dans les limbes de la littérature. C’était compter sans l’imagination théorique d’un penseur auquel on a récemment rendu sa place au c ?ur des débats et des combats des Lumières. C’était compter, aussi, sans la force d’entraînement de la phrase, sans la variété de la langue, sans la liberté d’un style qui s’approprie le proche et le lointain pour nous parler du monde dans lequel nous vivons. Si le cheval a disparu de nos villes, si le chat n’est plus considéré comme le plus hypocrite de nos compagnons, si le désert et la savane sont devenus des destinations touristiques, les descriptions que Buffon en a données demeurent des documents sur une époque qui a disparu et des témoignages sur une sensibilité au réel qui peut rester la nôtre.

 ?UVRES : Réflexions sur la loi de l’attraction et autres textes - Histoire naturelle générale - Histoire naturelle de l’homme - Correspondance avec la Sorbonne - Discours sur le style - Histoire naturelle des animaux - Des époques de la Nature - Histoire naturelle des minéraux [2007].
Édition de Stéphane Schmitt avec la collaboration de Cédric Crémière, préface de Michel Delon, 1760 pages, 120 ill., rel. cuir, 105 x 170 mm. Collection Bibliothèque de la Pléiade.

Philippe Sollers nous présente l’oeuvre et l’homme.

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François-Hubert Drouais (1727-1775), Portrait de Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, Localisation : Musée Buffon à Montbard.

Amusez-vous, faites l’expérience en présence de quelques amis. Vous prenez un livre, vous ne révélez ni son titre ni le nom de l’auteur, vous proposez seulement une ou deux minutes de jouissance auditive, loin de l’actualité et du bavardage électoral. Vous précisez qu’il s’agit du monde animal dont, à votre avis, l’animal humain s’est trop détaché à ses dépens, sombrant ainsi dans la misère d’un monde d’images artificielles. Voici, vous lisez à haute voix, il s’agit des éléphants : « Lorsque les femelles entrent en chaleur, la troupe se sépare par couples que le désir avait formés d’avance ; ils se prennent par choix, se dérobent, et dans leur marche l’amour paraît les précéder et la pudeur les suivre ; car le mystère accompagne leurs plaisirs. On ne les a jamais vus s’accoupler, ils craignent surtout le regard de leurs semblables et connaissent peut-être mieux que nous cette volupté de jouir dans le silence, et de ne s’occuper que de l’objet aimé. Ils cherchent les bois les plus épais, ils gagnent les solitudes les plus profondes pour se livrer sans témoins, sans trouble et sans réserve à toutes les impulsions de la nature... ».

Vos amis sont perplexes, ils hésitent. De qui s’agit-il ? Pourquoi ces précisions sexuelles entre les lignes ? Que faut-il entendre exactement par « impulsions de la nature » ? Vous voyez vos auditeurs intrigués, troublés. Vous enchaînez vite avec le chat : « Il est très porté à l’amour, et, ce qui est rare chez les animaux, la femelle paraît être plus ardente que le mâle ; elle l’invite, elle le cherche, elle l’appelle, elle annonce par de hauts cris la fureur de ses désirs, ou plutôt l’excès de ses besoins, et lorsque le mâle la fuit ou la dédaigne, elle le poursuit, le mord, et le force pour ainsi dire à la satisfaire... »

Cette fois, un ange passe et la pression monte. Vous évitez le cheval, trop reconnaissable à cause de la fameuse formule « la plus noble conquête de l’homme », et vous poursuivez impassiblement votre avantage avec le coq : « Un bon coq est celui qui a du feu dans les yeux, de la fierté dans la démarche, de la liberté dans ses mouvements, et toutes les proportions qui annoncent la force. Un coq ainsi fait inspirera de l’amour à un grand nombre de poules ; si on veut le ménager, on ne lui en laissera que douze ou quinze... »

Bon, ça va comme ça. Mais pour détendre l’atmosphère, et montrer que votre auteur inconnu peut être aussi à l’aise dans la légèreté, vous envoyez l’oiseau-mouche : « L’émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits, il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et dans sa vie tout aérienne on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l’air, volant de fleur en fleur ; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat : il vit de leur nectar et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent... »

C’est très bien écrit, n’est-ce pas ? Vous venez donc d’entendre comment l’énorme Buffon, dont on commémore aujourd’hui le tricentenaire de la naissance (1707-1788), se coule, dans son « Histoire naturelle », dans la matière animée et son mouvement musical. Il peut devenir, à son gré, renard, écureuil, souris, taupe, singe, castor, oiseau. Il n’a pas eu le temps de se faire insecte, et c’est bien dommage, mais il reste aussi étonnant dans le minéral ou dans sa description des sensations du premier homme au soleil. Il était donc une fois un pays, la France, où respiraient en même temps Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, et plein d’autres. Buffon aura été le plus célèbre, et son « Histoire » en 36 volumes, un best-seller international. Oublié, Buffon ? Sans doute, mais comme tous les autres, et, finalement, comme la nature elle-même.

Incroyable Buffon : c’est un bourgeois devenu grand seigneur, il commence par les mathématiques, et se retrouve tour à tour haut fonctionnaire, académicien, naturaliste, grand propriétaire terrien, forestier, maître de forges, architecte, bâtisseur, intendant du Jardin du Roi, ami de savants, et surtout prodigieux écrivain. « Le style, c’est l’homme même » : voilà son blason. Il a été très critiqué par les naturalistes, qui le trouvent « hasardeux », et par les dévots (surtout jansénistes), qui dénoncent, à juste titre, son absence de Bible et son matérialisme évolutionniste (cette bagarre fait rage, aujourd’hui encore, autour de Darwin). Il s’en fout, ne répond jamais aux attaques, continue son travail à l’écart, dans sa propriété de Montbard, près de Dijon, et n’a jamais assez de temps pour lui : « Chacun a sa délicatesse d’amour-propre, le mien va jusqu’à croire que de certaines gens ne peuvent même pas m’offenser. » Il se fait réveiller tous les matins à 5 heures par son valet Joseph, au besoin avec un seau d’eau sur la tête : « Je dois à Joseph trois ou quatre volumes d’« Histoire naturelle ». » Buffon, c’est le vrai nouvel observateur : avant lui, du flou, du désordre, après lui, du concret et l’orchestration d’un opéra de formes. Il pense, avec raison, que la nature est infinie et précise : « Tout ce qui peut être est. » Il écrit sans arrêt, sans bruit.

La cour ? Mme de Pompadour le croise un jour à Marly et lui lance : « Vous êtes un joli garçon, Monsieur de Buffon, on ne vous voit jamais ! » Elle lui enverra, peu avant sa mort, son carlin, son perroquet et son sapajou. Des liaisons ? Il se marie tard, à 45 ans, mais « il n’y a de bon en amour que le physique ». Hérault de Séchelles, dans son fameux « Voyage à Montbard », prétend qu’après la mort de sa femme il ne voyait que des petites filles, « ne voulant pas de femmes qui lui dépensent son temps » (imaginez de nos jours le scandale). Des amitiés ? Oui, intenses, comme celle de Mme Necker, qu’il appelle « mon ange de lumière ». Elle n’est pas en reste : « Le plus grand miracle de la nature est un homme de génie, et M. de Buffon ne m’a jamais parlé des merveilles du monde sans me faire penser qu’il en était une. » De la religion ? Ce qu’il faut pour qu’on vous foute la paix (et ceux qui n’ont pas compris ça sont « des fous »). Le jeune Hérault très anticlérical est à la fois amusé et bluffé : « Il est clair que ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c’est à l’Imprimerie royale qu’ils se publient. »

Les écrivains qui ont aimé Buffon dans le temps sont de premier ordre : Rousseau (« la plus belle plume de son siècle »), Diderot, Sade, Chateaubriand, Winckelmann, Balzac (beaucoup), Flaubert (« J’admire M. de Buffon mettant des manchettes pour écrire, ce luxe est un symbole »), Lautréamont, Proust, Ponge (« un des plus grands poètes en prose de notre littérature »). Il fait irrésistiblement penser à l’immense Joseph Haydn. Hérault, en 1785, dit qu’à 78 ans il en paraît 60, et que, malgré les souffrances inouïes de la maladie, il reste beau et calme, « frais comme un enfant ». Hérault, lui, a 26 ans, c’est un ambitieux et un libertin de grande envergure (voir à son sujet le beau livre de Jérôme Garcin, « C’était tous les jours tempête », Gallimard/Folio), il se moque un peu de la vanité de Buffon, s’en sert pour sa propre publicité, mais l’admire aussi sincèrement. Etrange coïncidence : le révolutionnaire Hérault est guillotiné à 35 ans, avec Danton, en 1794. Un autre condamné de 30 ans, à la même époque, le propre fils de l’auteur d’« Histoire naturelle », s’avance devant le peuple, avant de perdre sa tête, et dit : « Citoyens, je m’appelle Buffon. » Ainsi disparaît la douceur de vivre.

Philippe Sollers


Né à Montbard en 1707, Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, a exercé les fonctions d’intendant du Jardin du Roi (aujourd’hui Muséum national d’Histoire naturelle). Il est l’auteur d’« Histoire naturelle »,qui fut un immense succès au XVIIIe siècle, et qui fut repris en ouvrages abrégés destinés à des publics divers : le « Buffon des écoles », le « Buffon des demoiselles », etc. Il meurt à Paris un an avant la Révolution.

Buffon : l’édition en ligne

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2 Messages

  • D.B. | 4 avril 2007 - 19:57 1

    Je tombe sur une curieuse note d’un vieux monsieur, auteur de nombreuses Etudes sur la littérature, consacrée à Philippe Sollers : " Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu’il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au même point, en plus grand nombre peut-être qu’il ne serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard, l’ignorant lui-même ne se rend plus compte."

    A vrai dire, Emile Faguet, mort en 1916 (les vieilles barbes ne sont seulement de vieilles barbes...) parlait de Buffon...


  • V.K. | 3 avril 2007 - 22:37 2

    Sollers a-t-il tiré Buffon de son chapeau, à l’occasion de la parution de cet ouvrage ?
    Pas vraiment. Dans Fleurs, notamment, on peut aussi lire cette remarque :
    Sur la défloration, Buffon a
    cette phrase amusante : « Toute situation honteuse,
    tout état indécent dont une fille est obligée de rougir
    intérieurement, est une vraie défloration. »

    La citation dans son contexte