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Sollers est là

Jacques Henric, art press 489, juin 2021

D 29 mai 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ils auraient dû être prévenus, les pratiquants de la science littéraire. Je dis science parce tout est science désormais, à l’exemple de la médecine. Dès lors pourquoi la critique littéraire ne serait-elle pas, elle aussi, une science ? Prévenus, mais de quoi, et par qui ? Prévenus par l’intéressé lui-même, par ce contemporain dont le nom, Philippe Sollers, figure depuis plus d’un demi-siècle sur les couvertures de près d’une centaine de livres. Et prévenus de quoi ? Précisément de quoi ce nom, Sollers est le nom. Les titres de ses livres auraient pu leur servir de piste : Une curieuse solitude, Portrait du joueur, Guerres secrètes, Complots, Fugues, les Voyageurs du temps, et tout récemment : Légende, Agent secret. Que ne se sont-ils avisés, le lisant (mais le lisaient-ils ?) de quelles guerres il s’agissait et pour quelles puissances étrangères l’agent travaillait ! Parmi les guerres, une à signaler, la guerre du goût, combat spirituel aussi brutal que la bataille d’homme, dixit Rimbaud. Quant aux puissances étrangères, en voici quelques-unes, avec leurs agents infiltrés : l’Allemagne, avec Hölderlin, Nietzsche, Heidegger, la Russie, avec Dostoïevski, l’Italie, avec Dante et Casanova, l’Irlande, avec Joyce, la Chine, avec Sun Tzu et Mao, l’Amérique avec Faulkner et Pound, l’Espagne avec Cervantès... Et puis, il y a les agents de l’intérieur, ces grands résistants de l’armée des ombres : Sade, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Céline, Breton, Artaud, Bataille...

SOLLERS-LE-NYCTALOPE

Dans Légende, d’entrée, en ce point où le voyageur du temps et de l’espace se situe, un appel parvient au narrateur au bord du sommeil : « Hello ! » Une voix de très jeune femme, elle dit s’appeler Daphné. Un agent traitant appelant de Grèce ? Sous les ordres du grand boss Apollon ? Sollers connaît bien ce monde, Homère est un proche et les dieux grecs sont de ses familiers, dont le solaire et lumineux grand « seigneur archer » Apollon, le savant guerrier. Celle qui fait signe au narrateur s’annonce, bien entendu, par le mot « laurier ». Miracle de la courbure infinie du temps : il la reconnaît, cette « nymphe », Daphné, est sa « lycéenne chérie ». Elle a grandi, elle est avocate. Parmi les figures de femmes éclaireuses peuplant les romans de Sollers, cette nouvelle qui surgit est d’une nature inattendue : elle est lesbienne, parangon de la femme moderne, de la femme libre.

Occasion pour Sollers de précis développements sur la fonction du clitoris et d’avancer un point de vue inédit sur le sexe, formulé ainsi : « l’érotisme de chaque être humain dépend de son auto-érotisme. La rencontre entre deux érotismes est rare, mais peut avoir lieu [...]. Une femme mal bourrée est morose. Bien branlée, si elle s’y prête, elle est gaie. » Quand la rencontre a lieu, louons Apollon. Ainsi, l’envoi de la nymphe Daphné à son alter ego terrestre fait merveille. N’oublions pas que le dieu de la lumière est aussi celui de la nuit (« pareil à la nuit », dit Homère), et à ce titre, son informatrice, la redivivus femme laurier, a le don de communiquer à l’auteur de Légende une vision nocturne aussi puissante que celle obtenue à l’aide de jumelles infrarouge. Sollers­ le-nyctalope.


Philippe Sollers.
Ph. F. Mantovani/Gallimard. ZOOM : cliquer sur l’image.

UNE INITIATION SOUDAINE

Et ce qu’il voit, et qui en fait notre contemporain capital, notre Balzac sous forme condensée, et l’ironie en plus, ce sont les envers de notre histoire en cours. Le romancier se double d’un poète (sans poésies), d’un moraliste (sans morales), féru de métaphysique et de théologie, d’un Dante mais qui aurait eu vent du Tao, aurait fréquenté les Érinyes, ces dangereuses filles de la Nuit, aurait eu la curiosité de lire quelques ouvrages d’alchimie, échangé avec les âmes des cathares brûlés par l’inquisition, d’un Hugo avec lequel il aurait participé aux séances de tables tournantes, d’un Mozart et des francs-maçons assistant à la représentation de la Flûte enchantée... C’est grâce à ces pérégrinations et à son savoir acquis que le héros de Légende, se déplaçant dans un espace-temps à « courbure infinie », s’ébahit et se délecte devant le spectacle tragi-comique, souvent ubuesque, de notre présente humanité. Que voit-il ? Un jeune Président, beau, grave, fou de commémorations entre deux Conseils de défense, des habitants « parqués comme des somnambules », infantilisés, jouissant de « leur servitude volontaire », des mâles et des femmes sans sexe, des mutants ne sachant plus à quel PMA et GPA se vouer, une pandémie de viols et d’incestes, et un monde sans Père. « La nouvelle Trinité Technique peut s’écrire ainsi : « Au nom des Mères, des Filles et du corps Médical ». Dans l’un des dernier chapitres de Légende, intitulé « Fils », Sollers, qui écrivait dans Femmes : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort », a ce mot énigmatique : « Je suis mort en devenant père [...], j’ai été renversé comme dans une initiation soudaine. » Une identité de plus qui ne doit surprendre ni Apollon, ni le Dieu des religions du Livre.

COMME DES CHÂTRÉS

Aux très belles pages de Légende sur la paternité, il convient d’ajouter celles d’Agent secret, récit autobiographique publié dans la collection que dirige Colette Fellous au Mercure de France. Une émouvante photo les illustre : le jeune écolier David, cet enfant dont son père, Philippe Sollers, dit que la maladie n’a pas éteint en lui sa passion pour la vie. « Les enfants pour le mort sont les sauveurs », écrit Eschyle dans les Choéphores. Mais attention, ce père soi-disant « mort », dont il est dit de lui dans les premières lignes de Légende qu’il somnolait, ne dormait, en effet, que d’un œil. L’engeance de petits diablotins, pétrie dans une vase faite de peur, de frustration, de haine, de mensonge, de remords, rassemblée en une dépenaillée armée du crime lancée depuis des années à ses trousses, ont oublié qu’un familier des dieux, en guerrier avisé, est toujours sur ses gardes et doué d’une mémoire qui tourne à plein régime. Il est là pour « sauver l’essentiel ». Et c’est quoi l’essentiel ? « Être là ». Il est là, le voyageur du temps, bien là, de plus en plus là.
De notre actuel mol enfer, je vois venir à lui un de ses agents de liaison, le plus performant, de retour de mission, le temps d’une saison en un autre enfer, qui lui glisse à l’oreille cette confidence : « Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal. »

Jacques Henric, art press 489, juin 2021, p. 98.

LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 489
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PS : Le titre de l’article d’Henric, « Sollers est là », n’est pas anodin. Il suffit de lire les romans de Sollers, de Drame (Seuil, coll. Tel Quel, 1965, p. 82) :

« Être là, c’est en effet la question, la seule. »

au Nouveau (Gallimard, 2019, chapitre « LÀ », p. 28) :

« Être là, simplement là, était ma préoccupation constante. Ma boussole était d’être là. » — « Une voix (ce n’est pas tout à fait la mienne) prononce distinctement "Les dieux sont là", ou "Le dieu est là". Le dieu ou la déesse s’appelle . »

Il y a quatorze ans déjà, j’avais fait un relevé provisoire de l’usage de cette « expression » dans les romans de Sollers — expression qui fait inévitablement penser au Da-sein heideggerien (qu’on traduit par « être-là » ou, selon la suggestion de Heidegger lui-même dans la Lettre sur l’humanisme, par « être le là ») — dans un article intitulé Être là en son Temps (et in saecula saeculorum).

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