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Sublime Anna Karina avec Godard, Gainsbourg et les autres

Une aura internationale

D 20 décembre 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Son regard était le regard de la Nouvelle Vague. Il le restera à jamais.
Chez Godard surtout, mais aussi Rivette ou Visconti, Anna Karina irradiait ; elle magnétisait le monde entier. Aujourd’hui, le cinéma français perd l’une de ses légendes.

Franck Riester @franckriester
Ministre de la Culture

Anna Karina - un visage pâle dévoré par de grands yeux bleu-gris - en 1963.
Photo akg-images. Interfoto. Friedri

Anna Karina sur le tournage de Pierrot le fou © Alain Noguès

Anna Karina nous a quittés

Sublime Anna dans « Pierrot le fou », avec Jean-Paul Belmondo. Un temps, épouse et muse de Jean-Luc Godard, elle a aussi inspiré Serge Gainsbourg et beaucoup d’autres, elle s’en est allée le 14 décembre 2019, à 79 ans, des suites d’une opération qui s’est mal passée, a précisé son mari Dennis Berry.

Pierrre Corneille l’avait dit pour d’autres motifs :

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?

L‘infamie de la vieillesse et de la maladie.

Qui vient flétrir toute vie et toute beauté.

Fermer ses grands yeux bleu-gris

Qui irradiaient et magnétisaient

Pour Vivre sa vie

Le film-portrait par excellence

Quelle devait présenter à la Cinémathèque le 8 janvier

Lors de la rétrospective de l’œuvre intégrale

de Jean-Luc Godard,

Dernier vivant de la Nouvelle Vague

Alors qu’Anna Karina fut l’astre de cette nouvelle vague

Son soleil,

Avant que Serge Gainsbourg ne l’immortalise aussi

avec sa comédie musicale « Anna »

et la chanson « Sous le soleil énormément »

Hanne-Karin Blarke Bayer devient Anna Karina

Anna Karina est née deux fois. Une première en septembre1940 à Soljberg au Danemark, sous le nom de Hanne-Karin Blarke Bayer. Elle est élevée par ses grands-parents et elle ne verra que trois fois dans sa vie son père, capitaine au long cours qui a quitté sa mère lorsqu’elle avait4ans. Adolescente, elle fugue à de nombreuses reprises pour le retrouver et fuir un beau-père qui la tabasse.. ». Elle fugue encore, cette fois-ci en stop jusqu’à Paris, avec un peu d’argent que lui a donné son grand-père. Elle ne connaît la France que par des chansons, celles de Piaf et de Trénet notamment, mais sa ténacité est immense mue par la volonté d’être actrice. A Paris, elle n’a aucune relation, elle est hébergée grâce à un pasteur dans une chambre de bonne sans eau courante, note Antoine de Baecque dans sa biographie de Godard. Et elle fait la manche en dessinant à la craie sur le bitume du boulevard Saint-Germain. « J’étais sale, si sale. J’étais dégoûtante, noire de crasse », racontait-elle à Libération l’année dernière. Il n’empêche : c’est cette jeune fille si sale qui est repérée à la terrasse des Deux Magots par une imprésario de mannequins, Catherine Harlé. Quelques jours plus tard, dans les locaux de Elle, alors qu’elle est en train d’être maquillée, une femme « très élégante » s’approche d’elle. C’était Coco Chanel :

« Comment vous appelez-vous ?

- Hanne-Karin Bayer.

- Tu t’appelleras Anna Karina. »

Ce fut sa deuxième naissance.

Ses années Godard


Le regard d’Anna Karina avec ses grands yeux bleu-gris qui magnétisaient,
ses yeux « gris Velasquez selon le photographe Michel Subor et Jean-Luc Godard. Elle avait tourné sept films avec Godard, alors son compagnon, dans les années 1960.

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« Elle avait les yeux cernés, ils étaient gris Velasquez. »
disait le photographe Michel Subor au cours d’une séance où elle pose pour lui dans Le Petit Soldat. Une phrase écrite par Jean-Luc Godard qui s’adresse à son actrice dont il est fou amoureux. La disparition d’Anna Karina plonge les cinéphiles du monde entier dans une profonde mélancolie. Car la belle Danoise fut un fétiche romantique et érotique, une icône pop, le comble du chic sixties qu’elle traversa telle une comète sous l’objectif de son pygmalion, Jean-Luc Godard. Sous le regard du chef de file de la Nouvelle Vague, Anna Karina représenta un idéal féminin, la grâce incarnée faite de légèreté, d’élégance, de liberté, mais aussi de gravité face aux fêlures de l’existence. Son amour inconditionnel pour le réalisateur a permis à celui-ci d’atteindre l’apogée de sa carrière au cours d’une décennie fulgurante où il révolutionna les codes du cinéma. A eux deux, sept films, ce qui constitue un record entre un réalisateur et sa muse. Une création artistique foisonnante dans laquelle Anna Karina joua de toute évidence un rôle majeur en permettant à Godard d’expérimenter ses théories artistiques, d’affirmer ses engagements politiques, mais aussi d’exprimer ses élans du cœur et sa folle passion pour celle qui l’inspira tant.


Le 3 mai 1961, Jean-Luc Godard épouse Anna Karina

Godard la repère dans une publicité et lui propose un petit rôle dénudé dans À bout de souffle avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo, qu’elle décline. Il la rappellera quelques mois plus tard pour le rôle principal du Petit Soldat, un film sur la guerre d’Algérie qui sera interdit. Sur le tournage naît entre eux une idylle mais qui se poursuivra sous les auspices d’une passion tumultueuse que le cinéma scellera à tout jamais. Ils vont tourner sept films ensemble, parmi lesquels Une femme est une femme (prix de la meilleure interprétation au Festival de Berlin en 1962), Vivre sa vie, Pierrot le fou avec Jean-Paul Belmondo.

Au cœur de cette histoire d’amour hors normes, le drame d’une fausse couche mal soignée qui empêchera Anna Karina d’avoir d’autres enfants. Après leur séparation, tandis que JLG dérive vers un cinéma expérimental et politique, Anna Karina glisse vers la dépression douce ponctuée de films d’auteurs dont ressort des collaborations prestigieuses avec Jacques Rivette, Luchino Visconti ou Rainer Werner Fassbinder. Mais de toute évidence, il y avait quelque chose qui était définitivement brisée chez Anna Karina. Plus tard, elle évoquera ainsi son pygmalion : « Il dit que je suis une histoire ancienne, mais pour moi, il est toujours dans mon cœur et le restera pour la vie. » Retour sur les sept films qu’Anna Karina tourna sous la direction de Jean-Luc Godard et qui ont fait d’elle le symbole par excellence de la femme moderne qu’on a tous rêvé de tenir par la main. [1]

1960 Le Petit Soldat

Après le succès d’About de souffle, Jean-Luc Godard tourne ce film qui évoque la guerre d’Algérie qui déchire la France. Le gouvernement décide de le censurer car il dénoncel’utilisation de la torture. Du coup, ce premier film d’Anna Karina pour son pygmalion ne sortira que trois ans plus tard. L’actrice débutante joue un modèle pour un photographe. Elle porte le nom de Monica Dreyer, hommage au célèbre cinéaste danois. La séquence de la séance photo permet à Jean-Luc Godard de faire une déclaration d’amour à son égérie en voix off : « Le charme de Veronica, c’était elle-même : la courbe de ses épaules, l’inquiétude de son regard, le secret de son sourire... Dieu qu’elle était belle ! » Sans oublier ses yeux gris Velasquez évidemment.

1961 Une femme est une femme

Anna Karina est Angela, une jeune femme qui vit dans une sorte de relation à trois avec Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo. Le film est l’un des plus légers de Godard, marqué par une sublime scène musicale où Anna Karina rend hommage à Lola, le personnage du premier film de Jacques Demy. La chanson composée par Michel Legrand, est écrite par Jean-Luc Godard en personne. Là encore, les paroles parlent d’elles mêmes : « J’ai des très jolis seins, des youx d’améthyste, un tout petit col marin et un slip de batiste. »Si le film n’est pas un grand succès, il permet à Anna Karina de s’imposer en remportant notamment le prix de la meilleure actrice au festival de Berlin.

Anna Karina -La chanson d’Angela (Jean-Luc Godard/ Michel Legrand)

Extrait de la bande originale du film "Une femme est une femme" Disponible sur le CD "Je suis une aventurière" (Balandras éditions/ EPM/ Universal)

1962 Vivre sa vie

Changement d’ambiance pour ce troisième film où Anna Karina, alias Nana comme l’héroïne d’Émile Zola, est une vendeuse qui rêve d’être actrice, mais finira dans la prostitution. L’actrice, cheveux courts à la Louise Brooks, est d’une beauté renversante, filmée avec amour par Jean-Luc Godard dans un noir et blanc somptueux. La gravité du film est intimement liée au drame qu’a vécu le couple avec la perte de leur enfant mort-né. Le fameux regard caméra qu’affectionne le réalisateur est d’autant plus poignant quand c’est Anna Karina en pleine dépression qui regarde vers l’objectif et semble prise d’une profonde et réelle mélancolie. En voix off, Jean-Luc Godard récite Le Portrait Ovale, poème d’amour d’Edgar Allan Poe, pour sublimer sa muse.

1964 Bande à part


Anna Karina, Sami Frey, Claude Brasseur dansent le madison
ZOOM : cliquer l’image

Jean-Luc Godard qui vient de déifier Brigitte Bardot dans Le Mépris, retrouve sa muse dans un film où Anna Karina incarne Odile, une jeune femme ingénue qui porte des jupes plissées et des souliers plats et qui va se libérer en côtoyant deux charmants voyous interprétés par Sami Frey et Claude Brasseur. Le couple est au bord de la rupture, Anna Karina est dépressive et a tenté de se suicider. Pourtant, le film tourné à l’arrache, se montre d’une folle énergie avec une intrigue réduite au minimum. Néanmoins, l’actrice rayonne dans ce rôle où elle se retrouve le centre d’intérêt de deux hommes en sifflotant l’air des Parapluies de Cherbourg. Le trio en dansant le madison dans un bistrot ou en visitant Le Louvre en courant, est charmant. Le film culte de Quentin Tarantino qui a nommé sa société de production A Band a Part en hommage.

Ci_après, la vidéo de la scène culte de danse du madison à ne pas manquer :

1965 Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution

Encore une fois, Jean-Luc Godard sublime sa muse dans cet étrange film qui dénonce avec poésie les régimes totalitaires. Si la star du film, c’est Eddie Constantine, acteur américain très populaire en France dans son rôle du détective Lemmy Caution, c’est bien Anna Karina la véritable héroïne tragique de ce film noir. D’une beauté troublante, l’actrice récite Capitale de la douleur de Paul Eluard après avoir posé cette question : « Amoureux ? Qu’est ce que c’est ? » comme en écho au fameux « Qu’est ce que c’est dégueulasse ? » de Jean Seberg dans A bout de souffle. Une fois de plus, le couple exalte sa passion à l’écran, ce qui n’est plus vraiment le cas dans la vraie vie.

1965 Pierrot le fou

Jean Luc Godard et Anna Karina se séparent juste avant le tournage de ce film mythique, chef d’œuvre en couleurs, odyssée amoureuse, espiègle et tragique sous le soleil de la Côte d’Azur. Anna Karina y joue Marianne Renoir, jeune femme manipulatrice qui va entraîner Jean-Paul Belmondo au bout de sa destinée. Frivole, farouche et coquine, Anna Karina s’affirme comme une icône pop dans des tenues qui appartiennent à l’histoire du 7 art. Mais c’est aussi pour Godard une manière de dire adieu à celle qui a partagé sa vie et son œuvre dans des dialogues qui résonnent cruellement quand l’actrice lance à Belmondo : « Tu me parles avec des mots et moi, je te regarde avec des sentiments. » Et L’acteur de répliquer : « Tu n’as jamais d’idées ! Rien que des sentiments. »


Anna Karina sur le tournage de Pierrot le fou (1965)
ZOOM : cliquer l’image

1966 Made in USA

Ultime collaboration entre Jean-Luc Godard et Anna Karina, le film est une œuvre esthétique où le réalisateur se laisse aller à sa fascination pour les collages pop art. Même si Marianne Faithfull, égérie des Rolling Stones y est sublimée dans une séquence où elle chante A tears go by, c’est encore Anna Karina qui occupe l’écran dans cette déambulation nihiliste au goût de roman-photo qui évoque les préoccupation politiques du réalisateur. Il filme encore la beauté de son ex-femme avec fascination, mais en lui donnant des airs de gravure de mode qui prouvent leur distance nouvelle. Pour la dernière fois, Anna Karina est sublimée par l’homme de sa vie. Plus rien ne sera plus jamais pareil pour elle et semble le savoir

Crédit : De larges extraits relatifs à la filmographie d’Anna Karina empruntés à : philippelenoir-popculture.com/

20 ans après

En 1987, vingt ans après leur séparation,Thierry Ardisson, sur le plateau de "Bains de minuit", avait invité Anna Karina sans la prévenir qu’il avait aussi invité Jean-Lugc Godard qui fit son apparition en cours d’émission.

Au début de l’entretien, Anna est très gênée. Puis ils évoquent l’époque où ils travaillaient ensemble. Anna KARINA, très émue, quitte finalement le plateau en plein interview. Jean-Luc GODARD, gêné, finit en disant qu’il ne pleurera pas sur le plateau. L’entretien reprend ensuite, comme si rien ne s’était passé. Anna KARINA parle de son dernier film "Cayenne Palace" d’Alain Maline et du prochain : "L’oeuvre au noir" d’André Delvau

Jacques Rivette et Anna Karina : "La Religieuse" (1966)

VOIR AUSSI sur pileface : "Jacques Rivette et Diderot avec Anna Karina"

Serge Gainsbourg et Anna Karina


Les mots de Serge Gainsbourg à propos d’ Anna Karina


La comédie musicale « Anna »

Extrait de "Souviens-toi" de Dennis Berry

Anna Karina Souviens -toi (2017)

Un portrait amoureux de Dennis Berry, son mari depuis vingt ans. Extrait :

L’intégrale sur le site INA.fr

Festival de Cannes 2018

Cettte année là, Pierre Lescure, Président du Festival de Cannes et son ami Thierry Frémeaux, ont choisi pour illustrer l’affiche du festival, une scène culte du film Pierrot le fou, la scène du baiser entre Jean-Paul Belmondo et Anna Karina, échangé de voiture à voiture en mouvement :

A cette occasion, Anna Karina était l’invité de Patrick Simonin sur TV5 Monde. Les images ne laissaient pas deviner que la vie allait la quitter dix-huit mois plus tard. Dernières images :

L’hommage de Pierre Lescure, sur le plateau de C à vous après l’annonce du décès de l’actrice

Visconti, Hollywood, Rencontre avec Dennis Berry qui deviendra son compagnon, une carrière internationale

Extrait de Souviens-toi de Dennis Berry (2017)

Anna Karina et son mari Dennis Berry à la terrasse Publicis lors du 4e Champs Elysées le 13 juin 2015 © Christophe Clovis / Bestimage
ZOOM : cliquer l’image

Anna Karina, Chevalier de la Légion d’honneur (2018)

Anna Karina , lors de la remise des insignes de Chevalier de la Légion d’honneur , le 25 juin 2018 à Paris
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Anna Karina sur pileface

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Sollers : Juste un mot !

Sollers qui n’est pas fan de cinéma a juste un mot – trop court– dans un entretien intitulé : « Contre le cinéma » : pour la revue Sofilm, mars 2013 :

« Et quand je dis que Godard s’en tire par la couleur avec l’expérience. Tout ça est très bien fait, Anna Karina, c’est l’époque... La Chinoise, pareil… »

Philippe Sollers

Propos recueillis par Thierry Lounas et Jean Narboni

Sofilm, Mars 2013

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