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Urgence hôpital !

D 18 novembre 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Urgences en grève.
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Il y a une quinzaine de jours, on sonne à ma porte : c’est un jeune pompier qui vient me proposer le calendrier 2020. Depuis huit mois, les pompiers sont en grève. Régulièrement, ils défilent avec toute la gamme de leurs véhicules rouges. Je l’interroge sur leurs revendications, leur lutte. Il a la trentaine, il n’est pas syndiqué (pas encore). Il me parle des difficultés quotidiennes du métier. Aucune reconnaissance, me dit-il. Aucun dialogue, aucune négociation avec les pouvoirs publics. Le mépris. Il est très calme, mais l’exaspération est visible dans ses propos surtout quand il me parle du face à face parfois tendu entre des pompiers qui manifestent et des CRS qui leur envoient des gaz lacrymogènes ! « Un comble ! »
Il n’y a pas que les pompiers qui en ont marre. Hier, sur la 5, je regardais l’émission « C politique ». Avant un très bon documentaire sur les Gilets jaunes : la fabrique de la révolte [1] (on peut y entendre le témoignage d’Ingrid Levavasseur, aide-soignante désormais sans emploi — et sans gilet jaune — qui vient d’écrire un livre « Rester digne »), l’émission se penchait sur le malaise endémique du monde hospitalier. Cela m’a rappelé un article déjà ancien de Sollers, SOS infirmières.

L’hôpital dans la rue

C Politique - 17/11/19, présenté par : Karim Rissouli

En Coulisses : L’hôpital dans la rue. Reportage dans les coulisses du conflit social le plus long de ces dernières années. Les urgences sont en grève depuis 8 mois, rejoints par les médecins, les personnels soignants mais aussi les pompiers. Comme un air de répétition générale, à la fois pour les grévistes et pour Emmanuel Macron, avant la grande journée du 5 décembre contre la réforme des retraites. Pour en parler en plateau, Marie Desplechin, à l’initiative cette semaine d’une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour « sauver l’hôpital français » [2], l’infirmière Yasmina Kettal et la médecin neurologue Sophie Crozier.

*

Le problème (le malaise) n’est pas nouveau. Il y a vingt-cinq ans, Philippe Sollers attirait déjà l’attention sur la situation des infirmières dans un texte repris dans La Guerre du Goût. Sollers écrivain n’est pas dans les manuels scolaires, mais je me permets cette suggestion de lecture « transversale » aux professeurs des lycées (de Français, de Sciences économiques et sociales, s’il en reste) : ce texte vous semble-t-il d’actualité ? qu’en pensez-vous ?

SOS infirmières

Elles sont là, elles s’obstinent à dire que quelque chose ne va pas, elles descendent dans la rue, elles manifestent, on fait semblant de les écouter, on les renvoie, on les disperse, elles recommencent. Les agriculteurs, bon, on a l’habitude, et puis ce sont des hommes solides, violents. Mais ces femmes indispensables ? Qui n’arrêtent pas de dire, sur tous les tons, que la société est malade ? Voilà qui est gênant. Très gênant. Quoi ? Encore elles ? Mais qu’est­-ce qu’elles ont donc ? Allons, rentrez dans vos hôpitaux, vos cliniques. Allez travailler. On n’a jamais vu un mouvement aussi têtu, il me semble. Forcément, des femmes... Et c’est ainsi qu’on commence à y voir plus clair.

Nous sommes dans une société d’irréalisation constante. Une théâtre de publicité autorégulée, dont le slogan permanent est la performance dans tous les domaines. Tout le monde doit être beau, sportif, décideur, actif, positif, gagneur. Être fatigué, sceptique, rêveur est déjà un mauvais point dans votre dossier. Être malade est presque une honte. Une image n’a pas à douter d’elle-même, sauf dans un film sentimental. Dans la réalité, c’est déjà une insubordination, une insolence. Le simple fait d’avoir un corps en trois dimensions est quasiment superflu. On doit paraître ou disparaître. La mort ? Quoi, la mort ? Quelqu’un était là et puis soudain, n’est plus là. On ne va pas en faire une affaire. D’ailleurs, les affaires n’attendent pas. Nous sommes pressés, un hôpital est une usine comme une autre. Autrefois, il paraît, la médecine était au service des êtres humains. Désormais, c’est le contraire. La douleur, les soins, l’agonie sont des péripéties industrielles qu’il importe de penser rationnellement, avec économie. Qu’est-ce qu’une infirmière ? Un corps qui s’occupe de corps improductifs. Tout cela coûte trop cher. Des corps nouveaux, on peut techniquement en fabriquer à la chaîne. Donc, ne nous attardons pas indéfiniment sur ceux qui sont usés, usagés, en transit pour le néant et s’accrochant quand même à la vie.

Voilà ce qu’il y a dans la tête des responsables qui, par définition, ne sont jamais coupables. C’est vrai : le système commande, les individus ne sont là que pour certifier qu’il fonctionne. Mais les infirmières, elles, sont les prolétaires de la nouvelle inhumanité. Elles ne peuvent pas oublier les chairs, les respirations, les regards, les plaintes, les cris, le sang, le grand silence de la souffrance, la nuit. Elles sont débordées, pas assez nombreuses, sincères. Elles ne peuvent pas prendre une personne pour une image. Elles sont dans l’impossibilité de zapper. L’hôpital n’est pas un spectacle, et si vous voulez savoir ce qui se passe vraiment au fond des choses, vous n’avez qu’à y aller faire un tour. Dans un roman terrible et merveilleux, La Leçon d’anatomie, Philip Roth raconte comment son personnage veut brusquement devenir médecin afin de retrouver un sens à son existence. Rude choc, qui le transforme à jamais. Il faut sans doute être écrivain pour comprendre de l’intérieur l’enfer quotidien de la question. Les hommes politiques, les financiers, les professionnels de la communication, eux, n’ont pas le temps d’y penser. Cela leur fait peur. La vie d’une infirmière n’est pas une information. Quoi, vous dites que la santé tombe en ruine dans un monde qui clame partout que la santé rayonne ? Peu importe, place aux figurants suivants !

Philippe Sollers, La Guerre du Goût, Gallimard, 1994, p. 626-628.

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Portraits de femmes

Il arrive que ces infirmières souvent anonymes (africaines, tchétchène) aient un nom ou plutôt un prénom : « Mafily », Monique, Christine. C’est le cas dans ce passage de Portraits de femmes, où vous reconnaîtrez les derniers jours de Dominique Rolin.

Puisque nous venons de côtoyer la maladie et la mort, je ne dirai jamais assez mon admiration pour les femmes de soins, pour leur générosité, leur simplicité, leur courage. Comment remercier toutes les infirmières noires et leur détachement, leur savoir­ faire énergique et doux, leur gaieté ? Je dis « Mafily », par exemple, et je salue son imposante présence. Mais il y a aussi des femmes-médecins exceptionnelles, comme l’étonnante et charmante Monique H., qui a été longtemps près de Dominique, et, à travers d’innombrables dérangements, jusqu’à la fin. La médecine poussée à ce point est admirable, une des seules choses vraiment admirables dans un monde de bruit et de douleur. Merci encore, chère Monique, pour ce plant de cèdre libanais que vous m’avez offert, et qui va grandir, dans un jardin, pour de longues années après ma propre disparition. C’est le début de L’Éclaircie, cette histoire de cèdre, et vous y avez fait allusion de cette façon.

Quand je téléphonais le matin, pour prendre des nouvelles de Dominique, une des gardes présentes, Christine, par exemple (merci, merci), disait à haute voix en lui passant l’appareil : « Domi, c’est votre amoureux. » Un amoureux très singulier, et, décidément, très fidèle.
Domi, en musique, donne l’air suivant :
DO MI LA DO RÉ
LA SI FA SI LA MI.

Domi l’adorée, la si facile amie, s’est fait aimer dans des tas d’endroits sinistres, comme cette clinique du sombre 19e arrondissement. Une nuit, laissant là son déambulateur, elle a essayé de s’échapper, et on l’a retrouvée trois étages plus bas, au pied de l’escalier. Cela lui a valu une grande amitié avec une infirmière tchétchène, qui lui a téléphoné régulièrement pendant au moins trois mois. Des Africaines entrent dans sa chambre, elles sourient en me tendant un plateau-repas. Je reste là, un long moment, en silence. Le jour tombe, je baisse un peu le store, je diminue la climatisation.
« Au revoir, petit chéri ! » C’est la nuit.

Philippe Sollers, Portraits de femmes, Flammarion, 2013, p. 51-52.

Evidemment, c’est dans Le lambeau de Philippe Lançon que l’on trouve les plus beaux portraits de femmes (l’inoubliable chirurgienne Chloé [3]) ou d’hommes de l’univers hospitalier. Vous pouvez lire un extrait ici. Mais vous pouvez aussi relire La balance des blancs de Jacques Henric.

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