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Jacques Henric : la balance des blancs

D 7 mai 2011     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Pour saluer la création du site officiel de Jacques Henric et à nouveau donner à lire son passionnant dernier livre... voici le dossier que nous avions mis en ligne il y a un peu plus de deux mois, complété d’entretiens radiophoniques et d’un article de Cécile Guilbert [1].

Jacques Henric chez lui, à Paris (art press n° 376). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Gilles Heuré lit un extrait de “La Balance des blancs” : Parier sur le noir (10’)

Cette Balance des blancs, titre énigmatique du nouveau roman-montage de Jacques Henric, provient d’un terme de photographie dont l’écrivain donne en exergue la définition, celle tirée du Guide Nikon D80 : « La balance des blancs garantit que les couleurs ne soient pas affectées par la couleur de la source lumineuse. » Moins que l’angle technique, ce qui intéresse Henric, c’est le jeu sur le noir et le blanc, les motifs, le corps, la traversée du temps dans la pensée occidentale. Qu’en est-il vraiment de la « source lumineuse » quand vous frappe un cancer de la prostate ? Quelles émotions, quelles pensées adviennent ? D’une telle expérience ordinaire et extraordinaire, vécue par l’auteur à la clinique Saint-Jean-de-Dieu en juin 2007, il en ressort la méditation d’un homme sur le désir, la puissance et la fragilité d’Éros, « la scandaleuse beauté du mal », la recherche de l’Origine et de la vérité. Et aussi une autre question comme en suspens : « Où se trouve l’Occident ? » Ainsi nous voulons saisir le mouvement au coeur de la Balance des blancs et c’est l’objet de cette interview.
J.-P. Rossignol


Est-il nécessaire de prendre les choses par le point de départ, l’hospitalisation, les rituels de l’opération chirurgicale et son vocabulaire, ici le « dégraissage de la région préprostatique et abord de l’aponévrose pelvienne profonde », pour rentrer dans votre livre qui tient de l’essai, du roman, de l’anthropologie et de l’érotisme ? Pourquoi commencer par la nuit et le noir ?

Jacques Henric — Nécessaire, oui sans doute. Sans cette opération chirurgicale que subit le narrateur, il n’y aurait tout simplement pas eu de livre, du moins pas ce livre-là. J’ai bien aimé la citation d’Isidore Ducasse que Sollers fait dans l’entretien publié de lui dans le précédent art press (je la reprends d’ailleurs dans ce numéro, à propos de ma recension de l’album consacré au peintre Bernard Dufour). « Dans la Nouvelle science, écrit Isidore Ducasse, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence ». Tant mieux si la chose qui vous arrive est bonne, mais elle peut être la pire. Un spécialiste de la Gnose orientale vous dira qu’il y a une positivité des Ténèbres qui ne menace pas la Lumière de l’être. Comment faire en sorte, dès lors, pour que l’irruption de la Ténèbre ait aussi son excellence. Ce n’est pas rien, vous en conviendrez, de s’entendre dire un jour, abruptement, comme il arrive hélas à beaucoup de mes frères humains, que vous venez d’entrer dans cette zone de votre existence où l’horizon de la mort n’est plus cette ligne lointaine, abstraite, dont les religions, les métaphysiques, les philosophies vous ont abondamment entretenu, mais qu’elle est désormais possiblement proche, concrète, imaginable dans les différentes phases qui la préparent. La vie, c’est les forces qui s’opposent à la mort, oui, on est tôt averti du programme qui nous attend, mais quand on vous le met sous le nez et que vous apprenez que les résistances des dites forces marquent de nets signes de faiblesse, c’est une autre affaire. Vous admettrez aussi, et d’autant plus que vous êtes dans la pleine force de votre âge, que si toute intervention chirurgicale constitue une atteinte à votre intégrité corporelle, celle qui pour un homme menace, comme on vous l’annonce, sa virilité, n’est pas la plus réjouissante à entendre. Surtout si cet homme est écrivain et que le sexe a été un des ressorts et un des thèmes insistants de ses écrits. Je rappelle, dans le livre, qu’au cours des millénaires, on s’est beaucoup intéressé au mystère de la sexualité féminine, ce fameux « continent noir » que Freud et ses continuateurs n’ont cessé de sonder ; en revanche, la sexualité de la gente mâle n’a pas été, me semble-t-il, l’objet d’une telle attention. « L’affaire homme », pour reprendre le beau titre d’un livre de Romain Gary que j’aurais pu faire mien comme sous-titre à la Balance des blancs, a été une affaire dommageablement négligée par les spécialistes de la chose, voire, à quelques exceptions près, par les littérateurs eux-mêmes, hommes ou femmes. Il n’est donc pas surprenant que la chose, ce mal physique-là, venant à son tour, oblige le narrateur à y prêter la plus vive attention, et il ne le fait pas que dans le chapitre titré « Au coeur du phallos », c’est tout son récit qui en est habité. Que soient évoqués guerres, assassinats, amours tragiques, duels, castrations, suicides (Abélard, Pouchkine, Lermontov, Maïakovski, Hemingway, Gary, Joë Bousquet...), c’est le dieu Phallos, en gloire ou humilié, qui mène le bal tragique.
Un mot sur l’ouverture du livre, sur ce compte rendu clinique de l’intervention rédigé par le chirurgien. Il correspond à mon souci d’être d’entrée au coeur du réel, et du réel le plus saignant, si je puis dire. Et puis, j’ai toujours aimé ce vocabulaire médical d’une précision inouïe, même si on n’y comprend pas grand-chose (quelle admirable langue que celle d’Ambroise Paré !), il est autrement plus fascinant que celui de la métaphysique, non ? Enfin, c’est ma manière de rendre hommage aux métiers qui ont affaire quotidiennement aux affrontements entre Éros et Thanatos, et plus particulièrement à ce chirurgien qui, on ne l’inventerait pas (mais « chaque chose »... et « telle est son excellence »), a pour nom Casanova. Inévitablement, un des personnages les plus présents dans le livre est l’autre Casanova, Giacomo, le Vénitien.

Le maître du Jouir

Pourquoi la nuit, pourquoi le noir ? me demandez-vous. La nuit est celle de l’anesthésie, du noir de l’anesthésie. Sommeil artificiel dans lequel vous êtes plongé et qui n’a rien à voir avec le sommeil naturel du dormeur, y compris son sommeil le plus profond. C’est un sommeil sans rêves, sans durée vécue, c’est le noir absolu, ce qui est probablement, pour celui qui ne croit pas à une vie dans l’au-delà, une prémonition, un équivalent de ce que doit être le néant de la mort. Noir/blanc, vie/mort, bien/mal, Orient/Occident, vie sexuelle/nuit sexuelle : les plateaux de la balance, au long des divers récits, ne cessent de pencher d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que ladite balance soit à son tour à balancer.

Vous consacrez un chapitre à Venise. Vous décrivez la ville par la lumière (Giacomo Casanova dit à Mme de Pompadour que cette cité se trouve non pas là-bas mais là-haut) et par les ténèbres (Louis Aragon qui tente de s’y suicider en 1928). Le contre-point comme signe permanent de Venise.

Il y a, en effet, deux Venise. Une lumineuse, celle du 18e siècle, une ténébreuse, celle du 19e, se prolongant dans le 20e. Celle de l’Arétin, de Baffo, de Casanova, de Titien, Tintoret, Tiepolo, Véronèse, Bellini, Monteverdi, Vivaldi..., et celle de Wagner, Sand, Musset, Thomas Mann, Visconti, Aragon ou Sartre. La Venise des corps glorieux, des plaisirs, des fêtes, des carnavals, des cafés, et la Venise des gueules cassées, des pestes, des démences, des amours tragiques, des suicides, du glas, des cérémonies funèbres... La Venise d’un Aragon libertin, auteur des aventures de Jean-Foutre-la-Bite et du Con d’Irène, et la Venise d’un Aragon jaloux, prêt au suicide et brûlant des milliers de pages de la Défense de l’Infini. Pour dire les choses au plus près de nous, la Venise de Sollers ou celle de Régis Debray. Rappelons ce mot de Rimbaud : « Philosophes, vous êtes de votre Occident. » Je vous laisse à penser dans quelle Venise revient un homme comme le narrateur, qui sort de l’épreuve de la maladie, qui retrouve sa virilité, et qui, en compagnie de la femme aimée, connaît une sorte de renaissance dans une ville qu’il découvrit la première fois, au milieu des années 1960, dans un éblouissement.

l’intégralité de l’entretien dans art press.

le sommaire du art press n°376

Lire aussi : « La sexualité masculine a été bizarrement négligée » (Transfuges, mars 2011)

Je bande donc je suis ?, propos recueillis par Marc Émile Baronheid (p. 19-21)

et Avec la maladie, voir la sexualité autrement.

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Entretiens radiophoniques

France Culture, 15 avril 2011, Le RenDez-Vous (extrait : 13’23)

crédit : Le RenDez-Vous

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Vivre fm, 28 avril 2011 (16’34)

crédit : Vivre fm

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France Culture, Du jour au lendemain, 16 mai 2011 (34’54)

Avec Alain Veinstein.

crédit : Du jour au lendemain

A suivre...

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Jacques Henric, Le Monde des livres du 01.04.11. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La sagesse du crabe

par Cécile Guilbert

« Aussi féroce et précaire que soit le réel, c’est sacrément jouissif d’être », énonçait Jacques Henric dans Adorations perpétuelles (Seuil, 1994). Il était alors « réveillé sur un lit de l’hôpital Saint-Joseph, le ventre rasé jusqu’au sexe, une estafilade rouge sur l’abdomen » après l’ablation des calculs qui encombraient sa vésicule biliaire.

Treize ans plus tard, le réel est toujours aussi férocement précaire. Et comme l’ « être », possiblement lumineux pour celui qui, cette fois, s’éveille à la clinique Saint-Jean-de-Dieu, « un pansement posé de la base du pubis au nombril », après l’opération d’un cancer de la prostate, laissant sa virilité en berne. Est-ce à dire que l’âge venant et les maladies s’aggravant, le temps bégaie en pire ? Que le jour se meurt et que Jacques Henric a écrit un nouveau livre pour le dire ? Nullement. Car, à cent lieues du dolorisme naturaliste et de la rumination mortifère que ses prémices laissent supposer, ce magnifique récit est celui d’un « tête-à-queue » libérateur.

Un mot d’abord du titre, énigmatique, polysémique : si le "Guide Nikon D80″ enseigne en épigraphe que « la balance des blancs garantit que les couleurs ne soient pas affectées par la couleur de la source lumineuse », il apparaît vite au narrateur que sa cicatrice, « signe relativement discret d’une coupure dans le temps », ressemble au « fléau d’une balance ». Autant dire que le cancer se déclare ici comme un banal fléau ouvrant à une ambitieuse méditation qui est à la fois une pesée et un criblage. Entre Eros et Thanatos, bien sûr, mais également entre le jour et la nuit, le bien et le mal, le blanc et le noir, l’écrit et l’image, les hommes et les femmes, l’amour et le sexe, l’humain et l’animal, l’Orient et l’Occident. Des plateaux constamment déséquilibrés dont le narrateur apprécie les « revers de fléau » jusqu’au moment où la sagesse le conduira à « balancer la balance ».

Aussi, impossible de résumer ce livre aussi dense que profond où alternent des réflexions sur la stérilité et l’impuissance, la « vie sexuelle » et la « nuit sexuelle », le statut du phallus dans les principaux textes érotiques de la littérature occidentale et les castrats, les innombrables priapées de la mythologie grecque et la « scandaleuse beauté du mal ».

Ce qui est beau, bon et excellent, c’est qu’Henric fasse feu de tout bois, et partout son miel, du moindre rêve érotique comme du signe le plus éloquent (son chirurgien se nomme Casanova !) ; qu’il entrelarde le minuscule dans le majuscule et introduise l’infini dans le fini ; ventriloque l’archive comme son journal intime tenu depuis 1971 et celui, fictif, du tournage d’un film inspiré d’un tableau du Tintoret ; rameute romanciers et poètes pour alimenter sa centrifugeuse à concepts, sa moulinette d’images et d’épiphanies.

Cités, détournés, collés et montés ? Mallarmé, Joyce, Bataille, Kerouac, Guyotat (pour n’en citer que quelques-uns), mais aussi Rûmî, Khayyâm, Rûzbehân de Shîraz. Non à des fins de croyance mais de connaissance, car au fond, Henric est gnostique. N’écrit-il pas que « le corps étant la connaissance même : nouveau corps, nouvelle connaissance, nouvelle connaissance de ce corps, par ce corps, nouvelle connaissance du monde, nouvelle connaissance de la durée, nouvelle connaissance du temps » ? D’où sa découverte fondamentale d’une « drôle de vérité » qui le sauve : « Et si la mort du petit d’homme grandi et accompli n’était pas devant mais derrière lui, et sa naissance pas derrière mais devant lui ? »

Il y aurait alors de quoi moins renaître que se « désentraver » (Tchouang-tseu), se « désinsérer » (Bataille), se « désenclaver » (Quignard), bref : se libérer de la terreur de la mort et des cadavres de l’Histoire via la plaie, cette « petite crevasse où un monde va s’engouffrer et disparaître ». C’est alors, comme au milieu du chemin de la vie qui est aussi celui du livre, qu’Henric bifurque vers une voie passionnante consistant à quitter ce qu’il appelle le « grand pot-pourri occidental en voie d’épuisement » : soit la légende douloureuse de tous les suicidés, assassinés et suppliciés ayant peuplé « ce beau conte d’amour et de mort, de sexe et d’effroi dont s’est nourri l’Occident ».

Est-ce parce qu’il a été membre du Parti communiste pour qui, pendant longtemps, mieux valait exécuter un innocent que de laisser libre un traître ? Parce qu’il a trop lu les écrivains russes et éprouvé, à la faveur d’un premier voyage à Moscou et Saint-Pétersbourg, fin novembre 2008, « ce pathos romantique de la souffrance salvatrice, ces apologies de l’héroïsme et de la mort, cet exhibitionnisme doloriste du sentiment, cette jouissance à baigner dans les eaux chaudes de la culpabilité, ces élans d’amour portant vers les déshérités ou les criminels qui ne sont qu’une réaction de défense contre un instinct d’exécration de fond qu’il faut convertir en une philanthropie éhontée, cette aspiration sacrificielle de l’âme slave, ces libidos carburant à la nécrophilie, cet excès de sacral, ces assassinats, ces suicides, ces meurtres de masse au nom du bien et du mieux, ou justifiés, à l’inverse, par un jouissif barbotage dans les eaux boueuses du mal » ?

Toujours est-il que réfléchissant aux « départs » réussis de Melville et Gauguin, à l’inverse de ceux de Nerval, Lawrence d’Arabie, Isabelle Eberhardt, Nizan, Leiris ou Barthes, Henric (qui hélas « oublie » l’Inde et la Chine) stigmatise les erreurs et les préjugés d’un certain exotisme français, de toute une mythologie orientaliste en quête suspecte d’ « Origine », congédiant l’Est et l’Ouest pour ce qu’il nomme « le Sud », c’est-à-dire l’Afrique où se déploie la splendeur d’une jeune Sénégalaise rencontrée lors de sa convalescence et en laquelle se réverbère la sérénité tranquille émanant de sa collection de statuettes africaines.
« Elles sont là, mes femmes africaines, silencieuses, erratiques, m’attendant chaque matin, patientes, distantes, pas en proie au temps, pures beautés indifférentes à la crue montante de la connerie et du mal. » Le repos du guerrier ?


Cécile Guilbert, Le Monde des livres du 01.04.11.

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Cécile Guilbert défend le livre sur France Culture

Jeux d’épreuves, 7 mai 2011 (14’07)
Avec Hubert Artus, Augustin Trapenard, Alexis Lacroix.

crédit : Jeux d’épreuves

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Critiques

L’analyse de Pascal Boulanger dans la Règle du jeu

« Balance des blancs » par Alain Lecomte .

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[1Jacques Henric nous fait l’honneur de citer Pileface dans les sites qu’il mentionne dans la rubrique « Liens » de son site, entre art press et La règle du jeu. Qu’il en soit amicalement remercié.
« Aussi féroce et précaire que soit le réel, c’est sacrément jouissif d’être » écrit Henric que cite Cécile Guilbert. J’ajoute : c’est sacrément jouissif de le lire... depuis plus de quarante ans, lui dont l’influence secrète s’affirmera de plus en plus.

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