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Céleste Albaret chez monsieur Proust + Inédits de l’auteur à paraître

D 15 août 2019     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


15/08/19 : Des textes inédits de Marcel Proust éclairent le rapport tourmenté que l’auteur entretenait avec son homosexuaiité. A paraître en octobre. Plus ICI.

PARTIE I - CELESTINE ALBARET CHEZ MONSIEUR PROUST

France Culture dans ses émissions « Grande traversée » vient de présenter, du 26 juillet au deux août, cinq émissions exceptionnelles « Céleste Albaret chez monsieur Proust ». Avec les enregistrements audio de Céline Albaret de 1973.
La dernière émission s’intitule « Vous n’oublierez pas Céline Albaret » et c’est effectivement le sentiment éprouvé en l’écoutant dans cette dernière émission où elle relate la mort de Marcel Proust. Enregistrement audio que nous vous proposons ci-après, comme aussi l’article « Céleste Albaret, la muse de Proust. » que lui consacre Emmanuelle GUILIANI dans La Croix du 26/07/2019.

Grande traversée : Céleste Albaret chez monsieur Proust

Production Philippe GARBIT en partenariat avec Le Point.
DU 29 JUILLET AU 2 AOUT


Cette grande traversée vous emmène sur les traces de Céleste Albaret, la gouvernante de Marcel Proust qui l’a accompagné de nombreuses années. A travers des enregistrements retrouvés tard, Céleste nous ouvre les portes de l’intimité de Marcel Proust. En partenariat avec Le Point.

La voix de Marcel Proust ? Hélas, on ne la connait pas : l’écrivain, dont on célèbre cette année le centenaire du Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs, n’a jamais été enregistré…En revanche, Céleste Albaret, servante, gouvernante chez Proust près de huit années durant, jour et nuit, nuit et jour, l’a été, et abondamment, en vue de la publication de son livre de souvenirs recueillis par l’écrivain Georges Belmont, livre paru en 1973 sous le titre Monsieur Proust (Editions Robert Laffont).

Qu’étaient donc devenues ces bandes magnétiques…. ? Mystère…

Et voici que récemment…miraculeusement…elle ont resurgi…à la Bibliothèque nationale de France… ! Près de 49 heures d’enregistrement !

Chaque jour, dans les Grandes Traversées, nous vous proposons de suivre, racontés par une Céleste Albaret à la mémoire intacte et respectueuse, les jours et les nuits de deux reclus, intermittents et très volontaires : elle-même et, bien sûr, Marcel Proust !

Et, chaque jour, un proustien (émérite, comme il se doit) viendra nous parler de « sa » Céleste Albaret…

Vous n’oublierez pas Céleste Albaret : le récit de la mort de Proust

Dans cet ultime épisode, la gouvernante de Marcel Proust, Céleste Albaret, s’épanche sur les derniers instants de la vie de l’écrivain. Plus qu’une simple gouvernante, elle l’épaule dans la rédaction de son oeuvre et veille sur lui jusqu’à sa mort en 1922.


Céleste Albaret en 1973Crédits : Nicole PRAYER – Getty

Marcel Proust meurt en 1922, épuisé, et emporté par une bronchite mal soignée. Mais selon Céleste, Proust ne devait pas mourir. Pourtant, l’écrivain avait en tête la perspective de la mort. Dans La Recherche, il décrit longuement la mort du romancier Bergotte, artiste reconnu et admiré par le narrateur. Bergotte meurt après avoir revu le tableau qu’il aimait tant, la Vue de Delft de Johannes Vermeer, et son petit pan de mur jaune.
Dans La Prisonnière, cinquième tome de La Recherche, Proust met en scène la découverte de la toile par Bergotte en ces termes :

Il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. "C’est ainsi que j’aurais dû écrire", disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. La Prisonnière, cinquième tome de La Recherche, Marcel Proust.

Accédez aux cinq émissions ICI :


Lien sur la page : Cliquez l’image
Céleste Albaret, la muse de Proust

GIULIANI Emmanuelle,
La Croix, le 26/07
« Toutes les choses heureuses qui m’arrivent, je me dis que c’est lui qui me les envoie, parce qu’il ne me voulait que du bien. Chaque fois qu’il m’est arrivé quelque chose d’heureux de son vivant, ou qu’on lui faisait un compliment de moi, il était si content. Quand on a été puissant comme lui sur la terre, il est impossible qu’on ne le demeure pas après, et je suis sûre que même au delà il est avec moi. »

Dès la première page de ses Souvenirs (lire Repères), Céleste Albaret, qui fut la gouvernante de Marcel Proust de 1913 à 1922, exprime son dévouement absolu, sa dévotion même, envers son génial employeur. Alors qu’on la pressait de toute part de confier le secret de ses années proustiennes, elle aura attendu 1973 et l’âge de 82 ans pour livrer son témoignage à Georges Belmont.

« Je n’étais jamais sortie de mon village d’Auxillac dans la Lozère (où elle était née le 17 mai 1891, NDLR) (...) Nous avions une grande maison. J’adorais ma mère, mon père, ma sœur, mes frères, je ne songeais ni à me marier ni à m’en aller », raconte Céleste Gineste. Elle cède cependant à la cour aimable d’Odilon Albaret, « un garçon très gentil avec un bon visage rond et de bonnes moustaches comme à l’époque », l’épouse et le suit à Paris. Son mari, en effet, de dix ans son aîné, « fait le taxi » dans la capitale. Au nombre de ses clients, un certain Marcel Proust qui d’ailleurs a adressé un télégramme de félicitations au jeune couple. Une photographie de l’époque nous montre une femme grande, brune, au visage classique et distingué, aux pommettes marquées, à la bouche longue et bien dessinée.

La petite provinciale n’imagine pas alors la place exclusive que l’écrivain parisien va prendre dans la vie de son ménage, et la sienne plus encore. Un jour qu’elle accompagne Odilon au 102 du boulevard Haussmann, Céleste le rencontre pour la première fois. « Je vois ce grand seigneur qui entre. Il faisait très jeune - mince, mais pas maigre, avec une très jolie peau et des dents extrêmement blanches, et aussi cette petite mèche sur le front, que je devais toujours lui voir et qui se faisait toute seule. Et puis cette élégance magnifique, et cette façon curieuse, cette espèce de retenue que j’ai remarquée ensuite chez beaucoup d’asthmatiques, comme pour économiser leurs forces et leur souffle. [...] M. Proust me dit en me tendant la main : « Madame, je vous présente Marcel Proust, en négligé, décoiffé et sans barbe. » »

En 1913, Proust a déjà publié Du côté de chez Swann et travaille à ce qui deviendra à l’ombre des jeunes filles en fleurs. La maladie puis la Grande Guerre qui éloigne nombre de ses amis et met fin aux fêtes et dîners mondains qu’il fréquentait jusqu’ici assidûment, le poussent à une réclusion quasi constante dans sa chambre tapissée de liège. Quand le couple Albaret, en 1914, s’installe à demeure dans l’appartement de l’écrivain, Céleste accompagne toutes les étapes de cet enfermement et de cette addiction à l’écriture. Elle qui a commencé comme « courrière », portant çà et là les exemplaires dédicacés de Swann que Proust offrait à ses amis et connaissances, se voit investie progressivement des tâches les plus diverses et les plus astreignantes. « Moi, j’allais, je venais, je faisais tout, quand ce n’était pas ceci c’était autre chose, le café, la propreté, aller téléphoner ou chercher quelque chose de spécial, porter une lettre, mettre du linge au chaud, préparer ou changer les bouillottes, ranger les journaux et les papiers que M. Proust laissait en tas sur les draps - et il fallait bien ranger, sinon tout cela aurait fini un jour par le sortir de son lit, tant il y en avait - allumer et entretenir le feu de bois dans sa chambre, apprêter l’eau du bain de pieds - mais le tout comme en chantant dans une espèce d’allégresse, comme un oiseau qui s’envole d’une branche à l’autre. »

La paysanne qui jadis se couchait avec les poules et se levait avec les coqs vit désormais la nuit comme son maître, supportant les acres fumigations avec lesquelles Proust espère soigner son asthme et dont elle va chercher les poudres à la pharmacie Leclerc à l’angle des rues de Sèze et Vignon. Cette femme intelligente mais sans instruction devient aussi l’oreille privilégiée des pensées, des réflexions et des impressions du créateur. Elle est un élément indispensable de son œuvre : « Dites-lui bien que, si jamais elle partait, je ne pourrais plus continuer à travailler », avoue Proust lui-même à Odilon.

C’est qu’elle a pris toute la mesure du processus créatif de la Recherche, à la fois permanent et continu, et qu’elle est à même de le comprendre dans ses aspects les plus matériels, se mouvant intuitivement dans les strates complexes des multiples cahiers et « papiers » qui la fabriquent. Au-delà, elle a intériorisé l’essence même du génie proustien, celui de l’homme et celui de l’œuvre, la relation fondatrice, fascinante et douloureuse au temps : « [...] Toute la recherche de M. Proust, tout son grand sacrifice à son œuvre cela a été de se mettre hors du temps pour le retrouver. Quand il n’y a plus de temps, c’est le silence. Il lui fallait ce silence, pour n’entendre que les voix qu’il voulait entendre, celles qui sont dans ses livres. »

Et, plus loin, « au fond, s’il n’a plus tellement cherché à revoir ce Grand Monde, pendant ces dix dernières années où je l’ai connu, c’est qu’il s’agissait comme pour son enfance d’Illiers, d’un paradis perdu, qu’il sait bien ne plus retrouver autrement qu’en lui-même. Par rapport à sa famille, par exemple, il y avait le même éloignement. Toute la tendresse était dans le souvenir. »

À vivre ainsi si proche de l’écrivain, Céleste n’a pas pu ignorer l’homosexualité de Marcel Proust et s’agaçait à demi-mot de ses « secrétaires » successifs. Toutefois, en femme de son époque et en ange gardien discret et respectueux, elle a toujours refusé la moindre anecdote sur ce sujet. À peine évoque-t-elle avec dédain, voire dégoût, Albert Le Cuziat (qui servit de modèle au personnage de Jupien), « un tenancier de mauvaise maison pour hommes... ». Après avoir suivi son exigent employeur dans son exil, rue Hamelin dans le 16e arrondissement de Paris, à partir de 1919, Céleste le voit mourir le 18 novembre 1922. « Voilà. C’est fini. Que puis-je dire d’autre ? ».« Pendant les semaines qui ont suivi sa mort, je n’avais plus que le désir de mourir. Je ne pouvais plus me supporter. » Céleste « s’arrache » de la rue Hamelin, fait une cure à Bagnoles-de-l’Orne et, en 1924, s’installe avec Odilon qui a acheté rue des Canettes, près de Saint-Sulpice, un petit hôtel. Les visites et les sollicitations affluent. Elle accueille simplement les unes et repousse les autres. Puis, le couple vend le modeste commerce. Odilon meurt en 1960 et, pendant quelques années, Céleste devient la gardienne du musée Maurice-Ravel à Monfort-l’Amaury, dans la région parisienne. Elle confesse « y avoir beaucoup plus parlé de M. Proust que de Ravel aux visiteurs ».... Elle le rejoint enfin lorsque, fidèle d’entre les fidèles, elle s’éteint le 25 avril 1984 à Méré, en Seine-et-Oise.

EMMANUELLE GIULIANI

Sur "Céleste et Monsieur Proust" voir aussi l’article de A.G. ICI.


PARTIE II - INEDITS A PARAÎTRE

Des inédits éclairent le rapport tourmenté de Proust à son homosexualité. Publication en octobre.

Vu du Royaume-Uni

The Guardian, (Londres) 08/08/2019

Les éditions de Fallois publieront début octobre neuf nouvelles que Marcel Proust avait renoncé à faire paraître de son vivant. Un événement littéraire qui dévoile un peu plus le rapport compliqué de l’auteur d’À la recherche du temps perduà son homosexualité.

On les pensait “perdues”, mais les éditions de Fallois vont publier neuf nouvelles inédites de Marcel Proust, [se réjouit The Guardian, qui revient sur l’annonce faite la semaine dernière par l’éditeur parisien. Les textes “doivent être publiés pour la première fois à l’automne”, précise le quotidien britannique.

Ces nouvelles ont été écrites dans les années 1890, alors que Proust était âgé d’une vingtaine d’années. Elles auraient dû figurer dans le recueil Le Plaisir et les Jours, le premier livre publié par Proust, en 1896.Mais ce dernier avait finalement décidé de ne “pas les y inclure”, probablement à cause de ce qu’une présentation de l’éditeur décrit comme “leur audace” pour l’époque.

Comme un journal intime

Mêlant “contes de fées, rêveries et dialogues”, les neuf textes avaient été découverts par Bernard de Fallois, un grand spécialiste de l’œuvre de Proust, décédé en 2018.Comme le souligne l’universitaire Luc Fraisse, qui en a établi l’appareil critique, leur auteurconsidérait sans doute qu’ils “auraient pu heurter un milieu social où prévalait une forte morale traditionnelle”. Car, “sous le voile d’une fiction transparente”, le jeune Proust dessine à travers ces nouvelles un “journal intime”, abordant notamment le thème de l’homosexualité.

The Guardian le rappelle :

Proust n’a jamais reconnu publiquement son homosexualité, allant jusqu’à se battre en duel avec un critique qui avait laissé entendre, à juste titre, qu’il était gay.”

Une prise de conscience douloureuse

Si Proust n’a jamais souhaité en admettre la dimension biographique, le thème de l’homosexualité est pourtant bien présent dans son œuvre. Telle qu’elle est évoquée dans les textes à paraître, “la prise de conscience [de cette orientation sexuelle] est vécue sur le mode exclusivement tragique, comme une malédiction”, précise la présentation de l’éditeur.

Annoncé en librairie le 9octobre, sous le titre Le Mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites, le nouveau recueil, devrait donc apporter aux proustiens un éclairage nouveau sur cette dimension de la vie et de l’œuvre de l’auteur d’À larecherche du temps perdu.Les anglophones devront toutefois attendre un peu pour s’y plonger : “Une traduction anglaise n’est pas encore annoncée”, note The Guardian.

Crédit : The Guardian

Des textes inédits de Marcel Proust seront publiés en octobre

La relation du Monde / AFP

Les neuf textes, rédigés alors que Proust était âgé d’une vingtaine d’années, auraient dû figurer dans le premier livre de l’écrivain, « Les Plaisirs et les Jours ».


La tombe de Marcel Proust au cimetière du Père-Lachaise (Paris). JOEL SAGET / AFP

La recherche du Proust perdu n’aura pas été vaine : quatre-vingt-dix-sept ans après la mort de l’écrivain, sonne désormais l’heure du Proust retrouvé.

Des nouvelles inédites de l’auteur seront publiées le 9octobre sous le titre Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites, ont annoncé, lundi 5août, les Editions de Fallois.

Ces neuf textes, rédigés alors que Proust était âgé d’une vingtaine d’années, auraient dû figurer dans le premier livre de l’écrivain, Les Plaisirs et les Jours (1896), mais avaient été finalement écartés par l’auteur.

Ces nouvelles ont été redécouvertes par le créateur des éditions de Fallois, Bernard de Fallois, mort en 2018. Ce grand spécialiste de l’œuvre de Marcel Proust est déjà à l’origine de la découverte d’un roman composé entre 1895 et 1899, et resté inédit, Jean Santeuil, (publié chez Gallimard en1952), et du texte Contre Sainte-Beuve, finalement publié en1954.

Lire aussi : A Illiers-Combray, du côté de chez Proust

Aux sources de la « Recherche »

« Avec ce recueil de nouvelles et de textes divers entièrement inédits, nous remontons auxsources de la Recherche du temps perdu », ont souligné les Editions de Fallois dans un communiqué.

« Ces textes, explique l’éditeur, portent la marque d’un travail approfondi (…). La plupart de ces courts récits obéissent aux lois du genre : mise en scène d’une situation, péripéties, chute finale (…). On y voit le jeune écrivain multiplier les expérimentations narratives suggérées parfois par ses lectures mais déjà résolument engagé dans le processus de création qui annonce par bien des signes l’œuvre future. » « Ces pages inédites n’ont pas la perfection de la Recherche mais précisément, elles nous aident à la mieux comprendre en nous révélant ce que fut son début », estime encore l’éditeur.

Textes trop audacieux

Pourquoi Proust n’avait-il pas retenu ces textes ? « Sans doute considérait-il qu’en raison de leur audace ils auraient pu heurter un milieu social où prévalait une forte morale traditionnelle », suggère notamment l’éditeur.

Le thème dominant de ces œuvres, précise ce dernier, c’est l’analyse de « l’amour physique si injustement décrié ». « La prise de conscience de l’homosexualité y est vécue sur le mode exclusivement tragique, comme une malédiction », ajoute-t-il.

Le volume (180 pages+ 8 pages fac-similés, 18,50euros) est complété par un ensemble de documents présentés par l’universitaire Luc Fraisse sur les sources de la Recherche.

Crédit : Le Monde/ AFP 05/08/2019

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1 Messages

  • Benoît Monneret | 17 août 2019 - 16:45 1


    Proust évoque la Vivonne dans sa chambre tapissée de liège
    ZOOM : cliquer l’image

    Benoît Monneret

    Hervé Bazin avait écrit un roman, « La tête contre les murs », Marcel Proust vit couché dans une chambre aux fenêtres et rideaux fermés, entre autres pour se protéger des crises d’asthme provoquées par le pollen des arbres de la rue. Les murs sont tapissés de panneaux de liège qui amortissent les bruits du dehors.

    Sa mère l’y avait souvent conduit plus jeune, et c’est ce lien à son enfance qui détermina son choix. Bientôt, l’écrivain va s’y emmurer dans sa recherche du temps perdu. La Vivonne en fait partie. La chambre bruisse de l’évocation de ses souvenirs. Ils ricochent contre les murs de la chambre, malgré le liège :

    « Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; »<:span>

    « …j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation. »

    « …quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! »


    « Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. »

    « Un donjon sans épaisseur qui n’était qu’une bande de lumière orangée et du haut duquel le seigneur et sa dame décidaient de la vie et de la mort de leurs vassaux avait fait place — tout au bout de ce « côté de Guermantes » où, par tant de beaux après-midi, je suivais avec mes parents le cours de la Vivonne — à cette terre torrentueuse où la duchesse m’apprenait à pêcher la truite et à connaître le nom des fleurs aux grappes violettes et rougeâtres qui décoraient les murs bas des enclos environnants ; »

    « Depuis ces jours si différents de celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m’en étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n’était pas celui intermittent et presque automatique de l’enfance, détente spasmodique qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes, comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et disparaissaient pour se reformer un instant après ; »

    « Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; »