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Quand François Mitterrand était journaliste littéraire. Ses articles

suivi de Philippe Sollers et François Mitterrand

D 11 juillet 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au fil de l’été, lecture d’un vieux livre « Une jeunesse française – François Mitterrand 1934-1947 » de Pierre Péan, Fayard, 1994. Comme pour se détacher de l’actualité du moment, plonger dans l’actualité d’un autre temps, celle d’un jeune homme alors, de 20 ans en 1936-37 ! Il aimait la littérature, la poésie. Quelle littérature, quelle poésie ? Qu’est ce que le tamis du temps a retenu entre ses mailles ? Qu’est ce qu’il a laissé passer : auteurs et œuvres aujourd’hui oubliés ? La leçon du passé pour éclairer et relativiser le présent. C’est ce que nous vous proposons aujourd’hui.

UNE JEUNESSE FRANCAISE

Mitterrand président du Cercle littéraire de L’Echo de Paris

Lors de son investiture à la présidence (1981), la photo officielle montrait François Mitterrand dans la bibliothèque de l’Elysée tenant un livre ouvert entre les mains. Le livre s’est avéré être « Les Mémoires de Saint-Simon ».

Ce n’était pas qu’une posture, comme le montre bien le livre de Pierre Péan. Son intérêt pour la littérature et aussi la poésie remonte à ses années de jeunesse. Embrasser une carrière littéraire a été une tentation pour lui, mais la politique l’a emporté. Laissons la parole à Pierre Péan :

[François Mitterrand tient rubrique littéraire « La Vie des étudiants » dans le nouveau journal l’Echo de Paris, créé par Delage [proche du colonel de La Rocque, président des Croix-de-Feu de 1932 à 1936, jusqu’à sa dissolution. Il devient même, à la fin décembre 1936, membre du comité exécutif du parti social français, la nouvelle formation qui remplace Croix-de-Feu et « Volontaires Nationaux »]. A l’heure des Mémoires, il se souviendra de sa nouvelle recrue :

« Pourrais-je oublier cet étudiant débordant de vie, cordial, un soupçon d’ironie sur les lèvres, qui s’intéressait à la section littéraire ? Il avait nom François Mitterrand. Combien de fois, avec d’autres étudiants, au sortir d’une de nos réunions, avons-nous fait de parties passionnées de billard russe dans un bistro à l’angle de la rue Saint Honoré et de la rue Saint-Roch [1]

Dans un article du 5 décembre 1936 et intitulé « Etudiant 1936 », François Mitterrand décrit d’une plume enlevée, et avec un indéniable goût du verbe, l’étudiant qu’il pense être typique de cette année-là. [un étudiant qui ressemblerait beaucoup à François Mitterrand, ses travers dénoncés avec distanciation, ironie et un zeste de Machiavel ; ils deviendront une marque de fabrique de son éloquence et de son personnage (note pileface V.K.) ]

« … Vous tremperez ce que vous appelez des principe s ; il en gardera le goût, et, tout en les respectant, s’empressera de ne pas les suivre.

Puis jetez-y pêle-mêle des idées ou des contrefaçons d’idées qu’il cultivera avec amour et qu’il se chargera d’unir avec logique selon ce qu’il nommera des raisonnements ...

Avec cela, ajoutez un peu de fantaisie ou de velléité de fantaisie : du brillant, de la verve et une apparence de pensée. Car il vous faut obtenir ce "roseau pensant" dont parle Pascal.  »

Il clôt sa description en ouvrant le débat : « Si toutefois vous n’êtes pas d’accord, vous pouvez toujours me contredire...

[ Peu de jours après, toujours en décembre 1936] L’assemblée générale de la Vie des étudiants élit à l’unanimité François Mitterrand, déjà président de la section littéraire, à la présidence du Cercle. Il n’a que vingt ans et cumule déjà les titres de « président » il en avait raflé deux autres au « 104 » [2]

Dans l’Écho de Paris daté du 2 janvier 1937, le nouveau président signe un éditorial qui annonce ses intentions, son programme. Le politique affleure sous le chroniqueur :

« Il est de coutume de gémir sur l’indifférence et la faiblesse de notre temps. Et plus les plaintes sont lamentables, plus les reproches se font exigeants : "Les jeunes doivent être constructifs, la société, le pays ont besoin d’eux ; les jeunes, et particulièrement les étudiants, ont un devoir moral qu’il est nécessaire de remplir...

Ainsi, placé à la tête de ce cercle de la "Vie des étudiants", m’étais-je préparé à subir le front bas cette vindicte des bons esprits. Mais je me suis pris à songer que réclamer était plus facile qu’agir, et que chacun demande un programme dont il ne sait pas le moindre principe [3].

Si je partais en quête de formules, il s’en présenterait de multiples aux apparences les plus diverses et les plus aguichantes. Mais je crains le vide des formules et je ne puis m’empêcher de croire qu’il est plus important de comprendre que de classifier et d’étiqueter.
Alors, sous quel signe accomplirons-nous notre tâche  ? De toutes parts s’élèvent des bruits de disputes, et les programmes dont chacun a le privilège de posséder la seule vérité ! - s’entrechoquent. Le quartier Latin nous offre ce pauvre spectacle d’un immense malentendu.

La ligne d’action de notre cercle est de réunir des jeunes dont le but est de se connaître à l’occasion des manifestations les plus importantes de la culture. Il faut que naisse un esprit commun, un esprit de compréhension.

[…] Et nous placerons cette année qui s ’ouvre sous le signe de la Volonté.  »


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Sur les grands auteurs de l’époque : « Les géants fragiles »

En ce même début janvier 1937, la signature de François Mitterrand apparaît dans la Revue Montalembert sous un article intitulé Les géants fragiles , où il se livre à un véritable jeu de massacre envers la plupart des grands auteurs :

Gide, Valéry, Maurras, Giraudoux, et même Mauriac. Seuls Claudel et Francis Carco trouvent grâce à ses yeux. Il reproche aux « géants » d’être trop orgueilleux : « A vouloir examiner la vie, on la tue. » Réplique anticipée à ses futurs biographes ? Il y a toujours, chez Mitterrand, un refus ou une peur de l’explication et de l’analyse personnelles... Les géants , selon lui, sortent de leur domaine. Il faudrait restreindre le champ de l’ Art : « Si la littérature était raisonnable, elle limiterait son royaume » :

« David dut être déçu d’avoir abattu Goliath d’une pierre, car un géant tué d’un coup de fronde ne pouvait être un vrai géant. Rien n’est plus grotesque qu’un géant fragile : Pourquoi l’affirmation majestueuse de sa taille, s’il est susceptible de tomber  ? Pourquoi l’élévation de son corps, si le caillou venu de terre le détruit ? Pourquoi son front si haut, s’il doit être frappé en plein front ? Il ferait mieux de ramper, celui qu’un peu de terre assujettit ; il trouverait son destin à sa mesure  ; car il n y a pas d’effort plus dérisoire que l’emploi d’une force sans objet, qu’une victoire sans lutte. Mais lequel est le plus risible de celui qui gagne cette victoire ou de celui qui la loue ?

Le domaine littéraire est riche ainsi de géants fragiles : ils portent haut le front, car leur sacerdoce est d’exhiber la vérité, et ne se doutent pas qu’une parcelle de vérité les guette pour les tuer. Les auteurs contemporains célèbres et mis au pinacle répètent la sotte faiblesse de Goliath : la prétention forge leur grandeur et la gloire leur sert de socle. Mais que d’impuissance et de stérilité dans leur position  ! Que le caillou ne soit pas ramassé, peu importe, sa présence suffit. Et qui résisterait à cette présence perpétuellement attentive que l’on nomme le goût du vrai ? Ce qui fait le mensonge et la fragilité de la littérature, c’est sa divinisation ; ce qui fait le mal de la littérature, c’est que son mal attire et qu’on l’apprécie pour lui-même. Ainsi naît l’orgueil : le géant qui voit les êtres si petits juge tout à son échelle, et il pense : "Comment Dieu pourrait-il être plus grand que moi-même ?"
Le but d’une œuvre littéraire est d’exprimer un peu de la vérité de l’homme et du monde : sa qualité d’expression nécessitant une forme soumise à ses propres règles, et sa qualité de vérité nécessitant une connaissance approfondie des données humaines. Il faut donc allier deux nécessités souvent contradictoires, car si la vérité contient d’immenses ressources d’art, ces ressources ne peuvent s’exprimer que par des modes subtils. C’est là l’origine de la lutte entre le mot et la pensée, car la pensée, pour devenir œuvre, doit se réduire en mots, eux-mêmes coordonnés en phrases assouplies, nombrées et rythmées. A cette réduction s’achoppent la plupart des auteurs, ceux qui n’ont pas la possibilité créatrice. Pour un écrivain qui subordonne le mot à la pensée, combien ramènent la pensée au mot  ! Pour un qui crée le mot à la convenance de son esprit, combien imaginent créer la pensée en prononçant le mot  ! « Génie, mystère profond..., attributs qui conviennent au néant, renseignent moins sur le sujet que sur la personne qui en parle  », dit Valéry dans Variétés I. Et tous les mots tendent à devenir les monstrueux refuges des indigences de la pensée.

Si l’on considère les œuvres des plus célèbres auteurs de notre temps, on aperçoit quelle fragilité se cache sous le masque de la puissance ou de la beauté : cette fragilité découle du manque de vie, lui-même provenant de l’absence d’un sentiment pur, d’une passion vraie. Aussi ces œuvres sont-elles passives, car l’homme ne s’y retrouve que pour mesurer ses grimaces ou pour disséquer ses élans.

Gide a-t-il jamais fait autre chose que « le voyage d’Urien »  ? Valéry a revêtu de splendeur son inutilité. Maurras a dépouillé de foi son effort. Et si Giraudoux sait caresser, parfois pénétrer la folie des hommes, si Mauriac les met devant un problème à la solution douloureusement accordée, si Romains et Martin du Gard rebâtissent les étages d’une génération ou d’une famille, qui répond au besoin de réalité mêlée de rêve, qui répond gravement du centre de la vie ? Que signifient des commentaires, quand nous demandons une raison ? Il y a plus de certitude dans un poème balbutié que dans l’explication des idées et des passions.
[…]

Y a-t-il encore des poètes ? …le continuel retour à Baudelaire

Le président du Cercle littéraire de L ’Écho de Paris estime donc qu’ « il y a plus de certitude dans un poème balbutié que dans l’explication des idées et des passions ». II est cohérent avec lui-même quand, dans L’Écho du 16 janvier 1937, il lance une grande enquête intitulée : Y a-t-il encore des poètes ? Si vous le pensez, lesquels préférez-vous ? ...

Chaque semaine, jusqu’au 6 mars, François Mitterrand fait le point sur les réponses apportées à l’enquête qu’il a lancée : il les commente et fait montre de son savoir littéraire comme de son habileté à façonner sa culture. On le sent heureux d’avoir à dépouiller un nombreux courrier : « Le débat vaut la peine d’être encore enrichi, et si les avis sont très différents, quel plaisir pour nous de constater que la poésie compose toujours son auditoire aussi divers que passionné ...  » Responsable toutpuissant, il cite de larges extraits de la lettre envoyée par son ami Jacques Marot, futur rédacteur-en-chef de l’ A.F .P., qui a largement forgé son amour de la poésie à son contact :

« M. Jacques Marot estime que si le Roman a "grignoté" des poètes certains - Mauriac, Montherlant -, ceux-ci ont amené au Roman une certaine manière de voir et surtout d’exprimer- le style chez eux relève de la poésie. Il en est de même de "romans poétiques" entourés d’un halo et d’une émotion suggérée, tels que Le Grand Meaulnes, La Porte étroite, Poussière ou Regain... Faut-il admettre comme poète l’auteur qui versifie ou tout au moins est lyrique sans se servir du roman et du théâtre, qui écrit une poésie pour poésie ? Je ne le crois pas, ou alors c’est condamner toute l’œuvre de Claudel qui me semble être, en définitive, uniquement une magistrale explosion poétique. N’en déplaise à M. Talvart, je ne trouve pas que la poésie moderne soit tellement "obscure, pédante, précieuse". Abandonnons-lui la fâcheuse expérience surréaliste. Mais à côté de cela : Valéry, Francis Jammes, Claudel ! Diable... Claudel parle pour ne rien dire dans Le Soulier de satin, cet extraordinaire et captivant ouvrage que je ne me lasse pas de relire ? Sans doute Francis Jammes tombe parfois dans le genre mièvre... , mais après de si charmantes et belles choses... Non, non, poésie pas morte ! Car enfin, la poésie ne se mesure pas au nombre des pieds du vers, à la césure métallique, au balancement alexandrin. Est-ce que la poésie n’est pas surtout l’accord du rythme du style à celui de la pensée, plus et mieux qu’un rythme en soi ? C’est pourquoi la poésie pure me semble une plaisanterie. Dans ce domaine, laissez à la musique son génie. Le poète emploie des mots, et ces mots, nécessairement, ont un sens. On ne peut pas mettre n’importe lesquels bout à bout, aussi jolie que la composition de leurs syllabes puisse être.

Des poètes modernes ? Il n’en manque certes pas d’admirables :

Carco, La Tour du Pin, et d’autres jeunes tels que Chabaneix, Estang, et puis, découvert un soir dans l’enthousiasme, Noël Ruet. Aussi Marie Noël : qui songe à ce poète dont Bremond prétend que les premières œuvres ont la même importance à notre époque que les Méditations en 1820 ? ... Seulement, pour connaître les poètes, il faut vouloir les connaître. Ils sont trop discrets : on sait que M. Paul Reboux existe et écrit... beaucoup, même ... Dire des préférences ? C’est bien difficile. Un jour celui-ci, un autre celui-là. Tout cela sans raisonner, et puis, finalement, le continuel retour à Baudelaire... [4] »

Le 6 mars 1937, François Mitterrand publie les conclusions de son enquête, qui reprennent pour l’essentiel le point de vue de Marot. Il assassine les surréalistes : « Existe-t-il échec moins discuté que lorsque les meilleurs éléments de réussite étaient joints  ? » Le trio qui, selon lui, s’impose, est composé de Valéry, Claudel et Jammes. Il semble avoir oublié que, quelques semaines plus tôt, il écrivait que « Valéry a revêtu de splendeur son inutilité »… Il relève dans les réponses qu’ « un certain désir d’ordre intérieur aussi bien que formel, de nourritures substantielles aussi éloignées des jeux seulement intellectuels que des faciles abandons où l’informe et l’impur sont trop souvent offerts, paraît commun à beaucoup de jeunes, tant écrivains que lecteurs, tous poètes  ».

L’ami François Dalle se souvient

François Dalle [5] a surtout connu François à partir de 1936 : Nous nous voyions tous les jours. Nous allions à la fac de droit le matin et fréquentions la bibliothèque de la fac, qui était "tenue" par les Camelots du roi... Je me souviens de Biaggi [6]. L’ambiance était totalement différente à la bibliothèque de la Sorbonne : il n’y avait pas 5 % de non-marxistes et pas une fille ne levait les yeux... J’ai été deux fois en vacances à Jarnac, pendant les étés 37 et 38. C’étaient des vacances très familiales. Ils étaient tous très brillants. Le père était un homme très austère, très cultivé, très accueillant. Ils étaient tous marqués par leur supériorité intellectuelle sur les gens qui les environnaient, et notamment sur ceux du cognac. François nourrissait même un profond mépris à leur égard, et je crois que toute sa vie il a été marqué par son côté "vinaigrier". Il y avait une lutte sourde mais réelle entre les "vinaigriers" et les "cognaquiers", qui se sentaient supérieurs et qui n’invitaient pas les premiers. C’est à cette époque-là qu’il a forgé son attitude, vis-à-vis de l’argent - dont il n’a jamais manqué -, caractérisée par le mépris de ceux qui en ont et qui le montrent. Mais tout cela n’allait pas jusqu’à épouser les thèses de Blum. Bref, il était catho-social. Et ça, c’est resté. A force de jouer le social, même s’il n’était pas totalement sincère, il s’en est imprégné. Il a épousé une carrière d’homme de gauche... Je me souviens de grandes discussions sur le Front populaire, que tout le monde exécrait La famille Mitterrand était très catho, très "NRF", aimant tous Chardonne, le voisin qui avait écrit Le Bonheur à Barbezieux, Claudel, Gide, Montherlant, Céline, Drieu La Rochelle, Bernanos, Jules Romains (L’Été 14) ... Je me souviens de la grande douceur de ces vacances, des balades dam l’Angoumois, des promenades en barque [7]… »


PHILIPPE SOLLERS ET FRANCOIS MITTERAND

Philippe Sollers se souvient. Entretien avec Arnaud Viviant

L’entretien est terminé. J’ai éteint l’enregistreur. Une erreur de débutant : il faut toujours le laisser allumé jusqu’au dernier moment, quand on se serre la main, qu’on se dit au revoir. Si bien que Philippe Sollers me cueille à froid, lorsqu’il me pose la question :

– Pensez-vous que Jean-Edern Hallier ait été assassiné ? C’est juste un an après la mort de Mitterrand, tout de même ! Un an et quatre jours, très exactement. 8 janvier 1996 pour le monarque, 12 janvier 1997 pour son bouffon de maître chanteur. Je me souvenais d’avoir posé la même question à Karl Zéro qui, le premier, était allé reconnaître la dépouille de l’écrivain à la morgue de Deauville. Mais de son côté, l’animateur de télévision n’y croyait pas. D’autres si, qui ont aligné les circonstances ténébreuses : accident de vélo sans témoin, sans autopsie, cadavre rapidement embaumé à la morgue (ce que me confirmera Karl Zéro), ambulancier solitaire qui mettra sept heures pour rapatrier le mort de Deauville à Paris, etc

Dans Charles n°7, nous avions aussi publié l’étonnant témoignage de Joseph d’Aragon. En 1984, ce jeune homme de 26 ans se retrouve du jour au lendemain l’assistant d’Hallier. Il est payé 7000 francs par mois. Qui finance ? Hallier l’envoie en Andalousie rechercher des preuves de l’appartenance de Mitterrand à La Cagoule dans les années 30. Voyage rocambolesque, mais sans effet.

De retour chez moi, je cherche immédiatement le passage sur la bande où Sollers me parle d’Hallier, qu’il connaissait bien pour avoir fondé la revue Tel Quel en 1960 avec lui. Le voici :

– Il y a un type à qui on ne rend pas assez hommage aujourd’hui, qui poursuivait Mitterrand d’une agressivité obsédante parce que ce dernier n’avait pas payé, c’est le mot : il s’agit d’Hallier. Il faut dire que L’Idiot international était un journal qui prenait des risques – rien à voir avec ceux d’aujourd’hui et leurs polémiques ridicules... Ce qui lui valait d’ailleurs d’être constamment sanctionné... Sachez quand même que le père d’Hallier, un général, ancien attaché militaire à Budapest, connaissait très bien Mitterrand. Je revois encore dans la maison de campagne de Jean-Edern une photo où ils posaient ensemble. Oh, quelle bizarrerie ! Nous vivons dans un pays où tout met très longtemps à se savoir, avec des rumeurs, des enquêtes qui n’aboutissent pas... C’est ça, la France. Mitterrand a fait revenir le pays au XIXème siècle et à la IIIème République. Quelle barbe, la Vème ! Avec de Gaulle, la haine était totale ! Un imposteur, selon Mitterrand. Et ne lui parlez pas de Malraux, un très mauvais écrivain qui n’a rien écrit de valable à ses yeux. Drieu La Rochelle ? Oui, peut-être... Mais surtout Jacques Chardonne, écrivain charentais... Mais revenons à L’Idiot international et à sa campagne forcenée contre Mitterrand. Sans arrêt, sans arrêt... Au demeurant, Hallier était assez bien renseigné, il avait les dossiers de son père. Prenons un seul exemple. Non pas Mazarine, la pauvre ! Elle est aujourd’hui critique littéraire à la télévision où elle trouve que je suis nul !

Mais c’est évident, j’abonde dans son sens, elle défend son père, elle a raison. Non, c’est Bernard Tapie qui est intéressant. Car beaucoup d’argent circule avec lui. Mitterrand avait la réputation de ne jamais parler d’argent, ce Satan ! Comme c’est merveilleux... Bon, je ne voudrais pas intervenir dans le cours de la justice qui est toujours en branle, mais après on en arrive quand même à l’affaire du Crédit Lyonnais...


© PATRICE NORMAND POUR CHARLES
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Sollers a rencontré quelques fois François Mitterrand

« En 1983, je publie un livre qui, croyez-moi, ne prendra pas une ride et qui s’appelle Femmes. On le commente ici et là, et c’est pratiquement tout de suite un best-seller. » Il faut dire que Sollers fait alors tout pour le vendre. L’enjeu est important, il vient de changer de boutique, c’est son premier roman pour Gallimard. Malgré toutes les années qui se sont entassées, mémoire quand tu nous tiens, je le revois encore participer à cette époque au jeu télévisé le plus con du monde, ’Académie des 9. Jean-Pierre Foucault lui demande : « Qui a écrit Madame Bovary ? » et je me sens gêné quand j’entends Sollers dire : « Flaubert ». J’aurais tellement aimé qu’il réponde Stendhal.

« Je reçois donc un coup de téléphone de M. Bernard-Henri Lévy qui me dit : “François Mitterrand souhaiterait déjeuner avec toi”. 1983, le tournant de la rigueur est déjà là et, à cette époque, le bureau du président en exercice était flanqué à côté de celui de M. Jacques Attali. Je ne suis là qu’en figurant, mais je peux mesurer que Bernard-Henri Lévy, dont la relation avec Mitterrand connaîtra des hauts et des bas jusqu’à l’épisode bienheureux de la Bosnie, est tout à fait à son aise à l’Élysée. D’ailleurs, rapidement il s’éclipse pour régler quelques affaires avec Jacques Attali.

« Il faudrait d’ailleurs chercher à comprendre l’essence de son dernier message : “Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas”. Qu’était donc l’Esprit pour François Mitterrand ? Vous savez que je suis un fanatique d’Hegel pour qui l’Esprit absolu était un ami. Je téléphone donc à Hegel qui me dit : “Je n’y comprends rien !” »

Je vais me taire durant tout le déjeuner pour observer ce personnage qui parlait surtout d’élections, de contrôle de telle ou telle parcelle de la République, à tel point que je me suis dit instantanément :

“Voilà un grand flic”. Contrôle, étanchéité, identités successives qu’on n’a sans doute pas encore toutes percées... Il faudrait d’ailleurs chercher à comprendre l’essence de son dernier message :

“Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas”. Qu’était donc l’Esprit, car il convient là d’y mettre une majuscule, pour François Mitterrand ? Il faut tenter l’aventure de différents côtés. Vous savez que je suis un fanatique d’Hegel pour qui l’Esprit absolu était un ami. Mais je ne voyais pas très bien se dessiner la figure philosophique fondamentale du président de la République... Vous allez me dire qu’il n’est pas là pour ça, mais juste pour contrôler la situation. Je téléphone donc à Hegel qui me dit : “Je n’y comprends rien !”

Dans un de mes romans, je surnomme Mitterrand “La Momie”. Il avait quand même chez lui une propension pharaonique tout à fait considérable. C’est d’ailleurs en Egypte, à Assouan, qu’il passe ses dernières vacances, avec sa fille. Il y avait une atmosphère religieuse, pas d’autre mot, pour entourer son aura. Vous savez qu’il a tout essayé, les médecines parallèles, cette fille merveilleuse, Marie de Hennezel, qu’on voyait sur un cheval blanc qui représentait l’énergie spirituelle, l’astrologie avec Elizabeth Tessier, des féticheurs... Tout était possible ! Même une messe ! Voilà l’autre grande phrase de Mitterrand avec “les forces de l’esprit” : “Une messe est possible.” Or cette messe à Notre-Dame de Paris était admirable ! N’oubliez pas que Fidel Castro, à cause de Danielle Mitterrand, était présent. J’étais à la radio ce jour-là. Tout le monde était dans un état de dévotion considérable. Je ne m’attendais pas à ce que ce pays laïcard fût aussi religieux dans l’âme ! Vous savez à quoi ça m’a fait penser, incorrigible que je suis ? À ce vers fameux de Mallarmé : “Le peu profond ruisseau calomnié : la mort”. Alors là, il y en avait de la mort ! »

Mitterrand venait parfois déjeuner ici, chez Gallimard. Un jour, j’étais là. Il dit : “Ah ! Ah ! Voilà le redoutable Monsieur Sollers !” Bon. Il me prend le bras à la napolitaine, m’entraîne sur un canapé et me dit : “J’espère que vous faites attention à votre santé !”
J’ai bien cru qu’il allait m’offrir des préservatifs ! La conversation a tout de suite évolué sur Casanova qu’il était en train de lire. Je lui dis : “Bienvenue au club !”

Et après, il ne voulait plus parler que de ça. Il y avait là Octavio Paz, prix Nobel de littérature quand même, qui disait : “Oh, Casanova, c’est très superficiel !” Mitterrand était offusqué. “Vous ne sentez pas chez lui, Monsieur Paz, le sens du tragique ?” Il ne lui a ensuite plus adressé la parole. Je me souviens qu’il y avait aussi Annie Ernaux qui n’a pas dit grand-chose.

Quand j’ai reçu la Légion d’honneur, j’ai demandé à Mitterrand de me décorer. Et j’ai vu ce type parler sans notes, devant 12 personnes, notamment Victor Del Vitto, le grand spécialiste de Stendhal qui était décoré en même temps que moi. Mitterrand souffrait alors énormément, ce type était très courageux physiquement, il faut le dire. Il avait une poire à morphine sous son veston qu’il actionnait régulièrement. Bon, il se trompe un peu, déclare que j’ai obtenu le prix Fémina. Non. J’ai écrit un livre qui ne s’appelle pas Fémina, ni Féminin, ni Effeminé, mais Femmes. Il m’embrasse, me bave un peu dans le cou et me chuchote : “Alors, ça allait ?”

Mais oui, merci pour ce moment. !

Crédit : revue Charles

Dans la bibliothèque de François Mitterrand

VOIR ICI

oOo

[1In Ma Vie à cœur ouvert, de jean Delage

[2il restera fidèles aux amitiés qu’il a nouées dans le foyer 104, un pensionnat parisien tenu par les frères maristes fréquenté par la bonne société conservatrice. (note pileface).

[3Souligné par Pierre Péan

[4. Que de noms aujourd’hui oubliés ! Et puis, ce jaillissement relatif à Baudelaire (soulignement pileface)

[5François Dalle deviendra un grand capitaine du milieu économique français. Il a transformé L’Oréal, alors PME fondée par Eugène Schueller, en numéro un mondial des produits cosmétiques (note pileface V.K.)

[6Jean-Baptiste Biaggi, né le 27 août 1918, fit ses études de droit à Paris Corps-franc, avocat, défenseur des gestapistes français de la rue de h Pompe, puis de Labrosse dans !’Affaire des fuites, etc. Lié à l’O.A.S durant la guerre d’Algérie.

[7entretien avec Pierre Péan, le 16 février 1994

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