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Nouvelle traduction de « L’Odyssée » de Homère en anglais par une femme. Dans l’air du temps.

"je trouve ça génial" (Nicolas Demorand)

D 9 février 2018     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


7 h 43, petit déjeuner en écoutant la chronique de Nicolas Demorand sur France Inter. Voix chaude, ton enjoué pour sa chronique du jour, intitulée ce matin « Ulysse c’est compliqué » à l’occasion d’une nouvelle traduction en anglais, par une femme, Emily Wilson. Une première (en anglais) !
L’enthousiasme de Nicolas Demorand est communicatif. Pour cette nouvelle traduction et la liberté de la traductrice qui ne met pas son genre dans sa poche, une femme et une femme d’aujourd’hui pour revisiter L’Odyssée. Résultat : un moment de plaisir que nous avons eu envie de partager ici.

Car, bien sûr, Ulysse est au cœur du tropisme de ce site « Sur et autour de Sollers », du choix de son pseudo, directement inspiré du « rusé, subtil, adroit… » « l’homme aux mille tours » Ulysse auquel Sollers aime s’identifier, mais qu’en sera-t-il après sa lecture de cette nouvelle traduction ? Déconstruit quelque peu le héros, ou au moins, l’éclaire d’un nouvel œil féminin, celui d’Emily Wilson, un personnage contemporain qui mériterait d’être ajouté à ses portraits de Femmes !

Une femme dans l’air du temps qui traduit le nouveau rapport de pouvoir homme-femme, dans sa « réécriture » du personnage d’Ulysse et des personnages féminins, à commencer par le principal d’entre eux, Pénélope.

Un exemple pour illustrer notre propos emprunté à l’article de slate.fr, repris plus avant :
« 
Il était très important pour moi de rendre chaque personnage pleinement vivant et humain et de laisser le lecteur comprendre ce que c’est qu’être lui. Y compris les personnages féminins, que ce soient les déesses, les femmes de l’élite ou les femmes esclaves, et les esclaves en général. » Des « esclaves » ? Jusqu’ici, beaucoup de traductions les qualifiaient simplement de « servantes ». Emily Wilson, elle, refuse le terme : « Cela m’a choquée de voir que des traductions n’employaient pas le mot esclave mais plutôt “serviteurs” alors qu’il est clair que les mots grecs dmos et dmoe viennent d’un verbe qui signifie maîtriser ou assujettir. Comme pour éviter d’aborder une question dérangeante, alors qu’il vaut mieux s’y confronter. »

Ulysse, c’est compliqué

Par Nicolas Demorand
France Inter, 9 février 2018

 

 
C’est un article passionnant, à lire sur le site slate.fr, consacré à la nouvelle traduction en anglais de l’Odyssée d’Homère.

C’est une femme, Emily Wilson qui, pour la première fois dans cette langue, assure la traduction. 

Pendant longtemps, note Jean-Marie Pottier, Ulysse était décrit comme un homme « rusé »« sage »« prudent »« subtil »« adroit »« courageux ». Un guerrier « fertile en stratagèmes »« fécond en ressources », qui connaît mille « tours »« expédients » ou « astuces ».

Dans cette nouvelle traduction, je trouve ça génial, il est devenu « un homme compliqué ». Un blog le souligne avec humour : Ulysse « est assurément le genre de type qui utilise “It’s complicated” comme statut amoureux sur Facebook ». La traductrice explique qu’elle aurait aussi pu le décrire comme un « mari errant ».

Une autre femme avait déjà traduit L’Odyssée, Anne Dacier, en 1714 pour la première version complète du texte en français. « Muse, contez-moi les aventures de cet homme prudent... », à comparer donc à « parle-moi d’un homme compliqué ».

 L’article est passionnant, il est signé Jean-Marie Pottier, à lire sur le site slate.fr. Enfin une contribution utile à la question de l’art et du genre, dans le sillage du mouvement de libération de la parole des femmes.

Nicolas Demorand

Crédit https://www.franceinter.fr/emissions/le-7h43/le-7h43-09-fevrier-2018
 

Nouvelle traduction de « L’Odyssée » de Homère en anglais par une femme. Entretien avec Emily Wilson, la responsable de cette première.

Une première en anglais, mais plus de trois siècles après la première traduction par une femme en France

Par Jean-Marie Pottier —
Slate.fr 05.02.2018

Pendant des siècles, on nous a raconté l’histoire d’un homme « rusé »« sage »« prudent »« subtil »« adroit »« courageux »« souple ». Un guerrier « fertile en stratagèmes »« fécond en ressources », qui connaît mille « tours »« expédients » ou « astuces » –n’en jetez plus. Soudain, en 2017, Ulysse est devenu « complexe », voire « compliqué ».

« Tell me about a complicated man » : ce sont les premiers mots d’une nouvelle traduction de L’Odyssée en anglais, commandée par W.W. Norton à la Britannique Emily Wilson, professeure de lettres classiques à l’université de Pennsylvanie. Une nouvelle version qui présente la particularité d’être la première dans cette langue par une femme, et qui rompt donc dès son ouverture avec les traductions précédentes.

Dans sa préface, l’auteure écrit qu’Ulysse est un homme qui « semble en contenir une multitude : c’est un migrant, un pirate, un charpentier, un roi, un athlète, un mendiant, un mari, un amant, un père, un fils, un combattant, un menteur, un dirigeant et un voleur ». Tout ceci résumé en un adjectif, complicated, qu’elle a choisi pour rendre le grec polytropos.

 

« J’ai refait le début trente fois »

« J’ai passé mon temps à réécrire mon brouillon et j’ai refait ce début trente fois, c’était très difficile. Dans toute décision de traduction, il y a toujours un compromis  », explique-t-elle aujourd’hui. « L’original polytropos suggère qu’il prend ou qu’on lui fait prendre beaucoup de “tournants”, à la fois littéraux et métaphoriques. Vous pouvez dire de quelqu’un comme cela qu’il est intelligent mais il y a un mot grec qui suggère cela bien mieux, polymetis. » Le choix de « complicated » n’épuise pas totalement le sens du mot grec, souligne-t-elle, mais il apporte, justement, une complexité bienvenue. « Complicated est un mot ambigu, on ne sait pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Et c’est un mot à plusieurs niveaux de sens, qui peut aussi s’appliquer au poème. »

 


Le début de L’Odyssée dans la traduction de Salomon Certon, une des premières parues en France (1604) 
Via Gallica

Emily Wilson explique qu’elle aurait tout aussi bien pu opter, par exemple, pour straying husband (« époux errant ») plutôt que complicated man. Ce qui aurait rendu une autre dimension des aventures d’Ulysse, qui fait le tour du monde antique en multipliant les aventures, y compris féminines avec la magicienne Circé ou la nymphe Calypso, pendant que Pénélope attend, tissant et détissant sa tapisserie pour faire attendre les prétendants. Comme le notait avec humour un blog, Ulysse « est assurément le genre de type qui utilise “It’s complicated” comme statut amoureux sur Facebook ».

Ce qui nous ramène à la question des rapports de genre et à cette première que constitue une traduction de L’Odyssée par une femme dans le monde anglophone. « Je pense que mon éditeur ne savait pas –et je ne le savais pas non plus au début– que j’étais la première femme à le faire en anglais », souligne Emily Wilson, qui explique que ses premières motivations était stylistiques : elle voulait traduire L’Odyssée en vers dans un rythme régulier (le pentamètre iambique) pour refléter celui de l’original. « Je voulais retrouver sa clarté, sa fluidité, sa syntaxe simple, qui est distordue par beaucoup de traductions courantes qui cherchent à lui donner un côté archaïque ou noble. Je réfléchissais en termes littéraires, même si je pensais aussi à des choses qui pouvaient avoir à voir avec le genre. »

 

 « Fidélité » et responsabilité

Emily Wilson n’est pas la première femme à traduire L’Odyssée dans le monde. En 1714, un siècle après la première version complète du poème en français, la française Anne Dacier livrait la sienne, qui s’ouvrait sur les mots suivants : « Muse, contez-moi les aventures de cet homme prudent... » Déjà auteure trois ans plus tôt d’une traduction de L’Iliade, Anne Dacier était une femme savante, libre au regard des mœurs de l’époque (veuve, elle eut un enfant avec son compagnon cinq ans avant de l’épouser) et protestante forcée de se convertir dans une France en plein raidissement religieux. Son travail déclencha un nouvel épisode de la Querelle des anciens et des modernes baptisé la Querelle d’Homère, quand un poète, Antoine Houdar de la Motte, entreprit de réécrire et raccourcir son Iliade pour l’adapter au goût de l’époque sans connaître le grec. Une controverse lors de laquelle certains de ses détracteurs ne se privèrent pas de critiquer son travail mais aussi son comportement combatif, jugé peu convenable pour une femme : on doit à Montesquieu d’avoir écrit que « Madame Dacier […] a joint à tous les défauts d’Homère tous ceux de son esprit, tous ceux de ses études, et j’ose même dire tous ceux de son sexe ».


Images via Wikimedia Commons et Gallica

Cette querelle reposait l’éternelle question de la « fidélité » d’une traduction. Un vocabulaire genré et problématique pour Emily Wilson, qui cite dans un de ses écrits le célèbre aphorisme du romancier Edmond Jaloux : « Les traductions sont comme les femmes : quand elles sont belles, elles ne sont pas fidèles ; et quand elles sont fidèles, elles ne sont pas belles ». « Je n’aime pas la métaphore de la fidélité pour parler d’une traduction mais je pense que si nous devons l’utiliser, la mienne est plus fidèle que les autres traductions en anglais. Je préfère dire que ma traduction est responsable, estime-t-elle. C’est une mauvaise métaphore parce qu’il y a plusieurs façons d’être responsable pour un traducteur alors que la fidélité a une dimension univoque : il y a une seule façon d’être fidèle, de même que Pénélope ne peut avoir qu’un mari. »

Il y a un personnage célèbre de femme infidèle dans L’Odyssée  : Hélène, l’épouse du roi de Sparte Ménélas, dont l’enlèvement par Pâris provoqua la guerre de Troie. Apercevant Télémaque, le fils d’Ulysse, elle reconnaît en lui les traits du roi d’Ithaque, cet homme qu’elle a vu marcher sur Troie avec les Grecs venus la chercher. « They made my face the cause that hounded them », lance-t-elle, utilisant un verbe qui vient du mot hound, qui désigne un chien de chasse. Une interprétation « canine » du mot grec kunopis (qui signifie que quelqu’un a un visage ou des yeux de chien), qui a donné lieu à des traductions bien différentes. Dans de récentes versions anglophones, Hélène se qualifiait ainsi de shameless whore (« putain éhontée ») ou de bitch, mot qui désigne dans son sens premier la femelle du chien mais est aussi employé, nous rappelle le Oxford Dictionary, pour désigner « une femme déplaisante ou désagréable ». Au fil des siècles et des traductions françaises, elle s’est successivement présentée comme une « femme réprouvée » « impudique » ou « criminelle », voire littéralement une « face de chienne » ou « chienne ». Des choix avec lesquels Emily Wilson est en désaccord :

 « Traduire kunopis par shameless attribue ce qualificatif à la figure du chien alors que le même mot est utilisé par Euripide pour parler de ses Furies, qui hantent et qui traquent. Avoir le visage d’un chien signifie avoir des yeux qui ne vous laissent pas en paix. Ce qu’elle dit ne signifie pas forcément qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec elle : elle parle de la pression qui a poussé ces hommes à faire la guerre. »

 

La main de Pénélope

Cette « réécriture » des personnages féminins vaut aussi pour le principal d’entre eux, Pénélope. « Dans certaines traductions, il y a une tendance à romantiser son mariage et à présenter son histoire comme plus heureuse qu’elle ne l’est. Je voulais mettre en valeur sa douleur et les contraintes que font peser sur elle les conventions sociales. Il y a une scène où Ulysse, déguisé en mendiant, parle de lui-même à Pénélope et où elle commence à pleurer. Une des traductions compare ses larmes à de la neige qui fond sur une montagne. Ce que dit l’original, c’est que son visage se décompose et j’ai traduit ça de manière très littérale pour montrer qu’elle pense que son mariage est en train de se désintégrer et qu’elle a été abandonnée il y a vingt ans. »

Un autre passage précis traduit cette volonté : celui, vers la fin du livre, où Pénélope va chercher la clef de la pièce où Ulysse a caché son arc et ses flèches, première étape du tournoi final qui aboutira au massacre des prétendants. Le texte grec emploie le mot pachus, qu’on pourrait traduire par thick, épais, et Emily Wilson a opté pour muscular, là où beaucoup de traductions françaises n’utilisaient pas d’adjectif ou ne mentionnaient même pas sa main : une femme ne saurait avoir une main robuste ou musclée !


Extrait de la traduction de L’Odyssée de Jean-Baptiste Dugas-Montbel (1818) | Via Gallica

Comme elle ne saurait pas se comporter comme les hommes dans certaines situations. Calypso s’en plaint dans une tirade où elle accuse les dieux de se venger d’une déesse qui entretient une relation avec un homme : « You cruel, jealous gods ! You bear a grudge whenever any goddess takes a man to sleep with as a lover in her bed ». « J’aime beaucoup cette partie, la façon dont elle identifie des doubles standards et s’en plaint dans une langue si vertueusement furieuse », commente Emily Wilson.

Plus tard, à l’inverse, la jeune princesse Nausicaa, qui guide Ulysse jusqu’au palais de son père chez les Phéaciens, le prévient que les passants ne peuvent pas les voir ensemble : « They will shame me. I myself would blame a girl who got too intimate with men before her marriage, and who went against her loving parents’ rules ». « On a là quelqu’un qui est pratiquement une femme et qui applique elle-même les doubles standards : je me définis comme une fille bien en accusant les mauvaises filles », souligne la traductrice.

« Préjugé moderne »

Mais L’Odyssée ne compte pas que des personnages féminins de haut rang, et rendre justice aux autres aussi faisait partie de son projet. « Il était très important pour moi de rendre chaque personnage pleinement vivant et humain et de laisser le lecteur comprendre ce que c’est qu’être lui. Y compris les personnages féminins, que ce soient les déesses, les femmes de l’élite ou les femmes esclaves, et les esclaves en général. » Des « esclaves » ? Jusqu’ici, beaucoup de traductions les qualifiaient simplement de « servantes ». Emily Wilson, elle, refuse le terme : « Cela m’a choquée de voir que des traductions n’employaient pas le mot esclave mais plutôt “serviteurs” alors qu’il est clair que les mots grecs dmos et dmoe viennent d’un verbe qui signifie maîtriser ou assujettir. Comme pour éviter d’aborder une question dérangeante, alors qu’il vaut mieux s’y confronter. »

À la fin du poème, Ulysse, qui vient de massacrer les prétendants, ordonne à Télémaque de tuer de son épée les femmes esclaves qui ont couché avec eux. « Dans mon interprétation, Ulysse ne veut pas les tuer pour une question de morale mais de contrôle : il veut montrer qui le maître des lieux », explique Emily Wilson. La traduction qu’elle donne de son discours insiste sur le fait qu’elles n’ont pas eu le choix : « They will forget the things the suitors made them do with them in secret, through Aphrodite. » À l’inverse, par exemple, une des plus récentes traductions françaises, signée Philippe Jaccottet en 1955, faisait dire à Ulysse : « Frappez-les de longues épées jusqu’au moment où toutes auront perdu la vie et tout souvenir du plaisir qu’elles prenaient dans l’ombre en se donnant aux prétendants ! » Les deux traductions sont plus proches quand Télémaque prend la parole ensuite pour expliquer pourquoi il veut pendre les esclaves plutôt que les frapper de son épée :

« I refuse to grant these girls a clean death, since they poured down shame on me and Mother, when they lay beside the suitors »

 

« Il ne sera pas dit que j’aie donné une mort pure à celles qui ont déversé l’outrage sur ma tête, sur ma mère, et passé la nuit avec les prétendants ! »

Certaines traductions anglaises récentes qualifient au passage ici les esclaves de « suitors’ whores ». Dans un article écrit pour le magazine Time où elle développe la logique de sa traduction, Emily Wilson pointe que « nous pourrions être tentés de supposer que les textes anciens articulent des idées rétrogrades que “nous” avons désormais surmontées, mais voilà un cas clair où un préjugé moderne a été appliqué rétroactivement sur l’Antiquité. »


_ « On n’a pas demandé aux autres traducteurs à quel point leur genre avait influencé leur travail »

Des biais qui ont d’ailleurs pu, dans le passé, être projetés aussi par une femme. Dans sa traduction, Anne Dacier fait dire à Ulysse qu’il faut tuer les esclaves pour faire oublier « les débauches dont elles ont déshonoré [son] palais ». Ou à Hélène face à Télémaque : « Quand vous partîtes avec tous les Grecs, afin de faire une guerre terrible aux Troyens, à cause de moi, malheureuse, qui ne méritais que vos mépris. » La preuve que le genre du traducteur a un impact sur une traduction, mais que celle-ci ne saurait s’y résumer. « Il est difficile de distinguer toutes les choses différentes qu’est une personne, n’est-ce pas ?, s’interroge Emily Wilson. Je suis évidemment une femme, mais je suis beaucoup d’autres choses, une immigrante, une poète, une écrivaine, une mère de famille. Laquelle de ces choses compte le plus ? Les gens m’ont beaucoup interrogée sur mon genre mais n’ont pas demandé aux autres traducteurs à quel point le leur avait influencé leur travail, et pourtant c’est le cas. »


Extrait de la traduction d’Anne Dacier (1716), formulée en français moderne. (Via Gallica)

La traductrice se prononce d’ailleurs contre une des principales théories genrées de L’Odyssée, celle selon laquelle le poème aurait été écrit par une femme, due à un de ses prédécesseurs à la fin du XIXe siècle, Samuel Butler : « Je m’intéresse au genre parce qu’à force d’étudier et de lire, je me suis rendue compte à quel point les a priori sont importants. Mais je ne veux pas accepter quelque chose comme vrai sans preuves. Est-ce que je veux célébrer Pénélope comme une femme de pouvoir indépendante si je ne pense pas sérieusement qu’elle l’est ? Non : je veux livrer une image vraie de ce que les preuves littéraires indiquent et que je pense que cela fait plus pour la cause des personnages, y compris féminins, que de prétendre pour vraies des choses qui ne le sont pas. »

 

Jean-Marie Pottier 
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique « Le Jour d’après ». Auteur de « Indie Pop 1979-1997 » et « Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre » (Le Mot et le Reste).


Sollers et Ulysse

Le pseudo que s’est choisi Sollers n’est qu’une variante d’ Ulysse. L’auteur nous l’a dit plus d’une fois et le redit dans Guerres secrètes :

« Je prends alors le nom d’Ulysse, « Sollers », lequel nom me renvoie immédiatement à ce qui fut pour moi, très tôt, l’éblouissement de L’Odyssée : ce héros, comme nul autre, m’a paru le plus vivant. Imitation consciente, devant la sublimité du texte lui-même. Grande efficacité aussi de ce modèle, jamais là où on voudrait lui assigner une place. »

 

Guerres secrètes avec aussi en exergue :

 

Et nous devenus matelots sur le bateau d’Ulysse

toujours nous servirons Dionysos

Euripide

 

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Philippe Sollers en Grèce, 1978

 
Le Ulysse héroïque et indépendant

Jacques Henric commentant la publication de « Un vrai roman », sous-titré Mémoires une forme d’autobiographie sélective de Sollers, note :

 « Ni philosophe, ni moraliste, Sollers. Héros, encore moins, sauf à donner à ce mot le sens qu’il réserve au Ulysse de l’Odyssée, à savoir qualité héroïque de celui qui refuse « toute servitude volontaire » et gagne sa guerre en conquérant une autonomie absolue.. » [1]

 

Evocation d’Ulysse par Sollers dans l’émission « Des vivants et des morts »

Extrait de l’émission « Philippe Sollers : Ulysse et Dionysos » (série « Des Vivants et des morts ») de Michel Cazenave sur France Culture le 29 déc. 2007.

Sollers y évoque Ulysse et la naissance de Dionysos, lequel opérera un vrai « remue-ménage » des dieux. « Quel lien entre Ulysse et Dionysos ? », Sollers se pose la question et nous donne sa réponse :

 

 

 Plus ICI : http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article566

Portfolio

  • Philippe Sollers en Grèce, 1978

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 10 février 2018 - 16:15 1

    Première femme à traduire l’ Odyssée d’Homère en anglais : comment le biais moderne est projeté dans l’Antiquité

    Par Emily Wilson


    Fragment représentant Télémaque et Pénélope, 5ème siècle.
    Zoom : cliquez l’image.

    Selon un vieux dicton français, les traductions sont comme les femmes : lorsqu’elles sont belles, elles ne sont pas fidèles ; quand ils sont fidèles, ils ne sont pas beaux. Ce mot d’esprit, qui fonctionne mieux en français parce qu’il rime - belles ... fidèles - peut ne pas sembler très drôle, mais il renvoie à une paire de questions qui étaient particulièrement pressantes dans la France du 18ème siècle. Premièrement, quelle était la valeur de la littérature grecque et romaine ancienne, le cas échéant, à la suite des progrès scientifiques et philosophiques contemporains ? Deuxièmement, quelle était la valeur des femmes dans une société où, bien que quelques-unes aient prouvé leur capacité à suivre des conversations intellectuelles et intellectuelles, les femmes étaient encore souvent considérées comme le deuxième sexe ?
    Anne Dacier (née Lefèbvre), qui traduisit l’Odyssée en prose française en 1716, parmi d’autres grands projets de traduction classique (y compris une Iliade en 1712), était une fervente défenderesse de la valeur de l’Antiquité et elle soutint que ses versions de la littérature classique étaient plus précises que les « belles infidèles » (“faithless beauties”) de ses prédécesseurs masculins. En insistant sur sa propre « fidélité », elle essayait peut-être de dissiper les rumeurs malveillantes sur sa vie personnelle ; Les récits posthumes et non fondés de sa vie (par des hommes) ont prétendu qu’elle a défendu l’épouse adultère d’Homère en raison de sa propre volonté d’abandonner son premier mari. Son insistance sur sa propre « fidélité » philologique a également renforcé son autorité - un projet important pour le « traducteur-ess » classique solitaire (comme elle a été appelée : traductrice) dans un monde d’écrivains masculins et d’intellectuels.
    Quelque 300 ans plus tard, en tant que traductrice, après la première version anglaise de The Odyssey publiée par une femme, je me tourne vers mon prédécesseur français avec respect et admiration. Comme elle, je crois que d’une manière importante, ma version du poème est plus fidèle que les douzaines de traductions anglaises antérieures par des hommes. Mais je suis aussi profondément méfiante de l’imagerie par laquelle les traductions sont louées pour être « fidèles », et leur attractivité est supposée être en proportion inverse de leur exactitude. Nous avons tendance à ne pas trop penser à ce que signifie pour un traducteur de garder la foi. Les premiers traducteurs de la Bible chrétienne considéraient leur travail comme une expression de leur foi en Dieu, mais Jérôme insistait (dans sa Lettre 57) sur le fait que sa traduction "par sens du sens, pas mot à mot" n’était pas un signe d’infidélité — comme ses détracteurs l’ont clamé — mais marque plutôt sa volonté de communiquer le sens de l’original.
    Pour un traducteur de l’Odyssée, le terme « fidélité » prend une résonance différente, puisque le poème lui-même est si profondément engagé dans des questions de loyauté, de fidélité et de vérité — ce qui signifie des choses entièrement différentes pour les personnages masculins et féminins. Ulysse dit des mensonges élaborés pour atteindre ses objectifs, alors que Pénélope trompe silencieusement ses prétendants, en défaisant son propre travail. En termes de loyauté sexuelle, Pénélope est louable parce qu’elle attend et pleure depuis 20 ans, alors que les affaires et les flirts de son mari sont présentés comme parfaitement acceptables. Les personnages féminins sont des obstacles à la mission du protagoniste masculin (comme Scylla mangeur d’hommes, Charybde avalant l’homme, les Sirènes séduisant l’homme, Circé transformant l’homme et Calypso piégeant l’homme) ou des aides comme Athéna et Nausicaa, qui aident Ulysse avec un peu d’aide de leurs pères. Nous sommes invités à célébrer le succès du héros masculin en évitant des femelles envoûtantes et des monstres étrangers, en atteignant sa patrie, en déjouant et en massacrant ses rivaux masculins, et en reprenant le contrôle de ses biens (y compris ses esclaves, au moins ceux qui survivent à son retour), et sa femme subalterne.
    Mais le poème fournit également des aperçus de perspectives alternatives. Hélène, l’épouse adultère dont la liaison avec Paris a déclenché la guerre de Troie, est un personnage étonnamment bien arrondi et sympathique, tout comme Calypso, qui se plaint assez raisonnablement des doubles standards sexuels qui opèrent dans le monde du mont Olympe. Les descriptions vivantes de ses rêves par Pénélope nous permettent de voir le fossé entre sa vision du monde et ses expériences et celles de son mari. Et le poème nous montre la douleur désespérée et le choc des esclaves assassinées qui sont tuées pour avoir couché avec les prétendants.
    Les traducteurs interprètent la représentation du genre par un poème — ou tout autre concept — à la lumière de leurs propres présupposés. Par exemple, la version encore la plus vendue de l’Odyssée de Robert Fagles a été saluée par Garry Wills dans le New Yorker quand il est sorti en 1996 pour être « politiquement correct » et pour son traitement « sympathique » des personnages féminins. Mais quand nous regardons de plus près, la traduction de Fagles est très généreuse dans son attitude envers les personnages féminins d’élite, en particulier Pénélope et Nausicaa. En revanche, dans le moment troublant où Télémaque, le fils d’Ulysse, pend les esclaves qui ont couché avec les prétendants, Fagles les appelle « salopes » et « putes des prétendants ». D’autres traducteurs utilisent des termes similaires : Richmond Lattimore étiquette les victimes comme des « créatures », et Stanley Lombardo les appelle « les salopes des prétendants ». Mais il n’y a rien chez Homère dans ce passage pour correspondre aux jugements pseudo-moraux modernes de mots comme « salopes », « putes » ou « créatures ». Nous pouvons être tentés de supposer que les textes anciens articuleront des idées obscurcies que« nous » avons maintenant soulevées plus haut ; mais c’est un cas évident où les préjugés modernes ont été projetés sur l’Antiquité. Mon Télémaque dit que les femmes « reposent à côté des prétendants ».
    Est-ce que le but est simplement de dire qu’une version est franchement plus fidèle qu’une autre ? Pas tout à fait, puisque toutes les traductions impliquent un processus d’interprétation ; la métaphore de la « fidélité » elle-même tend à limiter notre compréhension de ce qu’est et peut faire une traduction. De plus, la « fidélité », en particulier pour les femmes, implique une forme de loyauté étroitement singulière. En revanche, des termes comme « vérité » ou « responsabilité » n’impliquent pas une soumission passive à une autorité singulière. En tant que traductrice, je vise à être responsable envers mes lecteurs et envers la langue anglaise, aussi bien qu’envers la langue d’Homère et la complexité éthique du poème original ainsi que sa forme littéraire. J’espère être, comme Ulysse lui-même, une personne flexible et stratégique « de plusieurs tours ». Je ne me considère pas comme la femme patiente, loyale, déchirée et silencieuse d’Homère, mais comme son hôte ou sa déesse gardienne, lui permettant de Assumez une nouvelle apparence et racontez son histoire, dans un étrange pays étranger.

    Emily Wilson est professeur d’études classiques et présidente du programme de littérature comparée et de théorie littéraire de l’Université de Pennsylvanie.

    Time, 6 novembre 2017.

    En français lire la traduction de L’Odyssée (1999, folio classique 3235) et de L’Iliade (Seuil, 2010) par Philippe Brunet.
    Sur cette dernière traduction, lire : Philippe Sollers, Homère comme on ne l’a jamais lu pdf et écouter : L’épopée , c’est la voix et L’Iliade, par Philippe Brunet.