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Sollers : Lettres à Dominique Rolin

Avant-propos, Extrait, Liens, Entretiens, Critiques

D 16 novembre 2017     A par Viktor Kirtov - C 8 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le premier tome de la correspondance Philippe Sollers - Dominique Rolin vient d’être publié. Une sélection de 256 lettres de Sollers à Dominique Rolin, couvrant la période 1958-1980.
Edition établie, présentée annotée par Franz de Haes, critique littéraire belge familier de l’oeuvre de Dominique Rolin et Philippe Sollers. Edition soutenue par la Fondation Roi Baudouin de Belgique qui a acquis les milliers de lettres échangées entre les deux écrivains, de 1958 à 2008, ainsi que les trente-trois cahiers in-quarto du « Journal intime » inédit de Dominique Rolin. L’ensemble est déposé à la section des Manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique (Bruxelles).

Nous vous présentons ici :


- L’avant-propos de Franz de Haes
- Des amours en quatre volumes
- Extrait
- Vidéo & Liens
- Entretiens
- Critiques

- Le Figaro : "Philippe Sollers et Dominique Rolin : une communion littéraire"
- Cécile Guilbert : "Amours féériques"

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AVANT-PROPOS


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Peu à peu paraissent au grand jour la singularité et la profondeur de l’amour entre ces deux écrivains : Dominique Rolin et Philippe Sollers.

Leur rencontre a lieu le 28 octobre 1958, lors d’une réception organisée par Paul Flamand, alors directeur des Éditions du Seuil. Philippe Sollers a vingt-deux ans, il est l’auteur d’un récit (Le Défi) et d’un roman (Une curieuse solitude) présentés avec ferveur par François Mauriac et Louis Aragon. Dominique Rolin, née à Bruxelles, a quarante-cinq ans ; elle est l’auteur d’une œuvre romanesque déjà substantielle : son premier roman, Les Marais, a paru en 1942 et dix ans plus tard le Prix Femina lui sera attribué pour son roman Le Souffle. Elle est veuve du sculpteur et dessinateur Bernard Milleret, décédé en mars 1957.

D’emblée les amants souscrivent à ce que dans leurs lettres ils appelleront « l’axiome » ou « le plan », à savoir le lien mystérieux, indissoluble, entre amour, écriture, expérience intérieure et travail : enjeu de deux œuvres sans commune mesure, liées cependant d’une manière très particulière que l’ensemble de cette correspondance met en lumière [1]

Tous les deux habitent Paris. La plupart du temps, leurs rencontres ont lieu dans l’appartement de Dominique Rolin, rue de Verneuil, endroit souvent appelé « le Veineux » dans les lettres. Ils voyagent ensemble : d’abord en France, en Hollande, en Espagne (à Barcelone surtout) et, à partir de 1963, ils séjourneront deux fois par an (au printemps et en automne) à Venise, ville magique qui jouera un rôle déterminant dans l’élaboration des deux œuvres [2]

Quand s’écrivent-ils ? Chaque fois qu’un des deux s’absente de Paris : quand Sollers est à l’île de Ré (Le Martray) ou en voyage ; lorsque Dominique Rolin est à Bruxelles ou à Juan-les-Pins, dans la villa La Vigie de Florence Gould. Les échanges sont fréquents : une lettre par jour, parfois deux, ponctuées de plusieurs conversations au téléphone.

Dans le présent volume ont été rassemblées deux cent cinquante-six lettres choisies de Philippe Sollers à Dominique Rolin, écrites entre 1958 et 1980 ; elles couvrent ainsi la période qui va de la rencontre des deux écrivains jusqu’à la veille de la publication par Ph. Sollers de Paradis— et la parution d’un des meilleurs romans de Dominique Rolin, L’Infini chez soi.Époque intense, tumultueuse. Lisant ces lettres incisives, émouvantes, rythmées, drôles souvent et d’une grande acuité, le lecteur suivra non seulement la genèse et l’histoire d’un amour hors norme, illuminé par son « axiome », mais aussi, peut-être surtout, l’évolution surprenante d’une œuvre, d’un corps et d’un esprit traversant par bonds audacieux — aussi instinctifs que savamment calculés —la maladie et les épreuves (dont celle de l’hôpital militaire en 1962), les amitiés et les inimitiés, les fidélités, les pressions et les ruptures ; il y aura enfin, à chaque étape, les « passions fixes » : l’expérience de la littérature jusqu’à ses limites, la passion du savoir et du non-savoir, celles enfin du continent féminin, de la Chine, de la politique, de la science, de la Bible, de l’Histoire…

Plus précisément, ces lettres éclairent d’une façon inédite les partis pris esthétiques de Sollers et les enjeux biographiques et stratégiques que ceux-ci ont impliqués. Au début, par exemple, nous assistons à la mise en place de tout ce qui viendra programmer son roman Le Parc et ses deux parties : la nuit, le jour. Plongé dans une expérience complexe, Sollers écrit depuis son lit à l’hôpital militaire de Belfort une lettre qui curieusement annonce déjà ce que seront Lois, H et même Paradis : « En fermant les yeux, on retrouve immédiatement, en solutions fragmentées, tout le bric-à-brac, tout le grand foutoir de l’esprit de l’humanité. Il faudrait — mais c’est impossible — en essayer l’approximation écrite » (1er mars 1962). Ce sera possible, après les tours et détours qui s’imposeront et que le lecteur découvrira dans le détail.

Un pas important est franchi avec Drame, roman dédié à Dominique Rolin : « Ce sera […] », dira Sollers, « une série de chants (comme dans l’Énéide !) intérieurement distingués par les valeurs rythmiques. Beaucoup plus directement poësie que ce que j’ai fait jusque-là… » (lettre du 2 janvier 1963). Pour ce faire il faudra, écrira-t-il un peu plus tard en préparant Nombres, non seulement « réciter un certain type d’expérience — mais encore inventer la “culture” qui l’accepterait et la comprendrait » (27 juillet 1964). On entend se manifester ici l’urgence « révolutionnaire », avec ses futurs malentendus, nombreux mais fertiles. La « révolution » n’est d’ailleurs pas seulement politique, elle touche le sujet, elle est personnelle : l’arrivée de Julia Kristeva dans la vie de Philippe Sollers (ils se marieront en 1967) mettra « l’axiome » à l’épreuve, mais celui-ci tiendra : « Nous ne pouvons pas entrer dans “le malheur” », écrira Sollers, « car le malheur est une infirmité de la main dans la possibilité du dehors. Or nous sommes dehors[…] » (6 juillet 1967). Ce « dehors » c’est aussi, sur le plan culturel et politique cette fois, la Chine. Toujours en ce même mois, Sollers affirme : « Ma fascination, en ce moment, revient sur la Chine — et je reprends comme je peux ma “lecture” du chinois — langue étonnante, massive, et qui permet de passer “dans les coulisses” de notre langue » (15 juillet 1967). C’est dans Lois, dans H et dans Paradis que ces coulisses se révéleront au grand jour ; leur exploration aura, comme j’ai pu le montrer ailleurs [3], une répercussion lisible, très personnelle, dans les romans de Dominique Rolin.

Dès le 14 avril 1973, au moment même de la parution de H (qui avait fait entendre pour la première fois cette voix de « speaker » une et multiple), un nouveau projet est annoncé à Dominique Rolin : il y est question de la notion grecque Aiôn (qui signifie « temps », « temps de vie », « force de vie », « éternité »…) ; le 5 juillet de la même année apparaît un titre précis, qui se réfère à Dante :Paradis. Deux jours plus tard l’écrivain hésite : « Je n’arrive pas à me faire à Paradis comme titre : le nouveau surgira à l’improviste, peut-être » (7 juillet 1973). Mais rapidement le doute s’évanouit : Paradis paraîtra en feuilleton,de 1974 à 1980, dans la revue Tel Quel, avant la publication en volume, début 1981.

Les lettres à Dominique Rolin accompagnent ce déploiement « écrit-parlé » d’un sujet nouveau, traversant toute l’Histoire (avec ses trouées lumineuses, mais aussi ses régressions, ses impasses et ses catastrophes) et dont l’énonciation assume différents styles et tons : tour à tour elle sera épique, méditative concentrée, ou ironique satirique, selon des lignes à la fois denses et fluides, non ponctuées, mais nouées de rimes et de jeux signifiants. Sollers avait prévenu : « J’essaye de penser rythmiquement l’histoire-épopée roulante, mais il faudrait aussi que chaque séquence ait la légèreté d’un poème chinois » (16 juillet 1972).

Cinq ans plus tard, Dominique Rolin reçoit une étrange confidence : « Souvent je me dis que je vais faire quelque chose de plus “enlevé”, “clair”, “facile”, tu vois, un de ces livres qu’on “aime avoir écrit” parce que les autres vous disent “ah ! c’est vous qui avez écrit ça ?”. Je pense paragraphes, je pense chapitres, personnages, “atmosphère”… Et puis, tout s’écroule, et je reviens à mon monstre, c’est lui qui me tient, il ne me lâche plus une seconde, je suis son secrétaire » (11 août 1977). Cependant, six ans après cette déclaration et deux ans après la sortie du « monstre », se produit un véritable coup de tonnerre éditorial : c’est la parution de Femmes (1983), chef-d’œuvre qui ouvre une nouvelle phase, un nouveau « temps » pourrait-on dire, celui des romans — sans cesse accompagnés de textes critiques et d’essais — où l’écrivain, tout en continuant à scander Paradis, braque ses faisceaux de laser sur l’imposture sociale et les brouillages subjectifs (sexuels) de ses contemporains, proposant à qui veut l’entendre de véritables traités de « contre-folie » [4]

La lecture des lettres à Dominique Rolin permettra, on le voit, de mieux saisir la cohérence d’un projet à long terme, lequel s’affirme, s’affine et se diversifie au cœur d’une vie où virages et contradictions ne manquent pas. Un exemple significatif : si, le 20 juillet 1977, Sollers dénonce violemment « la phrase française, le vocabulaire français, la niaiserie syntaxique française », il déclarera, le 8 août 1979, vouloir « refaire tout le parcours du français comme langue, de Villon à aujourd’hui ». Contrat honoré dans les livres nombreux qui verront le jour après 1983.

Précisons que la présente édition d’un choix de lettres de Philippe Sollers n’a nulle prétention « scientifique ». Les notes concises au bas de la page tentent, avec un maximum de clarté, de présenter les personnes, événements et publications auxquels il est fait allusion. Sauf rares exceptions, aucune note n’accompagne les noms des grands écrivains, artistes, musiciens et philosophes, contemporains ou passés. Un simple index permet de les repérer. Les éléments dans les dates en tête des lettres ont été conjecturés à partir des réponses de la romancière ou de ses annotations sur les lettres de Sollers ; ces brèves annotations de Dominique Rolin, que l’on découvre souvent en tête, parfois en bas des lettres, sont reproduites dans une police différente. Quelques erreurs évidentes ont été corrigées, mais l’orthographe, la ponctuation, le jeu avec les capitales et les minuscules, ainsi que les divers soulignages, ont été respectés.

Et Dominique Rolin ? Un prochain volume lui donnera pleinement la parole. Mais cette parole est déjà présente, comme en filigrane, dans les lettres de Sollers. N’avait-elle pas écrit le 22 juillet 1978 : « Je relis sans arrêt tes lettres. Chacune d’elles contient quelques graines de pollen de Paradis, envoyées par ta plume-pistil en or massif, rayonnant. Tu ne peux imaginer la force et la confiance que cela me donne. » Voici donc le premier chapitre d’une longue et inclassable aventure amoureuse, unique dans l’histoire littéraire française.

FRANS DE HAES

Des amours en quatre volumes

Les Éditions Gallimard ont entamé la publication de la correspondance de Philippe Sollers avec Dominique Rolin (décédée en 2012), où l’on retrouve le parcours créatif au sens large des deux écrivains amants. Elle est constituée de quatre volumes. Le premier volume couvre la période 1958-1980 et présente uniquement les lettres adressées par Sollers. Le deuxième, à paraître début 2018, est réservé aux missives envoyées par Dominique Rolin,et ainsi de suite.


EXTRAIT

Année 1967

1967, c’est l’année du mariage de Philippe Sollers avec Julia Kristeva, ils se sont mariés le 2 août. Seulement quelques lettres autour de cette date figurent dans la correspondance publiée.

Comment Sollers a-t-il géré cette période de tension qui a dû en découler pour chacun, cette mise à l’épreuve du pacte intime, « l’axiome » qu’ils ont établis au début de leur relation ?
« JE VEUX QUE TU COMPRENNES ENTRE LES(S) LIGNES. » demande Philippe Sollers à Dominique Rolin. Il dit aussi
A lire entre les lignes, donc, ces quelques lettres publiées (note pileface V.K.)

1967
81

(Le Martray, 22 mars 1967).

Mon amour, cette fois je souligne l’expression trois fois —mon amour— pour qu’il soit bien inscrit que l’écriture que je t’adresse n’est rien à côté de cela où nous sommes pris tous les deux (les moments où je t’ai vue, ces derniers jours, dépassent toute description). Je me répète sans cesse que « tu seras la seule à me défendre », et je crois que c’est vrai. Tout cela est à la fois dérisoire et « intéressant » (terrible).
J’ai en toi une confiance absolue.
Sans cesse, je me reproche de ne pas avoir assez marqué tout ce que je te dois (de liberté, de courage). L’expérience en cours le prouve encore mille fois plus. Quand je te dis « sans toi, c’est la nuit », cela veut dire que tu es du côté de ce que je peux ramasser de force et de clarté dans les signes écrits, du côté où je garde le contact avec la « totalité ». Il y a là quelque chose de très dérobé (ce que l’on peut appeler « sacré »). Étrange, étrange.
Tout est simultanément présent (Venise, Barcelone, nos corps, la proximité fluide, suspendue, sans insistance, de chaque espace) — et rien ne peut arriver à cette présence. Je suis à chaque instant pulvérisé par cette présence (ton visage dans la vitre du train). Je t’aime de façon incroyable, incompréhensible et directe (au point de pouvoir réellement en mourir).
Ce que j’ai à faire et à vivre m’échappe sans doute en partie ; il fallait probablement redescendre dans de vieilles histoires d’enfance, m’enfoncer à nouveau — cette fois avec les yeux ouverts, pas en rêve — dans de vieilles traces qui doivent être effacées.Sois avec moi, tu ne peux pas ne pas être avec moi.
Je t’aime (à chaque seconde ta main passe sur moi et me sauve).
J’aime ta vie.

Ph

ta beauté


82


Jeudi

(Le Martray, 23 mars 1967).

Mon Amour,
avant tout, il ne faut rien rendre convulsif. J’ai eu des moments horribles à passer, mais j’aurais voulu agrandir ces moments pour te décharger des tiens, écarter de toi la ronde, la répétition, la reproduction de toutes les pensées qui nous vivent, qui ont pris l’habitude de se mettre en coulisses à notre place, de nous manœuvrer. Je voudrais qu’au moment où tu liras cette lettre, Vendredi matin, tu saches que je suis au moment où tu la lis le même qui écris maintenant ces mots (il est très tôt, ciel gris, les oiseaux, je suis très calme, aussi vide et calme avec toi que sur la plage et regardant la navigation des canards) : JE VEUX QUE TU COMPRENNES ENTRE LES(S) LIGNES. Pour cela, il faudrait que je puisse rendre une certaine magie opérante, explicite, quand toute sa force est d’être justement située en retrait. Nous sommes dans cette « magie ». Non seulement tu sais que j’ai raison (que je ne parle pas ici pour parler), mais tu sais aussi qu’il ne peut rien y avoir de plus précis, en dehors des normes, des lois, des têtes humaines. Tu sais par conséquent que tu n&#82

CRITIQUES

Le Figaro


Philippe Sollers et Dominique Rolin : une communion littéraire

Par Mathieu Terence
Publié le 15/11/2017

LES AMOURS SECRÈTES DES ÉCRIVAINS - Trois auteurs - Camus, Sollers, Claudel - ont vécu de grandes passions clandestines. Les lettres qu’ils adressaient à la femme aimée, muse, complice et lectrice, sont aujourd’hui publiées. La correspondance qu’échangèrent Phillipe Sollers et Dominique Rollin tout au long de vingt-deux années est la plus « axiomatique ».

Les lettres que Philippe Sollers a adressées à Dominique Rolin de 1958 à 1980 nous plongent au cœur du voyage fabuleux de complicité qu’ils ont baptisé « l’axiome ». Ici aucune valeur amoureuse n’est indexée sur la mélancolie. Pas de dépendance, pas de chantage « à la vie à la mort », pas d’assignation à existence, pas de fusion régressive, mortifère. « C’est la première fois, avec toi, que j’aime vraiment ma différence », écrit-il.

Aucun devoir conventionnel, mais le désir choisi. Aucune religiosité sentimentale, mais le culte du beau simplement célébré au quotidien. Cela donne une brasse coulée dans le temps où tout ce qui concourt à la recherche de sa vérité coïncide en permanence.

« L’axiome » donne des ailes. Il s’agit de lui en donner plus encore car « ceux qui l’entravent, il leur échappe toujours plus ». C’est l’harmonie trouvée, le duo d’accord à volonté. « L’aventure ça a été de sortir l’un de l’autre de nos cercles infernaux (familiaux, reproductifs) pour aller à l’air libre (cet air que personne ne peut respirer, ni accepter que quelqu’un respire). »

À la transversale de Paris, et de la maison de Le Martray où Sollers loge, l’île de Ré et Venise seront les deux pôles de leur vie magnétique. Quand ils se rencontrent, il a vingt-deux ans, elle quarante-cinq et « en paraît dix de moins ». C’est la plus belle femme qu’il a jamais vue. L’entente est immédiate. Rien ne viendra la troubler vraiment, pas même le mariage de Sollers avec Julia Kristeva en 1967. La confiance de celui-ci en leur bonne étoile semble alors irréductible : « Nous ne pouvons pas entrer dans le malheur, car le malheur est une infirmité », et « rien n’est finalement, n’a été, ne sera sordide dans ma vie. Nous avons un trésor ».

Les événements du monde sont pareils à des épisodes dans le vif du feuilleton de ce qui est aussi un extraordinaire document sur une époque et sur la façon de la vivre en liberté. C’est bien la littérature qui innerve ces vingt-deux premières années picaresques. Les lectures de fond se multiplient. À chaque fois c’est perçant, lumineux, subtil, nerveux, métabolisé en direct. Voilà sa « théorie des exceptions » qui s’élabore : « Ce qui me frappe c’est combien à une certaine profondeur de pensée, tous les individus disent la même chose. »

Au détour d’une lettre, une confidence sur son père : « Je ne connais pas de victime plus parfaite de la mécanique bourgeoise. Forcé d’être père de famille, forcé de tenir son rang, forcé d’être industriel. » Sa tangente est prise depuis longtemps : « Je suis insupportablement optimiste, tout à fait en dehors de ce petit monde bien ou mal fabriqué. » Et puis : « J’ai l’idée de refaire autant que possible le parcours du français de Villon à aujourd’hui. » À lire les essais et les romans que Sollers a publiés depuis, on a le droit d’estimer que la mission est accomplie.

L’essentiel n’est pourtant pas là. La correspondance est le lieu élu où Sollers écrit et s’écrit, mais elle est surtout le prisme par lequel on comprend qui est Dominique Rolin pour lui, et qui est cette femme plus secrète que son éclat ne le laisse savoir. D’une part, les parutions de leurs livres respectifs tressent entre eux un fil de sens révélateur, et c’est l’intense émulation : « Ton travail, de loin, me rend physiquement heureux », « c’est à toi que j’écris mes livres, tu sais ». D’autre part, fusent les encouragements infaillibles : « Tu me rends si libre ma chérie », « ton livre est admirable, ce qui veut dire que la force qui te porte inconsciemment au-delà de tes doutes, de tes angoisses, est admirable. »

On dirait que leur rencontre est incessante : « Nous savons bien que nous devons tout à la chance énorme, violente, calme, volumineuse et infime, présente partout entre toi et moi. » Sollers obtient de Dominique Rolin une approbation attentive, gourmande, exigeante. « Tes lettres me sont précieuses. Elles me donnent envie de mériter leurs louanges. »

Elles sont aussi l’occasion pour leur auteur de se préciser, de s’élucider, de s’acérer. C’est une conversation continuée, sans médisance, sans souci de société, sans perte de temps, mais avec la littérature comme axe central, et les moyens d’être à sa hauteur pour instruments de bord. Tout ce qu’il aime lui parle d’eux. « L’axiome » : « Savoir et se dire que nous sommes gais, miraculeux, au-delà du Tibet lui-même, dans la lune, la voie lactée, et tous les soleils, bleus, jaunes, étoilés dans la respiration du vide. »

« Lettres à Dominique Rolin 1958-198 0 », de Philippe Sollers, Gallimard, 383 p., 21 €.

Crédit : lefigaro.fr


Cécile Guilbert


"Amours féériques"

LIVRES Hebdo


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L’âme amoureuse

Philippe Sollers traverse plus de vingt ans d’amour clandestin avec Dominique Rolin. Deux écrivains mêlant l’écrit à la vie.

Il existe des amours qui évoluent loin des sentiers battus. Cette bulle n’appartient qu’à ceux qui l’ont façonnée au fil des années. Pourtant Philippe Sollers a décidé de la partager, plus de cinq ans après la mort de sa bien-aimée. Une façon de raviver une histoire unique. Celle qui l’unit à Dominique Rolin. Ces deux géants de la littérature se rencontrent en 1958. Le jeune auteur (22 ans) s’éprend rapidement de la quadra belge, qui signe déjà une belle œuvre romanesque. Chacun a ses démons et ses chagrins, mais « le bonheur, c’est le malheur renversé. »

Il les étreint pleinement, comme en témoigne la correspondance enflammée de Philippe Sollers. Son parti pris a été de publier la première partie de ces 256 lettres choisies, écrites entre 1958 et 1980. Dans quelques mois, on aura droit à la version de Dominique Rolin, si présente entre ces lignes. Leurs échanges pourraient s’inscrire dans le registre de l’intime, si ce n’est qu’ils présentent aussi deux écrivains en chantier. « Il faut être né pour ça, n’est-ce pas ? L’écriture, c’est notre yoga, c’est ce qui nous permet de nous maintenir sur la corde raide. » Elle est centrale dans leur relation, tant ils s’épaulent et s’admirent mutuellement. Sollers est en pleine composition de Paradis, sa plume se heurte cependant aux enfers. Non seulement Rolin le soutient, mais elle connaît tout aussi bien ce chemin escarpé.

« Toi qui as eu l’invraisemblable insolence de recommencer, d’avancer. Tu as gagné, Shamouth, et j’ai progressé grâce à toi. » Elle est son encre et son ancre « Tu es mon point vivant. » Celle à qui il peut confier ses doutes, ses joies ou ses idées sur l’époque. Soudés en pensée, ils sont séparés à la ville, puisque Philippe a épousé Julia Kristeva. Peut-on aimer deux femmes à la fois ? Visiblement oui.

Tantôt solaire, tantôt crépusculaire, Sollers se livre dans sa nudité la plus sincère. Émouvant, ce recueil se veut un chant amoureux. Il est rythmé par le manque et l’envie de se réinventer. « Mon amour, on a vraiment fondé un pays qui n’existe pas, et qui, pourtant, existe davantage que toutes les régions de la planète. Pays d’espace-temps-page, de lignes et de lettres, réglé par une vibration qui n’en finit pas. »

Kerenn Elkaïm
LIVRES HEBDO N° 1148
3 novembre 2017


[1En 2013, un an après la mort de la romancière, la Fondation Roi Baudouin de Belgique a acquis les milliers de lettres échangées entre les deux écrivains, de 1958 à 2008, ainsi que les trente-trois cahiers in-quarto du « Journal intime » inédit de Dominique Rolin. L’ensemble est déposé à la section des Manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique (Bruxelles), institution qui abrite aussi les « Archives et Musée de la Littérature », où sont conservées d’importantes archives littéraires de Dominique Rolin. Après le classement chronologique des lettres, Victoria Domingos-Valentim, Sabine Jaucot et Jessica Pranger ont, avec mon aide, déchiffré et encodé toutes les lettres de Philippe Sollers et de Dominique Rolin, de 1958 à 1980 (environ 1500 lettres). Le travail de transcription et d’édition se poursuit.

[2Lire « Rolin (Dominique) », dans Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise, Paris, Plon, 2004, p.377-381.

[3Frans De Haes, Les Pas de la voyageuse. Dominique Rolin, essai, Bruxelles, Luc Pire/AML, 2008.

[4Terme qui apparaît dans Philippe Sollers, Médium, roman, Paris, Gallimard, 2014.

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8 Messages

  • Viktor Kirtov | 11 décembre 2017 - 11:47 1

    Par Claire Devarrieux
    Libération, 8 décembre 2017
    CRITIQUE
    Correspondance avec Dominique Rolin autour du travail, du texte, de l’amour

    C’est un choc, la lecture des Lettres à Dominique Rolin de Philippe Sollers. Contact direct avec une grande tradition littéraire française : celle des jeunes gens audacieux qui veulent à la fois conquérir le monde et le saisir tout entier dans leurs livres. Et qui s’en expliquent longuement, génialement, dans leur Correspondance. En décembre 1959 - il a 23 ans -, Philippe Sollers se souvient de ses entretiens du soir avec « les camarades Valéry, Proust, et Gide » dont l’œuvre ne pouvait qu’aboutir à la sienne. Il avait 18ans, eux étaient morts, et alors ? Chez eux, il était chez lui, peu importe s’il les comprenait un peu de travers, comme il s’en aperçoit à présent avec « ces lettres de Valéry à Gide que je ne me lasse pas de relire et qui sont bien les meilleurs exemples de vigueur intellectuelle, de clarté soudain dévoilée à l’esprit ». Vigueur, clarté : excellente définition de ce qu’on ressent à découvrir ces pages.

    La femme à qui elles s’adressent, la romancière Dominique Rolin, n’est pas n’importe quelle complice. Elle est née en 1913 (elle allait avoir 99ans lorsqu’elle est morte, en mai2012), et lui en novembre 1936. Elle en est à son huitième livre quand ils se rencontrent, en octobre 1958, et elle en écrira sept autres d’ici 1980, année où s’arrête ce choix de deux cent cinquante-six lettres. Il vient de publier son premier roman, Une curieuse solitude, un déjeuner est organisé avec une dame du Femina, c’est Dominique Rolin. « Coup de foudre » pour lui, « commotion » pour elle, écrira Sollers plus tard dans Un vrai roman. Mémoires. Dominique Rolin quitte le jury en 1964. On n’a pas ses réponses à Philippe Sollers - elles feront l’objet d’un autre volume - mais on mesure déjà une ou deux choses qu’on ignorait. Son rôle dans la comédie sociale, par exemple. On apprend, au passage, qu’elle a eu une liaison avec Maurice Blanchot, dont elle a détruit toutes les lettres, contrairement à celles de Sollers.

    « Immunisés ».
    Ce sont des lettres d’amour, un amour voué à rimer avec toujours, ce que le jeune homme sait déjà. Reste à la convaincre qu’il lui est fidèle en ne l’étant pas. Essayons de comprendre. Vérité et mensonge relèvent de la « communication secondaire ». Il ne veut pas, entre eux, de la banalité ordinaire. Il propose de s’en extraire, d’être hors d’atteinte. Il vise l’éradication du « sordide », installe très naturellement« étanchéité », « cloisonnement », « secret » : voilà pour « une conception esthétique de Ma vie ». Quand il se marie avec Julia Kristeva en 1967 (« le libertin impénitent qui aime sa femme », et n’en épousera pas d’autre, voir les Mémoires), Philippe Sollers chasse de toutes ses forces la tristesse qui pourrait s’abattre sur Dominique Rolin. Le malheur n’est pas pour eux. Il lui dit qu’ils sont « séparés de tout et immunisés contre tout ». Il ne peut pas travailler sans elle, sans « la machine invisible que nous avons mise au point ».

    Le travail, le texte, l’amour : leur partition. « Nous progressons », écrit Philippe Sollers. Il trouve que Dominique Rolin et lui sont « de plus en plus jeunes et dangereusement neufs », il l’écrit en 1965, mais ce pourrait être en 1960 comme en 1970. Juste une fois, on dirait qu’il a peur d’elle. Il a 25 ans. Jean Thibaudeau voudrait l’emmener passer le week-end de Pâques en Bretagne chez Jean-Edern Hallier. C’est la bande de Tel Quel, revue créée en 1960. Ces jeunes gens ne se haïssent pas encore. « J’avoue que cela m’amuserait. Mais : j’ai peur que tu soupçonnes là encore, derrière, des choses. Ce qui serait absurde. Tout simplement, ce petit déplacement me détendrait, me ferait bouger les idées. Il ne faut pas que tu te formalises de ce genre de désirs - idiots peut-être - chez moi. C’est une envie de "divertissement", rien de plus. » C’est le seul passage de la correspondance où on perçoit la différence d’âge.

    « Plus vite ».
    Jeune, moins jeune, vieux, quel curieux caractère que celui de Sollers, identique à lui-même. Il a besoin d’ennemis. Il a 24 ans, et déjà des « insulteurs attitrés ». Il en a 45 qu’il peut affirmer : « On a eu raison constamment, et sur tout. » Ce qui irradie, ici, n’est pourtant pas le contentement de soi. Il va « plus vite » que quiconque, c’est dit sans forfanterie. 1960 : « Il y a chez moi une sorte d’élan assez formidable où je me supprime entièrement vers le dehors. » La plupart des lettres sont adressées depuis l’île de Ré, où la famille de Philippe Sollers a conservé une propriété, et où il s’isole pour travailler. Le jardin, l’océan, le ciel, la nuit : l’individu disparaît dans le cosmos.
    Mais il ne craint pas les gouffres. Il y a des moments de désespoir, de douleur (hépatite, asthme). Echapper à la conscription est un enfer. La mort frappe, il perd son meilleur ami, et son père. Dix lignes dans leFigaro en 1962 signalent le décès de Georges Bataille, « tellement plus fort que les autres ». Disparition de François Mauriac en 1970, « un être délicieux ». Pour finir, en 1980 : « Enorme choc psychique de la mort de Barthes. » Ces lettres, enfin, accueillent l’Algérie et le Vietnam, Soljenitsyne, la Chine, et la France de Pompidou, « un pays bloqué, fermé ». Ce n’est pas ce qui fait leur intérêt à nos yeux. 1978 : « J’ai l’intention d’expliquer aux Américains, encore babas des audaces toutes timides […] du "nouveau roman", que je suis le premier écrivain de l’ère-post-atomique, le premier de l’époque de la mécanique quantique. » De l’Intermédiaire (1963) à Paradis (1981), on suit le tracé de l’œuvre en cours, toute en « rythmes » et « pulsations ». 1974 : « Ce que je cherche c’est le "carrousel" de tout ce qui peut être dit, pensé, chuchoté, crié, affirmé, nié, suggéré par un terrien de passage. » Le programme apparaît dès 1960.

    Claire Devarrieux

    Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin 1958-1980 . Edition établie, présentée et annotée par Frans DeHaes. Gallimard, 384 pp., 21 €.

    Crédit : Libération


  • Viktor Kirtov | 7 décembre 2017 - 09:39 2

    C’est la passion, mais aussi l’œuvre en train de se faire, que raconte le premier tome de la correspondance de l’écrivain avec sa « déesse », Dominique Rolin.

    LE MONDE|07.12.2017
    Par Vincent Roy (Collaborateur du « Monde des livres »)

    Lettres à Dominique Rolin. 1958-1980 ,de Philippe Sollers, édité par Frans De Haes, Gallimard, 400 p., 21€.

    Elle a 45 ans, lui 22. Elle est éblouissante de beauté, c’est une « déesse », une romancière reconnue, jurée au Femina. Il est un jeune auteur salué par Mauriac et Aragon. Coup de foudre pour lui. Elle est encore en deuil d’un second mari. Qu’importe, son rire est « cascadant ». Elle résiste un peu au jeune homme, « elle se fait prier ». Il insiste, c’est un séducteur. Tout va très vite. Deux mois après leur rencontre, en1958, il lui écrit : « Chère Dominique, cela m’ennuie un peu d’avoir à vous admirer. » Bientôt, changement de ton : « Dominique chérie, jamais les mots ne m’ont paru plus inutiles quand il s’agit de toi. » Et en août : « Je t’aime, c’est sûr, comme je n’ai jamais aimé personne, c’est-à-dire complètement. Cette unanimité est chez moi, je crois, tout à fait exceptionnelle et me laisse absolument surpris. »

    Immédiatement, c’est l’accord de fond. Leur différence d’âge implique une clandestinité implacable tant elle est scandaleuse à l’époque. Au diable les clichés sociaux ! D’ailleurs, pour les amants heureux, la société n’existe pas. Ces deux-là vont se tenir « lieu de tout » et « compter pour rien le reste ». Pendant cinquante ans. Cinquante ans d’amour fou. Le 16 avril 1973, il écrit : « L’aventure, ça a été de sortir l’un et l’autre de nos cercles infernaux (familiaux, reproductifs) pour aller à l’air libre, cet air que personne, en principe, ne peut respirer ni accepter que quelqu’un respire. » Cet air libre, à la vérité, c’est celui de l’enfance retrouvée, à portée, et cette expérience amoureuse radicale consiste, précisément, pour les amants, à échanger leur enfance.

    Des aventuriers clandestins […]

    Crédit : Le Monde


  • A.G. | 3 décembre 2017 - 00:15 3

    Le Masque et la Plume

    Dimanche 26 novembre 2017.

    Patricia Martin : "C’est absolument magnifique ; c’est vraiment les deux pigeons de La Fontaine qui se tiennent lieu de tout, surtout dans les premières années on voit l’éblouissement absolu de cet homme. Il est à la fois surpris, désemparé, de l’aimer si complètement mais, contrairement aux deux pigeons de La Fontaine ils ne tiennent pas pour rien le reste. Il y a un appétit pour la littérature fou et le travail qui a occupé leurs vies".

    France Inter


  • A.G. | 27 novembre 2017 - 12:40 4

    VIDEO. Le rendez-vous, 25 novembre 2017.


  • Viktor Kirtov | 25 novembre 2017 - 09:59 5

    "Une société secrète à deux : c’est la plus belle définition de l’amour que tracent les lettres de Philippe Sollers à Dominique Rolin. Magnifique. "
    Nelly Kaprièlian
    Les Inrocks


  • FROIDURE | 24 novembre 2017 - 10:42 6

    Livre acheté aujourd’hui en grande hâte.


  • Viktor Kirtov | 18 novembre 2017 - 16:13 7

    L’écrivain a fait sursauter les auditeurs de France Inter de bon matin.
    Sur Huffington


  • Viktor Kirtov | 17 novembre 2017 - 10:42 8

    vendredi 17 novembre 2017. Philippe Sollers est l’invité de Nicolas Demorand- sur France Inter :

    "Publier, c’est aussi montrer la vie de l’un et de l’autre", considère Philippe Sollers. "vivant, que l’on voit l’histoire de toute autre façon".

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