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Cécile Guilbert : "Ne pas lire, c’est pour moi ne pas respirer"

+ Nabokov, "Lolita" : chef-d’œuvre ou "livre immonde" ?

D 13 août 2017     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cécile Guilbert est une amoureuse de la littérature qui a été publiée par Philippe Sollers (voir son dernier livre ICI)
Nous aimons cette belle interview par Marie-Laure Delorme, chef de la rubrique "Lire" du JDD, publiée dans la dernière édition du Journal du Dimanche du 30 juillet 2017.

Nabokov avec Ada est un de ses textes fétiches. Nous avons ajouté un autre de ses points de vue sur la littérature et Nabokov à propos du livre, Lolita, tiré du hors-série de "l’Obs" consacré à la "Bibliothèque idéale du XXe siècle" du 22 novembre 2014.

Pour l’auteure Cécile Guilbert, il est "impossible" de lire en groupe. (Eric Dessons/JDD)

Par Marie - Laure Delorme

le 2 août 2017 @leJDDM

INTERVIEW - L’essayiste et romancière Cécile Guilbert, auteure des "Républicains", rappelle que tout bon lecteur est cocréateur de l’œuvre en la lisant.

Quelle est votre trajectoire ?
Dès que j’ai su vraiment lire, à l’adolescence, j’ai voulu être écrivain. Très vite je me suis mise à écrire des textes en prose, notamment sous l’influence du Spleen de Paris, de Baudelaire, et celle de Blaise Pascal, découverts en pension grâce à une prof de lettres exceptionnelle. Grâce à eux, j’ai eu la révélation que la poésie pouvait s’écrire en prose, pas seulement en vers. J’écrivais dans mon coin, sans rien faire lire à personne, c’était une grande jouissance. Il faut dire que j’ai toujours aimé le silence, la solitude, le secret. C’est le trépied sacré de toute écriture, et par chance il correspond à mon tempérament. Par la suite, j’ai intériorisé l’idée qu’il fallait faire des études pour gagner sa vie, je suis donc entrée à Sciences-Po pour préparer l’ENA. Je m’imaginais diplomate pour pouvoir écrire à côté. Après avoir échoué à l’ENA et un peu travaillé dans des cabinets ministériels, je me suis lancée dans l’écriture d’un roman politique qui s’est transformé en un essai sur Saint-Simon, mon premier livre.

Quels sont les grands auteurs de votre vie ?
Saint-Simon, bien sûr, summum de la somptuosité que peut atteindre le français à travers ce style baroque, irrégulier, mais aussi très souple, imagé, d’une puissance extraordinaire dans la révélation du néant caché sous les dorures de Versailles. J’adore aussi Rimbaud, Lautréamont, mais aussi Sade et Balzac, Proust et Céline, le jeune Aragon, André Breton, Michaux, la liste est longue. Même si j’ai lu beaucoup d’auteurs étrangers, c’est le français qui me passionne avant tout. Il faut bien comprendre que notre langue s’est forgée à travers les siècles, à travers toutes sortes de tours grammaticaux et lexicaux que nous avons la chance de pouvoir recueillir aujourd’hui. Je m’étonne toujours que les écrivains contemporains n’en aient pas davantage conscience et n’utilisent pas cet héritage. Pourquoi rouler en 4L quand on peut piloter une Ferrari ?

Nabokov, Marivaux, mais pas Kafka.

Pourquoi lisez-vous ?
Par goût du luxe, pour jouir de la pensée à travers la beauté, même s’il m’arrive aussi de lire pour apprendre ou me distraire. A son degré le plus haut, la littérature est orchestrée par les écrivains et déchiffrée par les lecteurs. Comme disait Nabokov, bien lire suppose un art car le bon lecteur est cocréateur de l’œuvre en la lisant. "Le but de la littérature est de nous apprendre à lire", a même dit Claudel, manière de dire que l’enjeu de la lecture est encore plus décisif que celui de l’écriture. Surtout à notre époque où de plus en plus de gens écrivent et de moins en moins lisent de la littérature pure. Nabokov –encore lui– a formulé une hypothèse intéressante sur cette dissymétrie : imaginons un monde où ne serait plus créé aucun chef-d’œuvre, ceux du passé continueraient cependant à vivre à travers leurs bons lecteurs. Mais si les bons lecteurs disparaissaient, la littérature du passé serait anéantie et celle d’aujourd’hui aussi.

Avez-vous des mauvais goûts ?
Je ne crois pas, à moins que vous parliez des "mauvais genres" chers à mon ami François Angelier ! Il m’arrive de lire des polars et des thrillers. Il y en a de très bons, notamment ceux de Robert Littell et de Philip Kerr.

Vos goûts ont-ils évolué au fil du temps ?
Pas vraiment. Même si je n’ai jamais cessé de lire de nouveaux auteurs sans pour autant abandonner ceux que j’ai aimés plus jeune. Mais il a fallu que je sorte du lycée pour découvrir par moi-même les romantiques allemands, les surréalistes, Jonathan Swift, Laurence Sterne, mais aussi la littérature libertine du XVIIIe siècle, dont j’adore la vivacité, la gaieté, la philosophie existentielle réjouissante. Pour revenir aux strates historiques du français, j’aime par-dessus tout ce qu’il a donné à cette époque en matière de nervosité et de laconisme, héritage du latin. Crébillon, Nerciat, Beaumarchais, Marivaux, Casanova "swinguent" mieux pour moi que Chateaubriand ou Flaubert. C’est vraiment une question de tempérament, comment ça "corpore" dans la langue. Voyez la phrase de Proust, qui était asthmatique, comparez-la avec elle de Paul Morand, "l’homme pressé", tout s’explique par les nerfs. Mais pour revenir à l’approfondissement du goût, lorsqu’un auteur m’excite, je veux tout lire de lui. A contrario, il est des livres qui me tombent des mains depuis toujours : les romans de Kafka, Musil, et même Cervantès ! Comme quoi, on peut tout à fait reconnaître qu’un artiste est capital dans l’histoire de son art sans en avoir le goût.

Existe-t-il des auteurs dont vous achetez automatiquement les livres ?
Que je lis systématiquement, oui, plus que je ne les "achète" car je reçois pas mal de services de presse ! Martin Amis, Philip Roth, Nick Tosches, Sollers, Quignard, Kundera, Jacques Henric, pour parler de mes aînés. Je faisais de même avec Bernard Lamarche-Vadel et Philippe Muray de leur vivant. Mais il y a aussi Jean-Philippe Domecq, Jean-Jacques Schuhl, Yannick Haenel, Simon Liberati, Mathieu Terence, Frédéric Beigbeder, François Meyronnis, Belinda Cannone, Yann Moix et beaucoup d’autres.

La jouissance qu’il y a à lire et écrire implique celle de la solitude, de ces heures silencieuses occupées par l’imaginaire et la rêverie

La lecture est-elle indissociable de la solitude ?
C’est l’évidence, il est impossible de lire "en groupe". Mais au-delà des conditions matérielles, la jouissance qu’il y a à lire et écrire implique celle de la solitude, de ces heures silencieuses occupées par l’imaginaire et la rêverie. "La lecture, ce vice impuni", disait Valéry Larbaud. Il s’agit bien d’une occupation retranchée de tout le reste, qui implique une scission d’avec le social, comme l’amour ou la prière. J’ajouterai que lire ne nous coupe pas de la vie mais nous en apprend davantage sur elle que tout ce que nous serions en mesure d’expérimenter à l’aune d’une seule existence humaine, la nôtre.

Pour le pire et le meilleur, ceux qui lisent sont-ils différents de ceux qui ne lisent pas ?
Rien ne me refroidit davantage que d’entrer dans une maison sans livres. Les gens qui ne lisent pas appartiennent à une autre espèce. Ils sont tout aussi à plaindre que les morts. Je les imagine livrés à la seule vie matérielle, à la furie du conformisme et de la platitude. Ne pas lire équivaut pour moi à ne pas respirer. Sans doute parce que je pense à cette situation dans les conditions du ravage nihiliste occidental, qui concerne désormais l’ensemble de la planète. A contrario, j’imagine fort bien que des êtres vivant en pleine nature ou du moins dans un cadre harmonieux, lumineux, des paysans ou des anachorètes, des moines ou des sages, puissent ne pas lire, étant déjà en prise poétique directe avec le monde. Car ce qu’on appelle littérature est d’ordre spirituel et il existe plusieurs voies d’accès à la plénitude de l’Etre.

La littérature aide-t-elle à tenir lecoup durant les épreuves ?
Cela dépend des épreuves, mais j’aurais tendance à penser qu’elle ne fait pas le poids face à l’irruption trop violente du réel, notamment de la mort violente puisque nous passons notre temps à la refouler. Il faut que la stupeur se dissipe et que le chagrin s’adoucisse pour renouer avec la lecture, notamment de livres en rapport avec les épreuves vécues, qui vous permettent alors de les apprivoiser, sinon les exorciser. Mais vivre un deuil ou une maladie n’implique pas nécessairement que l’on souhaite s’en consoler ou s’en divertir.

"La littérature est un formidable moyen d’élargir ses perceptions, ses connaissances"

Qu’est-ce que vous a appris la littérature ?
Hormis ce que j’ai tiré de ma propre expérience, presque tout, parce qu’elle touche à l’universel et que certains écrivains ont été assez intelligents et perspicaces pour découvrir des lois invariables. Comme Proust, par exemple, concernant l’amour, la maladie, la mort, la mondanité, l’art. La littérature est un formidable moyen d’élargir ses perceptions, ses connaissances, de voyager aussi. C’est parce que j’ai lu Moby Dick que je sais à quoi ressemble la vie sur un baleinier, même si le roman excède cet aspect documentaire par son ampleur métaphysique. De même, c’est en lisant Céline que je me sens au plus juste et au plus vrai de ce qu’a pu être le chaos de la guerre. Autant dire que la littérature permet l’accès à une vérité plus puissante que celle révélée par les historiens. Sans doute parce qu’elle ne décalque pas le monde mais en crée un à neuf, un monde d’images, pas d’idées.

Vous écrivez des essais, des récits, des romans.
Contrairement à la propagande en cours, être écrivain a de moins en moins à voir avec la condition de romancier. Il s’agit de penser rythmiquement dans la langue, et les différents genres sont autant de terrains de jeux. Pourquoi se limiter ? J’ai eu l’ambition de renouveler le genre de l’essai littéraire qui, comme le roman, suppose une forme, lui aussi. Je pense aussi au théâtre, que je n’ai jamais expérimenté. L’idéal consiste à s’exprimer de la manière la plus musicale possible. Si écrire se réduit à narrer, à "story-teller", autant fabriquer directement des scripts pour le cinéma.

Pensez-vous que l’intelligence puisse nuire à un romancier ?
Je distinguerais la cérébralité de l’intelligence. La première peut induire une sécheresse dommageable, mais la seconde n’est en aucun cas un handicap. Réussir à simultanément intéresser et émouvoir me semble la première clé d’un bon livre. Après, il y a la magie des chefs-d’œuvre.

Le rire est-il important ?
Oui, j’adore rire en lisant et j’envie les auteurs pleins d’humour comme le Philip Roth de Portnoy et son complexe, le Jack-Alain Léger de Jacob Jacobi, le Sollers d’Un vrai roman, où figure un autoportrait tordant. Louis-Henri de La Rochefoucauld est un jeune auteur qui me fait aussi beaucoup rire.

Il est bien souvent arrivé à la politique de concurrencer directement la fiction, de la chute de DSK à celle de Fillon

La politique est l’un des sujets des Républicains.
En effet, en raison de son potentiel romanesque et de la galerie de personnages familiers que la France nous a servie pendant trente ans. D’autant qu’il lui est bien souvent arrivé de concurrencer directement la fiction, de la chute de DSK à celle de Fillon, de l’ascension sur le mode Rastignac de toutes sortes de petits marquis au triomphe d’Emmanuel Macron. Il est intéressant de voir comment le roman peut s’emparer des sujets politiques que les médias racontent autrement. Cela ne date pas d’aujourd’hui, voyez les tragédies grecques ou celles de Shakespeare.

Quels sont les liens entre politique et littérature ?
Ils sont centraux en France, qui est le seul pays au monde à avoir constamment lié la réflexion sur sa propre histoire et son destin à ses grands livres, depuis La Chanson de Roland jusqu’à nos jours. On pourrait même dire que politique et littérature s’équivalent chez nous. Les hommes d’Etat s’inscrivent dans la mémoire du pays à travers l’écrit et les écrivains ont souvent pesé sur l’histoire –pensez aux intellectuels des Lumières–, qu’ils aient été mémorialistes, chroniqueurs, poètes ou romanciers.

Avec quel livre pourriez-vous passer le reste de votre vie ?
Ada ou l’Ardeur, de Nabokov, un chef-d’œuvre absolu sur l’amour et l’art, d’une beauté et d’une intelligence inépuisables, qui contient aussi un petit essai sur le temps particulièrement libérateur.

Relisez-vous les livres ?
Oui, il m’est arrivé récemment de relire plusieurs romans de Balzac et j’ai souvent relu ceux de Barbey d’Aurevilly, me désolant qu’il n’y en ait pas davantage tant j’adore son style et son imaginaire. J’ai aussi lu plusieurs fois Les Liaisons dangereuses, La Chartreuse de Parme, Gatsby le magnifique. Sinon il y a les livres de chevet comme Les Illuminations de Rimbaud ou le Journal de Kafka, dans lesquels je replonge régulièrement. Je m’aperçois que souvent je n’ai pas besoin de relire un livre entier mais que j’aime bien juste en relire quelques pages pour me remettre sa musique en tête. Sinon, j’ouvre souvent Proust au hasard car il y a toujours de quoi faire son miel puisque son sujet principal est le temps et que mon propre vieillissement implique des changements de perspective. Aujourd’hui, je me demande quel auteur majeur j’ai encore à découvrir et je pense à W.C. Sebald. Voilà un écrivain dont je n’ai jamais rien lu et je me dis : quelle chance, j’ai toute son œuvre à découvrir.

MARIE-LAURE DELORME
Crédit Le JDD

A propos de Marie-Laure DELORME

Marie-Laure Delorme, née en 1968 à Paris, est chef de la rubrique "Lire" du JDD. Elle a reçu le prix Hennessy de la critique littéraire (1999) et le prix Louis-Hachette du journalisme (2006). Les Allées du pouvoir est son premier livre.

Les Allées du pouvoir
Essai
Editeur : Le Seuil (novembre 2011)
288 pages
sur amazon.fr

On faisait l’ENA, au sortir de la guerre, pour servir la collectivité. Les choses étaient alors claires. On mettait son ambition au service de quelque chose de plus grand que soi. Mais, aujourd’hui, qu’en est-il ? Neuf énarques ont accepté de parler de leur enfance, de leurs admirations et détestations, de leurs réussites et de leurs échecs, de leurs changements de pied, de leur vision de la France. Tous ont fait l’ENA entre 1985 et 1999. S’ils se sont ignorés dans les couloirs de l’École nationale d’administration, ils vont se croiser dans les allées du pouvoir. Ils appartiennent au monde de la banque (Matthieu Pigasse), des médias (Denis Olivennes, Laurent Solly), des affaires (Nicolas Bazire), de la politique (Jean-François Copé), du service public (Sophie Boissard, Martin Hirsch). Ils sont passés en majorité dans le privé. Certains d’entre eux sont connus du grand public, d’autres ne le sont pas. Ils sont fiers de leur réussite sociale fulgurante, mais est-ce que cela leur suffit ?

« Qu’est-ce qu’on va laisser comme trace ? », s’interroge Alexandre Bompard (PDG de la Fnac). Car si l’on peut parler à leur propos de réussites individuelles, comme le souligne Emmanuel Hoog (président de l’AFP), on ne peut plus guère parler de réussite collective. Alors, que veulent-ils réellement ces neuf hommes et femmes qui sont le fer de lance d’une élite de plus en plus vilipendée en France ? Encore plus d’argent, de notoriété, de pouvoir ? Pas si simple. L’ENA, qualifiée d’« école du pouvoir », leur a heureusement apporté une certaine mauvaise conscience. Ils veulent aussi leur propre estime. Ils savent qu’elle passe par ce qu’ils auront mis de force au service de la collectivité.


"Lolita" : chef-d’œuvre ou "livre immonde" ?

"Lolita", l’adaptation de Stanley Kubrick (Sipa)

Aujourd’hui, on ne pourrait plus publier le roman de Nabokov. A l’époque, ça n’a déjà pas été facile.

Par Cécile Guilbert
Invitée de BibliObs le 22 novembre 2014

« Lolita » occupe une place unique dans l’histoire de la littérature du XXe siècle. Comme d’ailleurs dans celle de son auteur. Car si ce douzième livre (le troisième écrit en anglais) lui apporte enfin sécurité matérielle et gloire universelle, c’est celui qui lui a coûté le plus d’efforts (cinq ans de travail acharné), le plus de découragement (sa femme a dû sauver le manuscrit de l’incinérateur), le plus de tracas éditoriaux.

C’est aussi le seul de ses romans dont le manuscrit reste introuvable et qu’il ait entrepris de traduire lui-même en russe en 1967 : signes flagrants d’un désir de dissimuler sa genèse comme du statut-charnière occupé par cette œuvre dans son extraordinaire mue linguistique.

"Amour morbide et dégénéré"

Par ailleurs, sa célèbre nymphette n’est pas seulement devenue (comme Don Juan, Harpagon et Quasimodo en leur temps) le seul archétype littéraire du siècle : près de soixante ans après sa parution, alors que plus de cinquante millions d’exemplaires s’en sont vendus à travers le monde, « Lolita » demeure scandaleuse. Déjà, en 1992, un traducteur chinois avait cru bon devoir remplacer son titre par « Amour morbide et dégénéré ». Et cela fait plusieurs années que les plus grands éditeurs occidentaux affirment en chœur qu’il serait impossible de publier ce roman aujourd’hui.

« Contrairement à la plupart des livres controversés,écrivait encore récemment Charles McGrath,éminent critique du "New York Times",
la lame de "Lolita"ne semble pas s’être émoussée avec le temps. Là où Ulysse ou l’Amant de Lady Chatterley, par exemple, ont désormais un air familier, inoffensif, voire même charmant, le chef-d’œuvre de Nabokov est encore plus dérangeant qu’il ne l’était jadis. »

Réaction propre au puritanisme américain ? à la bien-pensance régressive qui sévit désormais partout ? à la montée du thème des abus sexuels commis sur les enfants dans l’actualité et l’opinion ? Sans doute pas. Car les symptômes de refoulement déchaînés par ce roman virtuose et magnétique remontent à sa naissance.

En effet, dès son achèvement en 1953, la « bombe à retardement » prévue par Nabokov (qui envisagea un temps une publication anonyme) bute sur le refus des cinq plus grands éditeurs américains. Motifs invoqués ? « Insensée perversité » et « pornographie pure ».
Et si Maurice Girodias, éditeur parisien d’ouvrages sulfureux, accepte de la publier en anglais l’année suivante, c’est parce qu’il y lit - à tort, bien sûr - une apologie bienvenue de la pédophilie qui (dixit Nabokov) « pourrait mener à une transformation des attitudes sociales vis-à-vis du genre d’amours décrits. »

Aussitôt interdit en France (la censure ne sera levée qu’en 1958, date de sa publication aux Etats-Unis), « Lolita » le sera aussi en Angleterre. Entre-temps, les critiques s’empoignent avec violence. Si Graham Greene l’élit comme un des trois meilleurs romans de l’année, John Gordon déclare dans le « Sunday Express » que c’est « le livre le plus immonde » qu’il ait jamais lu.

Même réaction des prestigieux Evelyn Waugh et Edmund Wilson qui ne cachent pas leur répulsion. Tout comme Emile Henriot qui le juge « dégoûtant » et « déplaisant ». Ce qui n’empêche pas l’immense succès du livre, best-seller immédiat percutant de plein fouet une société de consommation privilégiant l’adolescence comme catégorie sociologique majeure.

"Cloaque de montres pourrissants"

Néanmoins, Nabokov a beau multiplier mises en garde et mises au point, flanquer l’édition américaine d’une postface où il explique que « Lolita » diffère des livres licencieux et « ne contient aucune leçon morale », rien à faire, malentendus et méprises ne cesseront plus. L’identification problématique de son narrateur à son créateur non plus. Preuve que ce grand roman d’amour scandaleux - qui est aussi une satire sociale, un polar atypique, une métaphore de la confrontation entre la vieille Europe et la jeune Amérique, une réflexion sur la puissance du destin et beaucoup d’autres choses encore - demeure à ce jour l’un des meilleurs test-baromètre des capacités de lecture d’un individu.

Ayant toujours conçu l’art romanesque comme celui de
« composer des énigmes aux solutions élégantes » et ses romans comme des « crystogrammes étincelants », Nabokov a eu raison d’affirmer (à propos de l’effroi initial des éditeurs envers « Lolita ») que « leur refus se fondait non pas sur ma façon de traiter le thème, mais sur le thème lui-même ». Le « thème » ? Aveuglant, il s’agit bien sûr de la liaison d’un homme mûr avec sa belle-fille aussi impubère qu’impudique et le cortège de turpitudes qu’accompagne cette passion pédophile doublée d’inceste.

Car le fameux Humbert Humbert, « l’étranger dont le sourire tranquille d’enfant sage dissimule un cloaque de monstres pourrissants », après avoir imaginé toutes sortes de stratagèmes pour se débarrasser de sa mère, n’hésite pas à se masturber sur le corps de la fillette à son insu, lui mentir et la droguer pour abuser d’elle. Devenu « techniquement » son amant (mais coup de théâtre scandaleux, c’est une Lolita même pas vierge qui fait le premier pas !), il l’enlève, multiplie les chantages, lui impose actes sexuels et silence en la menaçant de l’abandonner, ne lui donne de l’argent de poche qu’en échange de certaines caresses, monnaie coïts et fellations contre promesses pas toujours tenues de cadeaux, tente de se caresser à côté d’elle au spectacle d’autres fillettes, etc.

La féérie des nymphettes

Or s’il suscite à maintes reprises la révolte du lecteur, ce diable de narrateur tour à tour odieux, tendre, sentimental, cynique, amoureux, calculateur, « candide comme seul un pervers peut l’être », réussit la prouesse d’emporter son adhésion par son « traitement » littéraire à mille lieues de la pornographie courante (« une copulation de poncifs », dira Nabokov) et sans prononcer le moindre mot cru.

De l’envoûter par les mille diaprures, nuances et détails d’un génie poétique subtil et lyrique, capable de « gazer » les scènes sexuelles les plus explicites. Comme de rendre (presque) acceptable son odyssée criminelle. C’est pourquoi, ainsi que l’a très justement écrit Martin Amis, « Lolita » est un roman qui « saisit le lecteur comme une drogue euphorisante, plus puissante que toutes celles jamais découvertes ou conçues. A l’image du narrateur, il est à la fois irrésistible et impardonnable. » A l’image de l’art lui-même que Nabokov a toujours identifié à une féérie, c’est-à-dire une duperie. Comme seule la nature est capable d’en produire.

Car quoi de plus féérique qu’une « nymphette », cette créature
« élue », dotée de « caractéristiques mystérieuses » comme « cette grâce trouble, ce charme élusif et changeant, insidieux, bouleversant même » ? Sans cesse confondue avec l’ensorcellement même de l’art, Lolita est à l’image de la nymphe désignant chez le papillon le stade intermédiaire entre la larve et l’imago : état fragile, transitoire, certes, mais surtout merveille de la nature. Et que seul l’esthète est capable de repérer. Car comme l’écrit le narrateur,

il faut être un artiste doublé d’un fou, un de ces êtres infiniment mélancoliques, aux reins ruisselants d’un poison subtil, à la moelle perpétuellement embrasée par une flamme supra-voluptueuse (oh, cette torture sous le masque !), pour discerner aussitôt, à des signes ineffables – la courbe féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse, et cent autres indices que le désespoir et la honte et des larmes de tendresse me retiennent d’énumérer…

Aussi, « Lolita » doit être lue de bout en bout comme une féérie éminemment ludique, une production de délectation esthétique. Humbert Humbertn’est-il pas un « vampire de conte de fées » ? Le rayon fillettes du magasin où il fait des emplettes pour Lolita « un lieu féérique » ? Cette dernière « une proie enchantée » ? Leur intimité « le pays de merveilles » ? Leur voyage « un périple enchanté » ? Et « Les Chasseurs enchantés » le nom de l’auberge où se déroule la première scène majeure du livre mais aussi celui de la pièce dans laquelle joue Lolita, écrite par ce Clare Quilty qu’Humbert Humbert tuera ?

Autre difficulté qui rend difficile le décollement identificatoire de Nabokov à son narrateur et alimente les malentendus ? La figure de l’adorable enfant aux charmes impubères qui traverse toute son œuvre et sa biographie : de son premier amour transposé dans « Machenka » à la nouvelle « l’Enchanteur » qui constitue « la première petite palpitation » de « Lolita ». En passant par la Colette réelle d’« Autres rivages » et de sa traduction en russe du chef-d’œuvre de Lewis Caroll.

Après 1955, il y aura encore « Ada », Armande dans « la Transparence des Choses », puis les Dolly et Bel de « Regarde, regarde les arlequins ». Jusqu’au posthume « Original de Laura » où cette dernière, prénommée comme la nymphette de Pétrarque, fait résonner l’écho assourdi de Lolita comme roman et personnage. Nympholâtre, Nabokov ? Assurément. Mais pas criminel. Même s’il est vrai qu’ « un style imagé est la marque du bon assassin. »

Cécile Guilbert
Crédit BibliObs
Article tiré du hors-série de "l’Obs" consacré à la "Bibliothèque idéale du XXe siècle".

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