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Aristide Maillol - Dina Vierny, un Pygmalion et sa muse

Réouverture du Musée Maillol

D 1er novembre 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nous avions déjà évoqué sur Pileface, Aristide Maillol et le rendez-vous manqué de Sollers avec Dina Vierny (dans Sur les pas de Maillol avec Dina Vierny), la jeune modèle et muse du vieux peintre, qui prolongea sa mémoire en créant la Fondation Maillol et le musée Maillol. Celle qui refusa à Sollers son texte pour un catalogue « Les déesses de Maillol ». Disparue en 2009, ses héritiers recherchèrent des ressources pour poursuivre son œuvre, vendirent quelques œuvres pour y parvenir jusqu’à ce qu’en 2015, le musée ferme ses portes.

À l’occasion de la réouverture, le 15 septembre 2016, du musée Maillol à Paris, un magnifique documentaire 2016, diffusé par France 5 le 11 septembre relate cette histoire. Une rencontre improbable mais décisive dans l’histoire de l’art : celle d’Aristide Maillol, septuagénaire, artiste de génie qui a opéré une révolution dans la sculpture en épurant les formes, et d’une jeune fille de 16 ans qui deviendra son modèle, et sa muse, Dina Vierny.

Parce que c’était lui, parce que c’était elle

« Parce que c’était lui, parce que c’était elle »…Le sculpteur catalan Aristide Maillol (1861-1944), génie du geste, qui donne à ressentir le volume dans l’espace, sculpte le corps féminin avec intensité et vie, inspiré par sa muse et amie Dina Vierny (1919-2009).

Aristide Maillol (1861-1944)
Méditerranée dit aussi La Pensée
Entre 1923 et 1927
Marbre
H. 110,5 ; L. 117,5 ; P. 68,5 cm
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
LA MEDITERRANEE

En 1905, lorsque cette statue est exposée au Salon d’automne sous le titre de Femme, elle fait sensation. L’écrivain André Gide écrit : "Elle est belle, elle ne signifie rien". Son titre de Méditerranée sera donné plus tard.

La statue a été commandée à l’artiste par le comte Harry Kessler, un Allemand qui, à partir de 1904, est devenu son mécène et pour lequel Maillol a également créé Le Cycliste et Le Désir. L’original, en calcaire, se trouve en Suisse. Le musée d’Orsay en conserve deux autres versions : le bronze est une fonte récente tandis que le marbre est une copie faite du vivant de l’artiste.

C’est sa simplicité qui fait la beauté de cette sculpture. Le parti pris de Maillol est à l’opposé de ce qui se pratique alors, à la suite de Rodin. Pas d’émotion exagérée, pas de muscles saillants. Le visage est dépourvu d’expression, et les membres sont bien pleins, la peau très lisse. Maillol a modifié sa statue, jusqu’à ce qu’il trouve la composition idéale. La figure est toute en triangles emboîtés, repliée sur elle-même, comme en méditation. Seules dépassent un pied et une main. Dans la deuxième version, ici en marbre, on peut voir comment Maillol a évolué par rapport à la première version, ici en bronze. Ce mouvement de simplification de la sculpture après 1900 est appelé "retour à l’ordre".

Œuvres en rapport

Dessins à Paris, au Musée Maillol. Nombreuses études en terre cuite et en bronze. Plâtre présenté au Salon d’Automne de 1905. Pierre exécutée ensuite pour le comte Kessler, aujourd’hui à Winterthur, collection Reinhart. Edition en bronze fondue par Godard et par Alexis Rudier. Torse édité en bronze par Alexis Rudier.
Crédit : RMN

Après avoir réalisé l’une de ses œuvres majeures, La Méditerranée—« Elle est belle, c’est une œuvre silencieuse » ,pense André Gide—, Maillol se retrouve en manque d’inspiration. Quelque chose, quelqu’un lui manque. C’est alors que son ami architecte Jean-Claude Dondel lui présente Dina. La rencontre provoque l’étincelle entre un pygmalion vieillissant et une adolescente énergique. Olivier Lorquin, directeur du musée Maillol et fils de Dina Vierny, affirme :« La rencontre a modifié la vie de Maillol, celle de ma mère et de l’histoire de l’art. Il voyait en Dina son modèle vivant, dont il avait rêvé depuis des années… »« C’est une femme qui avait une très forte personnalité,renchérit Emmanuelle Héran, conservatrice en chef, responsable de la collection des jardins du Carrousel. Je ne connais personne qui l’ait connue même trois minutes sans s’en souvenir toute sa vie. »Entre eux, il n’y a pas d’histoire de chair ; le respect, l’amour de l’art priment. Cette admiration réciproque va alors porter les fruits d’une création prolixe et personnelle. À Banyuls-sur-Mer, sa ville natale, Maillol crée, tandis que Dina Vierny, son jeune modèle et muse des dix dernières années de sa vie, pose.


Dina Vierny, pose pour Maillol, dans son atelier
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Une quête de perfection obsédante

Le corps féminin est le motif d’inspiration par excellence de Maillol. Crayon, sanguine, fusain, il déborde de créativité et, grâce à la sensualité généreuse de Dina, reprend le goût de peindre.


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Maillol avait commencé sa vie d’artiste par la peinture auprès des Nabis—Femme assise à l’ombrelle (1892), Profil de femme (1896)… Mais la sculpture a été plus forte et est devenue son mode d’expression.« Mes statues, ce sont des poèmes de ma vie. Au lieu de m’expliquer en vers, je m’explique par la sculpture », disait-il.« Maillol est un sculpteur aussi grand que les plus grands. Il a le génie de la sculpture, je suis tranquille sur l’avenir d’un tel homme »,écrira Rodin. L’artiste est dans une quête de perfection obsédante.« Sa sculpture naissante poussait comme une plante, il lui fallait des états, deux ou trois fois la même idée autrement faite », déclare Dina.

Dina, dont l’énergie n’a d’égale que sa soif de culture, se fond dans la nature. Elle est la Rivière, l’Air, la Montagne, l’Harmonie. Dina, c’est la vie, elle est le mouvement, l’engagement aussi — elle a pour petit ami le photographe Jean Jamet qui, sous le Front populaire, participe au mouvement des auberges de jeunesse. En 1940, cette jeune femme juive d’origine russe intègre le réseau Varian Fry et fait passer la frontière des Pyrénées à des hommes et des femmes qui fuient la Gestapo. En 1943, elle est arrêtée. Maillol intervient alors auprès d’Arno Breker, sculpteur attitré d’Hitler, pour lui éviter le pire. Après six mois d’incarcération, elle évite la déportation et reprend son rôle de muse, jusqu’à la mort du maître.

« Il n’y a qu’elle qui sait »

Le sculpteur Maillol lui a laissé les clés de son œuvre, car« il n’y a qu’elle qui sait »,disait-il. Dina accepte cette responsabilité et s’engage à faire connaître cet artiste qui voulait sculpter l’impalpable…« Il lui avait raconté toute son œuvre. Elle est devenue la grande spécialiste, experte de l’œuvre de Maillol », raconte Alain Jaubert, réalisateur et écrivain. Dina ouvre sa galerie en 1947, sur les conseils de Matisse, et crée le musée Maillol, à Paris, en 1995. Meurt à 90ans celle qui n’a cessé de proclamer qu’Aristide Maillol était son pygmalion, un homme qui lui avait tout appris. Un homme qui disait d’elle qu’elle était plus douée pour l’art que pour tout le reste…

Françoise Jallot

Écrit par Nathalie Bourdon et réalisé par Catherine Aventurier

Documentaire .Durée 52’. Produit par MFP,avec la participation deFrance Télévisions et du CNC et avec le soutien de la fondation Dina Vierny. Production déléguée  : Philippe Molins et Richard Heyraud. Année 2016.

Les Modèles et leurs peintres

Merci au blog
http://voycev.over-blog.com/les-modeles-et-leurs-peintres

dans son article « Les Modèles et leurs peintres »
D’avoir référencé pour Maillol, notre entrée « Sur les pas de Maillol avec Dina Vierny » Avec l’encart-ci_dessous :

Dina Vierny exécuteur testamentaire et ayant-droit moral de l’œuvre de Maillol

Dina Vierny, muse d’Aristide Maillol, collectionneuse a été la présidente du musée Maillol-Fondation Dina Vierny, jusqu’à sa mort en 2009. D’origine ukrainienne, Dina Vierny quitte l’URSS de Staline en 1925, avec ses parents, pour s’installer en France. Alors qu’elle n’a que 15 ans, Dondelle, l’un des architectes du musée d’Art moderne, est frappé par la ressemblance de la jeune fille avec l’œuvre de Maillol. Présentée au sculpteur, elle devient sa muse et pose pour lui comme pour ses amis, Raoul Dufy, Pierre Bonnard et Henri Matisse. C’est sur les conseils de ce dernier qu’après la mort de Maillol, en 1944, elle ouvre une galerie d’art boulevard Saint-Germain où elle défend, entre autres, les artistes russes rejetés par le régime soviétique.

En 1965, Dina Vierny, exécuteur testamentaire et ayant droit moral de l’œuvre de Maillol, fait don des sculptures monumentales de l’artiste à l’Etat, qui sont alors installées dans le jardin des Tuileries. En 1995, elle ouvre la Fondation Dina Vierny-musée Maillol rue de Grenelle à Paris, où sont présentées des œuvres d’art moderne provenant de sa collection personnelle, des sculptures de Maillol et des expositions temporaires d’artistes modernes et contemporains.

Pour honorer la mémoire de Maillol, elle a également ouvert un musée dans la ville de Banyuls (Pyrénées orientales), où repose le sculpteur.


Statue La Méditerranée, sur la tombe d’Aristide Maillol (1861-1944) dans le jardin de sa maison-atelier « La Métairie » à Banyuls, une ferme isolée dans la vallée de la Roume, aujourd’hui transformée en musée. (photo V.K.)
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A. Maillol, L’art d’aimer, Musée Maillol à Banyuls. (photo V.K.)
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A. Maillol, Musée Maillol à Banyuls. (photo V.K.)
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A. Maillol, Musée Maillol à Banyuls. (photo V.K.)
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La donation de Dian Vierny au Jardin des Tuileries

  • ARISTIDE MAILLOL, RIVIERE, 1943,

  • ARISTIDE MAILLOL, MONUMENT AU PORTS DE PORT VENDRES, 1923, PLOMB

  • ARISTIDE MAILLOL AIR, 1932, PLOMB

  • ARISTIDE MAILLOL, AIR, 1932, PLOMB (DETAIL)

  • ARISTIDE MAILLOL, MONUMENT A CEZANNE , 1925, PLOMB

  • ARISTIDE MAILLOL, FLORE, 1910

  • ARISTIDE MAILLOL, ILE DE FRANCE, BRONZE

  • ARISTIDE MAILLOL, L ETE, 1910, BRONZE

  • ARISTIDE MAILLOL, JEUNE FILLE ALONGEE, 1921, PLOMB

  • ARISTIDE MAILLOL, LA NUIT, 1909, BRONZE

  • ARISTIDE MAILLOL, LES TROIS GRACES, 1938 PLOMB

  • ARISTIDE MAILLOL, MONUMENT A CEZANNE, 1925, PLOMB

Il est possible d’admirer une vingtaine des plus belles sculptures de l’artiste au jardin du Carrousel, entre les Tuileries et le musée du Louvre.

Ces sculptures nous donnent à voir, pour la plupart, le corps d’une jeune femme que l’artiste n’aura de cesse de réinventer avec Dina Vierny, et qui l’inspirera jusqu’à sa mort. Elle héritera de son œuvre et passera sa vie à la promouvoir.

La magie de cette merveilleuse collection réside dans le subtil équilibre entre force, dynamisme et sublime sensualité qui se dégage de chacune de ces sculptures.

N’oubliez pas d’admirer les dos, sujet travaillé et retravaillé par Maillol…

Crédit : http://www.sculpturenature.com/jardin-tuileries-maillol/


Dina Vierny, Matisse et Bonnard

Dina Vierny fut aussi modèle de Matisse et Bonnard
Et le dessin ci-dessous de Matisse daté 1949 en témoigne.
Mais pendant les années de la seconde guerre mondiale, Dina Vierny était déjà en rapport avec eux. En témoigne, cette anecdote parmi d’autres :

Quand Maillol était à Banyuls-sur-Mer, pendant la seconde guerre mondiale, il décida de mettre en sécurité son modèle soupçonnée par la police d’aider des réfugiés politiques à passer la frontière, il transféra alors Dina chez ses amis Matisse et Bonnard, à Cimiez et au Cannet.


A Dina Vierny
Henri Matisse, février 49
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Un article de Yves Stavridès, L’Express, 01/06/ 2000 [1] relate les relations de Dina Vierny,modèle, avec Matisse et Bonnard :

Elle a posé pour Maillol, Matisse et Bonnard. Dotée d’une tête bien faite, elle leur faisait, aussi, la conversation. Elle expose l’oncle Pierre (Bonnard) dans sa fondation

Née à Odessa en 1919, arrivée à Paris en 1926 : Dina Vierny a les yeux de la mer Noire et le sourire gavroche de la rue Monge. Elle aura côtoyé des peintres et des poètes, des dockers et des gueux, des présidents de la République et des princes, et elle est restée la môme Dina. « Didi » pour les intimes. « Didi » chérie d’Aristide Maillol, d’Henri Matisse, de Pierre Bonnard, qui, jusqu’à la tombe, vont rester bouche ouverte devant ce modèle pas comme les autres. Le premier, qu’elle appelait « le Patron », a été son « deuxième père » ; les deux suivants seront des « oncles merveilleux ». Pour les esprits tordus, elle dégaine à tout hasard le mot de l’oncle Henri : « Je ne mange pas les huîtres que je viens de peindre. » Jusqu’au 9 octobre, Didi recevra l’oncle Pierre : la Fondation Dina Vierny-musée Maillol expose 60 toiles majeures de Bonnard. Cet événement lui renvoie les embruns d’un tendre passé, et les visages de ces « trois enfants, dit-elle, qui s’aimaient comme des frères ».

En ce temps-là, les jeunes femmes qui posaient nues n’étaient pas des lauréates du concours général. Mais la petite est un cas. Une bombe atomique, dans tous les sens du terme. On comprend vite pourquoi le vieil Aristide, qui, à 73 ans, n’avait plus trop le moral, a vu en elle la Madone. Cette fille d’un pianiste bohème - qui a fui le délire soviétique pendant la NEP - lui parle de Baudelaire et des Fleurs du mal, de Lautréamont et des Chants de Maldoror, de Freud et de psychanalyse, de son copain André Breton et des surréalistes, de ses camarades Jacques et Pierre Prévert, avec qui elle joue Bonne Nuit, capitaine. Et quoi encore ? La môme fait des études de physique : ce qui, pour une bombe, est la moindre des choses. Avec elle, Maillol va en reprendre pour dix ans. Le Catalan redécouvrira les joies du bronze et les voies de la modernité. « Il a retrouvé le mouvement », dira Bonnard. Dans cette bouche, c’était plus qu’un compliment.

Le sculpteur a également retrouvé le goût du pinceau. En 1940, il peint un Portrait de Dina, qu’on appelle aussi La Femme à la robe rouge. Car la môme est venue se réfugier chez les Maillol, à Banyuls-sur-Mer. Dès la fin du mois d’août, elle a intégré le réseau Varian Fry - courez voir l’exposition Les Artistes et l’exil, à la Fondation Mona-Bismarck, jusqu’au 3 juin 2000 - et fait passer la frontière des Pyrénées aux intellectuels qui ont la Gestapo sur le râble. « J’ai tout raconté au Patron, dit-elle. Comment je les attendais, vêtue de rouge, à la terrasse d’un café... Il m’a alors indiqué des ??chemins de chèvres’’. C’est ainsi qu’est née la route ??Maillol-Dina’’. » Mais les pandores de Vichy finiront par l’arrêter. Le Catalan se précipite chez un avocat, et les deux hommes mettent au point la plaidoirie : « Elle allait chercher de l’huile en Espagne ! » On la relâchera « au bénéfice du doute ». Elle ne le sait pas encore, mais le destin de Dina la Magnifique est en train de s’écrire.

Le Patron veut l’éloigner un moment des képis de la région. Disons aussi qu’il se méfie de la petite, et qu’il n’a pas tort : la robe rouge ne demande qu’à reprendre du service. Il écrit alors des lettres à ses deux amis les plus chers : il leur « prête » son modèle. L’un habite à Cimiez, sur les hauteurs de Nice, c’est Matisse. L’autre, au Cannet, c’est Bonnard. Depuis la fratrie des nabis, ils sont unis à la vie à la mort. A la mousquetaire. Le trio manquait d’un d’Artagnan : il arrive. « Je suis un vrai mec », confirme d’ailleurs l’intéressée.

Si le Catalan est « le plus tendre », Matisse sera « le plus charmeur ». Avec le Patron, les séances de pose se passent dans le silence, « mais nous parlions beaucoup après. Avec Matisse, nous parlions pendant et après ». Les dessins à l’encre de Chine qu’il laisse de Dina seront porteurs à jamais d’une bonne humeur contagieuse et de leurs douces rigolades. Il rêvait d’en faire son Olympia, mais Bonnard va entrer dans la danse avec son Nu sombre. Un tableau historique.

A Cannes, Dina dépense d’un coup sec les sous que lui a donnés Matisse : elle achète des boucles d’oreilles en argent chez Hermès. « J’ai toujours été une flambeuse, souligne-t-elle. Comme mon père. » Pour Bonnard, elle pose habillée de ces boucles et d’un bronzage qui restera unique dans l’oeuvre de l’artiste. « Je prenais des bains de soleil, dit-elle, et ça le rendait fou. Il avait dans la tête la peau diaphane de la Grande Baigneuse blessée de Renoir. Il rêvait d’un cachet d’aspirine, mais j’allais quand même à la plage... » Pierre Bonnard passe pour un timide, un introverti, un presque muet, qui ne s’épanouit qu’en présence de son neveu et de ses petits-neveux, qu’il aime plus que tout au monde. Ses premiers échanges avec Dina seront conformes à cette réputation. Elle demande à voir son petit basset ? Réponse : « Il est avec ma femme, et vous ne la verrez jamais. » Elle lui sort un in-folio de ses toiles reproduites, qu’elle a déniché à la librairie du Chêne ? Lui : « Mais vous êtes malade d’avoir acheté ça ! Tout ce que j’ai fait hier n’a aucun intérêt. » Pour ce qui est des séances, il la veut en mouvement, toujours, et exige qu’elle s’arrête quand il lui dit de s’arrêter. Elle s’y revoit encore : « J’ai failli lui répondre : C’est comme chez les militaires, ici.’’ » Mais l’oiseau ne sait pas encore à qui il a affaire.

L’autiste, donc, ne parle pas : ni avant, ni pendant, ni après les séances. Jusqu’au jour où Dina lui envoie sa torpille : « Je suis grosse. Je ne suis pas votre type de femme.
- Hein ? Mais si, mais si. J’ai plusieurs types de femme.
- Ah. Voyez-vous, Pierre Bonnard, j’aime votre peinture à un point que vous n’imaginez pas. Mais, moi, dans la vie, j’ai besoin de partager. » Un silence de qualité s’ensuit. Et, ô miracle, les lèvres de l’artiste se descellent. « Des phrases simples, très belles, dit-elle. Il avait un parler poétique à la Prévert, qu’il ne connaissait pas. » A compter de ces heures, et jusqu’à toujours, Didi aura pour l’oncle Pierre un coeur gros comme ça.

En 1943, celle qui aime tant le soleil se retrouve à l’ombre. Fresnes. La Gestapo l’a arrêtée à Paris, rue de la Grande-Chaumière, avec des résistants. Et la police de Vichy a transmis son dossier aux nazis : « C’était n’importe quoi, soupire-t-elle. J’étais devenue Mata Hari. » A douze reprises, on la conduira avenue Foch, au centre d’interrogatoire de l’Abwehr. A priori, elle est déjà morte. Et pourtant. Fou d’angoisse, le Patron refuse de s’avouer battu. Il démarche Arno Breker, « titi » allemand de Montparnasse et sculpteur vedette du IIIe Reich. Il aura bien manipulé les artistes, celui-là. Mais il en aura aussi arraché plus d’une cinquantaine à la certitude des camps. Il va la tirer de là. Après ses six mois de cellule, Dina ne l’oubliera pas.

A la Libération, elle sera la seule à intervenir, de Paris jusqu’à Berlin, pour favoriser la « dénazification » de Breker et lui épargner de sérieuses bricoles. Sans un début d’illusion : « En voilà un qui n’aura rien compris. Je l’entends me dire : ??Quel dommage que tu n’aies pas connu Hitler, tu sais, il était si charmant...’’ Me sortir ça à moi. » Des années plus tard, quand elle aura ouvert sa galerie, elle l’enverra dans les cordes en quelques lignes : « Je t’ai écrit à la naissance de mes deux enfants. Sans toi, j’aurais manqué les deux plus grands bonheurs de mon existence. Mais je préfère mourir sur place plutôt que de t’exposer. »

Depuis septembre 1944, le Patron n’est plus. Il s’est tué dans un accident de voiture. « C’était le plus tendre », répète-t-elle, en ensoleillant cette douce et sobre oraison d’un joyeux : « Qu’est-ce qu’on aura pu se marrer... » Bonnard, qui a perdu sa femme en 1942, et qui pleure son vieux frère catalan, vient alors s’aérer un peu la tête dans ce Paris de l’après-guerre. Dina s’en occupe, l’emmène au restaurant, au théâtre. On peut les croiser au Salon d’Automne, où elle aura droit à un grand « classique » du peintre. A hauteur de ses propres toiles, elle le voit sortir des tubes de couleur de sa poche ; et monsieur se met à rehausser d’une pointe de jaune ou de blanc des oeuvres qui appartiennent, faut-il le rappeler, aux collections nationales. D’où cet admirable dialogue chuchoté : « Pierre Bonnard, on va se faire embarquer !...
- Ma chère enfant, faites le guet ! »
A chaque voyage, il l’invitera à redescendre au Cannet. « Revenez, Didi. Je veux refaire un tableau de vous. Vous l’emporterez. Ou bien l’autre. Ou bien les deux. Comme il vous plaira. » A chaque voyage... « J’aurais peut-être dû y aller, dit-elle. Peut-être... Pour moi, il est le plus grand peintre du XXe siècle. Mais je sais qu’il m’aurait gardée six mois. Et c’était le moment où je devais décider de mon existence. » C’est alors que l’oncle Henri entre en piste.

Quand il monte à Paris, il séjourne dans un hôtel situé à l’angle de la rue où vit Dina. On les aperçoit dans les rues, dans les brasseries, dans les cinémas de Montparnasse. « J’ai vu Les Enfants du paradis avec Matisse... » Il sait qu’elle est faite pour l’art. Qu’elle est née pour ça. Donc, il prend l’affaire en main. Au 36 de la rue Jacob, un bougnat s’apprête à partir. Matisse visite les lieux avec la môme, et lui donne alors des ordres : « Vous vendez un dessin du Patron et vous prenez ce bail tout de suite ! » Phase suivante : pour aménager un bougnat en galerie d’art, il faut quelqu’un qui ait le diplôme. Sans mollir, Matisse attaque l’un des architectes les plus courtisés de son époque, Auguste Perret. Ce dernier arrondit les yeux : « Mais Matisse, je dois reconstruire Le Havre et Amiens ! » Et alors ? Il invite l’architecte à manger une bouillabaisse. Il faut croire qu’elle était bonne : « Ma galerie, note Dina, est toujours telle que Perret l’a dessinée. C’était il y a cinquante-trois ans. »
Avant toute chose, elle sera la fille spirituelle du Patron. « Il n’y a qu’elle qui sait », lançait-il déjà, de son vivant, à la cantonade. Dépositaire, experte, historienne de son oeuvre, on lui doit un des plus jolis coups de foudre du siècle passé : Paris et Maillol. En 1963, via Malraux, elle offre rien de moins que dix-huit statues au jardin des Tuileries. Le général de Gaulle demandera à la voir, et à la revoir. « Il devait se plier en deux pour être à ma hauteur, se souvient-elle. Il avait les yeux de mon chien Chichi. J’avais fini par le lui dire. Il avait trouvé ça merveilleux. » Sans hésiter, le Général dira banco à son ministre et au bonheur de la môme : vingt ans après son accident, le Patron aura des obsèques nationales.

Dans cette période, on peut aussi croiser celle qui, très tôt, a exposé Poliakoff et les plus précieux dessins de Kandinsky - « J’ai bien connu sa femme, Nina... » - en Union soviétique. Après avoir constaté que « tous les hommes de la famille ont été liquidés », elle y passe quelques années à détecter les peintres majeurs (Kabakov). A se bourrer la gueule avec eux. A apprendre par coeur des chansons du goulag, qu’elle enregistra par la suite. Afin d’aggraver son cas, elle écrit, en 1973, le plus beau texte jamais imprimé sur le statut de l’artiste en URSS. Après ça, faut-il préciser que madame sera tricarde au pays des soviets ? Parfait. Qu’ils aillent se faire foutre. Et, déjà, elle est ailleurs. On la signale en Amazonie, à crapahuter avec les Indiens ; à New York, à livrer des expertises ; à Tokyo, à donner des conférences. « Aujourd’hui, souffle-t-elle, je me suis calmée. Mais, à l’époque, à tout instant, j’étais prête à courir jusqu’à Pétaouchnok ! » Dont acte. On récupère son sourire sur les docks de Caracas. Elle y rencontre un sculpteur vagabond, le Hollandais Cornelis Zitman. C’est le coup de coeur. Et, sans le savoir, c’est aussi un coup de pied à suivre vers une amitié intense. Avec qui, s’il vous plaît ? Avec le futur locataire de l’Elysée.

François Mitterrand est un grand marcheur, et la rue Jacob fait partie de son trajet. Dans la devanture de la galerie, les femmes épanouies de Zitman lui sautent à l’oeil. Il s’arrête. Il regarde. Il entre. Promène sa main sur les bronzes. Il aime. Il reviendra. Un jour de janvier 1981, il passe la porte : Dina est là. Deux doigts de baratin. Lui : « Combien ça coûte ? » Elle : « 200 000 francs. » Lui : « Eh bien, dites donc... » Elle : « Oui. Mais, quand vous serez au pouvoir, ce sera fini, tout ça ! » Ils se regardent. Et se désintègrent de rire, d’un rire qui résonne encore entre les murs. A partir de ce rire, le président de la République, qui, comme chacun sait, est envoûté par la nuit des morts, sera aimanté par son contraire : le soleil Dina. Dina la Joie. Didi la Farceuse. Ce sont des injections de bonne humeur qu’il vient chercher chez elle. Il s’approvisionne, en privé comme en public. A la Fiac, on suivra François Mitterrand jusqu’à son stand, et cela donne ceci : « Dina n’est pas là ?
- Non.
- Quel dommage. Elle m’aurait remonté le moral. »
Le 20 janvier 1995, la voiture présidentielle s’arrêtera devant les nos 59 et 61 de la rue de Grenelle : c’est le père François qui vient baptiser la Fondation Dina Vierny-musée Maillol. Ce sera très émouvant de les voir de dos, à chuchoter, tels deux comploteurs, devant les oeuvres exposées. Pendant vingt ans, la Didi d’Aristide a patiemment racheté les appartements des lieux pour créer cet espace unique : ce « concubinage » entre les oeuvres de Maillol et celles qui racontent sa propre vie. « J’ai mis tout ce que j’avais, rit-elle, et surtout ce que je n’avais pas. J’aurai fini de rembourser à la fin de l’an 2000. Mais tout cela est venu servir le Patron et, mon ange, ce n’est que justice ! »

Cette collectionneuse dans le sang a également amassé des trucs extraordinaires, que l’on verra demain, ou que l’on a déjà vus avant-hier, sans même le savoir. Sous vos yeux, elle déballe son « fonds » George-Sand : des écrits, des toiles, des meubles, des bijoux ; et se prépare déjà à la grande exposition de 2002 à Orsay. « J’ai même sa vieille chaise percée, précise-t-elle. Oh, j’ai très bien connu sa petite-fille, Aurore... » Mais qui, en ce bas monde, n’a-t-elle pas connu ? Dans un autre genre, cette folle a accumulé une centaine d’attelages du XVIIe et du XVIIIe siècle : « Et, quand on a des attelages, il faut bien avoir des chevaux, non ? J’en ai une petite quinzaine, près de Rambouillet. » Ben, tiens... Ces attelages, vous les avez forcément vus charger dans des films de cape et d’épée avec Jean Marais. Quant à celui de La Folie des grandeurs, film culte de Gérard Oury, c’est évidemment elle qui l’a dessiné.
Pour le reste, son existence respire dans les salles de la rue de Grenelle. Marcel Duchamp et ses deux frères. Kandinsky et les Russes. Le Douanier Rousseau et les naïfs. Les petites Olympia de Matisse. Tant d’autres « instants ». Et, bien sûr, le Nu sombre de Bonnard. « Longtemps après sa mort, se rappelle-t-elle, ce tableau est passé en salle des ventes. Je n’avais pas un flèche. C’est un marchand anglais qui l’a eu. Je le lui ai racheté trois ans plus tard. »
Pour accueillir l’oncle Pierre, la môme Dina a le visage bronzé. D’un tiroir, elle ressort une petite chose de ses jeunes années : « Mes boucles d’oreilles, dit-elle. Et je vais les exposer... »

Yves Stavridès

oOo

[1publié sous le titre « La femme modèle »

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