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Ghetto de Venise, 500 ans

Donatella Calabi - Dictionnaire amoureux de Venise

D 10 avril 2016     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



C’est le 29 mars 1516, il y a tout juste cinq cents ans, que la République de Venise obligeait tous les Juifs à habiter dans un quartier, le Ghetto Novo, isolé du reste de la ville.

Le cinquième centenaire donne lieu à des manifestations aussi nombreuses que variées : expositions, projections, soirées, concerts, lectures, conférences [1]...
Le 29 mars Donatella Calabi, directrice du Comité scientifique du Cinquième Centenaire de l’institution du Ghetto de Venise [2], a présenté son livre Ghetto de Venise, 500 ans (Liana Levi).

Ghetto de Venise, 500 ans
Donatella Calabi

traduit de l’italien par Marie-George Gervasoni
Date de parution : 11-02-2016
14 x 21 cm - 176 pages
isbn : 9782867468049
20 €
cahier-photos en couleurs de 16 pages
Liana Levi, 2016

Lire un extrait

Le jeudi 14 avril 2016 à 19 h
au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Hôtel de Saint-Aignan 71, rue du Temple 75003 Paris
Rencontre avec Donatella Calabi

en conversation avec Fabio Gambaro, journaliste, écrivain et correspondant de la Repubblica à Paris,

suivie de la projection du film Le Ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise, réalisé par Emanuela Giordano, documentaire, Italie / France, 54 min.

29 mars 1516. La Sérénissime impose aux Juifs de Venise de se regrouper dans le lieu-dit « Geto », à l’extrémité nord de la ville, sur une île encerclée par des canaux. Deux portes, ouvertes le matin et refermées le soir à minuit, donneront désormais accès à ce lieu. Les habitants pourront le quitter dans la journée pour exercer leur profession, mais la nuit seuls les médecins seront autorisés à sortir pour soigner les Chrétiens hors les murs. Le premier ghetto est né. Son appellation sera désormais associée à tous les lieux de ségrégation dans le monde. Aujourd’hui, 500 ans après, nous nous posons d’innombrables questions concernant cette mesure. Qu’est-ce qui l’a motivée ? Comment la communauté juive l’a-t-elle acceptée ? Était-elle d’ailleurs ressentie comme une contrainte ou comme s’inscrivant dans une politique générale de la République vénitienne vis-à-vis des communautés étrangères ? Quelle a été la vie dans ce lieu de confinement durant les 300 ans qui ont précédé la suppression des portes par Napoléon ?
Depuis l’institution du « lieu clos » jusqu’au processus d’assimilation, dans une approche qui englobe Venise dans son ensemble, ce livre met en lumière les relations qui, malgré la réglementation, existaient entre la Communauté et le reste de la société civile, et aussi la vie de la plus importante ville cosmopolite du bassin méditerranéen.

*

Ghetto

Dictionnaire amoureux de Venise

Ici, il faut raconter les choses.
Le mot ghetto vient du verbe gettare, fondre, d’où geto vecchio et geto nuovo, pour désigner un ensemble de fonderies des XIVe et XVe siècles et leurs scories rejetées aux environs. Après l’installation for­cée des Juifs, surtout à partir de 1516, le mot change de prononciation et de sens. Il n’en conserve pas moins son origine sinistre qu’on retrouve dans getta­ tore, jeteur de sort. L’être-jeté : toute une histoire obscure et terrible.
Nous sommes à Canareggio, près de la gare ferro­viaire, dans le quartier le plus peuplé de Venise. Le ghetto forme un ensemble de maisons nettement plus élevées que les autres (beaucoup de monde pour peu de place autrefois).
Les Juifs sont déjà à Venise au début du XIVe siècle, comme marchands venant acheter et vendre sans avoir le droit de rester. On leur impose la condotta, contrat provisoire. Ils pratiquent le prêt à usure (inter­ dit aux chrétiens) et la strazziaria, vente d’objets et de vêtements de seconde main.
Le pouvoir vénitien prend souvent prétexte d’irré­gularités dans la tenue de leurs comptoirs pour ne leur accorder que quinze jours de résidence et plus tard, le port de signes distinctifs ostensibles : rond jaune, turban, chapeau jaune puis rouge. Ils ne peuvent pas être enterrés en terre chrétienne : leur cimetière sera donc au Lido jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Les Juifs, et ce n’est pas nouveau, déclenchent la peur de voir la banque et le commerce passer princi­palement par eux. L’antisémitisme chrétien est déjà une vieille histoire, mais Venise invente à la fois la résidence obligatoire contrôlée (le nom) et la mé­thode de ségrégation-séquestration-exploitation, aussi cynique que souple. C’est la tache noire de la Sérénis­sime, sa redoutable innovation. Le Marchand de Venise est le chef-d’œuvre ambigu qui s’est chargé de la mettre en scène (voir Shakespeare).
L’argent, sa circulation, ses détours, son usage, ce qu’il signifie obscurément dans les profondeurs plus ou moins conscientes de l’Histoire et des corps. L’énorme masse de passions, de tractations secrètes, de fascinations et de haines qu’il inspire. La judéo­phobie religieuse instituée, enfin, plus ou moins explosive selon les variations de l’économie. Tout cela dans l’envers rarement dit de l’Histoire, dans la grande question des ténèbres.
Pragmatisme vénitien du Sénat : le 29 mars 1516, une proposition de Zaccaria Dolfin est adoptée à une forte majorité. Les Juifs devront s’installer dans le Ghetto Nuovo, îlot urbain relié au reste de la ville par deux accès qui seront fermés la nuit. Ils peuvent être prêteurs sur gages ou fripiers, mais sont en même temps tenus à distance. Cette décision va à l’encontre d’un fort courant de fanatisme populaire animé par les franciscains. Le résultat ? Une forteresse (on évite les violences les plus graves), et un camp de concen­tration vivable, à utilité monétaire.
Ils sont donc là, prêteurs à 5 %. On parle de temps en temps de les expulser, mais sans suite. Le mot ghetto deviendra européen. Les portes sont ouvertes à l’aube et fermées à minuit. Quatre gardiens chrétiens, appointés par les Juifs eux-mêmes, surveillent les entrées et les sorties. Les Juifs ne peuvent pas sortir pendant les fêtes chrétiennes.
À cela près (si on peut dire), ils peuvent vivre avec leurs familles à leur gré. Religion, nourriture, vie associative active, synagogues appelées schole (sur le modèle des fraternités laïques chrétiennes). Comp­toirs de prêt et tailleurs sont très fréquentés par ceux du dehors, lesquels viennent aussi pour le théâtre très vivant et les fêtes (celle de Pourim, par exemple).


Les portes du Ghetto sont démolies par les Français le 10 juin 1797 : une des rares bonnes actions de l’armée de Bonaparte à Venise. Mais il faudra attendre l’unité italienne et Victor Emmanuel II (1866, donc) pour que les Juifs aient les mêmes droits que les autres citoyens.
Les Vénitiens (et, avec eux, toute la culture européenne) ont-ils été potentiellement nazis ? On sait que la question, après la Shoah, est de plus en plus à l’ordre du jour. Polémiques, essais divers, repentance de l’Église catholique, beaucoup de discours, et, finalement simplifications en tous sens. Reste ce fait : Venise la splendide a été aussi la ville qui a créé le Ghetto. Nous retrouvons, une fois de plus, Dieu et le Diable ensemble (Baudelaire : « Personne n’est plus catholique que le Diable »), et, qui plus est, en transaction modérée et plus ou moins occulte. La Fortune a ses secrets. Le Ghetto, c’est ainsi, fait partie de Venise.
J’entre ici avec émotion et respect. Les synagogues sont admirables. Diversité et beauté intérieure, rouleaux et livres entourés et éclairés d’un rouge qui est la ferveur du coeur.
Ici la Loi, la récitation, la lettre. Ici, le navire insubmersible de l’hébreu à travers le temps. Ces synagogues sont heureuses. Il y a l’allemande, l’italienne, la levantine, l’espagnole (dite aussi du Ponant). Les colonnes de bois sculpté, les objets de culte, les broderies ont l’air directement issus du trésor biblique. Et voici les manuscrits : l’un d’eux se signale par des lignes censurées à l’encre noire par des rabbins sourcilleux ou de stricte observance (Spinoza a su de quoi je parle). Il s’agit du Guide des Egarés de Maïmonide. Un danger dans l’écrit ? Sans doute. Impossible de ne pas penser, en écho visuel, au doge hérétique voilé du palais, ou à Giordano Bruno enfermé puis brûlé. Lisez donc et découvrez ce qu’il y a derrière. Développez et interprétez.

*


Venise, Le Ghetto.
Photo A.G., 7 juin 2012. Zoom : cliquez l’image.

Les Juifs dans la ville

par Donatella Calabi

Le Ghetto n’a pas complètement isolé les Juifs de Venise. Malgré la réglementation, ces derniers n’ont jamais cessé de travailler et de circuler dans le reste de la cité.

Le 27 mars 1516, le noble vénitien Zaccaria Dolfin propose au Collège de la Sérénissime République, dont il est un des membres influents, de réunir tous les Juifs de Venise dans le Ghetto Novo, « qui est comme un château » entouré par un canal [1]. Quand le doge leur fait part de cette décision, le banquier Anselmo et deux autres chefs de la communauté juive se disent victimes d’une injustice : ces nouvelles dispositions vont les mettre en danger car il leur faudra quitter les échoppes du marché du Rialto. Sans surveillance, leurs boutiques risquent d’être « mises à sac ». Dès lors, demande Anselmo, comment assurer à la République les fonds que la communauté s’est engagée à verser et dont il s’est porté garant ? Ses coreligionnaires pourraient abandonner la ville – cette hypothèse résonne comme une menace – et s’installer à Mestre où ils avaient déjà été contraints d’habiter par le passé. Deux jours plus tard, le 29 mars, malgré la vigoureuse protestation de ce personnage important, le sénat décide que, « pour empêcher tant de désordres et d’inconvénients », les Juifs installés dans les différentes paroisses de la ville devront se regrouper « unis » dans la cour du Ghetto, à Cannaregio.
 Au cours de ce XVIe siècle, Venise continue de mettre en oeuvre une politique favorable à l’accueil des marchands étrangers dans différents quartiers de la ville. Elle est « la patrie fréquentée par des gens de toute langue et de tout pays », écrit en 1581 Francesco Sansovino. A tous avait été concédée une place dans la ville en fonction du degré de défiance et de garantie que chaque groupe inspirait. L’intérêt était réciproque. De véritables comptoirs, qui tenaient lieu de résidence, d’entrepôts, de siège commercial, et qui garantissaient à l’État des entrées fiscales continues, furent attribués, au fil des années, aux Arméniens, aux Allemands, aux Persans ou aux Lucquois. En définitive, Vénitiens et étrangers ont cohabité, pendant des siècles, dans un intérêt réciproque, les uns à côté des autres, mais séparés, sous la surveillance des magistratures vénitiennes, tout en jouissant d’une certaine autonomie.


Venise, Le Ghetto.
Photo A.G., 7 juin 2012. Zoom : cliquez l’image.

421 FAMILLES EN 1797

Dans les décennies qui suivent l’installation du Ghetto, la ségrégation des Juifs semble bien accueillie par les Vénitiens comme par les Juifs eux-mêmes. Francesco Sansovino parle de « l’enclos commun des Juifs […] presque comme une vraie terre promise », dans laquelle, « se reposant dans une paix très singulière », ils jouissent de cette patrie. Abstraction faite des éloges d’usage en faveur de la République, on relève la force des expressions de l’auteur, qui laissent entendre que pour les Juifs, ou tout au moins pour une partie d’entre eux, devenus « très opulents et riches » grâce au commerce, Venise est une destination particulièrement prisée.
Près de trois cents ans plus tard, à la chute de la république, en 1797, les 421 familles juives recensées dans le Ghetto ont des statuts sociaux très variés. A côté d’un petit groupe de riches marchands d’origine corfiote, ou levantine, qui se consacrent au commerce en gros du blé, du sucre ou de draps avec les ports de la Méditerranée, figurent 85 chefs de famille enregistrés sous l’appellation de « marchands de vieux vêtements ». La plupart sont des intermédiaires qui sortent chaque jour du Ghetto et se rendent au Rialto pour acheter et pour vendre. Quarante-sept personnes sont chargées du culte et de l’instruction. On compte aussi un grand nombre de domestiques, femmes de chambre ou travailleurs précaires. Trois banques avec seize employés existent encore.
En dépit de nombreuses mesures pour bloquer l’accès direct aux canaux et malgré l’installation de grilles le long du canal des Agudi, portails et rives s’ouvrent de plus en plus souvent pour assurer le chargement et le déchargement des marchandises. Parfois des chrétiens participent à des fêtes et des bals organisés par les Juifs dans leurs maisons. De même on trouve plusieurs mentions de Juifs passant la nuit dans les palais patriciens. Certains habitants du Ghetto sont connus comme danseurs et gens de théâtre ou comme professeurs de musique pour les aristocrates chrétiens. Ces « abus » sont largement pratiqués, quelquefois même admis par les autorités.
La présence et la liberté des Juifs, même si elles doivent encore être défendues, ne sont plus remises en question au XVIIIe siècle. L’intensité des relations économiques et sociales – de contacts mondains aux menus travaux immobiliers – révèle la dynamique du processus d’intégration. En 1739, un ensemble de mesures exceptionnelles dispensent certaines personnes de haut rang du port obligatoire du chapeau, créant une discrimination à l’intérieur de la communauté. Des expressions telles que « Juifs séparés » entrent dans l’usage courant. Parmi les « séparés », certains, plus aisés que d’autres, vivent maintenant hors du Ghetto, tel Salomon Treves qui, pour 500 ducats, loue dans les années 1773-1774 un beau palais à San Geremia.
Il arrive aussi que, pour exercer leur commerce, des Juifs disposent de locaux hors de leur zone de confinement à Cannaregio, et dans lesquels ils suivent leurs affaires. Les magistrats du Cattaver, censés les surveiller, ne peuvent exercer leur « vigilance » et leur contrôle qu’« avec prudence », en essayant d’éviter les scandales dus à ces cohabitations. Au début du XVIIIe siècle, quelques tentatives pour annexer les immeubles tout proches hors du périmètre établi sont acceptées par les magistrats.


Venise, Parochia S. Alvise.
Photo A.G., 7 juin 2012. Zoom : cliquez l’image.

LES PORTES S’OUVRENT

La chute de la république en mai 1797 a pour effet immédiat l’abolition du Ghetto. Le décret pris par la municipalité provisoire mise en place par les Français stipule : « Les portes du Ghetto devront être promptement enlevées afin qu’aucune séparation n’apparaisse entre eux [les Juifs] et les autres citoyens de cette ville. »
Le 11 juillet, à l’arrivée des troupes napoléoniennes dans le campo du Ghetto, rebaptisé Contrada dell’Unione, près de l’arbre de la liberté et du bûcher des anciennes portes, des représentants de la communauté juive, juchés sur la margelle d’un des trois puits, prononcent des discours – dont l’un en vénitien – pour célébrer la réunification du Ghetto avec la ville. Et pourtant l’heure n’a pas encore sonné de modifier radicalement une histoire urbaine faite d’inertie et de lentes et infimes transformations.
Alors que se déroule le congrès de Vienne en 1815 qui allait donner Venise à l’Autriche, parvient dans la cité la nouvelle de mesures restrictives touchant les libertés obtenues par les Juifs. En réponse à la demande du gouvernement autrichien, le préfet se déclare opposé au rétablissement du Ghetto bien qu’à cette date peu de familles se soient transférées ailleurs. De même, rares ont été les arrivées de chrétiens dans le quartier. En 1818, le statut juridique des Juifs est aligné sur celui des autres habitants en leur donnant accès à la propriété, à tous types d’études, au libre exercice des professions et de toutes les activités économiques. Les Juifs sont nommés « citoyens ordinaires » de la Lombardie-Vénétie autrichienne. Le changement politique n’affecte pas directement l’utilisation des espaces et le tissu urbain. Mais la possibilité offerte aux Juifs d’accéder à la propriété se traduit par le renouvellement accéléré de la population dans le quartier qui les avait accueillis pendant près de trois siècles, et constitue l’un des processus les plus significatifs de transformation de la ville au XIXe siècle.
L’ancien Ghetto subit dans les années 1830 une longue série de transformations, de démolitions, de recompositions immobilières et foncières, de brassages ethniques en tous points semblables à ce qui se passe ailleurs dans la ville. Ce processus de reconversion des zones dégradées va de pair avec les changements de résidence des habitants les plus aisés et avec la réhabilitation des grands palais vénitiens délaissés. Certaines grandes familles juives quittent l’ancien enclos de Cannaregio. Il s’agit surtout de banquiers ou de marchands qui commercent avec la Méditerranée. Dans un premier temps, les Juifs vénitiens préférèrent ne pas trop s’éloigner des lieux qui leur étaient familiers. Hors du Ghetto, certes, mais pas trop loin les uns des autres, et surtout près des synagogues. Puis, élargissant leur intérêt à toute la ville, ils ont investi les lieux de plus grand prestige, le long même du Grand Canal.
L’exemple de trois grands palais de Cannaregio illustre ces investissements progressifs des Juifs qui choisissent précocement de sortir du Ghetto. Entre 1811 et 1815, Sabbato Vivante s’installe dans le palais Bonfadini, sur la fondamenta Savorgnan, avec son épouse et ses deux enfants. D’origine corfiote, les Vivante oeuvrent dans le commerce maritime, puis, avec un chiffre d’affaires croissant, dans les assurances. Ils sont admis de plein droit dans le cercle de l’élite juive. Tout en se déplaçant, ils ne renoncent pas au vieil immeuble de famille du Ghetto Novissimo où vivent d’autres parents.Pendant trois ans, les Vivante ne sont que locataires du palais, qu’ils achètent plus tard, avec toutes ses annexes.


La Ca’ d’Oro. le 7 juin 2012. Photo A.G.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La Ca’ d’Oro – joyau médiéval se reflétant sur le Grand Canal – est achetée en 1858 par les richissimes frères Errera, des banquiers qui s’y établissent après une série de déménagements dans le voisinage. Elle reste leur propriété jusqu’en 1894, avant d’être rachetée par une autre famille de banquiers juifs, les Franchetti.
En 1810, le banquier allemand Giovanni Corrado Reck achète le majestueux palais construit au début du XVIIe siècle par les Fontana à San Felice, sur le Grand Canal, toujours à Cannaregio. Le palais passe aux mains de la banque Jacob Levi en 1862, représentée par Angelo, le fils, qui en reste l’unique propriétaire pendant une vingtaine d’années. Sans doute les Levi, tous négociants, furent parmi les premiers à quitter le Ghetto où ils possèdent encore une maison en 1771. En 1881, le fils d’Angelo, Giacomo Levi, s’installe dans un des lieux les plus prestigieux de la ville, les Procuratie Vecchie.

LA FORTUNE DU LIDO

Alors qu’au milieu du XIXe siècle, tout près du palais Fontana et de la Ca’d’Oro, on observe une sorte d’îlot juif à la suite d’une succession d’opérations immobilières, nombreux sont les Juifs, de toutes conditions, à s’éloigner du Ghetto à la fin du siècle pour vivre dans d’autres quartiers. Trois autres demeures illustrent ce processus d’assimilation dans le prestigieux quartier de San Marco : le palais des Barozzi, datant du xviie siècle, sur le canal de San Moise, à l’angle du Grand Canal ; celui de San Benedetto, dans la calle Contarina, sur le canal San Luca ; celui de San Vidal qui donne également sur le Grand Canal. Ces trois palais sont achetés par de très grands bourgeois juifs, les Treves de Bonfil, les Cavalieri et les Ravenna, les Franchetti. Bien avant la chute de la république, l’activité de quelques banquiers et marchands juifs avait déjà pris une dimension internationale. Les échanges commerciaux de la maison Daniel Bonfil & Fils avec Marseille et Istanbul entre 1773 et 1794 en sont le témoignage. Mais les entreprises prennent vraiment leur essor après l’arrivée des Français : certains entrent dans le conseil d’administration de la Societa veneta di navigazione lagunare (1873), d’autres s’occupent d’échanges réguliers entre Venise et Calcutta.
Des Juifs sont également présents aux côtés d’investisseurs venus de toute l’Europe dans le développement industriel de l’île de la Giudecca : le mélange de nationalités et l’innovation technique transforment la physionomie urbaine et favorisent le développement d’anciennes activités et l’essor de nouvelles. Il faudrait encore évoquer l’engagement des Juifs vénitiens dans la création de l’hôpital Al Mare, des établissements balnéaires et des Grands hôtels à l’origine de la fortune du Lido. Un siècle après le décret qui leur accordait la liberté, les Juifs sont intégrés dans la société et dans la ville.
En septembre 1938 Mussolini déclare qu’« il est temps que les Italiens se proclament franchement racistes ». A Venise, comme ailleurs en Italie, les enfants juifs sont exclus des écoles publiques. Les associations professionnelles prennent des mesures restrictives ; des limites sont fixées à la propriété immobilière. Le 25 juillet 1943 la chute du régime fasciste n’apporte aucune amélioration immédiate. Au contraire, deux mois plus tard, le président de la communauté Giuseppe Jona se suicide pour éviter de fournir la liste de ses coreligionnaires à la préfecture de police. Entre 1943 et 1945, 230 Juifs vénitiens sont déportés à Carpi puis à Auschwitz. Il faudra attendre le 11 mai 1945 pour qu’un projet de renaissance de la communauté juive prenne forme. Les Juifs italiens et étrangers sont réintégrés dans tous leurs droits. La vie communautaire reprend lentement et le Ghetto s’impose comme le lieu du souvenir des victimes vénitiennes du nazisme.

Par Donatella Calabi, L’Histoire, 29/03/2016

VOIR AUSSI :
Ghetto : histoire d’un quartier réservé par Jean-François Chauvard
Ricardo Calimani, Le Ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise

La Ca’ d’Oro


LA CA D’ORO
Photo A.G., 7 juin 2012. Zoom : cliquez l’image.

Les manifestations du cinquième centenaire

Le 29 mars a été présenté le livre de Donatella Calabi Ghetto de Venise, 500 ans (Liana Levi) et un concert donné à la Fenice en présence du président de la République italienne pour la Symphonie n°1 dite Titan de Gustav Mahler, dirigée par le chef d’orchestre israélien Omer Wellber.
Parmi les expositions, "Venise, les Juifs et l’Europe. 1516-2016", au palais des Doges, du 19 juin au 13 novembre, fruit de la collaboration entre la Fondation des musées civiques et un comité scientifique, dirigé par Donatella Calabi.
Des concerts seront donnés au Palais des Doges, à l’occasion de l’inauguration (le 19 juin 2016) de l’exposition.
Fin juillet, sur le campo du Ghetto, représentation du Marchand de Venise de Shakespeare.
Le 6 septembre le documentaire Le Ghetto de Venise, 500 ans d’existence d’Emanuela Giordano sera projeté au cinéma Giorgione.
Une exposition photo Art of This Century. Peggy Guggenheim en photographies sera présentée à Ikona Galerie, campo del Ghetto Nuovo, à partir du 9 juin.
Des conférences-spectacles :
Devir / Davar, le Mercredi 1 Juin 2016, de 16h à 20 h. Une conférence initiera le spectateur aux échanges sur le thème de dialogue/conflit, suivi d’un concert par le Paul Klee Quartet, mêlé de lectures de poèmes. Cette manifestation à lieu à la Fondation Querini-Stamplaia, Campo Santa Maria Formosa.
Dire l’avenir, le Dimanche 12 juin 2016, de 16h à 20h. Conférence sur la parole juive d’avenir, suivie d’un concert de Claudio Ronco et Emanuela Vozza, deux violoncelles baroques, mêlé de lectures de poèmes.
Jupah – Mirta Kupferminc présentera, de Juillet à Novembre , dans le ghetto de Venise sa création faite avec des lettres découpées à la main avec un fragment de « Chantez des cantiques » poème, par le roi Salomon.
Shalem / Chasser 2015. Une installation de sculpture en trois parties en fonte d’aluminium, qui est une représentation textuelle de l’importance historique du ghetto juif.
Vivre à Venise, conférence invitant à une réflexion sur la vie à Venise de nos jours, à l’Ateneo Veneto, Campo San Fantin, le 4 avril 2016.
Conférence Architecture fermée, architecture ouverte ? Le Ghetto de Venise dans le contexte urbain, au Palais Barbarigo della Terrazza, San Polo, 2765/A, le 27 juin 2016 à 18h.
D’autres manifestations sont proposés à l’international, à Shangaï, Belgrade, San Francisco, Jérusalem, Tel Aviv, etc.
Renseignements : www.veniceghetto500.org


[1Voir plus bas.

[2Donatella Calabi est aussi commissaire de l’exposition sur le même sujet au palais des Doges (juin-novembre 2016). Elle a été professeur d’histoire urbaine à l’université IUAV de Venise de 1974 à 2014. Et aussi directeur d’études invitée, entre autres, à l’EHESS à Paris, à l’université catholique de Louvain, à la Duke University (Caroline du Nord), au MIT et à Harvard. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages sur Venise et sur les villes européennes de la Renaissance et du XIXe - XXe siècle.

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1 Messages

  • Eskenazi Elie | 15 avril 2016 - 19:09 1

    J’ai eu l’occasion de visiter maintes fois le ghetto, et l’émotion était toujours présente, en pensant à mes frères et sœurs qui ont subis tant de brimades.
    Merci pour votre magnifique livre, que je vais commander de suite.
    Et Shabatt Shalom a tous et toutes.
    Elie