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Picasso sculpteur : L’enjeu « Marie-Thérèse »

Imbroglio juridique - L’exposition du Musée Picasso

D 30 mars 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Article initialement publié le 24 janvier 2016, présenté ici dans une version enrichie.

Picasso le sculpteur, moins connu que Picasso le peintre n’en est pas moins reconnu comme un sculpteur majeur du XXe siècle [1] et certaines de ses sculptures sont aussi recherchées par les collectionneurs, que ses peintures. Ainsi, « Buste de femme » (Marie-Thérèse) est-il l’objet d’un bras de fer juridique entre rien moins que le Qatar d’une part, et le marchand d’art le plus puissant au monde, l’Américain Larry Gagosian, d’autre part. Un choc de Titans à 106 millions de dollars.
Chère Marie-Thérèse !
Déjà, en 2013, un portrait peint en 1932 par Picasso de sa compagne et muse Marie-Thérèse Walter, « Femme assise près d’une fenêtre », s’était arraché aux enchères chez Sotheby à Londres pour 33,2 millions d’euros.


AJOUTS du 30/03/2016 :

- Visage de Marie-Thérèse. Une lithographie de Picasso
- Boisgeloup par Brassaï . Le photographe découvre le repaire de sculptures de Picasso
- Picasso dans sa villa cannoise pour ses 80 ans

- A propos de l’exposition en cours "Picasso. Sculptures", deux beaux textes d’introduction :
..... "Le reliquaire de Picasso" par Marc Lambron de l’Académie française.
..... "Un théâtre intime" par Judith Benhamou-Huet

C’est un buste de Marie-Thérèse qu’a choisi le MoMA pour la couverture du catalogue de sa récente exposition "Picasso Sculpture" (au singulier). C’est aussi Marie-Thérèse qu’a choisie le Musée Picasso-Paris pour illustrer la couverture du catalogue de la version parisienne de cette exposition intitulée "Picasso. Sculptures" (au pluriel). Deux bustes de Marie-Thérèse s’y font face.

« Buste de femme » (Marie-Thérèse) en question


Buste de femme (Marie-Thérèse) », de Pablo Picasso ; 1932
Ici exposé au MoMA jusqu’au 7 février 2016
revendiqué par « deux » propriétaires : Le galeriste Larry Gagosian et le Qatar
ZOOM... : Cliquez l’image.

« Buste de femme » est actuellement visible à la rétrospective « Picasso Sculpture » que le MoMA de New York consacre à l’artiste et qui sera reprise au Musée national Picasso-Paris du 8 mars au 28 août 2016.
Le buste de Marie-Thérèse sera-t-il là ? Pas prévu !

Le galeriste Larry Gagosian et le Qatar s’estiment tous deux propriétaires de la sculpture de Picasso. L’œuvre aurait été vendue deux fois par sa fille Maya Widmaier-Picasso.

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L’atelier de Picasso, 1944
7 rue des Grands Augustins, Paris
avec le buste de Marie-Thérèse
Photo : Henri Cartier-Bresson, MAGNUM

« Buste de femme » vendu deux fois par Maya Widmaier-Picasso

La « Buste de femme (Marie-Thérèse) », de Pablo Picasso, ici exposé au MoMA jusqu’au 7 février 2015 revendiqué par « deux » propriétaires : Le galeriste Larry Gagosian et le Qatar.

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Marie-Thérèse Walter, blonde, nez aquilin

Bras armé du Qatar, la société britannique Pelham, dirigée par un ancien de Christie’s, Guy Bennett, affirme avoir, en novembre 2014, acheté ladite sculpture pour la somme de 38 millions d’euros, par l’entremise du trio de courtiers Connery Pissarro Seydoux. Pelham aurait déjà versé une partie des paiements convenus lorsque l’avocate de Maya Widmaier-Picasso, Sabine Cordesse, a fait annuler le contrat en avril2015 en invoquant des motifs de santé. Sa cliente, alors âgée de 80 ans, n’aurait pas eu toute sa tête lorsqu’elle donna mandat pour la vente.

Dans la foulée, l’œuvre a été cédée pour 106 millions de dollars à Gagosian, qui l’a, de son côté, revendue à un gros collectionneur new-yorkais, probablement Steve Cohen ou Leon Black. Le galeriste, qui a réglé 75% de la somme en octobre2015, s’estime propriétaire du buste, présenté au Musée d’art moderne de New York (MoMA) jusqu’au 7 février et qu’il compte livrer à son client au terme de l’exposition « Picasso Sculpture ».


"Tête de femme (Marie-Thérèse)" (plâtre, 1931) de Picasso, dans l’atelier de Boisgeloup.
Photo : Brassaï, Paris, musée Picasso
ZOOM... : Cliquez l’image.
Rêve - Pablo Picasso, 1932
Buste de jeune femme (Marie-Therese Walter) - Picasso, 1926

Marie-Thérèse se penchant Picasso 1939

Mère et enfant (Marie-Therese et Maya) - Pablo Picasso, 1938
Portrait de Marie-Thérèse - Pablo Picasso, 1937
Portrait de Marie-Thérèse Walter - Picasso, 1937

Portrait de Marie-Thérèse Walter - Pablo Picasso, 1937

<smartPortrait avec couronne de Marie-Thérèse Walter - Pablo Picasso, 1937
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Deux acheteurs déterminés

Mais le Qatar ne l’entend pas de cette oreille. Pelham a ouvert les hostilités en lançant une procédure contre Maya Picasso en France et contre Connery Pissarro Seydoux en Suisse. Gagosian a riposté le 12 janvier à New York en attaquant Pelham, donc indirectement le Qatar. Le marchand d’art Larry Gagosian a saisi la justice américaine pour qu’elle le reconnaisse comme seul propriétaire d’une œuvre inestimable du maître espagnol. Il faut un sacré culot pour s’en prendre à cet Etat pétrolier aux poches pleines, qui a déjà acheté Les Joueurs de cartes de Cézanne pour 250 millions de dollars et le tableau Nafea Faa ipoipo de Paul Gauguin pour 300 millions de dollars. Les trois quarts des marchands se damneraient pour lui vendre des œuvres. Et Gagosian ne s’en est pas privé, par le passé. « Contrairement à 90% des marchands qui préfèrent régler les choses à l’amiable, Gagosian est super agressif. Il n’a pas peur des procès et il sait que ça lui fait de la pub », murmure l’un de ses confrères.

On ne s’attaque cependant pas impunément à ce genre de client. Et, aussi bravache soit-il, Gagosian a beaucoup à perdre. Aussi a-t-il précisé dans un communiqué, avec juste ce qu’il faut d’obséquiosité, que le litige ne concerne que le représentant des Qataris, à savoir Pelham : « Nous avons le plus grand respect pour Cheikh Al-Thani [l’émir du Qatar, NDLR], un ami de longue date de la galerie, et nous regrettons qu’il ait été attiré injustement dans cette affaire. »

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Maya Widmaier-Picasso
(ici en fauteuil roulant le 25 octobre 2014 au Musée Picasso, à Paris) est au cœur de l’imbroglio qui a abouti à la double vente.
NICOLAS GOUHIER/POOL/REA

Du côté de Maya Widmaier-Picasso, c’est « no comment ».« Le premier mandat de vente a été donné à un moment où Maya Picasso avait eu une défaillance momentanée, et le mandataire l’a résilié unilatéralement, compte tenu de cette défaillance », nous a juste déclaré son avocate, Sabine Cordesse, affirmant que « depuis, elle a recouvré l’intégralité de ses facultés ».

(106 millions d’euros contre 38, ça ne se discute pas. Pas tout à fait folle la guêpe !)

Crédit : Le Monde du 22/01/2016 par Roxana Azimi et et Le Figaro du 15/01/2016 par Alicia.Paulet

Visage de Marie-Thérèse. Une lithographie de Picasso de 1928

Pablo Picasso, Visage de Marie Thérèse Paris [octobre] 1928
Crayon lithographique sur pierre. Epreuve d’artiste sur papier japon, tirée à part probablement par Marchizet, édition Galerie Percier, 52,3 x 33,8 cm
Musée national Picasso-Paris (Dation Pablo Picasso, 1979).

Boisgeloup par Brassaï

En 1931, Picasso s’installe à Boisgeloup, une propriété dans l’Eure à une soixantaine de hilomètres de Paris. Il y aménage un atelier de sculpture dans les dépendances que découvre le photographe Brassaï en 1932.

BRASSAÏ
Conversations avec Picasso


Illustré de cinquante-trois photographies de l’auteur.
Collection Blanche, Gallimard
Première parution en 1964. Nouvelle édition en 1997
408 pages
Le livre sur amazon.fr


« Drôle de château : la plupart des pièces vides de meuble, çà et là seulement sur les murs nus quelques grands Picasso. […] En coup de vent, nous visitâmes aussi la petite chapelle délabrée… Mais nous étions pressés. « Il y a trop de sculptures à photographier et la nuit tombera bientôt… » dit-il, nous entraînant vers une enfilade d’étables, d’écuries et de granges dans la cour en face de la maison. Je suppose qu’en visitant pour la première fois ce domaine, ce n’est pas tellement le petit château qui le séduisit, mais ces vastes dépendances vides, à combler… Il pouvait enfin assouvir un désir depuis longtemps contenu : sculpter de grandes statues. Il ouvrit la porte de l’un de ces deux box, et nous pûmes voir, dans leur blancheur éclatante, un peuple de sculptures… »

A Boisgeloup, Picasso y vécut de 1930 à 1936 avec Marie-Thérèse Walter.

Au château de Boisgeloup, Brassaï photographiait les sculptures de Picasso, à la lueur des phares de l’imposante Hispano de l’artiste. Il a connu les années où le peintre vivait rue La Boétie, l’époque de la guerre, rue des Grands-Augustins, et, plus tard, il a retrouvé Picasso dans le Midi…

Nota : Une exposition Brassaï/Picasso : « Conversations avec la lumière » s’est tenue au Musée Picasso du 2 février au 1er mai 2000, présentant pour la première fois, un ensemble d’œuvres témoignant du travail réalisé en commun par Picasso et Brassaï sur la photographie : les photographies de sculpture et les diverses utilisations de la technique du cliché-verre.

Plus sur cette exposition :
- grandpalais.fr
- etudesphotographiques.revues.org

Picasso dans sa villa cannoise pour ses 80 ans


Entre une sculpture de Marie Thérèse et « La Femme enceinte »
Crédit Photo : Reporters associés / Gamma Rapho

Liens

Marie-Thérèse Walter par Picasso et Philippe Sollers


PICASSO SCULPTURE (Rétrospective du MoMA)


Notice de la rétrospective du MoMa Jusqu’au 7 février 2016
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Tête de femme
Boisgeloup 1932
Plâtre, 133.4 x 65 x 71.1 cm

Dans les années 1930, Picasso revient à la sculpture après une pause d’une vingtaine d’années. Il venait d’acheter un château à Boisgeloup, à une soixantaine de kilomètres de Paris, à proximité de Gisors dans l’Eure, et transformé une écurie de la propriété en atelier de sculpture, lieu et période de production sculpturale intense.
L’inspiration de Picasso pour Tête de femme est sa jeune compagne, Marie-Thérèse Walter. La sculpture a été reproduite peu de temps après sa création dans le premier numéro de la revue surréaliste Minotaure. Les surréalistes considéraient Picasso comme un des leurs, enchantés en partie par son indiscipline et irrévérence par rapport aux classiques


Pablo Picasso avec Brigitte Bardot
A son atelier de Vallauris, à l’écart de Cannes, pendant le festival du film de 1956 - CERT
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Dans l’atelier de sculpture de l’artiste
On y voit La femme enceinte de 1950
La guenon et son petit de 1951

Environ 150 sculptures présentées au MoMa. Picasso a gardé la majorité de ses sculptures en sa possession privée de son vivant, et ce fut seulement à la fin des années 1960 que le public a pris pleinement conscience de cette face de son œuvre.

Vidéos MoMA

En guise d’introduction, on peut visionner le lien vidéo AFP-TV ci-dessous :

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"Picasso : exposition exceptionnelle de sculptures au MoMA"
Cliquer l’image pour accéder au lien vidéo AFP-TV

Voir Notice du MoMA (pdf, anglais), incluant une chronologie des sculptures de Pablo Picasso (1902-1973).

PICASSO SCULPTURES ( Musée Picasso-Paris)

Au Musée national Picasso-Paris du 8 mars au 28 août 2016

L’exposition prendra la suite de la rétrospective « Picasso Sculpture » présentée au Museum of Modern Art (MoMA) de New York en collaboration avec le Musée national Picasso-Paris depuis l’automne 2015 jusque février 2016. L’ambition de l’exposition est de révéler au public un aspect peu étudié de la sculpture de Picasso : sa dimension multiple à travers la question des séries et variations, fontes, tirages et agrandissements réalisés à partir d’une sélection d’originaux sculptés.

L’exposition du MoMA qui a choisi le titre "Picasso. Sculpture" au singulier, insistait sur le caractère original et "unique" des sculptures, Paris, au contraire, avec le titre "Picassso. Sculptures" a choisi le pluriel et devrait être le lieu de confrontation, à partir d’ensembles choisis, des plâtres avec des fontes en bronze, certaines réalisées à des époques diverses, par différentes fonderies.
Documents d’archives et photographies accompagneront la présentation des sculptures que les commissaires aimeraient resituer, autant que faire se peut, dans leurs contextes d’origine : dialogue avec le dessin, la gravure ou la peinture, présentations imaginées par Picasso (archives à l’appui), mises en scène dans l’atelier du sculpteur, présentations d’expositions, etc.

Le parcours, les œuvres

L’exposition réunit des ensembles exceptionnels du monde entier (plus de 70 prêts) tels que la série des six Verres d’absinthe (1914) : tirages en bronze à la fois multiples et uniques par le geste de Picasso apposant sur la surface des verres peinture ou couverte de sable ; les deux versions de la Femme au jardin créée avec l’appui technique de Julio González (1929-1930), réunies pour la première fois depuis 1932 ; ou un grand ensemble de tôles peintes (1954-1962) permettant de questionner les processus créatifs à l’œuvre dans le passage des maquettes en papier aux agrandissements en tôle et en béton gravé.

Un dialogue s’instaurera également entre les sculptures de Picasso conservées au MoMA, partenaire privilégié, et les sculptures du musée Picasso, notamment au travers de quelques pièces célèbres telles que la Tête de femme (Fernande, 1909) (plâtres de fonderie et fontes en bronze), Crâne de chèvre, bouteille et bougie (deux variations en bronze peint 1951-1953), La Guenon et son petit (1951 : présentation du plâtre composite original en regard de la fonte réalisée par Valsuani).


Pablo Picasso, La guenon et son petit, 1951
plâtre composite, 56 x 34 x 71 cm, © Succession Picasso
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Un nouveau regard sera porté sur les sculptures conservées au musée Picasso, présentées avec leurs « doubles » ou leurs « variantes » : telles les éditions Vollard (Fou et Têtes de femme (Fernande), 1906 et 1909),


Pablo, Picasso, Tête de femme Fernande Olivier, 1909
bronze avec patine brun foncé, H= 16 1/8 pouces
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les fontes réalisées à partir des sculptures de Boisgeloup (une Tête de Marie-Thérèse en ciment) ou les différentes propositions imaginées par Picasso pour le Monument à Guillaume Apollinaire. Le parcours de l’exposition qui réunit plus de 160 sculptures, sera chronologique et thématique et agrémenté de dessins et peintures de Picasso.

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Pablo Picasso, Le Fou, 1905
(bronze entre 1910 et 1937)
41,5 x 37 x 22,8 cm
Musée national Picasso-Paris
don de Ambroise Vollard

Le reliquaire de Picasso

Par Marc Lambron, de l’Académie française

Marc Lambron nous avait déjà convié à « Ma nuit avec Picasso » lors de la réouverture du Musée Picasso-Paris. Il récidive, ici, à l’occasion de l’exposition « Picasso. Sculptures » du 8 mars au 28 août 2016 dans ce même lieu.

L’infini "continent Picasso" ne cesse de susciter ses réévaluations, ses corrections de perspectives, ses expansions posthumes « La sculpture est le meilleur commentaire qu’un peintre puisse adresser à la peinture », a dit un jour le monarque de Vauvenargues. C’est suggérer le statut latéral, réflexif voire auto-commémorateur que ce géant réservait aux moments où il toréait la matière en 3D. Sous le commissariat de Virginie Perdrisot et Cécile Godefroy, l’exposition « Picasso. Sculptures », présentée au musée Picasso, lève le voile sur l’organisation d’un mystère.
C’est que la sculpture, avec des nuances, est longtemps restée pour Picasso un terrain de jeu, le lieu discret de la non proclamation. Certes, à l’époque de « Tête de femme. Fernande », considérée en 1909 comme la première sculpture cubiste, l’artiste faisait éditer et diffuser par le marchand Ambroise Vollard des figures de bronze. Certes, il laissa le photographe Brassaï pénétrer en I932 dans son atelier de Boisgeloup pour de saisissants clichés de plâtres convulsés. Mais le Minotaure lyrique qu’était Picasso sembla longtemps réserver à ses sculptures le destin de stèles magné¬tisantes et dérobées, comme un Stonehenge intime d’où il tirait sa force tellurique. Il fallut attendre la grande rétrospective de 1966 pour que le Petit Palais révèle la fulgurance du Picasso sculpteur, dont l’exposition « Picasso sculpteur » du centre Pompidou donna en 2000, sous l’œil de Werner Spies, une vision mieux archivée et plus raisonnée.

VIDÉO. Bronze, plâtre, bois. Pablo Picasso toréait aussi en 3D. Après le MoMa, Paris expose ses sculptures, le théâtre intime du géant. Un testament exhumé. (Crédit : Le Point)

L’ensemble monstre que présente l’Hôtel Salé s’accompagne d’une passionnante suggestion. Picasso aurait tout au long de son existence, via la sculpture, organisé sa propre Atlantide. Il aurait, sans désir manifeste d’exposition immédiate, construit son propre reliquaire, dessiné un segment de son œuvre promis à l’exhumation future, comme on découvre un jour les tessons d’une civilisation perdue. Les galets et les os d’oiseaux ramassés sur les plages du Midi, aussitôt cannibalisés en têtes de hiboux, faunes ou taureaux, étaient travaillés par lui comme des vestiges. Un pointillé, un affleurement, une discontinuité dont la pré¬sente exposition révèle aujourd’hui, en puzzle rassemblé, la figure totale.
Le résultat est prodigieux de plasticité, d’ingénuité éruptive, de déploiement éblouissant, et donne à voir le jaillissement d’une polymorphie. Modelages de terre et de plâtre, taille de la pierre et du bois, assemblages, tôle pliée, bronzes coloriés, fer soudé, céramiques, monde ovidien des muses et des déesses, clin d’œil aux bois sculptés de Gauguin, Vénus de Lespugue d’époque Charlie Chaplin, préfigurations de Calder et de Giacometti, chèvres et guenons, femmes lacérées, totems stravinskiens, idoles océaniennes, paganismes ironisés. Voyez cette Fernande Olivier arcimboldesque, cette Marie-Thérèse Walter voluptueuse, et ces magnifiques « Figures » de 1928 en fil de fer et tôle, austères lignes radiales, sorte de manifeste pour un dodécaphonisme sculptural.
Décidément, Picasso n’aura rien raté, pas même ses silences. Il alignait parfois ses sculptures sur la terrasse de ses thébaïdes comme des pièces de jeu d’échecs, des compagnons de théâtre. A les regarder, on oscille dans une longueur de vision qui irait des poupées du Paléolithique aux figurines des studios Pixar la dialectique du secret et de l’extraversion travaille l’ensemble. Dès 1927, Picasso imaginait dans ses carnets des baigneuses destinées à orner la Croisette cannoise. En 1950, sur la place centrale de Vallauris, « L’Homme au mouton » marqua la première installa¬tion permanente d’une sculpture de Picasso dans un lieu public. La technique de la bétogravure permettant l’agrandissement monumental des formes, on vit en 1965 une « Tête de femme » de quinze mètres de hauteur inaugurée au bord d’un lac suédois. La sculpture avait été le domaine privé de Picasso. A l’approche de la fin, son règne posthume fut annoncé par une idole géante digne de l’île de Pâques.

Crédits : Le Point.fr et tiré à part dans une plaquette dédiée à l’exposition, disponible au Musée Picasso-Paris.

Un théâtre intime

Par Judith Benhamou-Huet

C’est longtemps resté un secret bien gardé jusqu’en 1966, personne n’avait jamais vu les trois quarts de ses sculptures. Et pourtant on savait que le génie de Picasso embrassait large, au propre comme au figuré. Cet homme qui aimait les femmes, qui transformait ses conquêtes en muses, en déesses, puis en monstres hysté¬riques, a toujours cherché à donner du relief à sa vie intime comme à sa peinture. Et, s’il a suivi une formation acadé¬mique de peintre et non de sculpteur, son jardin intérieur était bel et bien habité par un dialogue permanent entre les deux disciplines. Car Picasso explore. Picasso triture et malaxe. Picasso bidouille, bricole, transforme et crée. Et s’emporte. Un jour de 1944, alors qu’un éditeur refuse de faire photographier une de ses sculptures réalisée à partir d’une trottinette transformée en volatile, il laisse éclater sa colère, raconte Brassaï [2] qui, en 1932, photographie l’atelier du peintre pour la revue Le Minotaure : « Mon oiseau n’est donc pas une sculpture ? M’apprendre à moi ce qu’est une sculpture ! Qu’est-ce que la sculp¬ture ? Qu’est-ce que la peinture ? On se cramponne à des idées vieillottes, comme si le rôle de l’arrtiste n’était pas précisément d’en créer de nouvelles. »

Le musée Picasso montre en grand ces idées nouvelles, qui restent novatrices même au XXle siècle. On y voit des trésors, mais aussi comment se décompose le processus créatif du maître, comment il remet cent fois l’ouvrage sur le métier. Cécile Godefroy, historienne de l’art et co¬-commissaire de l’exposition avec Virginie Perdrisot conservatrice chargée des sculptures au Musée national Picasso-Paris – explique : « Il passe d’un original en plâtre - une matière qu’il adorait -, en papier, en terre ou en cire vers une épreuve en bronze, en tôle, en ciment ou en béton, sur laquelle il arrive qu’il réintervienne encore en la peignant. L’idée fondamentale de l’exposition est celle de la métamorphose que Picasso opère dans ses œuvres sculptées. »

La sculpture est pour Picasso un théâtre intime. Dans ses différentes maisons, il recrée autour de lui de petites scènes figées composées de personnages et d’animaux modelés qu’il déplace sans cesse. Brassaï rapporte encore cette phrase de Picasso : « C’est curieux, n’est-ce pas. mais c’est par vos photographies que je peux juger mes sculptures. A travers elles je les vois avec des yeux neufs. »

Le Malaguène adore ses sculptures en plâtre, leur blan¬cheur immaculée. Lorsqu’il explore des matériaux moins orthodoxes, comme le fer forgé, le béton, la céramique ou la tôle pliée, il s’appuie sur des artisans ou des artistes excep¬tionnels, comme, en 1928, le ferronnier et artiste espagnol Julio Gonzalez, qui l’éclaire sur toutes les possibilités offertes par la soudure des métaux. Le célèbre marchand Kahnweiler appelle ces œuvres issues d’expériences très à chaud, conçues à partir de fils de fer immenses, « des dessins aux traits dans l’espace », Au gré de ces complicités techniques, Picasso ne cesse d’explo¬rer, même si cette aventure s’arrête, pour son bio¬graphe Pierre Daix, en 1962, « Après 1962, la sculpture cède le pas au règne absolu de la peinture, » S’agit-il d’une discipline trop physique pour le peintre désormais âgé ? Jusqu’à sa mort et pendant les treize dernières années de sa création, il ne se séparera cependant jamais de son théâtre intime en trois dimensions.


[1notamment par le sculpteur abstrait, contemporain, Alain Kirili : « Picasso est vraiment un mentor pour moi, alors que je suis abstrait ».
Alain Kirili,
lors d’une rencontre dans son atelier parisien le 16/01/2016. « Je vous invite d’ailleurs à une conférence que je donnerai dans le cadre de la prochaine exposition ‘’Picasso sculptures’’, à partir de Mars, au Musée Picasso à Paris ».

[2’Cité par Pierre Daix dans son « Dictionnaire Picasso" (éd, Robert Laffont)

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